Le Legs de 30.000 dollars et autres contes

Part 11

Chapter 113,872 wordsPublic domain

J’habite à Cleveland, dans l’Ohio. Un soir d’hiver, il y a deux ans, je rentrai chez moi à la tombée de la nuit par une terrible tempête de neige. La première chose que j’appris en franchissant le seuil fut que mon plus cher camarade d’enfance et d’adolescence, John B. Hachett, était mort la veille et qu’avec son dernier souffle il avait exprimé le désir que ce fût moi qui fût chargé d’accompagner son corps auprès de ses vieux parents, dans le Wisconsin. Je fus terriblement affligé et bouleversé, mais il n’y avait pas le temps de se laisser aller aux émotions, il fallait partir immédiatement. Je pris la carte portant le nom «Révérend Lévi Hachett, à Bethléhem, Wisconsin» et je courus à la gare à travers la tempête qui hurlait. En arrivant à la station je trouvai sans peine la longue caisse qui m’avait été désignée et j’y fixai la carte avec de petits clous; je la fis mettre sur l’express, puis je revins au buffet m’approvisionner de sandwichs et de cigares. En ressortant, quelle ne fut pas mon émotion de voir ma caisse de nouveau sur le quai et un jeune homme en train de l’examiner qui se préparait à y clouer une carte qu’il tenait à la main. Très ennuyé et furieux, je m’élançai vers l’express pour réclamer une explication. Mais non, ma caisse était là, dans l’express, personne n’y avait touché, et on me dit que la caisse qui se trouvait sur le quai contenait des fusils que ce jeune homme devait expédier à une société de tir dans l’Illinois.

A ce moment-là, le cri: «En voiture, s’il vous plaît!» me fit sauter dans le fourgon où je trouvai un siège confortable sur un sac de coton.

Le conducteur était là, il travaillait dur; c’était un homme d’environ cinquante ans, du type très ordinaire, mais sa physionomie avait une bonne expression d’honnêteté et de simple bonne humeur, et toute son attitude respirait le bon sens jovial et pratique. Comme le train partait, un étranger s’avança et déposa sur le cercueil quelques paquets volumineux.

Puis, le train s’élança dans la sombre nuit, tandis que la tempête soufflait toujours plus fort, et je me sentis envahir par une grandissante angoisse; tout mon courage sombra. Le vieux conducteur fit une remarque ou deux au sujet de la tempête et de la température sibérienne, puis il ferma ses portes à coulisses et les barra, ferma sa fenêtre et l’attacha solidement. Après cela, il alla de-ci, de-là, un peu plus loin, mettant chaque chose en ordre et chantonnant sans cesse d’un air satisfait: «Doux adieux... doux adieux» sur un ton très bas et pas mal faux.

Bientôt je commençai à percevoir une odeur forte et pénétrante dans l’air glacé. Cela me déprima encore davantage, parce que naturellement je pensai à mon pauvre ami défunt. Il y avait quelque chose d’infiniment triste dans cette façon muette et pathétique de se rappeler à mon souvenir, et j’eus peine à retenir mes larmes. De plus, j’étais navré à cause du vieux conducteur qui pouvait s’apercevoir de l’odeur. Cependant, il continuait tranquillement son chant et je fus rempli de reconnaissance. Malgré ce soulagement moral, je devins de minute en minute plus inquiet, car l’odeur devenait à chaque instant plus forte et plus difficile à supporter. Bientôt, ayant arrangé les choses à sa satisfaction, le conducteur prit du bois et alluma un grand feu dans son poêle. Ceci me navra plus que je ne saurais dire; car je ne pouvais m’empêcher de penser que cela allait tout gâter. J’étais convaincu que l’effet de la chaleur serait terrible sur mon pauvre ami mort. Thomson (j’appris dans le courant de la nuit que le conducteur s’appelait Thomson) s’occupait maintenant à boucher les moindres fentes par où l’air pouvait s’introduire, en faisant remarquer qu’il avait l’intention de nous rendre agréable le voyage de la nuit en dépit du froid. Je ne dis rien, car je trouvais que ces précautions n’atteindraient peut-être pas le but que se proposait le conducteur. Pendant ce temps, le feu chauffait, et Thomson chantait toujours, et l’air devenait de plus en plus lourd. Je me sentis pâlir et cependant j’étais en moiteur, mais je souffris en silence et ne dis rien. Au bout de quelques minutes, le «Doux adieux» s’affaiblit dans le gosier de mon compagnon et s’éteignit bientôt complètement. Il y eut un silence de mauvais augure. Puis, Thomson dit:

--On dirait que ce n’est pas avec des fagots que j’ai garni ce poêle!

Il respira fortement une fois ou deux, puis s’approcha du cercueil, se pencha un moment sur les paquets qui le recouvraient, puis enfin revint s’asseoir à côté de moi. Il avait l’air très affecté. Après une pause, il reprit en montrant la caisse:

--Ami à vous?

--Oui, répondis-je avec un soupir.

--Il est un peu avancé, n’est-ce pas?

Pendant deux ou trois minutes, aucune parole ne fut prononcée, chacun de nous suivant sa propre pensée, puis Thomson dit d’une voix grave:

--Quelquefois on peut douter qu’ils soient vraiment morts... Les apparences trompent, vous savez... Le corps est tiède, les jointures souples, et ainsi de suite... Quoique vous pensiez qu’ils soient morts, vous n’en êtes pas absolument certain. J’ai eu des cas semblables dans mon wagon. C’est tout à fait terrifiant, parce que vous ne savez jamais s’ils ne vont pas se lever et vous regarder en face...

Après une autre pause, il indiqua la caisse du coude et ajouta:

--Mais _lui_ n’est pas dans ce cas! Non, Monsieur; je réponds de lui.

Le silence régna pendant quelque temps. Nous écoutions les sifflements rauques de la machine et les gémissements du vent. Alors Thomson reprit son discours sentimental:

--Oui, oui, il nous faut tous partir, il n’y a pas à sortir de là. L’homme né de la femme est ici-bas pour quelques jours seulement... comme le dit l’Écriture. Oui, envisagez-le du côté que vous voudrez, c’est bien solennel et curieux... Il n’y a personne qui puisse y échapper. Tous doivent partir, sans exception aucune. Un jour vous êtes joyeux et fort...

A ce point de son discours, il se leva brusquement, cassa une vitre, mit son nez au travers, respira une ou deux fois et revint s’asseoir pendant que je me levais pour mettre aussi mon nez à l’ouverture... A tour de rôle nous fîmes ce manège pendant quelque temps.

--Et le lendemain, reprit mon compagnon, on est coupé comme l’herbe et la place qui vous a connu ne vous reconnaîtra plus jamais... comme dit l’Écriture. Oui, vraiment... c’est solennel et curieux... mais il nous faut tous partir à un moment ou à un autre, il n’y a pas à sortir de là...

Il y eut une autre longue pause, puis:

--De quoi est-ce qu’il est mort?

Je dis que je ne savais pas.

--Depuis quand est-il mort?

Il semblait raisonnable de grossir un peu la vérité pour satisfaire les probabilités et je dis:

--Deux ou trois jours.

Mais cela ne servit à rien: Thomson reçut l’affirmation d’un air offensé qui signifiait clairement: Deux ou trois mois, vous voulez dire! Puis il continua placidement, et sans aucun égard pour le renseignement que je lui donnais, à développer son opinion sur les inconvénients graves qui pouvaient résulter d’un enterrement trop longtemps différé. Il se dirigea ensuite vers le coffre, le contempla un instant et revint vivement fourrer son nez dans la vitre cassée en disant:

--On aurait rudement mieux fait, en tout cas, de l’expédier le mois dernier!

Thomson s’assit et, plongeant sa figure dans son mouchoir rouge, se mit à se balancer de droite et de gauche, comme un homme qui fait de son mieux pour résister à une impression insupportable. A ce moment, le parfum--faut-il dire le parfum?--était à peu près suffoquant. Le visage de Thomson prenait une teinte grise. Je sentais que le mien n’avait plus de couleur du tout. Ensuite Thomson s’appuya le front dans sa main gauche, le coude sur son genou et agita son mouchoir rouge vers le coffre en disant:

--J’en ai charrié plus d’un... même qu’il y en avait qui étaient un peu trop faisandés... Mais! Seigneur! Ils n’auraient pas concouru avec lui. C’était de l’héliotrope en comparaison.

Cela me parut être un compliment à l’adresse de mon pauvre ami et je fus reconnaissant pour lui.

Bientôt il devint évident qu’il fallait faire quelque chose. Je suggérai des cigares. Thomson trouva que c’était une idée.

--Probablement que cela le changera un peu, dit-il.

Nous fumâmes en silence pendant quelque temps en essayant très fort de nous imaginer que les choses allaient mieux. Mais ce fut inutile. Avant longtemps et sans nous être consultés, nos cigares s’échappèrent au même moment de nos doigts inertes. Thomson dit en soupirant:

--Non, capitaine! Ça ne le change pas pour un sou! Et même ça le rend pire, il me semble... Qu’est-ce que nous allons faire maintenant?

Je fus incapable de rien proposer, et comme il fallait que j’avalasse constamment ma salive, je n’avais pas envie de me risquer à parler. Thomson se mit à maugréer à voix basse et à faire des discours sans suite sur ses malheureuses aventures nocturnes. Il désignait mon pauvre ami sous les titres les plus divers, l’appelant tantôt comte ou marquis, tantôt colonel ou général et je remarquai que le pauvre défunt montait en grade et se trouvait honoré d’un titre plus élevé à mesure qu’il s’imposait davantage à nos sens. Finalement Thomson s’écria:

--J’ai une idée! Supposons que nous nous y mettions tous les deux et que nous portions le colonel à l’autre bout du wagon... disons à vingt mètres de nous. Il n’aurait pas tant d’influence, alors, qu’en pensez-vous?

Je dis que c’était une bonne idée. Aussi, après nous être tous deux munis d’une bonne provision d’air au carreau cassé, nous nous approchâmes de la caisse et nous nous penchâmes sur elle. Thomson me fit signe de la tête en disant: Nous y sommes! puis, nous fîmes ensemble un effort surhumain. Mais Thomson glissa et son nez s’abattit sur les colis avoisinants.

Il suffoqua, s’étouffa et fit un bond vers la portière en battant l’air des deux mains et en criant:

--Garez-vous du chemin! Laissez-moi passer! Je suis mort! Garez-vous donc!

Je m’assis sur la plateforme, à la bise glaciale, pour lui soutenir un moment la tête... Il parut revivre. Après un instant, il dit:

--Nous l’avons bien tout de même un peu ébranlé, le général, hein?

--Je ne crois pas. Il n’a pas démarré, répondis-je.

--Ben, cette idée-là ne vaut rien! Faudra en trouver une autre. Il est content où il s’trouve, faut croire... Et puisque c’est comme ça qu’il prend les choses, et s’il s’est mis dans la tête de ne pas vouloir être dérangé, vous pouvez être sûr que tout se passera comme il l’entend. Oui, il vaut bien mieux lui laisser la paix tant qu’il voudra... Parce que, vous comprenez, il connaît toutes les ficelles à c’te heure, et ça s’comprend que le pauvre bougre qui essaiera de le contrarier aura du fil à retordre...

Mais nous ne pouvions rester dehors dans cette furieuse tempête, nous y serions rapidement morts de froid. Il fallut donc rentrer, fermer la porte et recommencer à souffrir en prenant place tour à tour à la vitre cassée. Après quelque temps, comme nous repartions d’une station, après un moment d’arrêt, Thomson bondit gaiement dans le fourgon en s’écriant:

--Nous sommes sauvés, cette fois, y a pas d’erreur! J’ai trouvé ce qu’il lui faut à ce monsieur. Nous le rendrons moins encombrant, quand le diable y serait!

Il s’agissait d’acide phénique. Le conducteur en avait un plein bidon et il se mit aussitôt à asperger le wagon. Il inonda spécialement la caisse et les paquets qui se trouvaient dessus. Après quoi, nous nous rassîmes pleins d’espoir; mais ce ne fut pas pour longtemps. Vous comprenez, les deux odeurs se mêlèrent, et alors... Eh bien, il nous fallut courir à la porte et sortir sur la plateforme. Une fois dehors, Thomson s’épongea la figure avec un mouchoir rouge et me dit d’un ton découragé:

--C’est inutile. Nous ne pouvons lutter contre lui. Il accapare tout ce que nous avons et le mêle à son propre parfum, il nous le rend à gros intérêt. Parbleu, capitaine, mais savez-vous que c’est au moins cent fois pire là-dedans que lorsque nous avons commencé le voyage? Je n’en ai jamais vu prendre leur tâche à cœur comme cela et y mettre tant d’ardeur! Non, monsieur, jamais! Et pourtant, il y a longtemps que je suis sur la voie et j’en ai transporté, comme je vous disais, pas mal, des boîtes de cet acabit...

A moitié morts de froid, nous sommes de nouveau rentrés, mais, sapristi, il n’y avait plus moyen d’y rester! Alors, nous avons fait la navette, nous gelant, nous réchauffant et suffoquant à tour de rôle. Au bout d’une heure, comme nous repartions d’une autre station, Thomson rentra avec un sac et dit:

--Capitaine! Nous allons essayer encore une fois, rien qu’une fois! Et si nous ne le subjuguons pas cette fois-ci, il n’y aura plus qu’à y renoncer définitivement, c’est ce que je pense...

Il avait dans son sac une quantité de plumes de volailles, de chiffons, de vieilles pommes desséchées, de vieux souliers, de feuilles de tabac et d’autres choses encore. Il empila le tout sur une grande tôle et y mit le feu.

Quand la flamme eut bien pris, je me demandai comment le mort lui-même pouvait le supporter. Tout ce que nous avions enduré jusque-là paraissait suave à côté de cette odeur nauséabonde... Mais remarquez en outre que l’odeur primitive subsistait toujours et semblait flotter au-dessus des autres, aussi puissante que jamais. Il me sembla même que les autres odeurs ne faisaient que la renforcer... et, ciel! c’était quelque chose... j’allais dire, quelque chose d’épouvantable... mais ce mot est faible, mille fois trop faible pour exprimer la chose.

Je ne fis pas ces réflexions dans le wagon, je n’en eus pas le temps, je les fis sur la plateforme où je courus aussitôt. En bondissant vers la porte, Thomson fut suffoqué et tomba. Je l’attrapai au collet pour le tirer au dehors, mais avant d’y avoir réussi j’étais à demi évanoui. Lorsque nous revînmes à nous sur la plateforme, Thomson me dit d’une voix basse et profondément découragée:

--Il nous faut rester dehors, capitaine! Il le _faut_; y a pas d’autre moyen. Le gouverneur désire voyager seul, et maintenant faut le laisser faire...

Peu après, il ajouta:

--Et puis, vous savez, nous sommes empoisonnés... C’est notre dernier voyage... Croyez-moi. La fin de tout cela, ce sera la fièvre typhoïde. Je la sens venir en ce moment même. Oui, monsieur. Nous sommes marqués pour le ciel, aussi sûr que vous êtes là!

* * * * *

Une heure plus tard, à la station suivante, on nous retira de la plateforme, sans connaissance et les quatre membres gelés. A partir de ce moment-là, je fus pris d’une fièvre intense et je demeurai pendant trois semaines entre la vie et la mort. J’appris alors qu’on avait fait une erreur formidable et que j’avais passé cette terrible nuit en compagnie de la caisse à fusils qu’on m’avait attribuée à tort, tandis que le jeune armurier de la gare de départ expédiait consciencieusement le corps de mon pauvre ami à la Société de tir de l’Illinois. J’appris également que les paquets déposés sur le faux cercueil contenaient de cet excellent fromage de Sumberger qui fait les délices des gourmets. Je ne connaissais pas alors les propriétés odoriférantes de ce célèbre fromage, mais je les connais maintenant... hélas!

... Mais toutes ces révélations étaient arrivées trop tard pour me sauver; l’imagination avait fait son œuvre et ma santé était définitivement compromise. Je n’ai pu me rétablir en aucun climat, en aucune station balnéaire. Aujourd’hui, je fais mon dernier voyage; je rentre chez moi pour mourir.

MA PREMIÈRE MACHINE A ÉCRIRE

(_Extrait de mon «Autobiographie inédite»._)

Il y a quelques jours, je reçus par la poste une vieille lettre jaunie par le temps, écrite à la machine en caractères anciens et signée de moi. En voici la copie:

Hartford, le 19 mars 1875.

«Je vous prie de n’user de mon nom d’aucune façon. Veuillez même ne pas divulguer le fait que je possède une machine à écrire. Je ne m’en sers du reste plus du tout, car je ne pouvais écrire une seule lettre avec cette machine sans recevoir par retour du courrier la plus instante prière de décrire ma machine, de dire quels progrès j’avais fait dans son maniement, etc, etc. Je n’aime pas à écrire des lettres, par conséquent je ne désire pas que l’on sache que je possède ce petit objet de curiosité.»

«MARK TWAIN.»

Avec cette vieille lettre se trouvait une note me demandant si la signature était authentique et s’il était vrai que j’eusse une machine à écrire en ma possession en 1875.

... Eh bien, la meilleure réponse que je puisse faire à cette demande se trouve dans le chapitre que voici de mon autobiographie inédite:

Villa Quarto, Florence, janvier 1904.

Dicter une autobiographie à une dactylographe est chose toute nouvelle pour moi, mais cela marche très bien, cela épargne du temps et de la peine.

J’avais déjà dicté à une dactylographe, mais ce n’était pas une autobiographie... et entre cette première expérience et celle que je fais aujourd’hui, il y a une distance... oh, oui, il y a bien trente ans! Une vie! Durant cette longue période il est arrivé beaucoup de choses, aussi bien aux machines à écrire qu’à nous tous. Au début de cette période, une machine à écrire était une curiosité. La personne qui en possédait une était une curiosité aussi. Mais maintenant, c’est le contraire, c’est qui n’en a pas qui est une curiosité. La première fois que je vis une machine à écrire, ce devait être... voyons... ce devait être en 1873... car Nasby était avec moi et c’était à Boston. Or nous ne pouvions nous trouver à Boston ensemble que pour une tournée de conférences et, d’autre part, je sais que je n’ai pas fait de tournée de conférences après 1873.

Mais n’importe, n’importe! Nasby et moi vîmes la machine dans une vitrine; nous entrâmes et le marchand nous en expliqua le mécanisme, nous montra ce qu’elle pouvait faire et nous assura qu’on pouvait arriver à écrire cinquante-sept mots à la minute. Il me faut confesser franchement que nous n’en crûmes pas un mot. Mais sa dactylographe se mit à travailler devant nous et nous nous mîmes en devoir de chronométrer son travail. Or, en fait, il fallut bien l’avouer: elle fit cinquante-sept mots en soixante secondes. Notre conviction commençait à être ébranlée, mais nous dîmes qu’elle ne referait pas le même tour de force. Cependant elle recommença... nous eûmes beau chronométrer avec soin, le résultat fut toujours le même. Elle écrivait sur d’étroites bandes de papier et à la fin de l’entrevue nous emportâmes ces échantillons, pour les montrer à nos amis. La machine coûtait 125 dollars. J’en achetai une et nous partîmes fort excités.

De retour à l’hôtel, nous examinâmes les feuilles de papier et fûmes un peu désappointés en nous apercevant que les mêmes mots revenaient toujours. La jeune dactylographe avait gagné du temps en répétant constamment une courte phrase qu’elle savait par cœur. Malgré cela, il nous sembla--avec une certaine apparence de raison--qu’il était possible de comparer une débutante dactylographe avec un débutant au billard: dans les deux cas, on ne pouvait s’attendre à ce qu’une personne non exercée fît de grandes prouesses. Si donc, pour le jeu de billard, il était juste d’abandonner le tiers ou la moitié des points à un débutant, on pouvait dire qu’à la machine à écrire--si la pratique s’en répandait--un expert arriverait forcément à aller deux fois plus vite que notre jeune dactylographe. Nous pensions qu’on ferait plus tard cent mots à la minute, et je vois que ces prévisions se sont largement réalisées.

Chez moi, je tapotai la machine et m’amusai à écrire et récrire: «Le jeune homme resta accroché aux bastingages», jusqu’à ce que je fusse capable de reproduire ce court récit à raison de douze mots à la minute. Mais je me servais d’une plume pour les affaires sérieuses, je ne me mettais à la machine que pour étonner les visiteurs curieux. Je leur fournis généreusement des rames de papier contenant l’histoire en sept mots du jeune homme accroché aux bastingages.

Quelque temps après, je pris une jeune dactylographe et essayai de dicter quelques lettres. La machine ne possédait pas les majuscules et les minuscules comme celles d’aujourd’hui, mais seulement les majuscules, qui étaient gothiques et laides. Je me rappelle très bien la première lettre que je dictai. Elle était adressée à Edward Bok qui était alors un jeune homme et que je ne connaissais pas encore. Il était aussi entreprenant qu’il l’est maintenant et faisait une collection d’autographes, mais les simples signatures ne le satisfaisaient pas et il voulait des _lettres_ autographes. Je lui envoyai donc la lettre qu’il demandait et la lui fis _toute à la machine, en lettres capitales, la signature aussi_. Et la lettre était longue, elle contenait des conseils et aussi des reproches. Je lui disais qu’écrire était mon commerce, mon gagne-pain, mon métier; je lui disais qu’il n’était pas aimable de demander à un homme des échantillons de son travail par pure curiosité: aurait-il l’idée de demander un fer à cheval à un forgeron ou un cadavre à un médecin?

Maintenant, j’en arrive à un souvenir plus important. En 1874, ma jeune employée copia une grande partie d’un de mes livres _à la machine_. Eh bien, dans les premiers chapitres de cette «Autobiographie», j’ai émis la prétention d’avoir été la première personne au monde qui se soit servi du téléphone installé à domicile; j’ajouterai maintenant que je crois bien être la première personne qui _ait utilisé la machine à écrire à un travail littéraire_. Le livre dont je parle devait être: _les Aventures de Tom Sawyer_. J’en avais écrit toute la première partie en 1872 et je ne l’achevai qu’en 1874. Puisque ma dactylographe me copia ce texte pendant l’année 1874, j’en conclus qu’il s’agit bien de ce livre-là.

Mais ces premières machines étaient fort capricieuses et pleines de défauts affreux. Elles avaient plus de vices que celles d’aujourd’hui n’ont de qualités. Après une ou deux années, je trouvai que cela m’abîmait le caractère et je décidai de faire cadeau de ma machine à Howells[E]. Il ne l’accepta pas d’emblée, car il se méfiait des nouveautés alors comme aujourd’hui. Mais j’arrivai à le persuader. Il avait grande confiance en moi et je crois bien que je lui fis croire à des qualités que la machine ne possédait certainement pas. Il la porta chez lui, à Boston, et, dès lors, mon caractère s’améliora tandis que le sien prit une fâcheuse tournure, dont il ne se débarrassa jamais.

Il ne la garda pourtant que six mois, puis il me la rendit. J’en fis encore cadeau à deux ou trois autres personnes, mais elle ne put rester nulle part et on me la rapportait toujours. En désespoir de cause, je la donnai à mon cocher, Patrick Mac Aleer qui en fut très reconnaissant, parce qu’il ne connaissait pas cette sorte d’animal... Il pensa que je voulais essayer de le rendre plus sage et meilleur... Et aussitôt qu’il se crut plus sage et meilleur, il la vendit pour acheter une selle de dame dont il ne pouvait pas se servir... Et là s’arrête ce que je sais de l’histoire de ma première machine à écrire.

UN MONUMENT A ADAM

Quelqu’un vient de raconter dans _la Tribune_ que j’avais autrefois proposé au Rev. Thomas K. Beecher, de la petite ville d’Elmira, de nous associer pour élever un monument à Adam et que Mr. Beecher avait bien accueilli ce projet. Mais ce n’est pas tout. L’affaire n’était qu’une plaisanterie au début, mais elle ne fut pas très loin d’être réalisée.