Le Legs de 30.000 dollars et autres contes
Part 8
C’est-à-dire, il voudrait être à la place des princes. Pourquoi? Pour deux raisons, je crois: Parce que les princes possèdent Pouvoir et Renommée.
Lorsque la Renommée est accompagnée d’un Pouvoir que nous sommes capables de mesurer et de jauger à la lumière de notre propre expérience et de nos observations personnelles, nous l’envions alors, à mon avis, aussi profondément et aussi passionnément que n’importe quel Européen ou Asiatique.
Personne se soucie moins d’un prince que le bûcheron qui n’a jamais eu de contact personnel avec un prince et qui a rarement entendu parler des nobles lords; mais pour ce qui est d’un Américain qui a vécu plusieurs années dans une capitale européenne et qui sait quelle est la place qu’un prince occupe dans le monde, je lui trouve au moins autant d’envie dans le cœur qu’à n’importe quel Anglais.
Parmi les dix mille et quelques Américains qui se sont bousculés pour avoir le plaisir d’apercevoir le Prince Henri, il n’y en a pas deux cents qui n’aient été poussés par une incommensurable curiosité. Tous brûlaient du désir de voir un personnage dont on avait tant parlé. Et tous l’enviaient, mais c’était sa Renommée surtout qui troublait toutes les têtes et non le Pouvoir que lui confère sa qualité de Prince du sang, car personne ici n’a de ce Pouvoir une idée bien claire. Dans notre pays on est accoutumé à regarder ces sortes de choses à la légère et à ne pas bien les considérer comme réelles, et, par conséquent, peu d’Américains leur accordent une importance suffisante pour en être jaloux.
Mais toutes les fois qu’un Américain (ou un autre être humain) se trouve pour la première fois en présence d’un homme à la fois très riche et très célèbre, d’un homme puissant et connu pour des raisons faciles à comprendre et à apprécier, le grand personnage éveillera certainement chez le spectateur--et sans que celui-ci s’en doute peut-être--de la curiosité et de l’envie. En Amérique, à n’importe quel jour, à n’importe quelle heure, en n’importe quel lieu, vous pouvez toujours donner un peu de bonheur à n’importe quel citoyen ou étranger qui passe en lui disant:
«Voyez-vous ce gentleman qui se promène là-bas? C’est M. Rockfeller.»
Regardez les yeux de votre interlocuteur: M. Rockfeller incarne une combinaison de puissance et de célébrité que votre homme est bien à même de comprendre.
* * * * *
Enfin, nous avons toujours envie de nous frotter aux personnes de haut rang. Nous désirons voir les hommes célèbres, et s’il arrive à ceux-ci de faire quelque attention à nous, nous ne manquons pas de nous en souvenir. Nous racontons l’anecdote de temps en temps, en toute occasion, à tous nos amis... et si nous avons peur de l’avoir trop souvent dite au même ami, nous nous adressons à un étranger.
Mais, somme toute, qu’est-ce que le haut rang et qu’est-ce que la célébrité? Nous songeons immédiatement, n’est-ce pas, aux rois, aux membres de l’aristocratie, aux célébrités mondiales de la science, des arts, des lettres... et... nous nous arrêtons là. Mais c’est une erreur! L’échelle sociale compte une infinité d’échelons et depuis l’Empereur jusqu’à l’égoutier, chacun tient sa cour et provoque l’envie de ceux qui sont plus bas.
L’amour des distinctions sociales est au fond du cœur de tout homme et s’exerce librement et joyeusement dans les démocraties aussi bien que dans les monarchies et aussi, en une certaine mesure, dans les sociétés de ceux que nous appelons irrespectueusement nos «frères inférieurs»... car ceux-ci ont bien quelques petites vanités et faiblesses, malgré leur pauvreté à cet égard relativement à nous.
Un Empereur Chinois est vénéré par ses quatre cents millions de sujets, mais tout le reste du monde n’a pour lui que de l’indifférence. Un empereur européen jouit de la vénération de ses sujets et en outre d’un bon nombre d’Européens qui n’appartiennent pas à son pays, mais les Chinois n’ont pour lui que de l’indifférence. Un roi, classe A, est considéré par un certain nombre d’hommes; un roi, classe B, jouit d’une considération un peu moindre, numériquement parlant; dans les classes C, D, E, la considération diminue progressivement; dans la classe L (Sultan de Zanzibar); dans la classe P (Sultan de Sulu) et la classe W (demi-roi de Samoa), les princes n’ont aucune considération hors de leur petit royaume.
Prenons maintenant les hommes célèbres: nous retrouvons la même classification. Dans la marine, il y a plusieurs groupes, depuis le ministre et les amiraux jusqu’aux quartiers-maîtres et au-dessous, car même parmi les matelots, il y aura des distinctions à faire et il se formera des groupes dans chacun desquels un homme jouira d’une certaine considération à cause de sa force, de son audace, de son aptitude à lancer les jurons ou à se remplir l’estomac de gin. Il en est de même dans l’armée, dans le monde du journalisme et de la littérature, dans le monde des éditeurs, des pêcheurs, du pétrole, de l’acier... Il y a des hôtels classe A et... classe Z. Et chez les sportsmen, n’en est-il pas de même, et dans la moindre petite bande de gamins qui sortent de l’école, n’y en a-t-il pas un qui peut rosser les autres et, à cause de cela, jouit de l’envie et de la considération générale dans sa bande, absolument comme le roi de Samoa dans son île?
Il y a quelque chose de dramatique, de comique et de beau dans ce profond amour de l’homme pour les grands, dans cette constante recherche d’un contact quelconque avec ceux qui possèdent pouvoir ou célébrité et dans ces reflets de gloire dont on se pare après avoir approché un prince ou un grand de la terre. Un roi de la classe A est heureux d’assister à un dîner d’apparat et à une revue que lui offre un empereur, et il rentre dans son palais, appelle la reine et les princes, leur raconte son voyage et dit:
--Sa Majesté Impériale a mis sa main sur mon épaule d’une façon toute fraternelle... comme un bon frère bien affectueux, vous dis-je! Et tout le monde l’a _vu_! Oh, ce fut charmant, tout à fait charmant!
Un roi de la classe G est heureux d’assister à un déjeuner et à une parade dans la capitale d’un roi de la classe B, et il rentre chez lui et raconte la chose à sa famille:
--Sa Majesté m’a emmené dans son cabinet privé pour fumer et causer tranquillement et il s’est montré familier, rieur, aimable comme un parent... et tous les domestiques dans l’antichambre ont pu s’en rendre compte. Oh, que ce fut gentil!
Le roi de la classe Q est sensible à la plus modeste invitation de la part du roi de la classe M, et il rentre au sein de sa famille, y raconte la réception avec complaisance et se montre tout aussi joyeux des attentions dont il a été l’objet que ceux dont nous venons de parler.
III
Empereurs, rois, artisans, paysans, aristocrates, petites gens... nous sommes au fond tous les mêmes. Il n’y a _aucune_ différence entre nous tous. Nous sommes unanimes à nous enorgueillir des bons compliments que l’on nous fait, des distinctions que l’on nous confère, des attentions que l’on nous témoigne. Nous sommes tous faits sur ce modèle. Et je ne parle pas seulement des compliments et des attentions qui nous viennent de gens plus élevés que nous, non, je parle de toutes sortes d’attentions ou de bons témoignages de quelque part qu’ils nous viennent. Nous ne méprisons aucun hommage, si humble soit l’être qui nous le rend. Tout le monde a entendu une gentille petite fille parler d’un chien hargneux et mal élevé et dire: «Il vient toujours à moi et me laisse le caresser, mais il ne permet à personne d’autre de le toucher.» Et les yeux de la petite fille brillent d’orgueil. Et si cette enfant était une petite princesse, l’attention d’un mauvais chien pour elle aurait-elle le même prix? Oui, et même devenue une grande princesse et montée depuis longtemps sur un trône, elle s’en souviendrait encore, le rappellerait et en parlerait avec une visible satisfaction. La charmante et aimable Carmen Sylva, reine de Roumanie, se rappelle encore que les fleurs des champs et des bois «lui parlaient» lorsqu’elle était enfant, et elle a écrit cela dans son dernier livre; elle ajoute que les écureuils faisaient à son père et à elle l’honneur de ne pas se montrer effrayés en leur présence... «Une fois, dit-elle, l’un d’eux, tenant une noix serrée entre ses petites dents aiguës, courut droit à mon père» (n’est-ce pas que cela sonne exactement comme le «il vient toujours à moi» de la petite fille parlant du chien?) «et lorsqu’il vit son image reflétée dans les souliers vernis de mon père, il montra une vive surprise, et s’arrêta longtemps pour se contempler dans ce miroir extraordinaire...» Et les oiseaux! Elle rappelle qu’ils «venaient voleter effrontément» dans sa chambre, lorsqu’elle négligeait son «devoir» qui consistait à répandre pour eux des miettes de pain sur le rebord de la fenêtre. Elle connaissait tous les oiseaux sauvages et elle oublie la couronne royale qu’elle porte pour dire avec orgueil qu’ils la connaissaient aussi. Les guêpes et les abeilles figuraient également parmi ses amis personnels et elle ne peut oublier l’excellent commerce qu’elle entretenait avec ces charmantes bestioles: «Je n’ai jamais été piquée par une guêpe ou une abeille.» Et dans ce récit je retrouve encore la même note d’orgueilleuse joie qui animait la petite fille dont je parlais tout à l’heure à la pensée d’avoir été la préférée, l’élue du chien méchant. Carmen Sylva ajoute en effet:
«Au plus fort de l’été, lorsque nous déjeunions dehors et que notre table était couverte de guêpes, tout le monde était piqué excepté moi.»
Lorsque nous voyons une reine, qui possède des qualités de cœur et d’esprit si brillantes qu’elles éclipsent l’éclat de sa couronne, se souvenir avec gratitude et joie des marques d’attention et d’affection que lui donnèrent trente ans auparavant les plus humbles des créatures sauvages, nous comprenons mieux que ces hommages, attentions, particulières marques d’estime et d’attachement ne sont le privilège d’aucune caste, mais sont indépendantes des castes et sont plutôt des lettres de noblesse d’une nature toute spéciale.
Nous aimons tous cela à la folie. Quand un receveur de billets à l’arrivée dans une gare me laisse passer sans me rien demander, alors qu’il examine avec soin les tickets des autres voyageurs, j’éprouve la même sensation que le roi, classe A, qui a senti la main de l’empereur s’appuyer familièrement sur son épaule, «devant tout le monde», la même impression que la petite fille se découvrant l’unique amie d’un chien errant et que la princesse seule indemne des piqûres de guêpes. Je me souviens d’avoir éprouvé cela à Vienne, il y a quatre ans: une cinquantaine d’agents de police dégageaient une rue où devait passer l’empereur. L’un d’eux me poussa brusquement pour me faire circuler, l’officier vit le mouvement et s’écria alors avec indignation:
--Ne voyez-vous pas que c’est Herr Mark Twain? Laissez-le passer!
Il y a de cela quatre ans, mais il y aurait quatre siècles que je ne saurais oublier la flamme d’orgueil et de satisfaction béate qui s’éleva en moi et me fit redresser le torse en présence de cette particulière marque de déférence. Ce pauvre agent ainsi apostrophé par son chef avait l’air tellement ahuri et son expression signifiait si clairement: «Et qui donc ici est ce Herr Mark Twain _um Gotteswillen_?»
Combien de fois dans votre vie n’avez-vous pas entendu dire d’une voix triomphante:
--J’étais aussi près de _lui_ que de vous maintenant; en étendant le main j’aurais pu le toucher!
Nous avons tous entendu cela bien souvent. Qu’il doit être bon de dire cela à tout venant! Cela provoque l’envie, cela confère une sorte de gloire... On le dit, on le répète, on se gonfle, on est heureux jusqu’à la moelle des os. Et de qui le satisfait narrateur était-il si près?--Ce peut être d’un roi, d’un pickpocket renommé, d’un inconnu assassiné mystérieusement et ainsi devenu célèbre... Mais il s’agit toujours d’une personne qui a éveillé la curiosité générale, que ce soit dans la nation tout entière ou dans un simple petit village.
«--Je me trouvai là et j’ai tout vu.» Telle est la phrase si souvent entendue et qui ne manque jamais d’éveiller la jalousie dans l’âme de l’auditeur. Cela peut se rapporter à une bataille, à une pendaison, à un couronnement, à un accident de chemin de fer, à l’arrivée du Prince Henri aux États-Unis, à la poursuite d’un fou dangereux, à l’écroulement d’un tunnel, à une explosion de mine, à un grand combat de chiens, à une chute de foudre sur une église de village, etc. Cela peut se dire de bien des choses et par bien des gens, notamment par tous ceux qui ont eu l’occasion de voir le Prince Henri. Alors, l’homme qui était absent et n’a pas pu voir le Prince Henri tâchera de se moquer de celui qui l’a vu; c’est son droit et c’est son privilège; il peut s’emparer de ce fait, il lui semblera qu’il est d’une nouvelle sorte d’Américains, qu’il est meilleur que les autres... Et à mesure que cette idée de supériorité croîtra, se développera, se cristallisera en lui, il essaiera de plus en plus de rapetisser à leurs propres yeux le bonheur de ceux qui ont vu le Prince Henri et de gâter leur joie, si possible. J’ai connu cette sorte d’amertume et j’ai subi les discours de ces gens-là. Lorsque vous avez le bonheur de pouvoir leur parler de tel ou tel privilège obtenu par vous, cela les révolte, ils ne peuvent s’y résoudre et ils essaient par tous les moyens de vous persuader que ce que vous avez pris pour un hommage, une distinction, une attention flatteuse, n’était rien de cette sorte et avait une tout autre signification. Je fus une fois reçu en audience privée par un empereur. La semaine dernière j’eus l’occasion de raconter le fait à une personne très jalouse et je pus voir mon interlocuteur regimber, suffoquer, souffrir. Je lui narrai l’anecdote tout au long et avec un grand luxe de détails. Quand j’eus fini, il me demanda ce qui m’avait fait le plus d’impression.
«--Ce qui m’a le plus touché, répondis-je, c’est la délicatesse de Sa Majesté. On m’avait prévenu qu’il ne fallait en aucun cas tourner le dos au monarque et que pour me retirer, je devais retrouver la porte comme je pourrais, mais qu’il n’était pas permis de regarder ailleurs qu’à Sa Majesté. Maintenant, l’Empereur savait que cette particularité de l’étiquette serait d’une pratique fort difficile pour moi à cause du manque d’habitude; aussi, lorsqu’arriva le moment de me retirer, il eut l’attention fort délicate de se pencher sur son bureau comme pour y chercher quelque chose, de sorte que je pus gagner la porte facilement pendant qu’il ne me regardait pas.»
Ah, comme ce récit frappa mon homme au bon endroit! On aurait dit que je l’avais vitriolé. Je vis l’envie et le plus affreux déplaisir se peindre sur sa physionomie; il ne pouvait s’en empêcher. Je le vis essayer de découvrir par quelle considération il pourrait diminuer l’importance de ce que je lui avais raconté. Je le regardai en souriant, car je présumais qu’il n’y arriverait pas. Il resta rêveur et dépité un moment, puis, de cet air étourdi des personnes qui veulent parler sans avoir rien à dire, il me demanda:
--Mais ne disiez-vous pas que l’Empereur avait sur son bureau une boîte de cigares spécialement faits pour lui?
--Oui, répondis-je, et je n’en ai jamais fumé de pareils.
Je l’avais atteint de nouveau. Ses idées se heurtèrent encore dans son cerveau et restèrent en désarroi pendant une bonne minute. Enfin il reprit courage et crut trouver son triomphe; il s’écria fièrement:
--Oh! alors, l’Empereur ne s’est peut-être penché sur son bureau que pour compter ses cigares.
Je ne puis souffrir de pareilles gens. Ce sont des personnes qui se moquent de la politesse et des bons sentiments tant qu’elles n’ont pas empoisonné dans sa source la joie que vous éprouviez à avoir été dans l’intimité d’un prince.
Eh oui, l’Anglais (et nous tous sommes Anglais à cet égard) vénère les princes et les hommes célèbres. Nous aimons à être remarqués par les grands hommes, nous aimons à ce que l’on puisse nous associer à tel ou tel grand événement et si l’événement est petit, nous le grossissons.
Cela explique bien des choses, en particulier la vogue qu’a eue longtemps la chevelure du Prince de Galles. Tout le monde en possédait et sans doute bien peu de ces cheveux lui avaient jamais appartenu, car il s’en est bien vendu de quoi faire à une comète toutes les queues nécessaires à notre émerveillement. Cela explique encore que la corde qui a servi à lyncher un nègre en présence de dix mille chrétiens se vende cinq minutes après à raison de deux dollars le centimètre. Cela explique encore que les manteaux des rois soient à jamais dépourvus de boutons.
IV
Nous adorons les princes, et par ce mot, j’entends désigner toutes les personnes d’un échelon plus élevé que nous, et dans chaque groupe, la personne la plus en vue, qu’il s’agisse de groupes de pairs d’Angleterre, de millionnaires, de marins, de maçons, d’écoliers, de politiciens ou de petites pensionnaires. Jamais impériale ou royale personne n’a été l’objet d’une adoration plus enthousiaste, plus loyale, plus humble que celle des hordes de Tammanistes[C] pour leur sale Idole.
Il n’y a pas de quadrupède cornu ou non qui n’eût été fier de figurer à côté de cette Idole dans une photographie publiée par n’importe quel journal. Et en même temps, il y a bien des Tammanistes qui se moqueraient des gens qui se sont fait photographier en compagnie du Prince Henri et qui affirmeraient vigoureusement que, _pour eux_, ils ne consentiraient jamais à être photographiés avec le Prince--assertion parfaitement fausse du reste. Il y a des centaines de gens en Amérique qui sont prêts à déclarer qu’ils ne ressentiraient aucun orgueil à être photographiés en compagnie du Prince, et plusieurs de ces inconscients seraient tout à fait sincères; mais enfin ils se tromperaient, cela ne fait aucun doute. La population des États-Unis est nombreuse, mais elle ne l’est pas assez, et il s’en faut de bien des millions pour qu’on y puisse trouver quelqu’un qui ne serait réellement pas content de figurer sur une photographie à côté du Prince.
Bien plus, prenez la photographie d’un groupe quelconque et vous ne trouverez aucune des personnes le composant qui ne soit visiblement heureuse d’y figurer, qui ne s’efforce de démontrer qu’elle est parfaitement reconnaissable quoique située tout à l’arrière-plan; et si vous photographiez un rassemblement de dix mille hommes, voilà dix mille hommes bien contents, voilà dix mille démocrates sans peur et sans reproche, tous fils de leurs œuvres et tous bons patriotes américains à la poigne solide et au cœur chaud, qui songent à l’objectif de l’appareil, et qui voudraient sortir un peu des rangs pour être mieux vus et qui pensent à acheter le journal dès le lendemain matin en méditant sournoisement de faire encadrer la gravure pour peu qu’une parcelle de leur personne y apparaisse grosse comme un grain de moutarde.
Nous aimons tous à savourer le bon rôti de la célébrité et nous nous pourléchons d’une seule petite goutte de graisse de ce rôti lorsque nous ne pouvons faire mieux. Nous pouvons prétendre le contraire devant les autres, mais pas en notre for intérieur, non, nous ne le pouvons pas. Nous proclamons en public que nous sommes les plus parfaites créatures de Dieu--tout nous y pousse, la tradition, l’habitude, la superstition; mais dans les intimes replis de nos âmes nous reconnaissons que si nous sommes les plus parfaites créatures, moins on en parlera mieux cela vaudra.
Nous autres, gens du Nord, nous plaisantons les Méridionaux à cause de leur amour du titre, du titre pur et simple, sans égard à son authenticité. Nous oublions que les choses aimées par les Méridionaux sont aimées par tout le genre humain, qu’aucune passion d’un peuple n’est absente chez les autres peuples et qu’en tout cela il n’y a qu’une différence de degré. Nous sommes tous des enfants (des enfants d’Adam) et comme tels nous aimons les hochets. Nous serions bien vite atteints de la maladie des Méridionaux si quelqu’un apportait la contagion parmi nous, et du reste c’est chose déjà faite. Il y a chez nous plus de vingt-quatre mille hommes qui ont été vaguement employés, pendant une année ou deux de leur existence, dans les bureaux de nos nombreux gouverneurs, ou qui ont été quelques mois général, ou colonel, ou juge quelque part, mais malgré toutes mes recherches, je n’en ai trouvé que neuf parmi eux qui aient eu le courage de s’enlever le titre quand cessait la fonction. Je connais des milliers et des milliers de gouverneurs qui ont cessé d’être gouverneurs, il y a bien longtemps, mais parmi ces milliers, je n’en connais que trois qui répondront à votre lettre même si vous avez omis de mettre «gouverneur» sur la suscription. Je connais des foules de gens qui ont exercé quelque vague mandat législatif, aux temps préhistoriques, et dans ces foules, il n’y en a pas beaucoup qui ne se mettraient pas en colère si vous vous avisiez de les appeler «monsieur» au lieu de les qualifier d’Honorable. La première chose que fait un nouveau corps élu est de se faire photographier en séance, faisant acte de digne législation; chacun fait encadrer son exemplaire et le suspend bien en évidence dans son salon. Si, en visitant la maison, vous manquez de demander quelle est cette photographie de société, le législateur antédiluvien aura tôt fait d’amener la conversation là-dessus, et parmi les nombreuses têtes de la photographie, il vous en montrera une que les innombrables attouchements de son doigt ont presque effacée et vous dira d’une voix solennelle et joyeuse tout ensemble: «Ça, c’est moi!»
V
Avez-vous jamais vu un député provincial, membre du Congrès, entrer dans la salle à manger d’un hôtel de Washington avec son courrier à la main?--Il s’assied à sa table et se met à lire ses lettres. Il fronce du sourcil à la manière d’un grand homme d’État. Il jette de furtifs coups d’œil par-dessus ses lunettes pour voir si on l’observe et si on l’admire. Et ce sont toujours les mêmes bonnes vieilles lettres qu’il apporte et relit chaque matin... Oh! l’avez-vous vu? L’avez-vous vu s’offrir en spectacle? C’est _celui_ qui est quelque chose dans l’État. Mais il y a quelqu’un d’autre qui est plus intéressant encore, quoique plus triste, c’est celui qui a été quelque chose, c’est l’ex-membre du Congrès: voilà un homme dont la vie est ruinée par ses deux années de vaine gloire et de fictive importance: il a été supplanté, il lui faut aller cacher sa honte et son chagrin chez lui, mais il ne peut se détacher de la scène où s’est exercé son pouvoir perdu; et il soupire et il languit d’année en année, de moins en moins considéré, honteux de son état présent, essayant de se refaire une situation, triste et déprimé, mais obligé de feindre la joie et la gaieté pour acclamer familièrement l’élu du jour--qui ne le reçoit pas toujours très bien, et qui pourtant a été son camarade et son «cher collègue»... il n’y a pas si longtemps... L’avez-vous vu, celui-là? Il se cramponne piteusement au maigre vestige, au petit lambeau de son ancien pouvoir, à sa place d’ex-député dans les tribunes du Congrès... Il s’attache à ce privilège et lui fait donner plus qu’il ne vaut... Pauvre, pauvre homme! Je ne connais pas d’état plus lamentable.
Que nous aimons nos petits titres! Nous nous moquons vertueusement d’un Prince qui se plaît à étaler les siens, oubliant que si nous en avions la moindre occasion... Ah! le «Sénateur» que j’oubliais! Sénateur! Ce n’est pas un titre, cela? Mais «ancien sénateur», voilà quelque chose qui ne fait de mal à personne et il y a bien cinq ou six mille personnes aux États-Unis à qui ce titre fait bien plaisir pour ne pas dire davantage. Et notons en passant que ce sont là les personnages qui sourient des généraux et des juges pour rire du Midi!