Le livre commode des adresses de Paris pour 1692, tome 1/2

Part 2

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Dans la longue préface, dont il fit précéder cet «inventaire», et que reproduisit le _Mercure françois_ de l’imprimeur Richer[28], seul journal qu’il y eût alors, il avoue, tout en exposant son idée, à quelles sources il l’a prise. Il la déclare «fondée sur l’autorité d’Aristote»; il invoque aussi celle du sieur de Montagne (_sic_) «pour servir de preuve, dit-il, au bien qui en reviendra.»

[28] T. XXII.

C’est en faveur des pauvres gens surtout qu’il veut que ce bien se produise. En cela, «Messieurs de la Ville» l’ont compris, puisqu’ils lui ont donné leur approbation, et Messieurs de l’Hôtel-Dieu de même, qui, le 28 janvier 1628, lui ont accordé leur patronage.

Renaudot est médecin, et ne l’oublie jamais. C’est ce qui lui a fait rechercher, et sans doute aussi obtenir cette protection de l’Hôtel-Dieu. L’indication des remèdes qu’il aura, d’ailleurs, soin de choisir parmi les plus efficaces, sera pour une bonne part dans les annonces qu’il fera, et dont il complétera le détail à ceux qui voudront bien venir se renseigner au «Bureau d’adresse.»

Par une singulière rencontre, Blegny, le faux Abraham du Pradel, dont nous publions le volume, s’occupoit aussi--nous ne le verrons que trop bientôt--de remèdes de toutes sortes.

S’il publia son _Livre commode_, ce fut avant tout pour les faire connoître, de même que Renaudot n’établit en grande partie ses bureaux, nous en jurerions, que pour donner de la publicité aux siens[29]. Ainsi les deux premières sources de renseignements qui se soient ouvertes pour le public, seront parties du même point vers un but identique.

[29] _V._ notamment à ce sujet dans le _Sommaire du chapitre de l’Inventaire des addresses du Bureau_ ou _table de Rencontre_, les chap. XVI-XVIII.

Renaudot, le médecin, pour trouver l’emploi de sa science et de ce qu’elle possédoit, fonde _le Bureau d’adresse_; Blegny, l’apothicaire, pour faire connoître et placer ses marchandises d’empirique, crée _l’Almanach des adresses_.

Renaudot n’avoua qu’à mots couverts, on le comprend, cette particularité tout égoïste de sa fondation. La charité en fut le but le plus en vue. Venir en aide aux pauvres sans ouvrage, voilà, nous l’avons dit, voilà surtout ce qu’il veut. Il reprend aussi, mais plus largement et à poste fixe, la mission des _proxènes_ antiques et des _couratiers_ du moyen-âge, mais cela sans vouloir faire concurrence à ceux qui, de son temps, pouvoient encore avoir des métiers pareils. Loin de chercher à les gêner, il les aidera: son bureau, dit-il, «sera commode même aux entremetteurs et proxenettes.»

Il va de soi que ces mots sont pris par lui dans le sens le plus honnête.

Ensemble, eux et lui serviront de guides aux nouveaux venus de l’étranger et de la campagne, dont Paris, s’ils ne savent comment s’y retrouver, épuise si vite les ressources.

Il se dévouera plus qu’aux autres encore à ces imprudents des villages et des champs qui s’y risquent à l’aventure, sans prévoir que les pires dangers les attendent à l’arrivée:

«Ils accourent à trouppes en cette ville, qui semble être le centre et le pays commun de tout le monde, sous l’espérance de quelque avancement, qui se trouve ordinairement vaine et trompeuse: car ayant despencé ce peu qu’ils avoient au payement des bienvenuës et autres frais inutiles ausquels les induisent ceux qui promettent de leur faire trouver employ, et aux desbauches qui s’y présentent d’elles-mêmes auxquelles leur oisyveté donne un facile accez, ils se trouvent accueillis de la nécessité avant qu’avoir trouvé maistre: d’où ils sont portés à la mendicité, aux vols, meurtres et autres crimes énormes... Au lieu qu’ils pourront désormais une heure après leur arrivée en cette ville, venir apprendre au Bureau s’il y a quelque employ ou conditions présentes, et y entrer beaucoup plus aisement qu’ils ne feroient après avoir vendu leurs hardes; ou, n’y en ayant point, se pourvoir ailleurs. Ce qui fera discerner plus facilement les fainéants et gens sans adveu, pour en faire la punition qu’il appartiendra.»

Combien en coûtoit-il pour aller se renseigner chez Renaudot, et pour faire inscrire sur son registre l’emploi qu’on désiroit, la marchandise qu’on vouloit acheter ou vendre, la maison qu’on cherchoit à louer, et jusqu’à la femme ou au mari, dont il pouvoit vous pourvoir, car la variété de ses indications s’étendoit à toutes ces choses? Il a oublié de nous l’apprendre, mais nous l’avons su autrement.

Pendant le second carnaval, c’est-à-dire celui de 1631, qui suivit l’installation du Bureau de rencontre, lequel, on le pense bien, avoit, comme invention nouvelle, fait événement, un faiseur de «ballets», sortes de pièces, moitié dansées, moitié chantées, où tous les à-propos étoient volontiers saisis, s’avisa de prendre pour types Renaudot et ses clients. Il le fit assez habilement pour que le Roi demanda que la représentation fût donnée devant lui; et aussi,--ce qui étoit un succès peu commun,--pour que la pièce après avoir été chantée et dansée fût imprimée.

En voici le titre: _Ballet du Bureau de rencontre dancé au Louvre devant Sa Majesté_, Paris, Julian Jacquin, 1631, in-8º[30].

[30] Les vers furent publiés à part, la même année, sous ce titre: _Vers du ballet du Bureau des addresses_, 1631, in-4º; ils ont été reproduits dans la publication de J. Gay, _Ballets et mascarades de Cour_, 1869, in-12, t. IV, p. 175.

Le Maistre du Bureau avoit, cela va de soi, l’un des principaux rôles. Il commençoit par un récit en trois couplets, dont nous vous devons au moins le premier, car c’est là que se trouve le détail sur le prix des consultations oublié dans la préface de Renaudot. Il étoit, comme on va le voir, des plus modiques:

Filles, qui cherchez maris, Beaux garçons qui cherchez femmes, Voici l’unique à Paris Pour satisfaire vos âmes; Donnez trois sols tant seulement Vous aurez contentement.

Quelques couplets d’avant-propos adressés _aux Curieux_, avoient avec une assez gaillarde bonhomie expliqué le secret de l’affaire, où, en payant si peu, l’on pouvoit tout apprendre. C’est la préface même de Renaudot résumée en rimes:

En ces lieux il vient d’arriver Un homme qui sçait tout trouver, Et chez qui de tout se fait montre; Sans dire ni quoy ni comment, Son registre ne faut, ne ment; Il tient le bureau de rencontre.

Par luy vous aurez des laquais Et pour faire de bons acquets, Vous sçaurez les terres en vente, Les offices à résigner, Les deniers qui sont à donner Et prendre à interests ou rente.

Aussi vous serez advertis Qu’il enseigne les bons partis Pour assortir un mariage, Et fait, comme bien entendu, Retrouver ce qu’on a perdu, Fors des filles le pucelage.

Pour les femmes il est adroit A leur trouver en bon endroit Nourrice ou servante à les suivre. En son fait, il est diligent, Et ne couste guère d’argent A se faire escrire en son livre[31].

[31] Il parut une nouvelle édition de ce livret l’année suivante, avec des preuves de la reconnoissance de Renaudot: _Ballet du Bureau de rencontre, ensemble le remercîment du maître du Bureau d’Adresse, à ceux qui dansent son ballet_, 1632, in-12.

Tout cela n’est que de la vérité en riant. Renaudot, en son bureau, vous pourvoyoit réellement, si pour trois sous on vouloit bien s’adresser à lui, de tout ce qui vient d’être ici annoncé aux curieux.

On a connu la diversité des renseignements dont il disposoit, et l’ordre avec lequel il en tenoit registre, par la découverte et la reproduction[32] que nous fîmes, il y a quelques années, de l’une des feuilles qui, ajoutant une publicité de plus à son établissement, en étoient, pour ainsi dire, les _petites affiches_.

[32] _Variétés histor. et litt._, t, IX, p. 51 et suiv.

Il en sera parlé un peu plus loin dans une note[33].

[33] P. 9-10.

Ces feuilles, qui paroissoient tous les trois mois--celle que nous avons publiée est la quinzième--complétoient pour Renaudot non-seulement son Bureau d’adresse ou de publicité, comme nous dirions, mais aussi son autre fondation, _la Gazette_, qui, à partir de 1631, c’est-à-dire un an après que ce Bureau eut été fondé, marcha de pair avec lui.

Lorsqu’un événement n’avoit pas assez d’importance pour figurer dans la Gazette, ou exigeoit un récit trop développé pour qu’il y pût trouver place, Renaudot l’ajournoit jusqu’à sa prochaine feuille d’annonces. Il l’y publioit en tête, et les petites affiches venoient à la suite avec tout leur détail.

Pour cette _Quinziesme feuille du Bureau d’addresse_, datée du 1er septembre 1633, c’est le récit du _Duel signalé d’un Espagnol et d’un Portugais_ qui marche en avant. Puis viennent les annonces les plus diverses: Terres seigneuriales à vendre; Maisons et héritages aux champs en roture à vendre; Maisons à Paris à vendre; Maisons à Paris à donner à loyer; Maisons à Paris qu’on demande à prendre à loyer; Rentes à vendre, Bénéfices à permuter, Offices à vendre; Meubles à vendre, et enfin Affaires meslées, où se trouve en effet le pêle-mêle de demandes ou de propositions le plus singulier et le moins attendu.

On demande par exemple: «un homme qui sçache mettre du corail en œuvre.» Plus loin, c’est quelqu’un qui «voudroit compagnie pour aller en Italie dans quinze jours.» Mais l’article le plus curieux est le dernier: «On vendra un jeune dromadaire à prix raisonnable.»

Nous ignorons quel fut au juste le sort du Bureau d’adresse, et surtout celui de ses feuilles d’annonces. Renaudot, qui ne mourut qu’au mois d’octobre 1653, laissa-t-il cet établissement dans un état aussi prospère que La Gazette, qui, elle, ne périclita jamais, l’appui du Roi, dont le gazetier n’étoit guère que le mandataire, étant toujours là pour la garer de tout péril? Nous ne le pensons pas.

Un livret antérieur de six ans à la mort du gazetier, et que nous ne connaissons malheureusement que par son titre: _Renouvellement des bureaux d’adresse_, prouveroit que l’affaire n’avoit pas marché sans encombre[34]. Si on la renouveloit, c’est qu’elle avoit été interrompue, et la ténacité de Renaudot étant connue, la malechance pouvoit seule avoir été cause de cette interruption.

[34] Il existoit sans doute encore toutefois en 1640, car à cette époque un nouveau _Ballet du Bureau des Addresses_ fut dansé à Dijon devant Mgr le Prince. _V._ le recueil cité plus haut, t. VI, p. 17-31.

La brochure, qui semble annoncer la reprise, est de 1647, mauvaise date, car elle touche de bien près celle des premiers troubles de la Fronde, où--ce qui arriva du reste--le journalisme des libelles pouvoit bien naître, mais où, par contre, celui des annonces n’étoit pas de nature à revivre. Nous sommes donc autorisés à penser que la _Feuille du bureau d’adresse_, malgré ce que Renaudot avoit fait pour la ressusciter, étoit bel et bien morte, lorsqu’il mourut lui-même en 1653.

Il n’en resta que le privilége, qui fut plusieurs fois cédé plus tard, comme nous verrons.

La _Gazette_, qui avoit aussi le sien, survécut à Renaudot. Transmise à son fils Eusèbe, comme un héritage, elle fit survivre le Bureau d’adresse, d’où elle étoit sortie avec l’autre feuille.

Le logis de Renaudot, où Eusèbe resta jusqu’à ce que le roi lui eut donné un logement au Louvre, n’eut plus que ce nom: le Bureau.

Il n’y falloit plus aller, comme auparavant, chercher «les adresses» et les renseignements, qu’il sembloit toujours annoncer, mais à la place on y trouvoit des nouvelles. Loret, lorsqu’il en manque pour avoir de quoi mettre en rimes dans sa _Muse historique_, ne va pas autre part, et il recommande de faire comme lui, pour peu qu’on veuille, sur un fait quelconque, en savoir plus qu’il n’en a pu dire.

«Mais», dit-il, par exemple[35], à propos des merveilles d’une fête donnée à Naples,

Mais si quelques gens curieux Désirent de s’instruire mieux... Il faut aller chez Renaudot, C’est-à-dire au Bureau d’adresse.

[35] _La Muse historique_. Édit. Elzévir., t. III, p. 268 (16 octobre 1660).

Cette source, la seule où voulut puiser son journalisme naïf, étoit pour lui celle de toutes vérités.

«Messieurs du Bureau d’adresse», comme il appelle Eusèbe Renaudot et ses aides[36], se tenoient-ils muets sur une affaire, elle étoit pour lui non avenue. Si le bruit, par exemple, s’est répandu que le maréchal Fabert est mort à Sedan, le 17 mai 1662, il n’y veut pas croire, la _Gazette_ n’en ayant pas parlé. Le fait, vrai pour tout le monde, ne le sera pour lui que lorsqu’elle l’aura certifié:

[36] _Ibid._, p. 578 (2 décembre 1662).

Mais je doute un peu sur ce point Car le Bureau n’en parle point, C’est-à-dire la gazette en prose, Qui doit parler de toute chose[37].

[37] _Ibid._, 540 (19 août 1662).

La _Gazette_, qui ne paroissoit alors que tous les samedis[38], est «son oracle hebdomadaire». Ses «ordinaires», c’est-à-dire ses numéros de chaque semaine suffisent plus ou moins à Loret, mais lorsqu’elle se donne le luxe assez fréquent d’un «extraordinaire»--nous dirions d’un supplément--il est ravi.

[38] _Id._, t. II, p. 278 (21 juillet 1657).

Les événements d’importance, dont le récit demande à être développé, fournissoient la matière de ces extraordinaires, qui étoient, à la suite de la _Gazette_, ce qu’avoient été, comme nous l’avons vu plus haut, les récits ou descriptions à développements de même sorte, mis en tête des feuilles du Bureau d’adresse, dont, par là, survivoit ainsi quelque chose.

La _Gazette_ n’en avoit rien gardé de plus. Jamais, dans aucune partie de ses numéros, ne figurèrent ce qu’alors on appeloit «adresses», et ce que nous appelons «annonces et réclames».

En cela, Loret la suppléa. Sa _Muse historique_ ne s’en fit pas faute. Chaque fois qu’il y peut recommander quelqu’un, faire valoir quelque chose, indiquer où se peut voir tel spectacle ou telle curiosité et à quel prix, il y est exact et empressé.

Les feuilles du Bureau se retrouvent ainsi en détail dans les siennes avec la rime de plus.

Il nous fait par exemple connoître le premier les expériences de la machine à calculer du jeune Pascal[39], sans trop se douter qu’il donne l’éveil sur le génie d’un grand homme. A quelques rimes plus loin, en effet, il est bien autrement enthousiaste pour l’empirique de philosophie Lesclache.

[39] _Id._, t. I, p. 232 (14 avril 1652).

Richesource, autre charlatan, mais de beau langage, obtient de même la faveur d’une chaude recommandation de sa part, avec regret de ne pouvoir dire encore où se donneront ses conférences. Il y aura heureusement un moyen de la savoir, et il l’indique:

Les affiches qu’en grosse lettre Aux lieux publics il fera mettre Pourront apprendre où ce sera Au curieux qui les lira[40].

[40] _Id._, t. II, p. 553 (16 nov. 1658).

Quand il peut lui-même dire l’adresse, il n’y manque pas. Ainsi, à propos de la _Philosophie_ de René Bary, après avoir écrit:

Ce livre de rare mérite Chez son propre auteur se débite,

il met en marge: «Rue des Petits-Champs, chez madame Bataille[41].» C’est, comme on voit, l’annonce complète.

[41] _Id._, t. III, p. 186 (3 avril 1660).

Ailleurs, s’il parle d’un concert, tel que ceux qu’on faisoit entendre en 1656, dans la salle du Palais-Royal, construite par Richelieu pour sa _Mirame_, et qui devoit quelques années après devenir le théâtre de Molière, il nous en dit le prix:

... obligeamment on les donne Pour trente sols chaque personne[42].

[42] _Id._, t. II, p. 263 (11 nov. 1656).

Il annonce aussi, avec le même détail, chaque livret des Ballets du Roi, que publie Balard, «et», dit-il,

Et qui doit être lu de tous Car on ne le vend que dix sous[43].

[43] _Ibid._, p. 292 (20 juillet 1657).

Pour les théâtres en général, il ne ménage pas les recommandations, ou, suivant le mot d’aujourd’hui, «les réclames». Celui du Marais est en cela toutefois son préféré. C’est là que Corneille donne le plus volontiers ses pièces, et en qualité de Normand, Loret croit se devoir tout entier à cette gloire de la Normandie. La tragédie à machines, _la Toison d’or_, que Corneille appela d’abord _Jason_, est-elle à l’étude dans cet ancien Jeu de paume de la rue Vieille-du-Temple, vite, il en avertit le public. Dès que les premières affiches sont placées, sans perdre de temps il lui dit: lisez-les:

Les affiches marquent l’endroit, L’heure, le prix et la journée Et c’est toujours l’après-dînée[44].

[44] _Ibid._, p. 437 (3 déc. 1661).

Voilà, certes, un beau zèle de littérature. Il ne faut pas lui en savoir trop de gré. Pour des spectacles bien inférieurs: pour un jeune géant qui se fit voir au bout du Pont-Neuf, une première fois[45], et qui, deux ans plus tard, y revint, après avoir encore grandi[46]; pour une baleine bien conservée, que l’on pouvoit aller admirer à Chaillot[47], il n’a pas des réclames moins empressées.

[45] _Ibid._, p. 543 (15 oct. 1659), et p. 552 (16 nov.).

[46] _Id._, t. III, p. 288 (4 déc. 1660), et p. 306 (8 janv. 1661).

[47] _Id._, t. II, p. 543 (19 oct. 1659), et p. 549 (2 novembre).

Que gagnoit-il à tout cela? Rien, ou fort peu de chose: son entrée gratuite, par exemple, de même qu’il avoit, sans doute à meilleur compte, après les avoir maintes fois annoncées, quelques billets des loteries, dont il couroit avidement les hasards[48].

[48] _Ibid._, 433 (19 janv. 1658) et p. 439 (2 fév.).

Il trouvoit aussi en voisin quelques profits à grappiller lorsqu’il avoit agréablement parlé des fournisseurs renommés qui se groupoient, non loin du Louvre, aux environs de l’hôtel Schomberg, son premier logis, ou tout près de la rue de l’Arbre-Sec, qu’il habita ensuite.

Il est certain que lorsqu’il s’étend complaisamment sur les merveilles de l’industrie de sa voisine Madame Touzé, qui fait les perruques du bel air[49]; sur les friandises de la célèbre boutique de Francœur, l’épicier-confiturier[50], et sur l’excellence de l’hypocras de Maillard, «apothicaire près Saint-Honoré[51]», c’est-à-dire à deux pas de Francœur, ses rimes ne doivent pas être désintéressées. Il y aura gagné, nous n’en doutons pas: ici, une perruque de la bonne façon; là, quelques sucreries, et, chez Maillard, quelques-unes de ces bonnes rasades, qui ne lui déplaisoient point.

[49] _Ibid._, p. 186 (29 avril 1656).

[50] _Id._, t. III, p. 293 (18 déc. 1660).

[51] _Ibid._, p. 307 (8 janv. 1661).

Du Laurens, qui lui succéda, sous le pseudonyme de Robinet, fit de même et eut sans nul doute les mêmes profits. Il étendit, qui plus est, la réclame et la détailla mieux. Comme en ce temps-là tout étoit curiosité: soit une belle maison, telle que l’hôtel d’O, dans le quartier du Temple, qu’on alloit voir pour un sou[52], soit simplement quelques beaux meubles, dont la mise en montre se payoit aussi, mais souvent plus cher, il ne perdit pas l’occasion de faire quelques bénéfices par l’annonce de ces choses à recommander. Il nous semble notamment plus que probable que ce ne fut pas pour rien qu’il se complut à décrire trois meubles, dont au mois d’avril 1669 on faisoit l’exposition rue de Richelieu. Il eut certainement sa part plus ou moins forte dans les quinze sous par personne qu’on payoit pour les aller voir. _Ce sont_, dit-il,

[52] Sauval, t. II, p. 241.

Ce sont trois rares cabinets Dont plus de mille Robinets, Comme moi, seroient fort à l’aise, Et même, ne vous en déplaise, Des comtes, barons et marquis[53].

[53] _Gazette_ de Robinet (13 avril 1669).

En marge, il ajoute pour bien fixer l’annonce par l’adresse exacte: «Rue de Richelieu, vis-à-vis le bain royal; la porte est marquée par des affiches.»

Il y avoit dans tout cela un vieux reste de la Feuille d’adresse, mais cette feuille même ne reparaissoit pas.

Personne ne s’en faisoit céder le privilége resté aux Renaudot. Au commencement de 1670, il y eut un essai, sans doute par suite d’une cession. Il semble n’avoir pas abouti. Nous n’avons vu qu’un numéro, le premier, de la feuille nouvelle qui portoit ce titre: _Liste des avis du Bureau d’adresse_.

Six ans se passèrent sans qu’il y eût d’autre tentative pour reprendre et exploiter le privilége.

François Colletet, le poète crotté de Boileau, s’en avisa enfin avec l’audace des gens qui n’ont rien à perdre.

En 1676, à la fin de juin, on vit tout à coup paraître une feuille, s’annonçant comme hebdomadaire et portant ce titre: _Journal de la ville de Paris contenant ce qui se passe de plus mémorable pour la curiosité et avantage du public_.

C’étoit la Gazette d’affaires et d’adresses de François Colletet. Il y procédoit un peu comme Renaudot, avec cette différence qu’au lieu d’y mettre en tête, avant les annonces et avis, quelque long récit, tenant toute la place, il y débitoit les nouvelles intéressantes de la semaine, jour par jour.

C’est ce qui le perdit. Sur une plainte qui vint, soit de la _Gazette_, qui ne vouloit pas qu’on touchât à ces nouvelles mondaines auxquelles elle-même pourtant dédaignoit de toucher; soit du _Mercure_, encore nouveau et d’autant plus ardent à repousser tout ce qui pouvoit lui faire concurrence, Colletet reçut ordre de ne pas continuer, du moins sous cette forme. Son journal n’eut qu’un seul numéro.

Ce n’étoit pas une fin, toutefois, ce n’étoit qu’une évolution. Se conformant à l’ordre reçu, sans abandonner l’idée qu’il reprenoit, Colletet ne perdit pas un jour, pas une heure, pour publier une feuille nouvelle, où il se tiendroit, en un cahier de quelques pages, aux seules choses, dont on lui laissoit la disposition: les annonces.

Le contenu de la feuille changeant ainsi, son titre devoit changer de même. Il prit celui-ci: _Journal des avis et affaires de Paris_.

La première fondation de Renaudot renaissoit. Colletet donna même à entendre que son entreprise n’en étoit que la suite. Dans le préambule d’un de ses numéros, il parle du privilége obtenu sous Louis XIII pour une feuille de même sorte que la sienne, et qui seroit devenu le sien[54]. Ce ne peut être certainement que celui de Renaudot le père, dont il seroit ainsi, nous ne savons comment et avec quel argent, parvenu à se faire accorder la cession.

[54] V. un excellent article de M. Hatin, _Bulletin du Biblioph._, 1861, p. 620.

A son Journal d’affaires, il joignit, lui aussi, comme c’étoit naturel, un Bureau d’adresse. Il y recevoit trois fois par semaine: les lundi, mercredi et vendredi, de une heure à six heures dans les grands jours, et jusqu’à quatre et demie seulement en hiver. C’est là qu’il complétoit, pour quiconque venoit le consulter, les avis donnés par sa feuille, et que prudemment il n’avoit fait qu’y ébaucher.

Ce bureau, d’abord, fut bien loin du centre des affaires pour lesquelles il étoit fondé. Colletet n’avoit pas voulu quitter la maison du quartier Saint-Victor, où avoit vécu son père, et dont comme lui il étoit fier, car c’étoit celle que Ronsard avoit habitée. C’est donc rue du Mûrier, derrière le séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonet, qu’étoit installé son bureau. Personne ne vint, et force lui fut, la clientèle n’arrivant point, de faire quelques pas pour aller à elle. Nous voyons que lorsque parut son onzième numéro--c’étoit peut-être un peu tard--il s’y étoit enfin décidé.

Son nouveau logis fut du reste d’un bon choix, il se trouvoit sur le quai de l’Horloge, entre le Palais et le Pont-Neuf, les deux centres du mouvement et de la vie de Paris en ce temps-là. Dans cette même onzième feuille, il donne cette nouvelle adresse de son bureau, aussi bien qu’on pouvoit la donner alors, le numérotage des maisons n’existant pas: «Les affiches, ajoute-t-il, marqueront la porte.» Trois semaines après, le public ne l’avoit pas trouvée. Colletet nous l’apprend avec une certaine mélancolie dans son numéro quatorze, celui du 27 octobre. Il y avoue qu’on ne le connoît encore que bien peu, mais il ne perd pas courage. Il espère que les affaires viendront, «Dieu aidant, écrit-il, quand les affiches auront fait connoître plus amplement notre demeure, et que nos cahiers auront appris à tout le monde ce qui résulte de notre innocent commerce.»