Le Legs de 30.000 dollars et autres contes

Part 7

Chapter 73,980 wordsPublic domain

Elle ne garda jamais de ressentiments pour ce qu’on lui avait fait, mais elle mettait de côté toute injure ou impolitesse et les oubliait. Elle élevait parfaitement ses enfants et c’est par elle que nous avons appris à être braves et prompts devant le danger, à ne pas nous sauver, mais à faire face au péril qui menaçait un ami ou même un étranger, à l’aider ou à le secourir de notre mieux sans réfléchir à ce que cela pourrait nous coûter à nous. Et elle faisait notre éducation non seulement par des mots, mais par l’exemple, ce qui était la méthode la meilleure, la plus sûre et la plus durable. Oh! les belles, les bonnes, les splendides choses qu’elle accomplit! C’était un vrai soldat, et modeste avec cela! Si modeste que vous n’auriez pu vous empêcher de l’admirer. Elle aurait réussi à faire paraître à son avantage un épagneul lui-même... Ainsi, vous le voyez, elle avait autre chose pour elle que sa science.

* * * * *

Une fois grande, je fus vendue et emmenée au loin... Je n’ai plus jamais revu ma mère. Cela lui brisa le cœur et à moi aussi et nous pleurâmes beaucoup. Mais elle me consola de son mieux et me dit que nous étions mis dans ce monde pour une raison sage et bonne, que nous devions faire notre devoir sans nous plaindre, accepter notre destin avec résignation, vivre notre vie pour le bien et le bonheur des autres et ne pas nous soucier des résultats, qui ne nous regardaient pas. Elle dit encore que les hommes qui suivaient cette ligne de conduite auraient une magnifique récompense dans un autre monde, et quoique nous autres animaux ne dussions pas y aller, nos actions bonnes et justes accomplies sans espoir de récompense donneraient à notre vie brève une valeur et une dignité qui constitueraient par elles-mêmes une récompense. Elle avait cueilli ces pensées par fragments lorsqu’elle accompagnait les enfants au catéchisme et elle les avait gardées dans sa mémoire avec beaucoup plus de soin que tout autre mot bizarre ou phrase à effet. Elle les avait profondément étudiées pour son plus grand bien et pour le nôtre. On peut voir ainsi qu’il y avait beaucoup de sagesse et de réflexion en elle, à côté de toute sa légèreté un peu vaine.

Ainsi, nous nous dîmes adieu en nous regardant une dernière fois à travers nos larmes. Elle me dit encore une chose qu’elle avait gardée pour le dernier moment, afin que je m’en souvienne mieux, je pense, ce fut ceci: «Lorsque tu verras quelqu’un en danger, je te prie, en mémoire de moi, de ne pas penser à toi-même, mais de penser à ta mère et d’agir comme je l’aurais fait.»

Pouvais-je oublier cela? Non, bien sûr.

II

Qu’elle était belle, ma nouvelle résidence! Une blanche et grande maison aux chambres décorées de tableaux, pleines de meubles riches... Aucun recoin d’ombres, partout le soleil pouvait entrer à flots et se jouer sur les couleurs éclatantes et variées des tentures et des ornements... Et tout autour, des parterres et des fleurs à profusion, du feuillage sans fin! Et puis, j’étais traitée comme un membre de la famille. Tous m’aimaient et me caressaient... Ils ne me donnèrent pas un nouveau nom, mais me conservèrent celui que j’avais et qui m’était si cher à cause de ma mère. Elle m’avait appelée: Élise Machère. Elle avait pris ce nom dans un cantique; sans doute les Gray, mes nouveaux maîtres, connaissaient ce cantique et trouvaient que c’était un beau nom.

Mme Gray, d’une trentaine d’années, était aussi belle et douce qu’on peut imaginer, et Saddie, sa fille, qui avait dix ans, lui ressemblait à la perfection; c’était son image même, seulement plus frêle et plus petite, avec des tresses brunes dans le dos et des jupes courtes.

Il y avait encore le baby d’un an, gros et replet qui m’aimait beaucoup et ne se lassait pas de me tirer la queue, de m’enserrer de ses bras et de rire de ces innocentes plaisanteries... M. Gray, enfin, était un bel homme, maigre et grand, un peu chauve, alerte et vif dans tous ses mouvements, décidé, froid, avec une figure comme taillée au ciseau qui étincelait et brillait comme de la glace. C’était un savant renommé. Je ne sais pas ce que veut dire ce mot, mais ma mère s’en serait certainement servie avec adresse; avec ça, elle aurait su couvrir de confusion un terrier et fait sauver de honte un bouledogue. Mais ce n’était pas encore là le plus beau mot: le meilleur était assurément celui de «laboratoire»... Ma mère aurait pu en faire un Trust avec lequel il lui aurait été facile de rendre malade toute une meute de chiens courants. Le laboratoire, ce n’était ni un livre, ni un tableau, ni un long discours, comme affirmait le chien de l’avocat, notre voisin, non, non, ce n’était pas de «l’art oratoire», c’était tout autre chose; c’était une chambre remplie de bocaux, de bouteilles, d’ampoules et de bâtons de verre, de machines de toutes sortes. Chaque semaine, des savants y venaient, s’asseyaient là, faisaient marcher des machines, discutaient et faisaient ce qu’ils appelaient des expériences et des découvertes. J’assistais souvent à ces réunions et je me tenais bien tranquille pour écouter et pour essayer d’apprendre quelque chose en souvenir de ma mère et par amour pour elle, quoique ce fût terriblement pénible pour moi... Du reste, je n’y gagnai rien du tout; malgré mes plus intenses efforts d’attention, je n’arrivai jamais à démêler de quoi il était question.

D’autres fois, je demeurais couchée et dormais aux pieds de la maîtresse de maison dans son boudoir; elle se servait de moi comme d’un tabouret et savait que cela m’était agréable comme une caresse.

A d’autres heures, j’allais passer un moment dans la chambre des enfants, d’où je sortais bien secouée et heureuse. Je surveillais aussi le berceau du Baby pendant qu’il dormait et que la nourrice s’absentait une minute hors de la chambre. Et puis, je courais et galopais à travers les pelouses et le jardin avec Saddie jusqu’à ce que nous fussions exténuées, et alors je dormais sur l’herbe à l’ombre d’un arbre pendant qu’elle lisait. J’avais aussi le plaisir d’aller voir souvent les chiens du voisinage. Il y en avait plusieurs très gentils tout près de nous, en particulier un setter irlandais frisé, gracieux, beau et galant qui s’appelait Robin Adair; c’était un protestant comme moi et il appartenait au pasteur écossais.

Les domestiques de notre maison avaient beaucoup d’égards et d’affection pour moi; aussi, ne peut-on imaginer une vie plus enchantée que la mienne. Il ne pouvait pas y avoir au monde une chienne plus heureuse que moi, ni plus reconnaissante... Je dis ceci pour moi seule, mais c’est l’exacte vérité. Je tâchais de mon mieux à faire tout ce qui était bien et juste pour honorer la mémoire de ma mère et ses leçons et aussi pour apprendre à goûter le bonheur qui m’arrivait.

Sur ces entrefaites, arriva mon petit chien, et alors mon bonheur dépassa la mesure...

Ce petit être était bien la plus chère petite chose possible... Il était si fin, doux, velouté, ses drôles de petites pattes étaient si maladroites, ses yeux si tendres et sa figure si douce et innocente!!! Et comme je fus fière de voir à quel point les enfants et leur mère l’aimaient, l’adoraient et s’exclamaient à toutes les choses merveilleuses qu’il faisait! Oh! la vie était trop, trop belle!!!

Vint l’hiver. Un jour, j’étais installée dans la chambre des enfants, c’est-à-dire je dormais sur le lit. Le Baby dormait aussi dans son berceau qui se trouvait à côté du lit, entre celui-ci et la cheminée. C’était une sorte de berceau qui était couvert d’une grande tenture faite d’une étoffe excessivement légère. La nourrice était sortie et nous dormions tous les deux seuls. Je suppose qu’une étincelle jaillit du feu de la cheminée et tomba sur ce tissu. Mais tout demeurait parfaitement calme. Soudain, un cri du Baby m’éveilla et je vis l’étoffe qui brûlait avec de grandes flammes s’élevant jusqu’au plafond. Avant de penser à rien, dans ma frayeur, je sautai sur le plancher... et, en une demi-seconde, j’étais près de la porte. Mais durant l’autre demi-seconde, les dernières paroles de ma mère m’étaient revenues et je grimpai de nouveau sur le lit. J’avançai la tête à travers les flammes qui entouraient le berceau et attrapai le Baby par ses langes avec mes dents; je le soulevai et nous retombâmes tous les deux à terre au milieu d’un nuage de fumée... Je le saisis de nouveau et traînai la petite créature gémissante jusqu’à la porte du hall... Je me disposais à aller encore plus loin, tout excitée, contente et fière, quand la voix du maître s’éleva:

--Hors d’ici, sale bête!

Je fis un bond pour lui échapper, mais il était terriblement agile et il me poursuivit furieusement à coups de canne... Je cherchai à m’esquiver de plusieurs côtés, tout effrayée; mais à la fin sa canne retomba sur ma patte gauche de devant, je criai et tombai sur le coup... La canne relevée allait s’abattre encore sur moi, mais elle resta en l’air, car à ce moment la nourrice criait d’une voix désespérée: «Au feu! Au feu!»

Le maître courut dans la direction de la chambre et je pus sauver mes os.

Ma douleur était cruelle, mais n’importe, il ne me fallait pas perdre de temps. Aussi marchai-je sur trois jambes jusqu’à l’extrémité du hall où il y avait un petit escalier noir qui conduisait à un grenier où l’on avait mis toutes sortes de vieilles caisses, et où l’on allait très rarement. Avec de grands efforts, j’y grimpai et cherchai mon chemin dans l’obscurité, jusqu’à l’endroit le plus caché que je pus trouver. C’était stupide d’avoir peur à cet endroit, mais je ne pouvais m’en empêcher; j’étais encore si effrayée que je me retenais de toutes mes forces pour ne pas gémir, quoique c’eût été si bon de pouvoir le faire! Cela soulage tant de se plaindre! Mais je pouvais lécher ma jambe et cela me fit du bien.

Pendant une demi-heure il y eut du bruit dans les escaliers, des bruits de pas et des cris, puis tout redevint tranquille. Ce ne fut que pour quelques minutes, mais mes craintes commençaient à décroître et cela m’était un grand soulagement, car la peur est bien, bien pire que le mal... Mais, tout à coup, j’entendis une chose qui me glaça d’épouvante: on m’appelait! On m’appelait par mon nom! On me cherchait!

La distance étouffait un peu le bruit des voix, mais cela ne diminuait pas ma terreur... Ce fut bien le plus terrible moment que je passai de ma vie. Les voix allaient et venaient, en haut, en bas de la maison, le long des corridors, à travers les chambres, à tous les étages, depuis la cave jusqu’aux mansardes, partout. Puis je les entendis encore au dehors, de plus en plus lointaines.. Mais elles revinrent à nouveau et retentirent à travers toute la maison... et je pensais que jamais, jamais plus elles ne s’arrêteraient. A la fin, pourtant, elles cessèrent, mais ce fut seulement plusieurs heures après que le vague crépuscule du grenier eut été remplacé par les ténèbres profondes.

Alors, dans le silence exquis de l’heure, mes frayeurs commencèrent à tomber peu à peu et je pus enfin m’endormir en paix. Je pus goûter un bon repos, mais je m’éveillai avant le retour du jour. Je me sentais beaucoup mieux et je pus réfléchir à ce qu’il y avait à faire. Je fis un très bon plan qui consistait à me glisser en bas, descendre les escaliers jusqu’à la porte de la cave, sortir prestement et m’échapper lorsque le laitier viendrait pour apporter la provision du jour... Alors je me cacherais toute la journée aux environs et partirais la nuit suivante... Partir, oui, partir pour n’importe quel endroit où l’on ne me connaîtrait pas et d’où l’on ne pourrait me renvoyer à mon maître. Je me sentais déjà plus contente, lorsqu’une soudaine pensée m’envahit: quoi! que serait la vie sans mon petit!

Ce fut un désespoir infini!

Il n’y avait plus rien à faire! Je le vis clairement. Il me fallait rester où j’étais, demeurer et attendre... et accepter ce qui arriverait, tout ce qui pourrait arriver... ce n’était pas mon affaire. C’était la vie. Ma mère me l’avait dit...

Alors, oh! alors! les appels recommencèrent! Et toute ma peine revint. Je ne savais pas ce que j’avais pu faire pour que le maître fût si emporté et irrité contre moi; aussi jugeai-je que ce devait être une chose incompréhensible pour un chien, mais épouvantablement claire pour un homme.

On m’appela et on m’appela, pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, il me sembla du moins. Ce fut si long que la faim et la soif commençaient à me torturer et à me rendre folle... je me sentais devenir très faible. En ces occasions, dormir est un grand soulagement; je dormis donc beaucoup. Une fois, je m’éveillai en proie à une grande frayeur: il me semblait que les voix qui m’appelaient étaient là toutes proches, dans le grenier même... Et c’était vrai! C’était la voix de Saddie. Elle pleurait en répétant mon nom, la pauvre petite, et je pus à peine en croire mes oreilles, ma joie fut trop forte quand je l’entendis dire: «Reviens, oh! reviens et pardonne-nous. Tout est si triste sans notre chère...»

Je l’interrompis d’un aboiement plein de reconnaissance et, le moment d’après, Saddie, tout en trébuchant à travers les vieilleries du grenier, appelait tout le monde en criant de toutes ses forces:

--Elle est trouvée! Elle est trouvée!

Les jours qui suivirent furent radieux, tout à fait radieux!

Mme Gray et tous les domestiques ne me gâtaient plus, mais m’adoraient littéralement. Jamais mon lit ne leur paraissait assez moelleux et ma nourriture assez choisie... Il n’y avait pas de gibier, de délicatesse, de friandise, de primeur dont on ne voulût que je prenne ma part. Tous les jours on entretenait les visiteurs et les amis de mon héroïsme--c’était le nom de ce que j’avais fait et qui doit signifier quelque chose comme agriculture. Je me souviens que ma mère l’avait sorti un jour devant toute une meute et l’avait ainsi expliqué, mais elle n’avait pas dit ce que signifiait agriculture, sauf que c’était synonyme d’incandescence... Ainsi, une douzaine de fois par jour, Mme Gray et Saddie racontaient aux nouveaux venus que j’avais risqué ma vie pour sauver le Baby, elles montraient nos brûlures comme preuves; je passais de main en main et l’on me caressait, tandis que la fierté brillait dans les yeux de mes maîtresses. Et puis, quand les visiteurs demandaient pourquoi je boitais, elles paraissaient tout honteuses et changeaient de sujet, mais lorsqu’on insistait et qu’on posait d’autres questions, il me semblait voir leurs yeux se voiler, comme si elles allaient pleurer.

Et tout cela était loin de n’être qu’une vaine gloire; mais lorsque les amis du maître revinrent, une vingtaine de gens des plus distingués, on m’amena au laboratoire et ils discutèrent sur moi comme si j’étais une créature inconnue. Un d’entre eux dit qu’il était merveilleux de voir, en un animal muet, une telle preuve d’instinct et que c’était presque de l’esprit. Mais le maître répondit avec véhémence:

«Il s’agit bien d’instinct! Il faut appeler cela de la RAISON. Combien d’hommes destinés à aller, avec vous et moi, dans un monde meilleur, montrent moins de véritable intelligence que ces stupides quadrupèdes destinés à périr!»

Il rit et continua: «Quoi donc! Je suis loin d’être ironique. Regardez-moi: avec toute mon intelligence, la première chose que j’aie été capable de supposer fut que la chienne était devenue enragée et allait détruire l’enfant... Vous parlez de l’intelligence des bêtes? c’est de la _raison_, vous dis-je, car savez-vous bien que le Baby serait infailliblement mort?»

Ils discutèrent longtemps, et j’étais le centre et le sujet de tous ces discours. Ah, comme j’aurais voulu que ma mère pût connaître tous ces honneurs qui m’advenaient! Qu’elle en aurait été fière!

Ils causèrent ensuite d’optique--comme ils disaient--et discutèrent la question de savoir si une certaine blessure au cerveau pourrait produire la cécité ou non, mais ils ne purent s’entendre là-dessus et convinrent qu’il y avait lieu de faire l’expérience plus tard. Ils parlèrent ensuite des plantes, ce qui m’intéressait beaucoup, parce que, dans l’été, Saddie et moi avions semé des graines: je lui avais aidé à creuser de petits trous et, quelques jours après, une petite pousse verte était apparue à l’endroit des trous. Cela était tout à fait merveilleux mais c’était parfaitement arrivé, et j’aurais bien voulu pouvoir parler pour montrer à tous ces gens combien j’en savais long sur ce sujet et à quel point cela m’intéressait. Par contre, je me souciais fort peu d’optique. C’était ennuyeux comme la pluie, et quand ils y revinrent et agitèrent encore la question, je m’en allai et m’endormis.

Bientôt après, ce fut le printemps tout ensoleillé, tendre et doux. Ma maîtresse et les enfants après nous avoir caressés mon petit et moi et fait leurs adieux, allèrent en visite chez un de leurs parents. Le maître ne nous tenait pas compagnie pendant ce temps-là, mais nous jouions tous les deux, et les domestiques étaient bons et tendres pour nous, de sorte que nous étions heureux en comptant les jours qui nous séparaient du retour de nos maîtresses.

Un de ces jours-là, ces messieurs vinrent encore au laboratoire et dirent qu’il était temps de faire l’expérience; ils prirent mon petit avec eux. Je les suivis en trottinant sur mes trois jambes, heureuse et fière, car toute attention à mon petit était un plaisir pour moi, naturellement. Ils discutèrent encore et firent des expériences, mais, tout à coup mon petit cria et ils le laissèrent tomber par terre; il trébucha de tous côtés, la tête ensanglantée, tandis que le maître tapait des mains en criant:

--J’ai gagné, avouez-le; il est aussi aveugle qu’une chauve-souris.

Et tous dirent:

--Oui, vous avez prouvé la vérité de votre théorie et l’humanité souffrante a, dès maintenant, contracté envers vous une grande dette.

Ils l’entouraient, lui serraient les mains avec effusion et le félicitaient chaleureusement.

Mais je ne vis ni n’entendis tout cela qu’à peine, car j’avais couru vers le cher petit être, je m’étais couchée tout contre lui et léchais son sang... Il mit sa tête près de la mienne et se mit à gémir doucement, mais je sentis dans mon cœur que ce lui était un grand soulagement dans sa douleur et son angoisse de sentir les caresses de sa mère, quoiqu’il ne pût plus me voir.

Puis il s’abattit bientôt, et son petit nez rose resta aplati contre le plancher, et il resta là, sans plus bouger du tout.

Peu après, le maître s’arrêta de parler, sonna le valet de pied et lui dit:

--Allez l’enterrer dans un coin éloigné du jardin. Et il continua à discuter.

Je suivis le domestique, heureuse et reconnaissante, car je comprenais que mon petit ne souffrait plus maintenant parce qu’il était endormi. Le valet alla jusqu’au bout le plus éloigné du jardin, à l’endroit où les enfants et la nourrice avaient l’habitude de jouer en été, à l’ombre d’un grand ormeau... Le valet creusa là un trou profond et je vis qu’il allait planter mon petit. Je fus très heureuse, parce qu’il viendrait sûrement à cet endroit un grand et beau chien comme mon ami Robin Adair, et ce serait une très belle surprise pour le moment où mes maîtresses reviendraient. Aussi, essayai-je d’aider à l’homme, mais ma pauvre jambe blessée n’était pas bien bonne et plutôt raide. Quand l’homme eut fini et eut recouvert mon petit Robin, il me caressa la tête, et il y avait des larmes dans ses yeux quand il me dit: «Pauvre chienne, toi, tu as _sauvé son_ enfant!»

* * * * *

..... J’ai attendu deux semaines entières et il n’a pas poussé!

Ces derniers jours, une crainte m’est venue. Je pense qu’il y a quelque chose de terrible dans tout cela. Je ne sais pas ce que c’est, mais la frayeur me rend malade, et je ne puis rien manger, quoique les domestiques m’apportent tout ce qu’ils ont de meilleur. Ils me caressent et même viennent le soir auprès de moi, ils pleurent et me disent: «Pauvre chère bête, abandonne tout cela et viens avec nous à la maison; ne nous brise pas le cœur!»

Tout cela me terrifie encore davantage et me convainc que quelque chose a dû arriver.

Je suis très faible. Depuis hier, je ne puis plus me tenir sur mes pieds. Et maintenant, à l’heure où le soleil disparaît et où la nuit glacée monte, les domestiques disent entre eux des choses que je ne puis comprendre, mais qui versent quelque chose de froid en mon cœur:

«Ces pauvres dames! Elles ne se méfient de rien! Elles vont rentrer un matin, elles demanderont tout de suite la chère créature qui a été si brave et courageuse... et qui de nous aura la force de leur dire: «L’humble petite bête s’en est allée où vont les bêtes qui meurent!»

HOMMES ET PRINCES

I

Le lendemain de l’arrivée du Prince Henri de Prusse aux États-Unis, je rencontrai un Anglais de mes amis qui se frottait les mains et paraissait fort joyeux. Il m’aborda d’un air triomphant.

--Eh bien, s’écria-t-il, vous voilà pris et c’est mon tour de rire! Ne vous ai-je pas entendu dire plus d’une fois que les Anglais avaient une passion pour les lords, les princes et les nobles? Je ne savais que vous répondre et il ne semblait pas que j’eusse jamais l’occasion de pouvoir défendre mes compatriotes... Mais, maintenant, après l’ovation que vous avez faite au Prince Henri, je crois que je peux redresser la tête... Vous savez aussi être courtisans, vous autres, Américains!

La rapidité avec laquelle se répand et circule une remarque stupide est vraiment curieuse. Celui qui la profère le premier croit avoir fait une grande découverte. Celui à qui il parle le croit aussi. Et chacun la répète vite et souvent. Elle est reçue partout avec admiration et respect comme un beau fruit d’observation perspicace et de haute et sage intelligence. Et puis elle prend place parmi les vérités reconnues et dûment estampillées, sans que jamais personne ne songe à examiner si après tout elle a un titre quelconque à ces grands honneurs. Je pourrais citer comme exemples nombre de proverbes courants et dont l’imbécillité ne le cède en rien à celle de la remarque faite par mon ami anglais sur l’engouement des Américains pour les princes. C’est ainsi que l’adoration des Américains pour le dollar, le désir qu’ont les jeunes millionnaires américaines d’acheter un titre de noblesse avec un mari, sont vérités banales un peu partout.

* * * * *

Eh bien, ce n’est pas seulement l’Américain qui adore le tout-puissant dollar, c’est tout le monde. Les hommes ont successivement et toujours passionnément aimé à posséder un plein chapeau de coquillages, une balle de coton, un demi-setier d’anneaux de cuivre, une poignée d’hameçons en acier, une pleine maison de négresses, un enclos plein de bétail, une ou deux vingtaines de chameaux et ânes, une factorerie, une ferme, une maison de rapport, une administration de chemins de fer, une direction de banque, une liasse de solides valeurs... en un mot, toutes les choses qui ont été ou sont les signes de la richesse, procurent la considération et l’indépendance et sont de nature à assurer à un homme le bien le plus précieux qui soit, je veux dire l’envie des autres hommes.

* * * * *

Les riches Américaines achètent des titres de noblesse, oui, mais elles n’ont pas inventé le procédé dont on usait et abusait déjà bien des siècles avant la découverte de l’Amérique. Les jeunes filles européennes le pratiquent de nos jours aussi allégrement que jamais; et, quand elles ne peuvent pas payer comptant, elles achètent un mari sans titre, car il ne faut pas une dot en espérance pour cette sorte de commerce. Bien plus, les mariages d’affaires sont d’une pratique universelle et courante, excepté en Amérique. Assurément, il y en a chez nous, dans une certaine mesure, mais pas au point d’être tout à fait passés dans nos mœurs.

II

Je reviens à l’Anglais. «L’Anglais a un culte pour les lords.»

D’où cela vient-il? Je crois d’abord qu’il serait plus correct de dire:

«L’homme envie passionnément les princes.»