Le Legs de 30.000 dollars et autres contes

Part 12

Chapter 123,782 wordsPublic domain

Il y a longtemps--trente ans--l’ouvrage de Mr. Darwin, _la Descendance de l’Homme_, avait paru depuis quelques années et l’ouragan d’indignation déchaîné par ce livre sévissait encore dans les chaires et dans les revues. En étudiant les origines de la race humaine, Mr. Darwin avait laissé Adam complètement de côté. Nous avions les singes, le «chaînon manquant» et toutes sortes d’ancêtres divers, mais pas Adam. En plaisantant avec Mr. Beecher et d’autres amis à Elmira, il m’arriva de dire que très probablement les hommes oublieraient Adam et reconnaîtraient unanimement le singe pour ancêtre, et qu’ainsi, dans le cours des siècles, le nom même d’Adam disparaîtrait de la surface de la terre. J’ajoutai qu’il conviendrait d’empêcher un pareil sacrilège: un monument sauverait de l’oubli le père du Genre humain et évidemment la ville d’Elmira devait se garder de perdre cette occasion d’honorer Adam et de se créer un grand renom...

Alors, l’inattendu arriva. Deux banquiers s’emparèrent de l’affaire, non par plaisanterie, non par sentiment, mais parce qu’ils voyaient dans ce monument un grand avantage commercial pour la ville. Le projet n’avait été au début qu’une douce plaisanterie; il devenait alors du plus haut comique avec ce côté commercial qui fut gravement et solennellement discuté. Les banquiers me demandèrent plusieurs rendez-vous. Ils proposèrent un indestructible monument du coût de cent vingt-cinq mille francs. Ce serait si extraordinaire de voir un petit village élever un monument à la mémoire du premier homme que le nom même d’Elmira serait vite connu sur toute la surface du globe. Il n’existerait pas d’autre édifice consacré à Adam sur la planète et Elmira ne connaîtrait pas de rivale jusqu’à ce qu’un maire de hameau ait l’idée d’édifier un monument en l’honneur de la Voie Lactée.

De tous les points du globe on viendrait visiter la merveille, et il n’y aurait pas de tour du monde complet sans un séjour à Elmira. Cette petite ville deviendrait une Mecque, elle serait envahie par les touristes, les guides, les agences, les trains de plaisir... Il y aurait des bibliothèques spéciales sur le monument, chaque voyageur voudrait le photographier et on en ferait des modèles réduits qui se vendraient dans le monde entier; sa forme deviendrait aussi familière que la figure de Napoléon.

Un des banquiers souscrivit pour vingt-cinq mille francs et je crois que l’autre s’engagea pour la moitié moins, mais je ne me souviens pas très bien du chiffre. Nous fîmes faire des projets et devis; quelques dessins nous vinrent même de Paris.

Au début, quand toute l’affaire n’était encore qu’une plaisanterie, j’avais esquissé une pétition humble et fervente au Congrès en vue d’obtenir que le Gouvernement favorisât notre initiative. J’y expliquai que ce monument serait un témoignage de la gratitude de la Grande République pour le père du Genre humain et d’affectueux attachement à sa mémoire en ces sombres jours où les plus âgés de ses enfants s’écartaient de leur commun ancêtre. Il me sembla que cette pétition devait être présentée aux Chambres, car j’avais l’idée que sa lecture publique suffirait à couvrir le projet de ridicule et à l’enterrer définitivement. Je l’envoyai donc au général Joseph R. Hawley qui me promit de la présenter. Mais il n’en fit rien. Je crois me souvenir qu’il m’expliqua qu’après avoir lu lui-même la pétition, il avait eu peur: «elle était trop sérieuse, ardente, sentimentale... Les députés auraient pu la prendre au sérieux».

Nous aurions dû poursuivre notre projet, nous en serions venus à bout sans trop de difficultés et Elmira serait maintenant une des villes les plus célèbres du monde.

Il y a peu de jours, je commençai une nouvelle dans laquelle un des personnages parle occasionnellement d’un monument à Adam et en même temps _la Tribune_ a retrouvé cette vieille plaisanterie d’il y a trente ans... Sans doute la télégraphie mentale a fait des siennes en cette circonstance. C’est curieux, mais les phénomènes de télégraphie mentale sont toujours curieux.

CONSEILS AUX PETITES FILLES

De bonnes petites filles ne doivent pas faire la moue à leurs supérieurs toutes les fois que ceux-ci les ennuient; mais elles ont tout avantage à garder cette vengeance pour les cas particulièrement graves.

Si vous n’avez qu’une informe petite poupée de son, alors que vos camarades plus fortunées possèdent un coûteux bébé en porcelaine, il vous faut néanmoins traiter le vôtre avec douceur et bonté. Il ne vous faut pas essayer de le malmener tant que votre conscience ne vous y contraint pas et que vous ne vous en sentez pas la force.

Ne vous saisissez jamais par force du sucre d’orge de votre petit frère; il est préférable de le lui faire donner de bon gré en lui promettant de lui abandonner la première pièce de cinq francs que vous découvrirez sur une meule flottant sur la rivière. Dans la candeur de son âme, il trouvera cette transaction parfaite. Du reste, en tout temps, cette si plausible fiction a appauvri bien des enfants à l’esprit trop simpliste.

Si, en certaines circonstances, vous trouvez nécessaire de corriger votre frère, ne le faites pas en lui jetant de la boue... Non, ne vous servez jamais de boue pour cela, car cela abîmerait ses habits. De toutes façons, il vaut mieux le corriger légèrement et vous verrez que vous obtiendrez de bons résultats de cette méthode. Vous attirerez ainsi son attention et si vous ne vous êtes servies que d’eau au lieu de boue, il est possible que cette eau serve à enlever les impuretés de sa peau.

Si votre mère vous dit de faire une chose, il est mauvais de répondre que vous ne voulez pas. Il est meilleur et beaucoup plus avantageux d’expliquer que vous ferez comme elle vous dit, et puis d’agir selon ce que vous dictera votre bon jugement.

Il vous faut toujours vous rappeler que vous êtes redevables envers vos parents de votre nourriture, de votre bon lit, de vos jolies robes et du privilège de rester chez vous au lieu d’aller à l’école quand on vous croit malades. Il vous faut donc respecter leurs petits préjugés, rire de leurs petits caprices et passer par-dessus leurs petits défauts, à moins que cela ne dépasse la mesure.

De bonnes petites filles doivent toujours marquer de la déférence envers les personnes âgées. Il ne vous faut jamais «embêter» les vieillards à moins qu’ils ne vous «embêtent» les premiers.

SAINTE JEANNE D’ARC[F]

I

Les pièces fournies par le procès et la Réhabilitation donnent des détails minutieux et clairs sur l’histoire étrange et magnifique de Jeanne d’Arc. Parmi toutes les biographies qui surchargent les rayons des bibliothèques du monde entier, celle-ci est la seule dont la vérité nous ait été confirmée par serment. Nous y voyons d’une façon si saisissante les hauts faits et le caractère de cette extraordinaire personnalité que nous sommes prêts à en accepter les détails surnaturels. La carrière publique de Jeanne d’Arc ne dura que deux ans, mais quelles années bien remplies! La plus profonde analyse ne suffit pas à nous faire comprendre cette âme tout entière, mais, sans la comprendre toujours, il est bon de l’aimer avec étonnement et de l’étudier avec révérence.

Dans la Jeanne d’Arc de seize ans, il n’y avait aucune promesse d’avenir romanesque. Elle vivait dans un morne petit village sur les frontières mêmes du monde civilisé d’alors. Elle n’avait été nulle part, n’avait rien vu et ne connaissait que de simples petits bergers. Elle n’avait jamais vu une personne d’un rang social un peu élevé, elle savait à peine à quoi ressemblait un soldat, elle n’était jamais montée à cheval et n’avait porté aucune arme. Elle ne savait ni lire, ni écrire; elle savait coudre et filer, elle savait son catéchisme et ses prières ainsi que les fabuleuses histoires des saints. C’était tout.

Telle était Jeanne à seize ans. Que savait-elle de la loi? des avocats? des procédés légaux? Rien, moins que rien. Ainsi équipée d’ignorance, elle se rendit devant le tribunal de Toul pour un procès où elle se défendit elle-même, sans avocat ni conseil d’aucune sorte. Elle ne fit citer aucun témoin, mais gagna sa cause en parlant nettement et sincèrement selon son cœur. Le juge étonné parla d’elle hors du tribunal en l’appelant: «Cette merveilleuse enfant.»

Elle alla trouver le commandant en chef de la garnison de Vaucouleurs et lui demanda une escorte, disant qu’il lui fallait aller à l’aide du roi de France, puisque Dieu l’avait désignée pour lui reconquérir son royaume et lui rendre sa couronne. Le commandant lui dit: «Quoi! Mais vous n’êtes qu’une enfant!» Et il ajouta: «Il faut la ramener chez elle et la fouetter.»

Mais elle répondit qu’elle devait obéir à Dieu et qu’elle reviendrait de nouveau, sans se lasser, autant de fois qu’il le faudrait et que finalement elle obtiendrait l’escorte demandée.

Elle disait vrai. Avec le temps, l’officier fléchit et, après des mois de délais et de refus, il lui donna des soldats, puis il détacha son épée et la lui donna en disant: «Allez... et arrive que pourra.»

Elle fit un long et périlleux voyage à travers un pays ennemi, elle parla au roi et le convainquit. Elle fut alors priée de comparaître devant l’Université de Poitiers pour prouver qu’elle était bien réellement envoyée par Dieu et non par le diable. Jour après jour, pendant trois semaines, elle se présenta, sans timidité, devant la docte assemblée, et, malgré son ignorance, elle trouva dans son bon sens et dans son cœur simple et droit des réponses excellentes aux plus profondes questions. De nouveau elle gagna sa cause ainsi que l’admiration de l’auguste compagnie.

Et puis, à l’âge de dix-sept ans, elle devint Généralissime de l’armée, ayant sous ses ordres un prince de la famille royale et plusieurs vieux généraux. A la tête de la première armée qu’elle eut jamais vue, elle marcha sur Orléans. En trois terribles combats, elle emporta d’assaut les principales forteresses de l’ennemi, et, en dix jours, elle fit lever un siège qui faisait échec depuis sept mois aux forces réunies de la France.

Après un stupide et énervant retard causé par les tergiversations du roi et les conseils traîtres de ses ministres, elle obtint de reprendre les armes. Elle emporta d’assaut la place de Jargeau, puis la ville de Meung. Elle força Beaugency à se rendre, puis elle remporta la mémorable victoire de Patay contre Talbot, «le lion anglais», et par là mit fin à la guerre de Cent Ans. Cette campagne de sept semaines avait produit des résultats considérables. Patay fut le Moscou de la domination anglaise en France. Ce fut le commencement du déclin d’une suprématie gênante qui avait accablé la France par périodes pendant trois cents ans.

Vint ensuite la fameuse campagne de la Loire, la prise de Troyes, puis, en prenant partout forteresses et villes, la marche triomphante jusqu’à Reims où Jeanne couronna le Roi, dans la cathédrale, au milieu des réjouissances publiques. Un paysan, son père, se trouvait là pour voir ces choses et essayer d’y croire. Grâce à elle, le roi avait retrouvé sa couronne et son royaume, et, une fois dans sa vie, il se montra reconnaissant. Il demanda à Jeanne de désigner elle-même sa récompense. Elle ne demanda rien pour elle, mais demanda que les impôts de sa ville natale fussent abolis pour toujours. Cela lui fut accordé et la promesse fut tenue pendant trois cent soixante ans. Puis on l’oublia, La France était alors très pauvre, elle est très riche maintenant, mais voilà plus de cent ans qu’elle perçoit cet impôt.

Jeanne demanda encore une autre faveur: maintenant qu’elle avait rempli sa mission, elle voulait retourner dans son village et reprendre sa vie humble auprès de sa mère et de ses amies d’enfance, car elle ne prenait aucun plaisir aux cruautés de la guerre et la vue du sang et de la souffrance lui brisait le cœur. Quelquefois, au milieu d’une bataille, elle ne tirait pas son épée, de peur qu’emportée par la splendide folie de l’action, elle ne prît sans le vouloir la vie d’un ennemi. Une de ses plus jolies paroles à son procès de Rouen fut la naïve affirmation qu’elle n’avait jamais tué personne... Mais il ne lui fut pas accordé de retourner à la paix et au repos de son village. Alors elle demanda à marcher tout de suite sur Paris pour achever de chasser les Anglais hors de France. Elle fut en butte à tous les obstacles que pouvaient lui susciter la traîtrise des courtisans et la faiblesse du roi, mais, à fa fin, elle se força un chemin sur Paris et, à l’assaut d’une de ses portes, elle tomba grièvement blessée. Évidemment ses hommes perdirent courage sur-le-champ, car c’était elle qui était tout leur courage, et ils reculèrent. Elle supplia qu’on la laissât retourner en avant, disant que la victoire était certaine. «Je prendrai Paris maintenant, ou je mourrai!» dit-elle. Mais on l’emporta de force du lieu de l’action. Le Roi ordonna la retraite et alla jusqu’à licencier ses hommes. Selon une vieille et belle coutume militaire, elle consacra son armure d’argent en la suspendant dans la cathédrale de Saint-Denis. Les grands jours étaient finis.

Par ordre, elle suivit le Roi et sa cour frivole et endura pour un temps une captivité dorée. Mais sa fierté d’esprit s’accommodait mal de cet état de choses et lorsque l’inaction lui devenait trop insupportable, elle rassemblait quelques hommes et s’élançait à l’assaut de quelque forteresse qui capitulait toujours.

A la fin, le 24 mai, dans une sortie à Compiègne, elle fut prise elle-même après une résistance désespérée. Elle venait d’avoir dix-huit ans et ce fut sa dernière bataille.

Ainsi finit la plus brève et la plus éclatante carrière militaire qu’ait enregistrée l’histoire. Cette carrière n’avait duré qu’un an et un mois, mais à son début la France était une province anglaise et à la fin l’état du pays était tel que l’on comprend que la France soit aujourd’hui la France. Treize mois! Ce fut vraiment court! Mais dans les siècles qui se sont écoulés depuis, cinq cents millions de Français ont vécu et sont morts heureux parce que Jeanne d’Arc batailla pendant ces treize mois.

II

Jeanne était destinée à passer le reste de ses jours derrière des murs et des écrous. Elle était prisonnière de guerre, mais non pas criminelle et sa captivité fut en conséquence reconnue comme honorable. D’après les lois de la guerre, elle devait être mise à rançon et un beau prix ne pouvait être refusé s’il était offert. Jean de Luxembourg lui fit le juste honneur de réclamer pour elle une rançon de prince. En ce temps-là cette expression représentait une somme définie, 61.125 francs. Il était naturellement à supposer que le Roi ou la France reconnaissante--l’un et l’autre sans doute--s’empresseraient d’offrir l’argent nécessaire pour libérer leur jeune bienfaitrice... Mais cela n’eut pas lieu. En cinq mois et demi ni le Roi, ni le Pays ne surent lever la main ni offrir un sou. Deux fois, Jeanne essaya de s’échapper. Une fois, elle faillit réussir par stratagème, elle enferma son geôlier derrière elle, mais elle fut surprise et ramenée. Dans l’autre cas elle se laissa glisser d’une tour de soixante pieds de haut, mais sa corde étant trop courte, elle fit une chute, se blessa et ne put s’évader. Enfin, Cauchon, évêque de Beauvais, paya la rançon demandée et acheta Jeanne pour l’Église et pour les Anglais; il la fit mettre en jugement sous l’accusation d’avoir porté des vêtements d’homme et d’avoir proféré des impiétés, mais en réalité il s’agissait de s’en débarrasser. Elle fut alors enfermée dans les donjons du château de Rouen et écrouée dans une cage de fer, pieds et poings liés et le cou attaché à un pilier. Durant tous les mois de son emprisonnement, et à partir de ce moment jusqu’à la fin, plusieurs grossiers soldats anglais montèrent nuit et jour la garde autour d’elle, à l’intérieur même de sa cellule. Ce fut une lugubre et hideuse captivité, mais cela ne dompta pas son courage. Elle demeura prisonnière pendant une année; elle passa les trois derniers mois à défendre sa cause devant une formidable assemblée de juges ecclésiastiques, leur disputant le terrain, lambeau par lambeau et pied à pied, avec une adresse étonnante et un courage indomptable. Le spectacle de cette jeune fille abandonnée et solitaire, sans avocat ni conseiller, ne connaissant pas l’acte d’accusation, n’ayant pas même pour venir en aide à sa merveilleuse mémoire le compte rendu des séances journalières du procès, et livrant, calme et sans épouvante, cette longue bataille contre de si formidables adversaires, est un fait d’une sublime grandeur. Pareille chose n’a nulle part été vue, ni dans les annales de l’histoire, ni dans les trouvailles de l’imagination.

Et qu’elles étaient grandes et belles les réponses qu’elle faisait constamment, qu’elles étaient fraîches et juvéniles! Et il faut se rappeler qu’elle était fatiguée, harassée de corps autant que d’esprit. Tous les avantages qu’a la science sur l’ignorance, l’expérience sur l’inexpérience, l’esprit de chicane sur la candeur, tous les guet-apens que peuvent imaginer les malicieuses intelligences habituées à poser des pièges aux simples, tout cela fut employé contre elle sans la moindre honte...

Elle fut condamnée au feu... sans preuves, naturellement, et, uniquement, parce que ses juges _devaient_ la condamner, _par ordre_. Ses derniers moments et sa mort furent admirables, et d’un héroïsme qui n’a pas été atteint, non en vérité, par aucune autre créature humaine.

Jeanne d’Arc est la merveille des siècles. Lorsque nous réfléchissons à son origine, à son milieu, à son sexe, à son âge, nous sommes obligés de reconnaître qu’elle demeurera très certainement la merveille des siècles. Lorsque nous considérons un Napoléon, un Shakespeare, un Wagner, un Édison, nous sentons bien que le génie d’un de ces hommes s’explique en grande partie par le milieu, les circonstances, la culture, etc., mais lorsqu’il s’agit de Jeanne d’Arc il n’en est plus de même. Elle est _née_ avec tout son génie, formé, prêt à s’exercer. A seize ans, elle étonne des juges et elle n’a jamais vu d’armée. Il y a eu de jeunes généraux victorieux, dans l’histoire, mais tous avaient débuté par des grades inférieurs et, en tout cas, aucun n’a été une jeune fille. En somme, nous pouvons concevoir que Jeanne soit née avec de grandes qualités de cœur et d’esprit, mais ce qui nous confond, c’est que ces qualités aient immédiatement atteint leur maximum d’efficacité, sans préparation d’aucune sorte. Nous pouvons comprendre comment la future pêche est en puissance dans une petite amande amère, mais nous ne pouvons concevoir la pêche née spontanément, sans des mois de lent développement et sans les effluves du soleil. Jeanne d’Arc sort tout équipée de son humble milieu et de son obscur village, elle n’a rien vu, rien lu, rien entendu... c’est cela qui nous stupéfie... car, enfin, on ne peut nier qu’elle n’ait été grand capitaine, ni que son esprit n’ait eu de merveilleuses ressources devant les fourbes et savantes questions de ses juges et bourreaux.

Dans l’histoire du monde, Jeanne d’Arc demeure donc seule comme une personnalité unique et inégalée.

Son histoire a encore un autre trait qui la met hors des catégories où nous nous complaisons à ranger les hommes illustres: elle eut le don de prophétie. Elle prédit à l’avance la longueur de sa carrière militaire, la date du jour où elle devait être faite prisonnière et bien d’autres événements dont elle spécifiait la date et le lieu... et toujours ces prédictions se réalisèrent. A un moment où la France paraissait encore entre les mains des Anglais, elle affirma deux fois devant ses juges qu’en moins de sept ans, les Anglais seraient hors de France; ce qui se produisit en réalité.

Jeanne était douce, simple et aimable. Elle aimait son pays natal, ses amis, la vie de son petit village. Après ses plus belles victoires, elle oubliait sa gloire pour bercer de mots consolants les mourants et les blessés. Elle était _femme_. La première fois qu’elle fut blessée, elle pleura à la vue de son sang, mais, entendant les autres généraux parler de retraite, elle remonta précipitamment à cheval et se rua à l’assaut.

Comme il est étrange de constater que les artistes qui ont représenté Jeanne d’Arc ne se sont jamais souvenus que d’un seul et petit détail, à savoir qu’elle était une paysanne, et qu’ils en ont fait une sorte de bonne prêcheuse du moyen âge, sans finesse de traits[G]! Les artistes se sont montrés les esclaves d’une idée figée, et ils ont oublié d’observer que les âmes sublimes ne sont jamais logées dans des corps grossiers. Car l’âme pétrit la chair par laquelle elle s’extériorise et, dans la lutte entre le corps et l’esprit, c’est ce dernier qui l’emporte, lorsqu’il s’agit d’une Jeanne d’Arc. Nous savons à qui ressemblait Jeanne d’Arc, sans chercher bien loin, simplement en nous rappelant ce qu’elle a fait. L’artiste devrait peindre _son âme_, et alors du même coup il peindrait son corps avec vérité. Elle s’élèverait alors devant nous comme une attirante vision: nous verrions un corps élancé, svelte et jeune, empreint d’une grâce inimaginable et émouvante, une figure transfigurée par la lumière de cette brillante intelligence et les feux de cet esprit surhumain.

Si nous considérons, comme je l’ai déjà dit, l’ensemble des circonstances, origine, jeunesse, sexe, ignorance, premier entourage, oppositions et obstacles rencontrés, victoires militaires et triomphes de l’esprit, il est facile de regarder Jeanne d’Arc comme la créature de beaucoup la plus extraordinaire que la race humaine ait jamais produite.

UN ARTICLE AMUSANT

Je découpe le paragraphe suivant dans un article publié par un journal de Boston:

LA CRITIQUE ANGLAISE ET MARK TWAIN

Mark Twain trouve ses meilleurs traits d’humour en décrivant les personnes qui n’apprécient pas du tout son humour. Nous connaissons tous l’histoire de ces Californiens épouvantés par la façon dont un reporter racontait une anecdote et nous avons entendu parler de ce clergyman de Pensylvanie qui retourna _les Innocents à l’Étranger_ à son libraire en déclarant tristement que «l’homme capable de verser des larmes sur la tombe d’Adam devait être un idiot». Mais maintenant on peut ajouter quelque chose d’encore plus étonnant à son trophée: la _Saturday Review_[H], dans son numéro du 8 octobre, critique son livre de voyages dont l’édition anglaise vient de paraître, et le critique très sérieusement... Nous nous imaginons la joie que doit éprouver l’humoriste à lire cela! Et vraiment cet article est si amusant que Mark Twain ne saurait mieux faire que de le reproduire dans sa prochaine chronique mensuelle.

Ces lignes me donnent en quelque sorte le droit de reproduire ici l’article de la _Saturday Review_. J’en avais bien envie, car je ne saurais écrire quelque chose de moitié aussi délicieux. Si un lion de bronze pouvait lire cette critique anglaise sans rire, je le mépriserais complètement.

Voici donc l’article en question.

REVUE DES LIVRES

_Les Innocents à l’Étranger._ Récits de voyages, par Mark Twain. Hotten, éditeur, Londres.

Lord Macauley est mort trop tôt! Nous n’avons jamais répété cela avec plus de regrets qu’en terminant la lecture de ce livre extravagant: _les Innocents à l’Étranger_. Macaulay est mort trop tôt, car lui seul aurait pu démontrer clairement et pertinemment l’insolence, l’impertinence, l’impatience, la présomption, les mensonges et surtout la majestueuse ignorance de cet auteur.