Le Legs de 30.000 dollars et autres contes

Part 6

Chapter 63,766 wordsPublic domain

--Mais il me recevra, _moi_, dit le major, avec conviction, en tendant sa carte. Je suis le major Jackson. Qu’on lui présente ceci, il me connaît.

La carte fut présentée, malgré les protestations des huissiers; puis le major et son protégé attendirent quelque temps dans la salle de réception. Enfin, un domestique vint les avertir, et les conduisit dans un somptueux cabinet particulier, où les attendait le prince pompeusement vêtu, et le front sombre comme un ouragan. Le major expliqua son cas, et supplia qu’il leur fût accordé un délai de vingt-quatre heures pour attendre le passeport.

--Oh! impossible, s’écria le prince en excellent anglais. Je n’aurais jamais cru que vous puissiez faire une chose tellement insensée. Major!... amener ce pauvre jeune homme sans passeport! Je n’en reviens pas! C’est dix ans de Sibérie, sans espoir, ni pardon... soutenez-le! il prend mal!... (car le malheureux Parrish s’affaissait et tombait). Tenez, vite... donnez-lui ceci. Là... buvez encore un peu. Un peu d’eau-de-vie fait du bien, n’est-ce pas, jeune homme? Maintenant cela va mieux, pauvre garçon. Couchez-vous sur le canapé. Comment avez-vous pu être si stupide, major, que de l’amener dans ce piège abominable?

Le major soutint le jeune homme sur son bras vigoureux, posa un coussin sous sa tête, et murmura à son oreille:

--Ayez l’air aussi diablement malade que possible! Pleurez pour tout de bon! Il est touché, voyez-vous, il lui reste un cœur tendre, par là-bas dessous. Tâchez de gémir et dites: «Oh, maman, maman!» Ça le bouleversera, allez, du premier coup.

Parrish allait faire toutes ces choses, d’ailleurs, sans qu’on le lui dise, et par instinct naturel. Par conséquent, ses lamentations se firent promptement entendre, avec une grande et émouvante sincérité. Le major lui dit tout bas:

--Épatant! dites-en encore. La grande Sarah ne ferait pas mieux.

Et grâce à l’éloquence du major et au désespoir du jeune homme, la victoire fut enfin remportée. Le prince capitula en disant:

--Eh bien! je vous fais grâce, bien que vous ayez mérité une leçon bien sévère. Je vous accorde exactement vingt-quatre heures. Si le passeport n’est pas arrivé au bout de ce laps de temps, n’approchez pas de moi, n’espérez rien. C’est la Sibérie sans rémission.

Pendant que le major et le jeune homme se confondaient en remerciements, le prince sonna, et, aux deux soldats qui se présentèrent aussitôt, il ordonna de monter la garde auprès des deux hommes, et de ne pas perdre de vue un instant, durant vingt-quatre heures, le plus jeune. Si, au bout de ce laps de temps, le jeune homme ne pouvait présenter un passeport, il devait être enfermé dans les donjons de Saint-Pierre-et-Saint-Paul, et tenu à sa disposition.

Les malheureux arrivèrent à l’hôtel avec leurs gardes, dînèrent sous leurs veux, restèrent dans la chambre de Parrish jusqu’à ce que le major, après avoir vainement essayé de ranimer les esprits du dit Parrish, se fût couché et endormi; puis l’un des soldats s’enferma avec le jeune homme, et l’autre s’étendit en travers de la porte, à l’extérieur, et tomba dans un profond sommeil.

Mais Alfred Parrish ne put en faire autant. Dès l’instant où il se trouva seul en face du lugubre soldat et du silence imposant, sa gaieté, tout artificielle, s’évanouit, son courage forcé s’affaissa et son pauvre petit cœur se serra, se recroquevilla comme un raisin sec. En trente minutes, il avait sombré et touché le fond; la douleur, le désespoir, l’épouvante ne pouvaient le posséder plus profondément. Son lit? Les lits n’étaient pas pour les désespérés, les damnés! Dormir! Il ne ressemblait pas aux enfants hébreux qui pouvaient dormir au milieu du feu! Il ne pouvait que marcher de long en large, sans cesse, sans cesse, dans sa petite chambre. Non seulement il le pouvait, mais il le _fallait_. Il gémissait et pleurait, frissonnait et priait, tour à tour et tout à la fois.

Enfin, brisé de douleur, il écrivit ses dernières volontés, et se prépara, aussi bien qu’il était en son pouvoir, à subir sa destinée. Et, en dernier lieu, il écrivit une lettre:

«MA MÈRE CHÉRIE,

«Quand ces tristes lignes vous parviendront, votre pauvre Alfred ne sera plus de ce monde. Non, pis que cela, bien pis! Par ma propre faute, ma propre étourderie, je suis tombé entre les mains d’un filou ou d’un lunatique. Je ne sais pas lequel des deux, mais en tout cas je sens que je suis perdu. Quelquefois je suis sûr que c’est un filou, mais la plupart du temps je crois qu’il est simplement fou, car il a un bon cœur honnête et franc; et je vois bien qu’il fait les efforts les plus dévoués pour tâcher de me tirer des difficultés fatales où il m’a jeté.

«Dans quelques heures je ferai partie de cette affreuse troupe de malfaiteurs qui cheminent dans les solitudes neigeuses de la Russie, sous le fouet, vers cette terre de mystère, de malheur et d’éternel oubli, la Sibérie! Je ne vivrai pas pour la voir; mon cœur est brisé, et je mourrai. Donnez mon portrait à _celle_ que vous savez, et demandez-lui de le garder pieusement en mémoire de moi, et de vivre dans l’espoir de me rejoindre un jour dans ce monde meilleur où il n’y a pas de demandes en mariage, mais où les terribles séparations n’existent pas non plus. Donnez mon chien jaune à Archy Hale, et l’autre à Henry Taylor; mon fusil est pour mon frère Will ainsi que mes articles de pêche et ma Bible.

«Il n’y a aucun espoir pour moi; je ne puis m’échapper. Le soldat monte la garde auprès de moi avec son fusil, et ne me quitte jamais des yeux; il ne sourcille pas; il ne bouge pas plus que s’il était mort. Je ne puis le fléchir, car le maniaque tient tout mon argent. Ma lettre de crédit est dans ma malle que je n’aurai peut-être jamais. Je sais que je ne l’aurai jamais. Oh! mon Dieu, que vais-je devenir? Priez pour moi, maman chérie, priez pour votre pauvre Alfred. Mais toutes les prières seront vaines et inutiles...»

IV

Le lendemain, Alfred sortit, tout brisé, pâle, vieilli, quand le major vint le chercher pour le déjeuner matinal. Ils firent manger leurs gardes, allumèrent des cigares, le major lâcha la bride à sa langue admirable; sous son influence magique Alfred se sentit graduellement renaître à l’espoir, au courage, presque à la foi.

Mais il ne pouvait quitter la maison. L’ombre de la Sibérie planait sur lui, noire et menaçante; sa curiosité artistique était dissipée et il n’aurait pu supporter la honte de visiter des rues, des galeries et des églises entre deux soldats, point de mire d’une foule curieuse et malveillante; non, il s’enfermerait pour attendre le courrier de Berlin, qui devait fixer son destin. Donc, tout le long du jour, le major se tint galamment près de lui, dans sa chambre, tandis que l’un des soldats se tenait raide et immobile contre la porte, l’arme au bras, et que l’autre se reposait nonchalamment sur une chaise, à l’extérieur. Et tout le long du jour l’aimable et fidèle vétéran débita de formidables blagues militaires, décrivit des batailles, inventa d’ingénieuses anecdotes, avec un enthousiasme, une énergie, une ardeur invincible et conquérante pour maintenir un peu de vie au pauvre petit étudiant, et empêcher son pouls de s’arrêter.

La longue journée tirait à sa fin, et les deux compagnons, suivis de leurs gardes, descendirent pour prendre place dans la grande salle à manger.

--Cette pénible attente sera bientôt finie, maintenant, soupira le pauvre Alfred.

Au même instant deux Anglais passèrent auprès d’eux et l’un s’écria:

--Quel ennui que nous ne puissions avoir notre courrier de Berlin ce soir!

Parrish commença à blêmir. Mais les Anglais s’installèrent à une table voisine, et l’autre répondit:

--Non, la nouvelle est moins mauvaise (Parrish se sentit un peu mieux). On a reçu d’autres informations télégraphiques. L’accident a occasionné un grand retard au train, mais voilà tout. Il arrivera ce soir avec trois heures de retard.

Parrish n’atteignit pas tout à fait le plancher, cette fois, car le major se précipita vers lui juste à temps. Car il avait écouté et prévu ce qui arriverait. Il caressa Parrish dans le dos, le hissa sur une chaise, et s’écria gaîment:

--Ah ça, mon ami, qu’est-ce qui vous prend? Voyons, il n’y a pas de quoi se mettre le cœur à l’envers! Je connais une issue, un dénouement heureux. Le diable emporte le passeport, qu’il reste huit jours en route, s’il lui plaît! nous nous en passerons!

Parrish était trop malade pour l’entendre. L’espoir était loin et la Sibérie, avec ses horreurs, était présente. Il se traîna sur des jambes de plomb, soutenu par le major, qui se dirigeait vers l’ambassade américaine, l’encourageant en chemin par de véhémentes assurances que le ministre n’hésiterait pas un seul instant à lui accorder un nouveau passeport.

--Je tenais cette carte dans ma manche, tout le long, dit-il. Le ministre me connaît--me connaît familièrement--nous avons été amis et compagnons pendant de longues heures sous une pile d’autres blessés à Cold Harbor; et nous avons toujours été compagnons depuis lors, en esprit et en vérité, bien que nos corps ne se soient pas souvent rencontrés. En avant, mon petit bonhomme, l’avenir est splendide! Je me sens guilleret comme un poisson dans l’eau! Voilà tous nos malheurs finis... Si, du moins, l’on peut dire que nous en ayons jamais eus.

Devant eux, s’élevait l’enseigne et l’emblème de la plus riche, la plus libre et la plus puissante république de tous les âges. Un grand bouclier de bois où était plaqué un aigle de grande envergure, la tête et les épaules parmi les étoiles et les griffes pleines d’armes guerrières anciennes et surannées; et, à cette vue, les yeux d’Alfred se remplirent de larmes, le patriotisme lui gonfla le cœur, «Hail Columbia!» le remplit d’un grand transport, et toutes les frayeurs, toutes ses tristesses s’évanouirent; car là, du moins, il serait sain et sauf; libre! aucune puissance de ce monde n’oserait franchir le seuil de cette porte pour mettre la main sur lui.

Par raisons d’économie, l’ambassade européenne de la plus puissante des républiques consistait en une chambre et demie au neuvième étage, lorsque le dixième était occupé. Le personnel et l’ameublement de l’ambassade étaient ainsi conditionnés: un ministre ou un ambassadeur pourvu d’un salaire de mécanicien, un secrétaire d’ambassade qui vendait des allumettes et raccommodait de la porcelaine pour gagner sa vie, une jeune fille employée comme interprète et pour utilité générale; des gravures de grands paquebots américains, un chromo du Président régnant, une table à écrire, trois chaises, une lampe à pétrole, un chat, une pendule et une banderole avec la devise: _In God we trust._

Les compagnons grimpèrent là-haut, suivis de leur escorte. Un homme était assis à la table, faisant ses écritures officielles sur du papier d’emballage, avec un clou. Il se leva d’un air surpris; le chat dégringola et courut se cacher sous le bureau; la jeune employée se serra dans le coin de la pendule, pour faire place. Les soldats se serrèrent contre le mur, à côté d’elle, baïonnette au canon. Alfred était tout radieux de joie et du soulagement infini de se sentir sauvé. Le major serra cordialement la main du représentant officiel et, avec sa volubilité ordinaire, lui soumit le cas, dans un style aisé et coulant, pour lui demander le passeport nécessaire.

Le représentant fit asseoir ses hôtes, puis il dit:

--Oui, mais je ne suis que le secrétaire d’ambassade, voyez-vous, et je ne pourrai pas accorder un passeport du moment que le ministre lui-même est sur le territoire russe. Ce serait prendre sur moi une responsabilité beaucoup trop grande.

--Très bien, alors envoyez-le chercher.

Le secrétaire sourit.

--Voilà qui est bien plus facile à dire qu’à faire. Il est parti dans les forêts je ne sais où, en vacances.

--Gre... Grand Dieu! s’écria le major.

Alfred gémit. Les couleurs s’effacèrent de ses joues et il se sentit pris d’une grande faiblesse.

Le secrétaire dit, tout étonné:

--Pourquoi donc jurez-vous ainsi, major? Le prince vous a donné vingt-quatre heures. Regardez la pendule. Qu’avez-vous à craindre? Vous avez encore une demi-heure. Il est juste l’heure du train; le passeport arrivera sûrement à temps.

--Monsieur, il y a une affreuse nouvelle! Le train a trois heures de retard! La vie et la liberté de ce garçon s’écoulent, minute par minute. Il ne lui en reste plus que trente! Dans une demi-heure il sera comme perdu et damné à toute éternité! Dieu tout-puissant! Il _faut_ que nous ayons un passeport!

--Oh! je meurs, je sens que je meurs! gémit le pauvre enfant, et sa tête retomba...

Un changement rapide se fit dans l’expression du secrétaire; sa placidité ordinaire fit place à une vive excitation qui remplit ses yeux de flammes. Il s’écria:

--Je vois et je comprends toute l’horreur de la situation, mais... que Dieu nous aide! que puis-je faire, moi? Que proposez-vous que je fasse?

--Mais, sapristi, donnez-lui son passeport!

--Impossible! Totalement impossible! Vous ne le connaissez pas vous-même. Il n’y a aucun moyen au monde de l’identifier. Il est perdu... perdu! Il ne reste aucune possibilité de le sauver!

Le pauvre garçon gémit encore et sanglota:

--Le Seigneur ait pitié de moi, c’est bien le dernier jour d’Alfred Parrish!

L’expression du secrétaire changea encore. Au milieu d’une explosion de pitié, de colère, de désespoir, il s’arrêta court, son ton s’apaisa et il demanda avec la voix indifférente que l’on a en parlant du temps qu’il fait, à défaut d’autre sujet de conversation:

--C’est là votre nom?

Le jeune homme dit oui, entre deux sanglots.

--D’où êtes-vous?

--Bridgeport.

Le secrétaire secoua la tête... la secoua encore et marmotta quelque chose entre ses dents.

Après un instant, il demanda:

--Vous y êtes né?

--Non; à New-Haven.

--Ah! ah!

--Le secrétaire jeta un coup d’œil au major qui écoutait avidement, mais d’un air vide et étonné, et indiqua plutôt qu’il ne dit:

--Il y a de la bière là-bas, au cas où les soldats auraient soif.

Le major se leva d’un bond, leur versa à boire et reçut leur remerciement.

L’interrogatoire continua:

--Combien de temps avez-vous vécu à New-Haven?

--Jusqu’à l’âge de quatorze ans. J’en suis revenu il y a deux ans pour entrer à Yale.

--Lorsque vous y viviez, dans quelle rue était votre maison?

--Parher Street.

Avec une vague lueur de compréhension illuminant ses yeux, le major jeta un coup d’œil inquisiteur au secrétaire. Le secrétaire lui fit un signe de tête. Le major servit encore de la bière...

--Quel numéro?

--Il n’y en avait pas.

Le pauvre garçon releva la tête et jeta au secrétaire un regard pathétique qui disait assez clairement: «Pourquoi me tourmentez-vous de toutes ces bêtises?... je suis bien assez malheureux sans cela!»

Mais le secrétaire continua, sans sourciller:

--Quelle espèce de maison était-ce?

--En briques, deux étages.

--De plain pied avec le trottoir?

--Non, petite cour devant.

--Portail en fer?

--Non.

Le major versa encore de la bière, sans demander la permission... et à pleins verres. Sa figure s’était éclaircie, il était tout vibrant, maintenant.

--Que voyait-on en entrant?

--Un couloir étroit, avec une porte au bout, et une autre porte à droite.

--Rien de plus?

--Un porte-manteaux.

--Chambre à droite?

--Salon.

--Tapis?

--Oui.

--Quelle espèce de tapis?

--Wilson, démodé.

--Sujet?

--Chasse au faucon. A cheval.

Le major regarda la pendule, avec inquiétude. Plus que six minutes! Il saisit la cruche, et tout en versant, regarda le secrétaire... puis l’horloge, d’un air interrogateur. Le secrétaire fit un signe de tête. Le major se plaça bien devant la pendule, pour la cacher, et, furtivement, recula les aiguilles d’une demi-heure. Puis, il servit des rafraîchissements aux hommes en doubles rations.

--Quelle chambre derrière le vestibule et à côté du porte-manteaux?

--Salle à manger.

--Poêle?

--Grille dans la cheminée.

--Vos parents avaient-ils acheté la maison?

--Oui.

--L’ont-ils encore?

--Non. Ils l’ont vendue lorsque nous avons déménagé à Bridgeport.

Le secrétaire s’arrêta un instant, puis il demanda:

--Aviez-vous un sobriquet parmi vos camarades?

Une rougeur monta lentement dans les joues pâles du jeune homme. Il parut lutter un moment contre lui-même, il dit plaintivement:

--Ils m’appelaient: _Mademoiselle Amélie_...

Le secrétaire réfléchit profondément, et trouva une autre question à poser:

--Y avait-il des ornements à la salle à manger?

--Ah!... oui... non.

--_Aucun?_ Point _du tout_?

--Non.

--Que diable! N’est-ce pas un peu étrange? Réfléchissez.

Le jeune homme réfléchit, médita, se recueillit; le secrétaire attendit, haletant d’impatience. Enfin le malheureux enfant leva les yeux et secoua tristement la tête.

--_Réfléchissez!_ Réfléchissez donc! s’écria le major, plein de sollicitude inquiète.

--Allons, dit le secrétaire, pas même un _tableau_?

--Oh! certainement, mais vous avez dit un ornement.

--Ah! et qu’en pensait votre père?

Les couleurs reparurent sur ses joues. Il demeura silencieux.

--Parlez, dit le secrétaire.

--Parlez, tonna le major, tandis que sa main tremblante versait beaucoup plus de bière à l’extérieur des verres qu’à l’intérieur.

--Je... je... ne peux pas vous dire ce que mon père en disait, murmura le jeune homme.

--Vite, vite, dit le secrétaire. Dites-le! Il n’y a pas de temps à perdre. La patrie et la liberté, ou la Sibérie et la mort, dépendent de votre réponse.

--Oh! ayez pitié! C’est un pasteur, et...

--N’importe, dites-le, ou...

--Il disait que c’était... «un sacré barbouillage le plus cochonné» qu’il eût jamais vu!

--Sauvé! s’écria le secrétaire en saisissant le clou qui lui servait de plume et un passeport vierge. Moi, je puis vous identifier; j’ai vécu dans cette maison, et j’ai peint ce tableau moi-même!

--Oh! venez dans mes bras, mon pauvre enfant sauvé! s’écria le major. Nous serons toujours reconnaissants envers Dieu d’avoir fait cet artiste... si c’est bien _Lui_ qui l’a fait!

MÉMOIRES D’UNE CHIENNE

I

Mon père était un Saint-Bernard et ma mère une chienne de berger; moi, je suis une protestante, c’est ma mère qui me l’a dit, car, pour moi, je n’entends rien à ces délicates distinctions... Ce ne sont que de grands mots qui ne veulent rien dire. Ma mère avait une passion pour ça: rien ne lui était plus agréable que de répéter ces longs mots aux autres chiens, qui la regardaient alors avec surprise et envie et se demandaient comment elle avait acquis tant d’instruction. A vrai dire, ce n’était pas de l’instruction véritable, c’était de la parade. Ma mère attrapait ces mots en écoutant les conversations à la salle à manger ou à la salle d’étude, ou encore en accompagnant les enfants au catéchisme... Alors, quand elle avait bien entendu le mot, elle se le répétait à elle-même plusieurs fois et ainsi pouvait s’en souvenir jusqu’à la suivante réunion de chiens du voisinage. C’était extraordinaire de voir la surprise et le désespoir qu’elle leur causait à tous depuis le roquet de poche jusqu’au bouffi chien de garde. Cela la récompensait bien de toute sa peine.

Quand un étranger assistait à la réunion, il commençait toujours à faire le soupçonneux, et lorsqu’il avait pu rattraper son souffle après la première surprise, il ne manquait pas de demander ce que le mot voulait dire... Et elle le lui disait! L’étranger s’y attendait si peu qu’il se croyait absolument certain de la confondre; aussi, quand elle lui avait répondu, l’interlocuteur malencontreux se trouvait couvert d’une honte encore bien plus grande que celle dont il comptait accabler ma mère.

Le plus amusant, c’était l’air que prenaient nos compagnons habituels en entendant ce colloque: ils savaient tout suite comment cela tournerait et il fallait voir combien ils étaient contents et fiers de ma mère! Quand elle avait dit la signification d’un de ces grands mots, tout le monde était si pénétré d’admiration qu’il n’arriva jamais à aucun de nous d’en mettre en doute l’absolue justesse. Et c’était parfaitement naturel, parce qu’elle répondait si promptement et avec tant d’assurance qu’elle semblait être un dictionnaire vivant et, d’autre part, quel chien aurait pu dire si elle se trompait ou non? Elle était la seule personne cultivée parmi la société.

Une fois, elle décrocha quelque part le mot «intellectualité»; elle le répéta plusieurs fois dans la semaine en plusieurs occasions, et en faisant, comme d’habitude, beaucoup d’envieux et d’admirateurs. Ce fut cette fois-là que je remarquai qu’à chaque demande de signification qui lui fut adressée durant toute la semaine, elle ne donna jamais deux fois la même! Cela témoignait de plus de présence d’esprit que de culture... Naturellement, je n’en marquai rien... c’est élémentaire.

Elle avait toujours un terme tout prêt sous la main, une espèce de bouée de sauvetage à sa portée pour le cas où une curiosité inattendue lui ferait perdre ses esprits, c’était le mot «synonyme». Quand il lui arrivait de retrouver et de répéter un grand mot qui avait eu ses beaux jours plusieurs semaines auparavant et dont les explications étaient toutes oubliées et mises au rebut, les étrangers présents étaient--comme toujours--fortement ahuris pendant une minute ou deux, puis, comme les idées de ma mère avaient déjà changé de direction et qu’elle ne s’attendait plus à rien, les voilà qui s’arrêtaient et lui demandaient une explication... Alors, les chiens présents pouvaient voir sa peau tressaillir une seconde--rien qu’une toute petite seconde--puis elle reprenait un ventre ferme et luisant et sortait avec conviction (et avec une sérénité digne d’un jour d’été): «C’est _synonyme_ de surérogation», ou: «C’est synonyme de...» Suivait quelque autre grand diable de mot d’une longueur et d’un entortillement de reptile... Ensuite, très à l’aise, elle passait à un autre sujet, laissant les étrangers parfaitement affalés et honteux, tandis que les initiés applaudissaient ensemble de leur queue sur la terre, le visage transfiguré d’une radieuse joie.

Il en était exactement de même pour les longues phrases. Ma mère recueillait parfois et rapportait à la maison une belle longue phrase qui avait beau son et grande envergure, elle la remaniait cinq ou six nuits et deux matinées et l’expliquait à chaque occasion d’une façon différente, car, après tout, elle ne se souciait que de la phrase et fort peu de sa signification. Elle savait bien que jamais les chiens n’auraient assez d’esprit pour la mettre en défaut.

Oh! oui, c’était une perle! Elle n’avait pas la moindre crainte d’être attrapée, tant elle avait confiance en l’ignorance de ses semblables. Elle rapportait même parfois des anecdotes au sujet desquelles elle avait entendu toute la famille et les invités rire au dîner, et régulièrement elle accrochait le «mot» d’un calembour à un autre calembour... et quand elle expliquait ce mot, elle se jetait par terre et se roulait sur le plancher en riant et en aboyant de la façon la plus folle... Mais je pouvais voir qu’elle s’étonnait de ce que cela parût si peu risible aux autres. Il n’y avait pas de mal; les autres se roulaient et aboyaient aussi, tout honteux à part eux de ne pas voir le mot du calembour et incapables de soupçonner que ce n’était pas tout à fait leur faute.

Vous pouvez voir par là que ma mère était douée d’un caractère un peu vain et frivole, mais elle avait assez de vertus pour compenser. Elle avait un bon cœur et d’aimables manières.