Le Legs de 30.000 dollars et autres contes
Part 9
En vérité, nous adorons les titres et distinctions et nous les prenons où nous pouvons, et nous savons en retirer tout le bénéfice possible. Dans nos prières, nous nous appelons des «vermisseaux», mais il est tacitement entendu que cela ne doit pas être pris à la lettre: _nous_, des vermisseaux! Oh! non, nous n’en sommes pas. Peut-être en réalité... mais nous ne voyons pas la réalité lorsque nous nous contemplons nous-mêmes.
En tant qu’hommes, oui certainement, nous aimons les princes... qu’ils se nomment Henri de Prusse ou Machin, qu’ils soient ducs, marmitons, juges ou terrassiers, pourvu que dans notre sphère ils soient plus haut que nous. Il y a bien des années, j’aperçus devant les bureaux du _New-York Herald_ un petit gamin qui avait l’air d’attendre quelqu’un. Bientôt un gros homme passa et sans s’arrêter lui tapa familièrement sur l’épaule. C’était là ce qu’attendait l’enfant. La tape le rendit heureux et fier et son orgueil et sa joie brillaient dans ses yeux, ses camarades étaient venus voir cela et tous l’enviaient ferme. Ce gamin était employé dans les sous-sols de l’imprimerie et le gros homme était le chef typographe. La physionomie du jeune garçon témoignait d’une adoration sans borne pour son prince, son roi, son empereur, en l’espèce, le chef typographe. La tape familière du maître était pour l’enfant ce qu’était l’accolade pour les chevaliers d’autrefois, et tout s’était passé comme si le jeune garçon eût été fils d’aristocrate et le gros homme souverain couronné... Le sujet avait été honoré d’une particulière marque d’attention du maître. Il n’y avait entre les deux cas aucune différence de valeur; en vérité, il n’y avait aucune différence du tout, sauf celle des vêtements--et c’est là une distinction bien artificielle.
La race humaine tout entière aime les princes, c’est-à-dire aime à voir les personnages puissants ou célèbres et à recevoir d’eux quelque signe d’estime... Il arrive même que des animaux, nés pour suivre de meilleurs instincts et pour servir un plus bel idéal, s’abaissent sous ce rapport au niveau humain. J’ai vu au Jardin des Plantes une chatte qui était si fière d’être l’amie intime d’un éléphant que j’en avais positivement honte.
ENFER OU PARADIS?
I
--Vous avez _menti_?
--Vous l’avouez, vous avouez maintenant que vous avez _menti_!
II
La famille se composait de quatre personnes: Marguerite Lester, une veuve de trente-six ans, Hélène Lester, sa fille, âgée de seize ans et les tantes de Mme Lester, Anna et Esther Gray, vieilles filles jumelles, âgées de soixante-sept ans. Jour et nuit, les trois femmes passaient leur temps à adorer la jeune fille; à suivre, dans le miroir de son visage, le développement de son doux esprit, à se rafraîchir l’âme devant l’épanouissement de sa beauté; à écouter la musique de sa voix; à penser avec reconnaissance que leur vie était belle et joyeuse à cause de sa seule présence; à frissonner à la pensée de la triste solitude de ce monde, si ce rayon de soleil leur était enlevé.
Par nature--et intérieurement--les tantes étaient parfaitement aimables et bonnes, mais en matière de morale et de bonne conduite leur éducation avait été si inflexiblement stricte, que leur apparence extérieure en était devenue austère, pour ne pas dire rébarbative. Leur influence était puissante dans la maison; si puissante, que la mère et la fille se conformaient gaiement, mais inconsciemment et infailliblement à leurs exigences morales et religieuses. Cette façon d’agir était devenue pour elles une seconde nature. Par conséquent, il n’y avait, dans ce paradis tranquille, ni querelles, ni irritation, ni troubles, ni sarcasmes.
Un mensonge n’y trouvait pas place. Les paroles y étaient toujours conformes à la vérité absolue; à une vérité rigide, implacable, inflexible quelles que pussent en être les conséquences. Mais un jour, dans un cas embarrassant, l’enfant chérie de la maison souilla ses lèvres d’un mensonge, et le confessa avec des pleurs de contrition. Il n’existe pas de mots capables d’exprimer la consternation des tantes. Ce fut comme si le ciel s’effondrait et si la terre s’écroulait en un formidable chaos. Elles demeurèrent assises l’une à côté de l’autre, pâles et sévères, muettes et interdites, regardant la coupable qui s’était agenouillée devant elles et cachait sa tête sur les genoux de l’une, puis de l’autre, gémissait et sanglotait, implorait le pardon et la sympathie sans obtenir de réponse, baisait humblement les vieilles mains ridées qui se retiraient aussitôt comme si elles répugnaient à se laisser toucher par ces lèvres souillées.
Deux fois, à de longs intervalles, tante Esther dit d’une voix étonnée et glaciale:
--Vous avez _menti_?
Deux fois, tante Anna reprit avec le même effroi:
--Vous l’avouez, vous osez l’avouer, vous avez _menti_!
Et c’était tout ce qu’elles pouvaient dire. La situation était nouvelle, inattendue, inouïe. Elles ne pouvaient pas la comprendre, elles ne savaient pas comment l’aborder; l’horreur les paralysait[D].
Finalement il fut décidé que l’enfant égarée devait être menée vers sa mère, qui était malade, mais qui devait néanmoins être mise au courant de la situation. Hélène supplia, implora pour que cette nouvelle disgrâce lui fût épargnée et qu’il lui fût permis de ne pas infliger aussi à sa mère la peine et la douleur que cet aveu lui causerait, mais ce fut en vain. Le devoir exigeait ce sacrifice, le devoir doit passer avant toute autre chose, rien ne peut vous absoudre d’un devoir; en face d’un devoir aucun accommodement, aucun compromis n’est possible.
Hélène supplia encore, disant qu’elle était entièrement responsable du péché commis, elle, et elle seule; que sa mère n’y avait en aucune façon pris part... Pourquoi donc devrait-on l’en faire souffrir?
Mais les tantes demeurèrent fermes et inébranlables dans leur sentiment de justice, la loi qui punissait l’iniquité des parents sur les enfants, devait, en tout droit et en toute raison, pouvoir être intervertie. Par conséquent, il n’était que juste que la mère innocente d’une enfant pécheresse, subît de sa part une douleur, une honte, une peine; salaires inévitables du péché.
Les trois femmes s’en allèrent vers la chambre de la malade.
A ce moment le docteur approchait de la maison. Il en était encore à une bonne distance cependant. C’était un bon docteur et un bon cœur; un homme excellent, mais il fallait l’avoir connu un an pour ne plus le détester, deux ans pour apprendre à le tolérer, et quatre ou cinq pour apprendre à l’aimer. C’était là une longue et pénible éducation, mais qui en valait bien la peine. Il était de grande et forte stature. Il avait une tête de lion, un visage de lion, une voix rude, et des yeux qui étaient tantôt des yeux de pirate, tantôt des yeux de femme, selon son humeur. Il n’avait aucune notion de l’étiquette, et ne s’en souciait pas. En paroles, en manières, en démarche et en conduite, il était le contraire d’un poseur. Il était franc, jusqu’aux dernières limites; il avait des opinions sur tous les sujets et elles étaient toujours visées, notées, et prêtes à être livrées; mais il ne se souciait pas le moins du monde que son interlocuteur les appréciât ou non. Ceux qu’il aimait, il les aimait très fort, mais ceux qu’il n’aimait pas, il les détestait, et le criait sur les toits. Dans sa jeunesse il avait été marin, et l’air salin de toutes les mers semblait émaner encore de toute sa personne. C’était un chrétien ferme et loyal, persuadé que son pays n’en contenait pas de meilleur, pas un seul dont la foi fût si parfaitement saine, robuste, remplie de bon sens, sans tache ni point faible. Les gens qui avaient une dent à se faire arracher, ou qui, pour une raison ou pour une autre, voulaient le prendre par son bon côté, l’appelaient le _Chrétien_, mot dont la délicate flatterie sonnait comme musique à son oreille et dont le C majuscule était pour lui une chose si claire et enchanteresse, qu’il pouvait le voir, même dans l’obscurité, lorsqu’il tombait des lèvres d’une personne.
Beaucoup de ceux qui l’aimaient le plus se mirent, malgré leur conscience, à l’appeler ouvertement par ce grand titre, parce qu’il leur était une joie de faire quelque chose qui lui plût. Et avec une vive et cordiale malice, sa large et diligente troupe d’ennemis, reprirent ce titre pour le dorer, l’enjoliver et l’augmenter en disant: «Le seul Chrétien.» De ces deux titres le dernier était le plus répandu. L’ennemi, qui était en grande majorité, veillait à cela. Tout ce que le docteur croyait, il le croyait de tout son cœur, et se battait chaque fois qu’il en trouvait l’occasion, pour défendre sa croyance. Et si les intervalles entre ces occasions-là se trouvaient trop longs, il inventait lui-même des moyens de les raccourcir. Il était sévèrement consciencieux, mais d’une façon conforme à ses vues plutôt indépendantes; et tout ce qui lui paraissait être son devoir il l’accomplissait dare-dare, que le jugement des moralistes professionnels pût ou non s’accorder avec le sien. A la mer, dans ses jeunes années, son langage avait été d’une liberté très profane, mais dès qu’il fut converti il se fit une règle, à laquelle il se conforma strictement par la suite, de ne jamais jurer que dans les plus rares occasions, et seulement quand le devoir le lui commanderait. Il avait été grand buveur en mer, mais après sa conversion il devint un abstinent ferme et convaincu afin de donner le bon exemple aux jeunes, et, à partir de ce moment, il ne but que rarement; jamais, en fait, que lorsqu’il trouvait qu’un devoir l’y obligeait; cette condition ne se trouvait peut-être remplie qu’une ou deux fois par an, trois ou quatre au plus, mais jamais cinq fois.
Nécessairement, un tel homme doit être impressionnable, prompt, décidé et facile à émouvoir. C’était le cas pour celui-là et il n’avait jamais eu le don de dissimuler ses sentiments. Ou, s’il l’avait eu, il ne prenait pas la peine de l’exercer.
Il portait écrit sur sa figure l’état atmosphérique et le temps qu’il faisait dans son âme, et lorsqu’il entrait dans une chambre, les ombrelles ou les parapluies s’ouvraient--au sens figuré--suivant ces indications. Quand une douce lumière brillait dans ses yeux, c’était comme une bénédiction. Lorsqu’il entrait, les sourcils froncés, la température s’abaissait immédiatement de dix degrés. C’était un homme très estimé, très aimé parmi ses nombreux amis, mais quelquefois il leur imposait une grande crainte.
Il avait une profonde affection pour la famille Lester, et chacun de ses membres lui rendait avec intérêt ce sentiment. Les trois femmes s’affligeaient de son genre de piété et il se moquait franchement du leur. Mais ils s’estimaient, réciproquement, beaucoup.
Il approchait de la maison. On aurait pu le voir venir de loin; mais les deux tantes et l’enfant coupable allaient vers la chambre de la malade.
III
Elles se rangèrent près du lit: les tantes raides et austères, la pécheresse sanglotant doucement. La mère tourna la tête sur son oreiller; ses yeux abattus brillèrent vivement d’une flamme de sympathie et d’une passion d’amour maternel dès qu’elle vit son enfant, et elle lui ouvrit le refuge et l’asile de ses deux bras.
--Attendez, dit tante Anna, d’une voix solennelle, dites tout à votre mère. Purgez votre âme. N’omettez aucune partie de votre confession.
Debout, pâle, et malheureuse devant ses juges, la jeune fille raconta jusqu’au bout en gémissant sa triste petite histoire. Puis, dans un élan de supplication passionnée, elle s’écria:
--Oh! maman, ne pourrez-vous pas me pardonner? Ne voulez-vous pas me pardonner?... Je suis si malheureuse!
--Te pardonner, ma chérie? Oh! viens dans mes bras!... Là, repose ta tête sur mon épaule et sois tranquille. Et quand bien même tu aurais dit un millier de mensonges...
Il y eut un léger bruit... comme un avertissement... on aurait dit un gosier qui s’éclaircit. Les tantes levèrent la tête et restèrent médusées. Le docteur était là, le front chargé de nuages et d’éclairs orageux. La mère et l’enfant ignoraient sa présence. Elles se tenaient pressées l’une contre l’autre, cœur contre cœur, dans un bonheur infini, indifférentes à tout le reste. Le médecin resta un bon moment à regarder d’un air sombre la scène qui se passait sous ses yeux. Il l’étudiait, l’analysait, en cherchait la genèse. Puis il leva la main et fit signe aux tantes; elles vinrent à lui en tremblant, et se tenant humblement devant lui, elles attendirent. Il s’inclina vers elles, et dit tout bas:
--Je vous avais pourtant dit qu’à fallait éviter la moindre émotion à cette malade, n’est-ce pas? que diable avez-vous fait là? Otez-vous de par ici!
Elles obéirent. Une demi-heure après, il vint au salon. Gai, souriant, jovial, il conduisait Hélène et la tenait par la taille, la caressant et lui disant mille petites choses gentilles et drôles; et elle aussi était redevenue un joyeux rayon de soleil.
--Allons, dit-il, adieu, ma chère petite. Va-t’en dans ta chambre, laisse ta mère tranquille, et sois sage. Mais, attends... Tire la langue... Là, ça va. Tu te portes comme le Pont-Neuf! Il lui donna une petite tape sur la joue et ajouta: Va vite, sauve-toi, je veux parler à tes tantes.
Elle sortit. Aussitôt le visage du docteur se rembrunit. Il dit en s’asseyant:
--Vous avez fait un joli coup... et peut-être aussi avez-vous fait quelque bien... Quelque bien... oui, au fait. La maladie de Mme Lester, c’est la fièvre typhoïde. Vous l’avez amenée à se déclarer, je crois, par vos folies, et c’est un service que vous m’avez rendu, après tout... Je n’avais pas encore pu me rendre compte de ce que c’était.
Comme mues par un ressort, les vieilles tantes se levèrent ensemble, frissonnantes de terreur.
--Asseyez-vous! continua le docteur. Que voudriez-vous faire?
--Ce que nous voulons faire? Nous devons aller vite la voir. Nous...
--Vous n’en ferez rien du tout, vous avez fait assez de mal pour aujourd’hui. Voulez-vous donc épuiser d’un seul coup tout votre stock de crimes et de folies? Asseyez-vous, je vous dis. J’ai fait le nécessaire pour qu’elle dorme. Elle en a besoin. Si vous la dérangez sans mes ordres, je vous scalperai... si toutefois vous avez les instruments nécessaires pour cela.
Elles s’assirent, désolées et indignées, mais obéissantes, par force. Il continua:
--Maintenant, je veux que la situation me soit expliquée. _Elles_ voulaient me l’expliquer. Comme si elles n’avaient pas déjà bien assez d’émotion et d’excitation. Vous connaissiez mes ordres. Comment avez-vous osé entrer dans cette chambre et faire tout ce bruit?
Esther jeta un regard suppliant à Anna. Anna répondit par un regard suppliant à Esther. Ni l’une ni l’autre ne voulait danser sur cet air-là. Le docteur vint à leur secours. Il dit:
--Commencez, Esther.
Tortillant les franges de son châle, Esther dit timidement, les yeux baissés:
--Nous n’aurions jamais désobéi à vos ordres pour une raison ordinaire, mais celle-ci était de première importance. C’était un devoir. Devant un devoir on n’a pas le choix. Il faut mettre de côté toute considération de moindre importance, et l’accomplir. Nous avons été obligées de la faire comparaître devant sa mère. Elle avait dit un mensonge.
Le docteur dévisagea un instant la vieille demoiselle, et parut essayer d’amener son esprit à saisir un fait tout à fait incompréhensible. Puis il tonna:
--Elle a dit un mensonge! Ah, vraiment? Le diable m’emporte! J’en dis un million par jour, moi! Et tous les docteurs en font autant. Et tout le monde en fait autant. Même vous, pour ce qui est de ça. Et c’était ça, la chose importante qui vous autorisait à désobéir à mes ordres, et mettre en péril la vie de ma malade?... Voyons, Esther Gray, voilà qui est pure folie! Cette jeune fille ne _pourrait pas_ faire volontairement du mal à qui que ce soit. La chose est impossible... absolument impossible. Vous le savez vous-même... Toutes les deux, vous le savez très bien.
Anna vint au secours de sa sœur.
--Esther ne voulait pas dire que ce fût un mensonge de cette espèce-là. Non, mais c’était un mensonge.
--Eh bien, ma parole, je n’ai jamais entendu de pareilles bêtises. N’avez-vous pas assez de sens commun pour faire des distinctions entre les mensonges? Ne savez-vous pas la différence entre un mensonge qui fait du bien et un mensonge qui fait du mal?
--_Tous_ les mensonges sont condamnables, dit Anna en pinçant ses lèvres comme un étau, tous les mensonges sont défendus.
Le «Seul Chrétien» s’agita impatiemment dans sa chaise. Il voulait attaquer cette proposition, mais ne savait pas au juste comment ni par où s’y prendre. Finalement, il se risqua.
--Esther, ne diriez-vous pas un mensonge pour protéger quelqu’un d’un mal ou d’une honte imméritée?
--Non.
--Pas même pour sauver un ami?
--Non.
--Pas même pour le meilleur ami?
--Non. Je ne mentirais pas.
Le docteur lutta un instant en silence contre cette situation; puis il demanda:
--Pas même pour lui épargner des souffrances, des misères et des douleurs très grandes?
--Non. Pas même pour sauver sa vie.
Une autre pause. Puis:
--Ni son âme?
Il y eut un silence. Un silence qui dura un instant. Puis Esther répondit à voix basse, mais avec décision:
--Ni son âme.
D’un moment, personne ne parla. Puis le docteur dit:
--En est-il de même pour vous, Anna?
--Oui, répondit-elle.
--Je vous demande à toutes deux: Pourquoi?
--Parce que dire un tel mensonge ou n’importe quel mensonge serait un péché, et nous coûterait la perte de nos propres âmes. Oui, nous serions perdues, si nous mourions ayant d’avoir eu le temps de nous repentir.
--Étrange... Étrange... C’est absolument incroyable.
Puis il demanda brusquement:
--Une âme de cette espèce _vaut-elle la peine_ d’être sauvée?
Il se leva, en maugréant et marmottant, et se dirigea vers la porte en frappant vigoureusement des pieds. Sur le seuil il se retourna et cria de toute sa voix:
--Corrigez-vous! Abandonnez cette étroite, égoïste, mesquine idée de sauver vos misérables petites âmes, et tâchez de faire quelque chose qui ait un peu de dignité! Risquez vos âmes! Risquez-les pour de nobles causes; et alors, quand bien même vous les perdriez, que craindrez-vous? Corrigez-vous!
Les bonnes vieilles demoiselles se sentirent paralysées, pulvérisées, indignées et insultées; elles réfléchirent profondément et amèrement à ces blasphèmes. Elles étaient blessées à vif, et disaient qu’elles ne pourraient jamais pardonner ces injures.
--Corrigez-vous!
Elles se répétaient ce mot dans l’amertume de leur âme. «Corrigez-vous, et apprenez à mentir!»
Le temps s’écoula, et bientôt un changement se fit dans leur esprit. Elles avaient accompli le premier devoir de l’être humain, qui est de penser à lui-même jusqu’à ce qu’il ait épuisé le sujet, et elles se trouvèrent alors en état de considérer des choses d’un intérêt moindre, il leur fut possible de penser aux autres.
Les pensées des deux vieilles demoiselles s’en retournèrent donc bien vite à leur chère nièce et à l’affreuse maladie qui l’avait frappée. Aussitôt elles oublièrent les blessures qu’avait reçues leur amour-propre, et il s’éleva dans leur cœur un désir passionné d’aller au secours de celle qui souffrait, de la consoler par leur amour, de l’entourer de soins et de travailler de leur mieux pour elle, avec leurs faibles vieilles mains, d’user joyeusement, amoureusement leurs pauvres corps à son service, pourvu que ce privilège leur fût accordé.
--Et il nous l’accordera! s’écria Esther, avec de grosses larmes coulant sur ses joues. Il n’y a pas de gardes-malades comparables à nous, car il n’y en a pas d’autres qui sauraient veiller à ce chevet jusqu’à ce qu’elles en tombent mortes. Et Dieu sait que nous, nous le ferions.
--Amen, dit Anna, et un sourire d’approbation brilla à travers les larmes qui mouillaient ses lunettes. Le docteur nous connaît, et il sait que nous ne désobéirons plus; il n’appellera pas d’autres gardes. Il n’oserait pas.
--Il n’oserait pas? dit Esther avec colère, essuyant vivement ses yeux. Il oserait tout, ce Chrétien du diable! Mais toute son autorité serait bien inutile, cette fois! Mais, bonté divine, Anna! Tout bien considéré, cet homme est très bon, intelligent et bien doué, il n’aurait jamais une telle pensée... L’heure à laquelle l’une de nous devrait aller voir la malade est passée... Qu’est-ce qui le retient? Pourquoi ne vient-il pas nous le dire?...
Elles entendirent le bruit de ses pas; il revenait... Il entra, s’assit, et se mit à causer:
--Marguerite est bien malade, dit-il. Elle dort encore, mais elle s’éveillera bientôt. Alors, l’une de vous devra aller vers elle, son état doit empirer avant de s’améliorer. Dans quelques jours il faudra la veiller jour et nuit. Quelle part de ce travail pourrez-vous entreprendre, à vous deux?
--Tout! s’écrièrent ensemble les deux vieilles demoiselles.
Les yeux du docteur étincelèrent et il dit avec enthousiasme:
--Oui, vous parlez franc, braves vieilles reliques que vous êtes! Et vous serez gardes-malades autant que vous le pourrez, car il n’y a personne dans cette ville qui vous soit comparable pour cette dure et sainte tâche. Mais vous ne pouvez pas tout faire, et ce serait un crime que de vous le permettre.
C’étaient là de belles louanges; des louanges inestimables, venant d’une telle source, et presque toute la rancune disparut aussitôt des cœurs des deux vieilles jumelles.
--Votre Tilly et ma vieille Mancy feront le reste, bonnes gardes toutes les deux, âmes blanches et peaux noires, vaillantes, fidèles, tendres. De vraies perles!... Et menteuses accomplies depuis le berceau... A propos, dites donc! Faites attention à votre petite-nièce aussi; elle est malade, et va l’être encore plus.
Les deux vieilles demoiselles parurent un peu surprises et incrédules. Esther s’écria:
--Comment donc? Il n’y pas une heure que vous lui avez dit qu’elle se portait comme le Pont-Neuf!
Le docteur répondit tranquillement:
--C’était un mensonge.
Les vieilles filles se retournèrent contre lui avec indignation, et Anna s’écria:
--Comment osez-vous nous faire cette odieuse confession, d’un ton si indifférent, quand vous savez ce que nous pensons de toutes les formes de...
--Chut! vous êtes ignorantes comme des chattes, toutes les deux, et vous ne savez pas du tout ce que vous dites. Vous êtes comme toutes les autres taupes morales. Vous mentez du matin au soir, mais parce que vous ne le faites pas avec votre langue, mais seulement avec vos yeux menteurs, vos menteuses inflexions de voix, vos phrases trompeuses et déplacées, et vos gestes trompeurs, vous levez avec arrogance vos nez dédaigneux et infaillibles, et vous faites parade devant Dieu et devant le monde d’une exemplaire sainteté; et un mensonge qui parviendrait à se glisser dans la glacière de vos âmes serait aussitôt mortellement congelé. Pourquoi tenez-vous à vous leurrer vous-mêmes avec cette idée ridicule qu’il n’existe que des mensonges parlés? Quelle est la différence entre mentir avec ses yeux et mentir avec sa bouche? Il n’y en a pas. En réfléchissant un instant vous le comprendriez. Il n’y a pas un être humain qui ne dise une foule de mensonges, chaque jour de sa vie; et vous... mais, vous deux, vous en dites vingt mille; et, pourtant, vous faites une vive explosion d’horreur hypocrite quand je dis un mensonge très doux et innocent à cette enfant pour la protéger contre son imagination qui s’échaufferait jusqu’à lui donner la fièvre en moins d’une heure si j’étais assez malhonnête envers mon devoir pour le permettre. Et je le permettrais probablement si j’étais intéressé à sauver mon âme par des moyens tellement indignes.
Voyons, raisonnons ensemble. Examinons les détails. Quand vous étiez toutes les deux dans la chambre de la malade, à faire cette scène, qu’auriez-vous fait si vous aviez su que je venais?
--Eh bien, quoi?
--Vous vous seriez sauvées, en emmenant Hélène avec vous, n’est-ce pas?
Les vieilles filles se turent.
--Quels auraient été alors votre but et votre intention?
--Eh bien, quoi?