Le Legs de 30.000 dollars et autres contes
Part 10
--De m’empêcher de découvrir cette action. De me porter à croire que l’excitation de Marguerite provenait d’une cause non connue de vous. En un mot, de me dire un mensonge, un mensonge silencieux. Et ce qui est plus, un mensonge qui aurait pu faire du mal.
Les jumelles rougirent, mais ne parlèrent pas.
--Non seulement vous dites des milliers de mensonges silencieux, mais vous dites aussi des mensonges en paroles... toutes les deux.
--Cela, _non_; ce n’est pas vrai!
--Si, c’est vrai. Mais seulement d’inoffensifs. Vous n’auriez jamais rêvé d’en prononcer un qui puisse faire du mal. Savez-vous que c’est là une concession... et une confession?
--Que voulez-vous dire?
--C’est une inconsciente concession de dire que les mensonges inoffensifs ne sont pas criminels. Et cela revient aussi à confesser que vous faites constamment cette distinction. Par exemple, vous avez refusé la semaine dernière une invitation de la vieille Mme Foster, pour ne pas rencontrer ces odieux Higbies à dîner, par un billet très poli, où vous exprimiez votre regret et disiez que vous étiez très fâchées de ne pouvoir accepter. C’était un mensonge, c’était le mensonge le plus complet qui ait jamais été prononcé. Niez-le, Esther, avec un autre mensonge.
Esther ne répondit qu’en branlant la tête.
--Cela ne suffit pas, continua le docteur. Répondez, était-ce un mensonge, oui ou non?
Les couleurs montèrent aux joues des deux vieilles demoiselles, et avec lutte et effort elles firent leur confession:
--C’était un mensonge.
--Bien. La réforme commence, il y a encore de l’espoir pour vous; vous ne diriez pas un mensonge pour sauver l’âme de votre meilleur ami, mais vous pouvez en dire sans le moindre scrupule pour vous épargner l’ennui de dire une vérité désagréable.
Il se leva. Esther parlant pour toutes deux, dit froidement:
--Nous avons menti: nous le reconnaissons; cela ne se renouvellera jamais. Mentir est un péché. Nous ne dirons plus jamais un seul mensonge d’aucune espèce, pas même un mensonge de politesse ou de charité, ni pour épargner à qui que ce soit le coup d’une douleur que Dieu lui envoie.
--Ah, que votre chute sera prompte! Au fait, vous êtes déjà retombées dans le péché, car ce que vous venez de prononcer est un mensonge.
Adieu, corrigez-vous! L’une de vous doit aller maintenant vers la malade.
IV
Douze jours après, la mère et l’enfant s’agitaient dans les transes de l’affreuse maladie. Il y avait bien peu d’espoir pour l’une et pour l’autre. Les sœurs étaient pâles et exténuées, mais ne voulaient pas quitter leur poste. Leurs cœurs se brisaient, pauvres chères vieilles, mais leur vaillance était ferme et indestructible. Pendant tous ces douze jours, la mère avait beaucoup désiré voir son enfant et l’enfant sa mère, mais elles savaient bien, toutes les deux, que leurs prières sur ce point ne pourraient être de bien longtemps exaucées. Lorsque la mère sut, dès le premier jour, qu’elle était atteinte de la fièvre typhoïde, elle fut effrayée, et demanda s’il n’y avait pas de danger qu’Hélène ait pu contracter la maladie, la veille, en entrant dans sa chambre. Esther lui dit que le docteur s’était moqué de cette idée. Esther était ennuyée de le dire, bien que ce fût vrai, car elle n’avait pas cru aux paroles du docteur; mais quand elle vit la joie de la mère à cette nouvelle, la douleur de sa conscience perdit beaucoup de sa force; résultat qui la rendit honteuse du sens trompeur qu’elle avait donné à ses paroles, mais cette honte n’alla pas jusqu’à l’amener à une consciente et distincte mise au point de ce qu’elle avait dit. Dès lors la malade comprit que son enfant devait rester loin d’elle, et promit de se réconcilier de son mieux à l’idée de cette séparation, car elle eût préféré endurer la mort, plutôt que de mettre en péril la santé de sa fille. Cette même après-midi, Hélène dut s’aliter; elle se sentait malade. Son état empira pendant la nuit. Au matin, sa mère demanda de ses nouvelles.
--Elle va bien?
Esther frissonna. Elle entr’ouvrit les lèvres, mais les mots refusaient de sortir. La mère la regardait languissamment, rêvant, attendant; soudain, elle pâlit et s’écria:
--Oh mon Dieu! Qu’y a-t-il? Elle est malade?
Alors le cœur torturé de la pauvre vieille tante fut plein d’épouvante et les mots lui vinrent:
--Non, soyez tranquille; elle va bien.
La malade exprima sa reconnaissance et toute la joie de son cœur.
--Dieu soit loué pour ces chères paroles! Embrassez-moi. Je vous adore, de me les avoir dites!
Esther raconta cet incident à Anna qui la reçut avec un regard plein de mépris, et dit froidement:
--Ma sœur, c’était un mensonge.
Les lèvres d’Esther tremblèrent piteusement; elle étouffa un sanglot et dit:
--Oh! Anna, c’était un péché; mais que voulez-vous? je n’ai pas pu supporter de voir l’effroi et l’angoisse de ses yeux.
--N’importe. C’était un mensonge, Dieu vous en tiendra responsable.
--Oh, je le sais, je le sais, s’écria Esther en se tordant les mains, mais s’il fallait recommencer tout de suite, je ne pourrais m’en empêcher. Je sais que je le dirais encore.
--Alors, prenez ma place auprès d’Hélène demain matin. Moi, je saurai dire la vérité.
Esther se jeta au cou de sa sœur pour l’attendrir et la supplier:
--Non, Anna, oh, ne le dites pas!... vous la tuerez!
--Du moins, j’aurais dit la vérité.
Au matin, elle eut une cruelle épreuve, elle aussi, en présence de la même question de la mère, et elle rassembla toutes ses forces pour ne pas faiblir. Lorsqu’elle ressortit de la chambre, Esther l’attendait, pâle et tremblante, dans le vestibule. Elle lui demanda à voix basse:
--Oh! comment a-t-elle pris l’affreuse nouvelle, cette pauvre, cette malheureuse mère?
Les yeux d’Anna étaient pleins de larmes. Elle dit:
--Dieu me pardonne; j’ai dit que l’enfant se portait bien.
Esther la serra contre son cœur:
--Dieu vous bénisse, Anna! dit-elle. Et elle lui exprima tout son amour et sa reconnaissance en caresses et en louanges passionnées.
Dès lors, toutes deux connurent les limites de leurs forces et acceptèrent leur destin. Elles capitulèrent en toute humilité en s’abandonnant aux dures nécessités de la situation. Chaque jour, elles prononçaient leur mensonge du matin, et confessaient leur péché en prière, sans implorer leur pardon, car elles s’en trouvaient indignes, mais avec le seul désir de reconnaître qu’elles se rendaient bien compte de leur faute et n’avaient pas l’intention de la cacher ni de l’excuser.
Chaque jour, tandis que la jolie petite idole de la famille souffrait de plus en plus, les vieilles tantes affligées peignaient l’épanouissement de sa beauté jeune et fraîche à la faible mère, et frissonnaient de douleur sous les coups que leur portaient ses transports de joie et de gratitude.
Pendant les premiers jours, tant que l’enfant eut la force de tenir un crayon, elle avait écrit à sa mère de tendres petits billets doux, dans lesquels elle lui cachait sa maladie. Et ces petits billets avaient été lus et relus par des yeux remplis de larmes reconnaissantes, baisés maintes et maintes fois, et gardés comme de précieux trésors, sous l’oreiller.
Puis vint un jour où la main de la jeune fille perdit toute sa force... où elle délira. Ce fut un cruel embarras pour les vieilles tantes. Il n’y avait plus de billets doux pour la mère.
Esther commença une explication très plausible et soigneusement étudiée; mais elle en perdit le fil, et son discours ne fut que confusion; le soupçon se montra sur le visage de la mère, puis la terreur. Esther le vit, reconnut l’imminence du danger, et se redressant résolument devant l’urgence de la situation, elle saisit son courage à deux mains; elle se raidit de toutes les forces de sa volonté, elle dit d’un ton calme et plein de conviction:
--Je ne voulais pas vous le dire, de peur de vous inquiéter, mais Hélène a passé la nuit chez les Sloanes. Il y avait une petite soirée, elle ne voulait pas y aller parce que vous êtes malade, mais nous l’avons persuadée. Elle est jeune et elle a besoin des plaisirs innocents de la jeunesse. Et nous avons pensé que vous approuveriez. Soyez sûre qu’elle écrira tout de suite, en rentrant.
--Comme vous êtes bonnes! et que vous nous comblez de soins, toutes les deux! Si j’approuve? Oh, je vous remercie de tout mon cœur. Ma pauvre petite exilée! Dites-lui que je veux qu’elle ait tous les plaisirs possibles. Je ne voudrais pas la priver d’un seul. Qu’elle garde seulement sa santé, c’est tout ce que je demande. Qu’elle ne souffre pas! Je ne peux pas en supporter l’idée... Que je suis heureuse et reconnaissante qu’elle ait échappé à cette contagion! et elle l’a échappé belle, tante Esther! Oh, si ce délicieux visage devait être tout flétri et brûlant de fièvre! Je ne peux pas y penser. Gardez-lui sa santé. Gardez-lui sa fraîcheur! Je la vois d’ici, cette délicate et ravissante enfant, avec ses grands yeux bleus, si francs et sérieux; et qu’elle est douce, oh, si douce et gentille et affectueuse! Est-elle toujours aussi belle, chère tante Esther?
--Oh, elle est plus belle, plus douce et charmante qu’elle ne l’a jamais été, si une telle chose peut s’imaginer.
Et Esther se retourne pour ranger les flacons de drogues, afin de cacher sa honte et sa douleur.
V
Le lendemain, les deux tantes se mirent à une tâche difficile et délicate dans la chambre d’Hélène.
Patiemment et sérieusement, avec leurs vieux doigts raidis elles essayèrent d’écrire une contrefaçon du billet promis. Elles ne réussirent pas du premier coup, mais petit à petit, et après plusieurs échecs, elles firent des progrès. Nul n’était là pour observer le tragique de tout cela, et de cette pathétique ironie du sort, elles étaient elles-mêmes inconscientes. Souvent leurs larmes tombaient sur les billets et les abîmaient. Quelquefois un seul mot mal formé rendait suspecte une lettre qui aurait pu passer. Mais finalement, Anna en produisit une dont l’écriture était une assez bonne imitation de celle d’Hélène pour passer même sous un regard soupçonneux. Elle l’avait enrichie abondamment de tous les petits mots caressants et des petits noms d’amitié, familiers aux lèvres de l’enfant depuis son berceau. Elle porta cette lettre à la mère, qui s’en saisit avec avidité, l’embrassa, la pressa contre son cœur, lisant et relisant tous les mots charmants, répétant avec un amour infini le dernier paragraphe:
«Minette chérie, si je pouvais seulement vous voir, et embrasser vos yeux, et sentir vos bras autour de moi! Je suis si contente que mes exercices de piano ne vous dérangent pas. Guérissez-vous vite. Tout le monde est bien bon pour moi, mais je me trouve tellement seule, sans vous, chère maman!»
--La pauvre petite! Je comprends tout à fait ses sentiments. Elle ne peut jamais être complètement heureuse sans moi; et moi... oh, je vis de la lumière de ses yeux!... Dites-lui de s’exercer tant qu’il lui plaira, tante Anna. Je ne peux pas entendre le piano de si loin, ni sa chère jolie voix quand elle chante. Dieu sait que je le voudrais bien. Personne ne sait comme cette voix est douce à mon oreille. Et dire que... un jour elle ne chantera plus!... pourquoi pleurez-vous?
--Seulement parce que... parce que... ce n’était qu’un souvenir. Lorsque je suis descendue, elle chantait «Loch Fomond», cette mélancolique berceuse! Je suis toujours émue lorsqu’elle chante cela.
--Et moi aussi. C’est d’une beauté touchante, divine. Lorsque quelque chagrin de jeune fille est dans son cœur, et qu’elle chante pour la consolation mystique que lui donne la musique...
Tante Anna?
--Chère Marguerite?
--Je suis très malade. Quelquefois il me vient comme un pressentiment que je n’entendrai plus jamais cette chère voix.
--Oh non... non; ne dites pas cela, Marguerite! Je ne peux pas le supporter!
Marguerite fut touchée et désolée. Elle dit doucement:
--Là, là... Laissez-moi vous prendre dans mes bras. Ne pleurez pas. Mettez votre joue près de la mienne. Consolez-vous. Je veux vivre. Je vivrai, si je peux. Ah! que ferait-elle sans moi? Est-ce qu’elle parle souvent de moi?... Mais je sais bien que oui.
--Oh, constamment... constamment.
--Ma chère petite fille! Elle a écrit son billet tout de suite, en entrant?
--Oui, à l’instant même. Elle n’a pas même attendu d’avoir quitté son chapeau.
--Je le savais bien. C’est bien sa manière affectueuse, tendre et impulsive. Je le savais sans le demander, mais je voulais vous l’entendre dire. La femme adorée le sait, mais elle voudrait que son mari lui redise son amour chaque jour, à tous moments, pour la seule joie de l’entendre... Elle a pris une plume, cette fois, j’aime mieux ça. L’écriture au crayon pouvait s’effacer, et j’en aurais été navrée. Lui avez-vous dit de prendre une plume?
--Oui... non... elle.... C’est elle qui en a eu l’idée.
La mère sourit et dit:
--J’espérais que vous diriez cela. Je n’ai jamais vu une enfant si aimable et prévenante!... Tante Anna!
--Chère Marguerite?
--Allez lui dire que je pense continuellement à elle et que je l’adore. Mais... vous pleurez encore. Ne vous inquiétez pas tellement de moi, ma chérie. Je crois qu’il n’y a rien à craindre, pour le moment.
La messagère désolée porta ces paroles et les délivra pieusement à des oreilles inconscientes. La jeune fille continua à gémir et à marmotter. Puis elle la regarda avec de grands yeux étonnés, effrayés et brillants de fièvre, des yeux où il ne restait plus un rayon d’intelligence.
--Êtes-vous... non, vous n’êtes pas ma mère. Je la veux!... Elle était là il n’y a qu’un instant. Je ne l’ai pas vue partir. Viendra-t-elle... Viendra-t-elle vite? Viendra-t-elle tout de suite?... Il y a tant de maisons. Et elles m’étouffent tellement... et ça tourne, tourne... Oh, ma tête, ma tête!...
Et ainsi de suite, elle s’agitait et se tourmentait sans cesse dans des transes de douleur, passant d’une idée torturante à une autre, jetant ses bras de tous côtés comme sous la menace d’une incessante persécution.
La pauvre vieille Anna mouillait les lèvres sèches et fiévreuses, caressant doucement le front brûlant, murmurait des mots de tendresse et de pitié, et remerciait le Père de tous, de ce que la mère était heureuse, et ne savait pas.
VI
Chaque jour, la jeune fille s’en allait de plus en plus vers la tombe; et chaque jour, les tristes vieilles gardiennes portaient de fraîches nouvelles de sa santé radieuse et florissante à l’heureuse mère, dont la vie touchait aussi à sa fin. Et chaque jour, elles imaginaient des petits billets tendres et joyeux, imitant l’écriture de l’enfant, puis, le cœur déchiré et la conscience pleine de remords, elles pleuraient en regardant la mère joyeuse et reconnaissante qui les dévorait, les adorait, les chérissait comme d’inestimables trésors, et les jugeait sacrés parce que la main de l’enfant les avait touchés.
Enfin, elle vint, l’Amie qui apporte à tous la suprême consolation et la paix. Les lumières éclairaient faiblement l’appartement. Dans le silence complet et solennel qui précède l’aurore, des formes vagues glissèrent sans bruit le long du corridor et s’assemblèrent, silencieuses et recueillies, dans la chambre d’Hélène, autour de son lit, car l’avertissement avait été donné, et elles comprenaient. La jeune mourante avait les lèvres closes, elle était sans connaissance; l’étoffe qui recouvrait sa poitrine se soulevait et s’abaissait, tandis que s’écoulaient petit à petit les derniers souffles de la vie. De temps en temps, un soupir ou un sanglot étouffé rompait le silence. La même pensée, le même sentiment était dans tous les cœurs; l’angoisse de cette mort, ce départ pour le grand inconnu, et la mère qui n’était pas là, pour aider, encourager et bénir.
Hélène remua; ses bras s’étendirent désespérément comme s’ils cherchaient quelque chose... Elle était aveugle depuis plusieurs heures. La fin était venue. Tout le monde le savait. Avec un grand sanglot, Esther la prit dans ses bras en s’écriant:
--Oh, mon enfant, mon enfant chérie!
Une lueur d’extase et de bonheur suprême illumina la figure de l’enfant; car il lui fut miséricordieusement permis de croire que ce dernier embrassement était d’une autre. Et elle s’en alla paisiblement en murmurant:
--Oh maman, je suis si heureuse... J’avais tant besoin de vous... Maintenant je puis mourir.
Deux heures après, Esther était devant la mère qui lui demandait:
--Comment va l’enfant?
--Elle va bien! dit la vieille fille.
VII
Un voile de crêpe noir, et un voile de crêpe blanc, furent pendus à la porte de la maison et le vent les fit balancer et frissonner ensemble. A midi, les préparatifs d’enterrement étaient finis et dans le cercueil reposait le jeune corps, dont le visage exprimait une grande paix. Deux affligées étaient assises tout près, pleurant et priant. Anna, et la vieille négresse Tilly. Esther vint, et elle tremblait, car un grand trouble était dans son âme. Elle dit:
--Elle demande un billet.
Le visage d’Anna devint blême. Elle n’avait pas pensé à cela. Elle avait cru que ces pathétiques services étaient terminés. Pendant un instant, les deux femmes se regardèrent fixement, les yeux vides; puis Anna dit:
--Il n’y a rien à faire... Il faut qu’elle l’ait. Autrement, elle soupçonnerait quelque chose...
--Elle découvrirait tout.
--Oui. Et son cœur se briserait.
Elle regarda le pâle visage de la morte, et ses yeux se remplirent de larmes.
--Je l’écrirai, dit-elle.
Esther le porta. La dernière ligne disait: «Minette chérie, ma douce et gentille maman, bientôt nous nous reverrons. N’est-ce pas là une bonne nouvelle? Et c’est bien vrai. Tout le monde dit que c’est vrai.»
La mère gémit et dit:
--Pauvre enfant, comment pourra-t-elle supporter de savoir? Je ne la verrai plus jamais en ce monde. C’est dur, bien, bien dur. Elle ne soupçonne rien? Vous la préservez de cela?
--Elle croit que vous serez bientôt guérie.
--Comme vous êtes bonne et attentive, chère tante Esther! Personne ne l’approche qui pourrait lui porter la contagion?
--Ce serait un crime.
--Mais vous, vous la voyez?
--A distance... oui.
--C’est très bien. En d’autres personnes on ne pourrait avoir confiance. Mais vous deux, anges gardiennes!... L’or n’est pas si pur que vous. D’autres seraient infidèles; et beaucoup me tromperaient et mentiraient.
Esther baissa les yeux et ses pauvres vieilles lèvres tremblèrent.
--Laissez-moi vous embrasser pour elle, tante Esther. Et quand je serai partie, et que tout danger sera passé, mettez ce baiser, un jour, sur ses chères lèvres, et dites-lui que c’est sa mère qui l’envoie, et que le cœur brisé de sa mère y est tout entier.
L’instant d’après, Esther, versant des larmes sur le visage pâle et froid, accomplit sa tragique mission.
VIII
Une autre journée se leva, et s’avança en inondant la terre de rayons de soleil. Tante Anna apporta à la mère défaillante des nouvelles pleines de consolation et un joyeux billet qui disait encore: «Nous n’avons plus que très peu de temps à attendre, maman chérie, puis nous serons ensemble.»
La note grave et profonde de la cloche s’entendit au loin, comme une plainte apportée par le vent.
--Tante Anna, on sonne. Quelque pauvre âme est au repos. J’y serai bientôt aussi. Vous ne la laisserez pas m’oublier?
--Oh, Dieu sait qu’elle ne vous oubliera jamais!
--N’entendez-vous pas ce bruit étrange, tante Anna? on dirait le son de beaucoup de pas qui rentrent.
--Nous espérions que vous ne l’entendriez pas, chérie. C’est un petit rassemblement d’amis venus pour... pour Hélène, pauvre petite prisonnière. Il y aura de la musique et elle l’aime tellement. Nous pensions que cela ne vous inquiéterait pas.
--M’inquiéter? oh non, non... oh, donnez-lui tout ce que son cher petit cœur peut désirer. Vous êtes toujours si bonnes pour elle, et si bonnes pour moi. Dieu vous bénisse, toutes les deux, toujours.
Après une pause, elle ajouta:
--Comme c’est beau! J’entends son orgue. Est-ce elle qui joue, croyez-vous?...
En vagues limpides et sonores la musique inspiratrice flotta dans l’air tranquille jusqu’à ses oreilles.
--Oui, c’est son jeu, ma petite chérie. Je le reconnais. On chante. Oh... c’est un cantique! et le plus beau, le plus sacré de tous, le plus touchant, le plus consolant...
Il me semble que cette musique va m’ouvrir les portes du paradis... Si je pouvais mourir maintenant...
Vagues et lointains, ces mots s’élevèrent dans le silence profond:
_Nearer, my God, to Thee,_ _Nearer to Thee;_ _E’en though it be a cross_ _That raiseth me!_
Plus près de toi, mon Dieu, Plus près de toi; Qu’importe que ce soit une croix Qui m’élève plus près de toi!
Avec la fin du cantique, une autre âme s’en fut vers le lieu du repos éternel, et celles qui avaient été tellement unies dans la vie ne furent pas séparées par la mort. Les vieilles sœurs pleuraient amèrement, mais elles se disaient avec joie:
--Quelle bénédiction, qu’elle ne l’ait jamais su!
IX
A minuit, elles se tenaient ensemble et pleuraient encore, quand elles crurent voir un ange qui leur apparaissait dans une lumière céleste; et l’ange leur dit:
--Pour les menteurs une place est assignée. Ils brûlent dans le feu de l’enfer, durant l’éternité. Repentez-vous!
Les affligées tombèrent à genoux aux pieds de l’ange, et inclinèrent leurs têtes grises en adoration. Mais leurs langues étaient attachées au palais de leurs bouches, et elles se turent.
--Parlez! reprit l’ange, pour que je puisse porter la réponse devant le tribunal divin et vous rapporter le décret inévitable et décisif.
Elles inclinèrent la tête plus bas encore et l’une dit:
--Notre péché est grand, et nous nous humilions dans la honte; mais seule une repentance parfaite pourrait nous sauver. Et nous sommes de pauvres créatures qui avons appris l’infini de la faiblesse humaine, et nous savons que si nous nous retrouvions encore dans de si dures circonstances, nos cœurs faibliraient de nouveau et nous pécherions autant qu’auparavant. Les forts pourraient résister, et ainsi être sauvés, mais nous, nous sommes perdues.
Elles levèrent la tête pour supplier. Mais l’ange était parti. Pendant qu’elles s’étonnaient et pleuraient, l’ange revint et, s’abaissant vers elles, il leur dit tout bas le décret.
X
Était-ce _Enfer_, ou _Paradis_?
UNE HISTOIRE DE MALADE
A me voir vous croiriez que j’ai soixante ans et que je suis marié, mais cela tient à mon état et à mes souffrances, car je suis célibataire et je n’ai que quarante ans. Il vous sera difficile de croire que moi qui ne suis maintenant qu’une ombre, j’étais il y a deux ans un homme fort et vigoureux--un véritable athlète!--cependant c’est la simple vérité. Mais la façon dont j’ai perdu la santé est plus étrange encore. Je l’ai perdue en une nuit d’hiver, pendant un voyage de quatre cents kilomètres en chemin de fer, en aidant à surveiller un cercueil. C’est la vérité véritable et je vais vous raconter comment c’est arrivé.