Le livre commode des adresses de Paris pour 1692, tome 1/2
Part 3
Le mot «innocent» n’est pas mis là pour rien par Colletet. Sa feuille étoit menacée, comme l’avoit été la première, on intriguoit contre elle auprès de La Reynie, qui, par un mémoire, en référoit à Colbert, dont le fils, Seignelay, se chargeoit d’en résumer la teneur au roi. Le pauvre Colletet avoit plus ou moins vent de tout cela, et il croyoit aller au-devant du coup et le parer, en faisant valoir, comme on l’a vu, ce que son humble feuille avoit d’inoffensif. Il en fut pour sa peine.
Le 27 novembre, c’est-à-dire jour pour jour un mois après sa timide protestation d’innocence, M. de La Reynie reçut ordre de supprimer ses cahiers. Voici la lettre qu’à ce propos lui écrivit Seignelay:
«J’ai rendu compte au Roy du mémoire que vous avez donné à mon père au sujet du _Journal des affaires de Paris_, que le nommé Colletet s’est ingéré de faire imprimer. Sa Majesté m’a ordonné de vous dire qu’elle veut que vous en défendiez le débit et l’impression[55].»
[55] _Correspondance administrative de Louis XIV_, t. II, p. 369.
C’étoit formel. Colletet, à qui La Reynie ne fit pas attendre la décision royale, dut se soumettre. Par suite, nouvelle interruption de la publicité des adresses et des avis. Deux ans après, l’instant paraissant favorable, car on parloit de la paix, qui en effet ne tarda pas, elle reprend son cours. Il paroît en 1678 un petit livret in-12 sous ce titre: _Le Bureau d’adresse établi pour les maîtres qui cherchent des serviteurs et pour les serviteurs qui cherchent des maîtres_. On ne pouvoit être plus modeste. L’échec de Colletet, puni d’avoir voulu trop faire, servoit de leçon. L’idée revenoit timidement à son berceau. Quand on lisoit le livret on ne la trouvoit plus, il est vrai, aussi élémentaire; elle reprenoit toutes les proportions que lui avoient rêvées Montaigne et Laffémas et qu’elle avoit prises avec Renaudot et Colletet.
Au lieu d’être seulement, comme l’indiquoit le titre, une sorte d’extrait des registres d’une recommanderesse, la feuille du Bureau redevenoit un véritable Journal d’avis. Eusèbe Renaudot, à qui Colletet dépossédé n’a voit pu que rendre son privilége, y étoit-il pour quelque chose? Rien de plus probable. La feuille, en effet, est privilégiée du roi, et s’en fait gloire sur son enseigne, comme on le verra par cette mention, qui se trouve à la fin: «Le bureau est establi au Marché neuf, vers le milieu du costé de la rivière, vis à vis un tabletier: on verra le tableau sur la porte avec les _armes du roy_.»
Ce ne lui fut pas une recommandation de succès. Nous ne connoissons qu’un numéro de cette feuille.
Une autre ne tarda pas. Le courant étoit pris: coûte que coûte, malgré obstacles et insuccès, il falloit que, jusqu’à ce qu’enfin elle se fût fait complètement jour, cette idée de publicité ne cessât pas de renaître, sous l’impulsion des exigences nécessaires, qui, de tous côtés, la poussoient en avant.
Ce nouveau _Journal du bureau de rencontre_--c’est ainsi qu’il s’appeloit--parut en 1681. Les Renaudot n’y furent pour rien que par la cession du privilége, comme avec Colletet. Eusèbe étoit mort en 1679, et son fils, l’abbé, s’occupoit beaucoup moins de ces sortes d’affaires que de philologie orientale.
C’est à Devizé, qui depuis neuf ans faisoit vivre tant bien que mal le _Mercure galant_, dont il étoit le fondateur, que le privilége avoit, cette fois, été cédé ou plutôt, comme on disoit, «loué». Devizé voulut en étendre plus que de raison les dispositions, et l’affaire périclita encore. Une de ses prétentions étoit de ne pas faire seulement du Bureau d’adresse ou de rencontre un bureau d’avis et de petites affiches, mais une boutique, un «magazin». Après avoir annoncé des marchandises, il vouloit les vendre.
Les six corps marchands s’en émurent.
Il y eut plainte de leur part au lieutenant de police La Reynie, qui leur donna raison par une lettre du 25 novembre 1681 au commissaire Delamarre, où se trouvoit, entre autres choses, une désapprobation formelle de ces sortes d’entreprises, qu’il s’étonnoit de voir toujours reparoître: «Tant de personnes de première qualité, disoit-il dans sa lettre, ont fait effort pour parvenir à cet établissement sans y pouvoir réussir, qu’il seroit inutile de le tenter de nouveau.»
De simples avis donnés au Bureau d’adresses ou publiés par lui dans une feuille sans conséquence, voilà tout ce qu’il permet[56].
[56] _Collection Delamarre_, aux mss. de la Biblioth. nat., 21, 741, p. 165.
Devizé, à qui son _Mercure_ donnoit une sorte d’autorité et de franc parler, ne persista pas moins dans son idée de Bureau-Magasin, et, à cet effet, coup sur coup, il écrivit deux lettres au lieutenant de police, dont la réponse, de plus en plus catégorique et nette, ne se fit pas attendre. Elle est du 29 novembre et est adressée, comme l’autre, à Delamarre: Jamais il ne permettra l’établissement d’un pareil bureau, «capable, dit-il, de renverser tout le commerce de Paris... Il y a là, continue-t-il, un nombre infini d’inconvénients très-dangereux.»
Pour finir, il donne à entendre que si Devizé ne se soumettoit pas, il lui interdiroit même la feuille d’avis[57].
[57] _Id._, p. 166.
Devizé ne répliqua plus et abandonna l’affaire, y compris cette feuille d’avis, qui ne lui sembloit rien sans l’autre combinaison. Jusqu’en 1688, nous ne la voyons pas reparoître.
Alors seulement, au mois d’août, un numéro se risque, daté du Bureau d’adresse, d’où la _Gazette de France_ datoit toujours les siens, et qui avoit encore pour principal intéressé l’abbé Renaudot, à cause du privilége que le désistement de Devizé lui avoit remis en main. Vouloit-il, par cette réapparition de sa feuille, qui avoit pris pour nouveau titre: _Liste générale du Bureau d’adresse et d’avis par privilége du Roi_, rappeler l’attention sur ce privilége et tâcher de trouver ainsi quelqu’un à qui le céder encore? Je le crois, et ce qui me donne raison c’est que, vers la fin de la même année 1688, ce quelqu’un s’étant trouvé, l’abbé lui loua le privilége.
Il s’appeloit Chomat. Marché fut conclu au mois de décembre, sous la réserve que le lieutenant de police approuveroit. Il n’approuva pas. Le commissaire Delamarre, à qui s’étoient adressés l’abbé Renaudot et Chomat, soumit par lettre leur demande à La Reynie, qui la repoussa par une simple note très-nette, mise en marge[58].
[58] _Id._, p. 169.
La feuille d’avis dut ainsi, malgré le vif désir de l’abbé, revenir au Bureau d’adresse, où là, du moins à cause de lui, La Reynie, qui n’étoit hostile qu’aux nouveaux venus, vouloit bien la tolérer. Au mois de février 1689 elle y reparut, et, pendant quatre mois consécutifs, dont nous avons vu les numéros, elle ne cessa plus. En 1693, nous la trouvons encore, mais avec un changement dans le mode de publicité et une modification dans le titre.
L’unique numéro de cette année-là, que nous ayons vu, porte celui-ci: _Liste des avis du Journal général de France, ou Bureau de rencontre, pour servir au public, depuis le mercredy 18 novembre jusqu’au mercredy 2 décembre 1693_. La feuille, au lieu de ne paroître que tous les mois, paroissoit donc alors tous les quinze jours, ce qui étoit un progrès et sembloit une preuve de prospérité. Comme elle n’a cependant laissé qu’une trace--celle dont nous parlons--nous sommes tenté de croire qu’elle n’a pas duré longtemps avec son nouveau titre.
L’année d’auparavant, une autre du même genre avoit eu des velléités de paroître, mais ne semble pas y être parvenue. Sous la forme «d’un cahier volant», et avec le titre assez singulier, _Les Adresses casuelles de la ville de Paris_, elle auroit, chaque mois, indiqué les ventes publiques, l’adjudication des héritages licités et décrétés, etc., etc.; puis, comme un véritable journal de courtage, «l’état des marchandises, dont les courtiers commissaires se trouvoient chargez[59]», etc.
[59] V. plus loin, p. 9-10.
D’où seroit partie cette nouvelle feuille d’affiches? De chez un homme qui n’en étoit pas à sa première entreprise, mais auquel on ne doit pas de publication plus intéressante que celle-là même, commencée un an plus tôt, en 1691, dont nous reproduisons ici la seconde et dernière année: _Le livre commode, contenant les adresses de la ville de Paris_.
Pour ce petit volume, si réellement nouveau alors, et que son journal, _Les Adresses casuelles_, n’auroit fait que compléter, un livre anglois du même genre, dont les éditions se succédoient à Londres depuis 1677, lui avoit certainement servi de guide[60]; mais il s’étoit bien gardé d’en parler. Le silence en pareil cas faisoit partie de ses procédés d’accapareur, comme nous le verrons, et disons le mot,--qui, d’ailleurs, est du temps[61]--de ses habitudes de «faiseur».
[60] _Le Bibliophile français_, août 1872, p. 255.
[61] _Le Livre à la mode_, par l’abbé Bordelon, p. 28.
La première édition ou première année de son livre d’indications avoit pour titre: «_Les Adresses de la ville de Paris, avec le trésor des almanachs, livre commode, en tous lieux, en tous temps et en toutes conditions_, par Abraham du Pradel, astrologue lionnois.» Ce nom étoit, on le devine, aussi imaginaire que le titre, dont il le faisoit suivre, et qu’il modifia l’année suivante. Au lieu d’Abraham du Pradel, «astrologue lionnois», il se contenta de mettre «philosophe mathématicien», ce qu’au reste il n’étoit pas plus qu’astrologue.
Il étoit de son métier chirurgien apothicaire, et de son vrai nom, Nicolas Blegny ou de Blegny, ainsi qu’il s’appeloit lui-même plus volontiers, se donnant la particule avec une complaisance qui nous paroît suspecte.
Il n’étoit pas de Paris et nous ignorons le lieu aussi bien que la date de sa naissance. Peut-être venoit-il de Lyon, ce qui expliqueroit pourquoi, en prenant le pseudonyme de du Pradel, astrologue, il se donna pour «Lionnois.»
Le rédacteur de la _Biographie universelle_, qui s’est occupé de lui, mais seulement comme empirique et sans connoître le curieux petit livre qu’on lui doit, a dit qu’il mourut en 1722, ayant soixante-dix ans. Il seroit né ainsi, par conséquent, en 1652. C’est, croyons-nous, une erreur. D’après un document émané de Blegny lui-même et que nous aurons à citer longuement tout-à-l’heure, nous savons, en effet, qu’en 1683 il avoit déjà «dix-sept ans d’établissement», ce qui feroit remonter sa naissance non à 1652, mais au moins dix ans plus tôt, et lui donneroit à sa mort quatre-vingts ans au lieu de soixante-dix. Pour tout ce qu’il entreprit, écrivit, projeta, car il fut surtout, comme dit Moreri, «fertile en projets»; pour tout ce qu’il s’attira d’ennuis, de persécutions et même d’emprisonnements, il ne falloit pas moins.
Quand--vers 1666 probablement--il vint à Paris, son apprentissage étoit fait, et, tout aussitôt, il se mit à pratiquer, comme s’il étoit maître. Il ne tarda pas non plus à se faire auteur. Par le titre de ses ouvrages, on jugera du peu de sérieux de sa science et du charlatanisme de ses pratiques.
C’est aux maladies, malheureusement les plus répandues alors et qui étoient d’un produit excellent pour les empiriques, tant à cause des remèdes à vendre que du scandale à exploiter contre tout malade qui ne payoit pas leur silence, que Blegny s’attaqua d’abord.
Un des premiers livres que nous connoissions de lui et qu’il publia en 1673, est: _L’art de guérir les maladies vénériennes, expliqué par les principes de la nature et de la mécanique_, in-12. Pareil traité ne pouvoit être que d’un charlatan. Le succès n’en fut que plus vif, et cela partout: à Paris, où il eut deux éditions; à Lyon, où on le réimprima; à La Haye, à Amsterdam, et aussi à Londres, où il fut traduit en anglais.
Son ouvrage, _L’art de guérir les hernies de toute espèce dans les deux sexes, avec le remède du Roi_, qui parut en 1676, sembla plus sérieux; mais Blegny revint au charlatanisme des attrape-niais, lorsque, trois ans après, il publia un petit in-12 avec ce titre: _Histoire anatomique d’un enfant qui a demeuré vingt-six ans dans le ventre de sa mère_.
Vers le même temps, ne trouvant pas qu’être apothicaire, faire de la chirurgie, tenir une _Académie de découvertes_--nous en parlerons bientôt--écrire des livres, où il inventoit des remèdes ou des monstres, etc., suffisoit à son activité d’empirique à projets, il se fit journaliste médical. Sous le titre de _Nouvelles découvertes dans toutes les parties de la médecine_, il se mit à publier, en 1679, une sorte de gazette mensuelle, qui ne mentit pas à ce qu’elle promettoit. Toutes les découvertes y furent réellement passées en revue, mais par la façon dont elle en parla, chaque fois que les remèdes nouveaux n’étoient pas de Blegny lui-même, on la considéra bientôt moins comme un journal utile que comme un pamphlet intéressé.
Le docteur Théophraste Bonnet aggravoit ces médisances par le contre-coup qu’il en donnoit à Genève, dans sa gazette latine, _Zodiacus medico Gallicus_, qui n’étoit guère que la traduction de celle de Blegny.
Il y eut de très-vives plaintes, et, en 1682, ordre lui vint, de par arrêt du Conseil, de mettre fin à son Journal. Il fit la sourde oreille. Soutenu par le frère du Roi, dont quelques petits services secrets lui avoient sans doute gagné les bonnes grâces, qu’il avoit suivi en Flandre pendant la campagne de 1676, et qui lui avoit permis de mettre sur l’enseigne de sa boutique, voisine alors du Palais-Royal, devant l’Opéra: «Chirurgien ordinaire du corps de Monsieur»; assez avant aussi dans les faveurs du lieutenant de police La Reynie; enfin, ce qui est plus singulier, hautement protégé par Daquin, premier médecin du Roi, il continua, malgré l’arrêt, de publier ses _Nouvelles découvertes_, et Bonnet continua aussi à les traduire en latin. Blegny se contenta de n’y plus mettre son nom.
Il en fut ainsi pendant toute l’année 1683. L’ordre alors étant sans doute devenu plus formel, il cessa, mais pour reprendre ailleurs ce qu’on l’obligeoit d’interrompre à Paris. Le Journal des _Nouvelles découvertes_ étoit à peine mort en France, qu’il ressuscitoit en Hollande, sous le titre: _le Mercure savant_.
Un médecin de Niort, nommé Gautier, établi alors à Amsterdam, y aida Blegny. Celui-ci envoyoit de Paris la matière du Journal et Gautier veilloit à l’impression. On y trouvoit mille choses: des pièces de vers, mêlées à de petits traités de médecine, des chansons avec leur musique, des nouvelles relatives aux affaires d’État, et, sur le tout, beaucoup de méchancetés. Elles n’en firent pas le succès.
Le _Mercure savant_ ne dura que deux mois; il s’arrêta après son second volume, celui de février 1684.
Il n’eut qu’un seul bon résultat, mais très-indirect, et sans que Blegny son rédacteur s’y trouvât pour rien. Il fut cause que quelqu’un donna à Bayle l’idée de la célèbre publication périodique, où, comme on l’a dit, il fonda la critique littéraire. Lui-même avoua ce qu’en cela il devoit au Journal de Blegny, que, d’ailleurs, il trouvoit détestable:
«Je vous dirai, écrit-il le 8 août 1684 à M. Lenfant, à Rotterdam, que le dessein du Journal que l’on m’inspira et que je goûtai quand j’eus vu les deux tomes du _Mercure savant_, qui avoient paru en janvier et en février, et qui avoient fort déplu, quant à l’exécution, quoique le projet en eût été agréable, s’exécute depuis le mois de mars. Il s’intitule, non pas Journal, mais _Nouvelles de la République des lettres_.»
D’autres affaires que celles de sa Gazette avoient vivement occupé, et même, à un certain moment, gravement inquiété Blegny, pendant le temps qu’il la faisoit paroître.
Il tenoit chez lui, on l’a vu plus haut, une _Académie de nouvelles découvertes_, dont cette Gazette n’étoit pour ainsi dire que le compte-rendu mensuel; de plus, il avoit ouvert un _cours de Chirurgie_, où il donnoit des leçons particulières aux garçons chirurgiens, et un _cours de Pharmacie_, qui étoit une école du même genre pour les garçons apothicaires. Son ardeur de professer et de doctoriser étoit telle que, suivant Moréri, «il s’avisa même de faire un _cours de perruques_ pour les garçons perruquiers.»
On s’en amusoit dans le public, mais on n’en rioit pas dans le monde des médecins et des chirurgiens, dont cette rage d’accaparements narguoit et froissoit les priviléges. Pouvoit-on souffrir qu’un intrus, sorti l’on ne sait d’où, qui n’étoit ni de l’Académie de médecine, ni de celle de chirurgie, autrement dite Académie de Saint-Côme, se permît de pratiquer, comme s’il appartenoit à l’une et à l’autre, de professer sur toutes les matières de leur compétence, et, qui plus est, d’en écrire?
Chacun de ses ouvrages y avoit soulevé de véritables tempêtes, ceux notamment où, avec aussi peu de mesure que de modestie, il s’adjugeoit une sorte de science universelle, et se posoit presque en dieu de la médecine. N’avoit-il pas osé publier, dès 1673, trois volumes sous ce titre: _Nouvelles découvertes sur toutes les parties de la médecine_, et, en 1679, deux volumes encore, qu’il avoit intitulés le _Temple d’Esculape_, comme si lui seul en avoit la clé?
Toutefois, le sachant très-puissamment soutenu, on le laissoit faire. C’est à peine s’il y eut contre ses livres quelque protestation écrite, telle que la brochure du chirurgien Devaux, _Découverte sans découverte_, faite à propos de l’impudente publication de Blegny, _Découverte du véritable remède anglois contre les fièvres_[62].
[62] V. les _Mémoires littéraires_ du P. Des Molets, t. VIII, 1re partie, _Éloge de Devaux_.
On attendoit pour l’attaquer et tâcher de détacher de lui les protections dont il faisoit sa force, qu’il donnât prise à quelque action sérieuse. C’est ce qui arriva vers la fin de 1681, dans une circonstance que ses ennemis de la Faculté surent envenimer, et qui leur permit non-seulement de faire passer M. de La Reynie de leur côté, mais encore d’ébranler la confiance que Monsieur avoit en Blegny.
Un _factum_ que celui-ci dut rédiger pour se défendre, et dans lequel les besoins de sa justification l’entraînèrent à donner de nombreux détails sur lui-même, va nous mettre au fait de cette affaire et incidemment nous compléter plusieurs points de sa biographie.
A cette époque les dissections n’étoient permises qu’à ceux qui relevoient des Académies de chirurgie ou de médecine, ou qui en avoient obtenu, de la Faculté, l’autorisation. Faire enlever un cadavre sans qu’elle eût été prévenue et le disséquer en dehors de l’amphithéâtre des Écoles, étoient choses des plus graves, et qui pouvoient vous attirer une peine fort rigoureuse.
Or, il arriva qu’en décembre 1681 les doyens et docteurs furent avisés qu’un jeune chirurgien nommé Desnoues, qui, en qualité de membre de l’_Académie des nouvelles découvertes_, fondée par Blegny, «donnoit des leçons secrettes à plusieurs étudiants», dans une chambre dépendant de cette Académie, s’étoit fait apporter par le garçon de salle, Baptiste, de chez le fossoyeur Pajot, le corps d’une petite fille de cinq ans, et en avoit commencé la dissection.
Les doyens firent saisir le corps par l’huissier Masson, chez Desnoues, et, sur leurs instances, le lieutenant de police ouvrit une action dans laquelle ils insinuèrent tout d’abord que Blegny, qu’ils visoient surtout, devoit être compris, comme maître de l’Académie où la dissection s’étoit faite.
On commença toutefois par n’arrêter que Desnoues. Quand il fut à la Conciergerie, il parla. C’est ce qu’on désiroit. Il chargea Blegny; or, comme, en attendant, une démarche avoit été faite avec plein succès, le 21 janvier 1682, par Me Nicolas Liénard, doyen de la Faculté de médecine, à la tête de sa compagnie, auprès de Monsieur, «en son Palais», pour lui remontrer respectueusement, ainsi que d’ailleurs l’en avoit déjà prévenu M. de La Reynie, qu’une protection telle que la sienne n’étoit pas due à un pareil homme «qui, disoit le doyen, profane en tout lieu vostre grand nom[63]»; Blegny se trouvoit alors sans défenseur.
[63] _Discours à S. A. R. en son palais à Paris_, par Me Nicolas Liénard, etc., in-4º.
Lors donc que, quelques jours après, sur la dénonciation de Desnoues, arrêt de prise de corps eut été lancé contre lui, personne n’intervint pour empêcher la justice d’avoir son cours.
Doyens et docteurs triomphoient. Ce qu’ils désiroient depuis si longtemps étoit obtenu: «Si», avoient-ils dit, d’après le témoignage même de celui qu’ils accusoient et qui les connaissoit bien[64], «si nous pouvons tenir Blegny, il ne nous échappera pas; nous avons en main de quoi le faire pendre. Il sera bien heureux s’il en est quitte pour les galères. Il y a trois cents témoins qui déposeront contre lui. M. de La Reynie en a informé S. A. R. à notre considération, et ce magistrat a promis à notre doyen de nous délivrer bientôt du chagrin que nous avons de voir un chirurgien écrire sur toutes les matières de la médecine et présider dans une Académie à des docteurs de diverses facultés[65].»
[64] _Factum pour Me Nicolas de Blegny_, etc., in-4º, p. 4.
[65] _Id._, p. 9.
Cela dit, pour prouver la partialité de ceux qui le dénoncent, il prend corps à corps l’accusation et la rejette sur Desnoues qui l’en a chargé. C’est lui seul qui s’est permis les dissections défendues, et cela non-seulement cinq ou six fois, comme on le pense, mais quarante au moins. Il alloit disséquant n’importe où, dans tous les quartiers. Quelqu’un qui le savoit lui joua le tour de le surprendre un soir, rue de l’Université, à l’hôtel Tambonneau, et de lui faire la plus forte peur, en se disant commissaire. Desnoues, qui le crut, décampa par la fenêtre de la mansarde où il disséquoit, emportant le corps à moitié dépecé. Il le laissa dans la gouttière, où un couvreur le retrouva le lendemain.
S’est-il, lui Blegny, livré à ces opérations clandestines, a-t-il jamais couru les risques de pareilles surprises? Ses dénonciateurs n’osent même le supposer, et cependant ils font tout pour l’écraser par leurs allégations:
«Il n’est pas», s’écrie-t-il avec une certaine éloquence[66], «il n’est pas d’injures dont ils n’aient tâché de le noircir en toute occasion, point d’artifices dont ils ne se soient servis pour lui faire perdre la protection qu’il avoit naguère du sieur lieutenant de police et qu’il a encore du sieur premier médecin du Roy; point de prétextes qu’ils n’aient inventés pour luy dénier la justice qu’ils luy doivent; point de moyens secrets qu’ils n’aient mis en usage pour le diffamer, pour diminuer son employ, pour luy attirer l’indignation de S. A. Monsieur; point d’entreprises qu’ils n’aient faites pour troubler ses exercices et pour empêcher la publication de ses ouvrages; point d’occasions qu’ils n’aient recherchées avec empressement pour luy susciter des procez; enfin, point d’intrigues qu’ils n’aient pratiquées pour porter ses confrères et ses meilleurs amis à se déclarer contre luy.»
[66] _Id._, p. 10.
Ce qui lui tient le plus au cœur, c’est qu’ils ont vilipendé ses ouvrages. Il n’en est pas un auquel ils aient fait grâce. N’ont-ils pas prétendu aussi que les chirurgiens, de même que les médecins, avoient eu tous à se plaindre de lui, chose absolument fausse, ainsi que le prouve l’approbation accordée par beaucoup d’entre eux aux instruments par lui inventés.
On l’accuse, continue-t-il, «d’être sans doctrine, et d’avoir des auteurs à gages»; or, il a passé dix-sept ans d’établissement sans tomber dans la moindre impéritie, et il s’est rendu la voix publique favorable par l’exactitude de sa conduite et par l’heureux succès des cures qu’il a entreprises.
S’il n’a pas été examiné à Saint-Côme, c’est qu’il n’a pas fait son apprentissage à Paris[67]. Il est donc faux que la maîtrise lui ait été déniée «à cause de ses mauvaises mœurs et de son incapacité».
[67] _Id._, p. 12.