Le Legs de 30.000 dollars et autres contes

Part 5

Chapter 53,896 wordsPublic domain

Ils vécurent encore deux ans, perdus dans la même nuit de la pensée, dans les mêmes rêves vagues et chagrins et presque toujours silencieux. Enfin, ils moururent tous deux le même jour.

Quelques semaines avant cette heureuse délivrance, une lueur de conscience revint au cerveau ruiné de Sally et il dit:

--De grandes richesses acquises tout d’un coup et sans peine ne sont que duperie. Elles ne nous ont pas rendus meilleurs, mais nous ont donné la fièvre des plaisirs. Et pour elles nous avons renoncé à notre simple, douce et heureuse existence... Que cela serve d’avertissement aux autres!

Il s’arrêta et ferma les yeux. Alors, comme la douleur envahissait de nouveau son âme et qu’il retombait dans l’inconscience, il murmura:

--L’argent l’avait rendu misérable et il s’est vengé sur nous qui ne lui avions rien fait. Voilà ce qu’il voulait. Il ne nous a laissé que trente mille dollars afin que nous soyons tentés d’augmenter cet argent en spéculant et par là il voulait ruiner nos âmes. Sans qu’il lui en coûtât plus, il aurait pu nous laisser une bien plus grosse somme, de façon que nous n’aurions pas été tentés de l’augmenter et s’il avait été moins méchant, c’est ce qu’il aurait fait, mais il n’y avait en lui aucune générosité, aucune pitié, aucune.

LE PASSEPORT RUSSE

I

Une grande salle d’hôtel dans la Friedrichstrasse à Berlin, vers le milieu de l’après-midi. Autour d’une centaine de tables rondes, les habitués attablés fument et boivent en causant. Partout voltigent des garçons en tabliers blancs portant de grands bocks mousseux.

A une table tout près de l’entrée principale, une demi-douzaine de joyeux jeunes gens--des étudiants américains--se sont réunis une dernière fois avec un de leurs camarades qui venait de passer quelques jours dans la capitale allemande.

--Mais pourquoi voulez-vous couper net au beau milieu de votre voyage, Parrish? demanda un des étudiants. Je voudrais bien avoir votre chance. Pourquoi voulez-vous retourner chez vous?

--Oui, dit un autre, c’est bien une drôle d’idée. Il vous faut nous expliquer ça, voyez-vous, parce que cela ressemble bien à un coup de folie. Nostalgie?

Le frais visage de Parrish rougit comme celui d’une jeune fille, et, après un instant d’hésitation, il confessa qu’en effet de là venait son mal.

--C’est la première fois que je quitte la maison, dit-il, et chaque jour je me trouve de plus en plus seul. Pendant de longues semaines je n’ai pas vu un seul ami, et c’est trop affreux. Je voulais tenir bon, jusqu’au bout, par amour-propre. Mais après vous avoir rencontrés, camarades, c’en est trop, je ne pourrais pas poursuivre mon chemin. Votre compagnie a fait pour moi un vrai paradis de cette ville, et maintenant je ne peux pas reprendre mon vagabondage solitaire. Si j’avais quelqu’un avec moi... mais je n’ai personne, voyez-vous, alors ce n’est pas la peine.

On m’appelait «poule mouillée» quand j’étais petit--et peut-être le suis-je encore--efféminé et timoré, et tout ce qui s’en suit. J’aurais bien dû _être_ une fille! Je ne peux pas y tenir; décidément je m’en retourne.

Ses camarades le raillèrent avec bienveillance, lui disant qu’il faisait la plus grande sottise de sa vie; et l’un d’eux ajouta qu’il devrait au moins voir Saint-Pétersbourg avant de s’en retourner.

--Taisez-vous, s’écria Parrish d’un ton suppliant. C’était mon plus beau rêve, et je dois l’abandonner. Ne me dites pas un mot de plus à ce sujet, car je suis changeant comme un nuage et je ne puis résister à la moindre force de persuasion. Je ne _peux pas_ y aller seul; je crois que je mourrais. Il frappa la poche de son veston et ajouta:

--Voici ma sauvegarde contre un changement d’idée; j’ai acheté mon billet de wagon-lit pour Paris et je pars ce soir. Buvons encore un coup, camarades, à la patrie!

Les jeunes gens se dirent adieu, et Alfred Parrish fut abandonné à ses pensées et à sa solitude. Mais seulement pour un instant... car un monsieur d’âge mûr, aux allures brusques et décidées, avec ce maintien suffisant et convaincu que donne une éducation militaire, se leva avec empressement de la table voisine, s’assit en face de Parrish et se mit à causer d’un air profondément intéressé et entendu. Ses yeux, son visage, toute sa personne, toute son attitude dénotaient une énergie concentrée.

Il paraissait plein de force motrice à haute pression. Il étendit une main franche et large, secoua cordialement celle de Parrish et dit avec une ardente conviction:

--Ah, mais non, il ne _faut pas_, vraiment, il ne faut pas! Ce serait la plus grande faute du monde. Vous le regretteriez toujours. Laissez-vous persuader, je vous en prie; n’y renoncez pas--oh! non!

Ces paroles avaient une allure tellement sincère, que les esprits abattus du jeune homme en furent tout relevés, une légère humidité se trahit dans ses yeux, confession involontaire de sa reconnaissance émue. L’étranger eut vite noté cet indice et, fort satisfait d’une telle réponse, poursuivit son but sans attendre des paroles.

--Non, ne faites pas cela, ce serait trop dommage. J’ai entendu ce que vous avez dit--vous me pardonnerez cette indiscrétion--j’étais si près que je n’ai pu m’empêcher. Et je suis tourmenté à la pensée que vous allez couper court à votre voyage, quand au fond vous désirez _tant_ voir Saint-Pétersbourg, et que vous en êtes pour ainsi dire à deux pas! Réfléchissez encore; ah, vous _devez_ y réfléchir. La distance est si courte--ce sera bientôt fait, vous n’aurez pas le temps de vous ennuyer--et quel monde de beaux souvenirs vous en rapporterez!

Puis il se mit à faire des descriptions enthousiastes de la capitale russe et de ses merveilles, en sorte que l’eau en vint à la bouche d’Alfred Parrish, et que toute son âme frémit d’un irrésistible désir.

--Mais il faut absolument que vous voyiez Saint-Pétersbourg--il le _faut_! mais, ce sera un enchantement pour vous, un véritable enchantement! je puis bien vous le dire, moi, car je connais la ville aussi bien que je connais mon village natal, là-bas en Amérique. Dix ans, dix ans j’y ai vécu. Demandez à qui vous voudrez; on vous le dira, tout le monde me connaît. Major Jackson. Les chiens eux-mêmes me connaissent. Allez-y, oh! il n’y a pas à hésiter. Croyez-moi.

Alfred Parrish était tout vibrant d’ardeur et de joie maintenant. Son visage l’exprimait plus clairement que sa langue ne l’aurait pu.

Puis... l’ombre obscurcit de nouveau son front et il dit-tristement:

--Oh! non. Ce n’est pas la peine. Je ne pourrais pas. Je mourrais de solitude.

Le major s’écria avec étonnement:

--Solitude! mais j’y vais avec vous!

C’était là un coup bien inattendu. Et pas tout à fait satisfaisant. Les choses marchaient trop vite. Était-ce un guet-apens? Cet étranger était-il un filou? Sinon, pourquoi porterait-il gratuitement tant d’intérêt à un jeune garçon errant et inconnu? Mais un simple coup d’œil jeté à la physionomie franche, joviale et ouverte du major rendit Alfred tout honteux; il se demanda comment il pourrait bien se tirer de cet embarras sans blesser les bons sentiments de son interlocuteur. Mais il n’était pas des plus adroits en diplomatie et il aborda la difficulté avec le sentiment gênant de sa faiblesse et de sa timidité. Il dit avec une effusion de modestie un peu exagérée:

--Oh! non! non, vous êtes trop bon; je ne pourrais pas... Je ne vous permettrai jamais de vous causer un tel dérangement pour...

--Dérangement? Pas le moins du monde, mon garçon; j’étais déjà décidé à partir ce soir. Je prends l’express de neuf heures. Venez donc! nous voyagerons ensemble. Vous ne vous ennuierez pas une seconde, je vous le garantis. Allons... c’est entendu!

Son unique excuse était donc perdue. Que faire maintenant? Parrish était interloqué, découragé; il lui sembla qu’aucun subterfuge de sa pauvre invention ne pourrait jamais le libérer de ces ennuis. Cependant il sentait qu’il devait faire un autre effort, et il le fit.

Dès qu’il eut trouvé sa nouvelle excuse, il reconnut qu’elle était indiscutable.

--Ah! mais malheureusement le sort est contre moi, et c’est impossible. Voyez ceci... et il sortit ses billets et les posa sur la table. Je suis en règle pour jusqu’à Paris et naturellement, je ne pourrais pas faire changer pour Saint-Pétersbourg tous mes billets et coupons de bagages. Je serais obligé de perdre de l’argent. Et si je pouvais me payer la fantaisie de laisser perdre cet argent, je me trouverais bien à court pour acheter un nouveau billet--car voici tout l’argent que je possède ici--et il posa sur la table un billet de banque de cinq cents marks.

En un clin d’œil le major saisit les billets et les coupons et fut sur pied, s’écriant avec enthousiasme:

--Bon! c’est parfait, et tout ira pour le mieux. On changera volontiers tous ces petits papiers, pour moi; on me connaît partout. Tout le monde me connaît. Ne bougez pas de votre coin. Je reviens tout de suite. Puis il mit la main aussi sur le billet de banque. Je vais prendre ça, il se pourrait qu’il y ait quelques petites choses de plus à payer pour les nouveaux billets.

Et le bonhomme partit à toutes jambes.

II

Alfred Parrish resta paralysé. Ce coup avait été tellement soudain! Tellement soudain, audacieux, incroyable, impossible... Sa bouche resta entr’ouverte, mais sa langue ne voulait plus remuer; il essaya de crier: «Arrêtez-le!» mais ses poumons étaient vides. Il voulut s’élancer à la poursuite de l’étranger, mais ses jambes ne pouvaient que trembler; puis, elles fléchirent tout à fait, et il s’affaissa sur sa chaise. Sa gorge était sèche, il suffoquait et gémissait de désespoir, sa tête n’était plus qu’un tourbillon. Que devait-il faire? Il ne savait pas. Une chose lui paraissait claire, cependant: il devait prendre son courage à deux mains et tâcher de rattraper cet homme. Le filou ne pourrait naturellement pas se faire rendre l’argent des billets; mais les jetterait-il, ces bouts de papier? Non certes; il irait sans doute à la gare, et trouverait à les revendre à moitié prix. Et aujourd’hui même, car ils seraient sans valeur demain, selon la loi allemande.

Ces réflexions lui rendirent l’espoir et la force, il se leva et partit. Mais il ne fit qu’un ou deux pas et, soudain, il se trouva mal et retourna en trébuchant à sa chaise, saisi d’une affreuse crainte que son léger mouvement n’eût été remarqué. Car les derniers bocks de bière avaient été à son compte et n’étaient pas payés; or, le pauvre garçon n’avait pas un pfennig... Il était donc prisonnier... Dieu sait tout ce qui pourrait lui arriver s’il tentait de quitter sa place! Il se sentit effrayé, écrasé, anéanti; et il ne possédait même pas assez bien son allemand pour expliquer son cas et demander un peu de secours et d’indulgence.

Comment donc avait-il pu être si nigaud? Quelle folie l’avait poussé à écouter les discours d’un homme qui cependant se montrait, avec toute évidence, un aventurier de la pire espèce? _Et voilà le garçon qui s’approche!_ Il disparut, en tremblant, derrière son journal. Le garçon passa. Alfred poussa un soupir de soulagement et de reconnaissance. Les aiguilles de l’horloge paraissaient immobiles, mais il ne pouvait en détacher ses yeux.

Dix minutes s’écoulèrent lentement. Encore le garçon! Nouvelle disparition derrière le journal. Le garçon s’arrêta--quelques minutes d’angoisse!... puis s’éloigna.

Dix autres minutes de désespoir et le garçon revint encore. Cette fois il essuya la table et mit au moins un mois à le faire; puis il s’arrêta et attendit au moins deux mois, avant de s’en aller.

Parrish sentait bien qu’il ne pourrait supporter une autre de ces visites. Il devait jouer sa dernière carte, et courir les risques. Il fallait jouer le grand jeu. Il fallait s’enfuir. Mais le garçon rôda autour du voisinage pendant cinq minutes... ces cinq minutes furent des semaines et des mois pour Parrish qui le suivait d’un œil craintif, et sentait toutes les infirmités de la vieillesse se glisser en lui, et ses cheveux en devenir tout blancs.

Enfin, le dernier garçon s’éloigna... s’arrêta à une table, ramassa la monnaie, poursuivit vers une autre table, ramassa encore la monnaie, puis vers une autre... l’œil furtif de Parrish continuellement rivé sur lui, son cœur palpitant et bondissant, sa respiration haletante, en soubresauts d’anxiété mêlée d’espoir.

Le garçon s’arrêta de nouveau pour prendre la monnaie, et Parrish se dit alors: Voici le moment ou jamais! et se leva pour gagner la porte. Un pas... deux pas... trois... quatre... il approchait de la sortie... cinq... ses jambes flageolaient... quel était ce pas rapide, derrière lui? oh! son cœur, comme il battait!... six, sept... bientôt il serait libre?... huit, neuf, dix... _oui_, quelqu’un le poursuivait! Il tourna l’angle, et il allait prendre ses jambes à son cou, quand une main lourde s’abattit sur son épaule, et toute force l’abandonna.

C’était le major. Il ne posa pas une question, il ne montra pas la moindre surprise. Il dit, de son ton jovial et dégagé:

--Le diable emporte ces gens, ils m’ont attardé. C’est pourquoi je suis resté si longtemps. L’employé du guichet avait été changé; il ne me connaissait pas, et refusa de faire l’échange parce que ce n’était pas selon les règles; alors, il m’a fallu dénicher mon vieil ami, le Grand-Mogol... le chef de gare, vous comprenez..., oh! ici, fiacre!... montez, Parrish!... consulat russe, cocher, et vivement!... Je disais donc que tout cela m’a bien pris du temps. Mais tout va bien, maintenant, c’est parfait; vos bagages ont été reposés, enregistrés, étiquetés, billets de voyage et de wagon-lit changés, et j’en ai tous les documents dans ma poche. L’argent aussi. Je vous le tiens en sûreté. Allez donc, cocher, allez donc; qu’elles ne s’endorment pas vos bêtes!

Le pauvre Parrish essayait vainement de placer un mot, tandis que le fiacre s’éloignait à toute vitesse du café où il venait de passer un si mauvais quart d’heure, et lorsqu’enfin il parvint à ouvrir la bouche, ce fut pour annoncer son intention de retourner tout de suite pour payer sa petite dette.

--Oh! ne vous tracassez pas de cela, dit le major, placidement. Ça va bien, allez, ils me connaissent--tout le monde me connaît--je réglerai ça la prochaine fois que je serai à Berlin. Plus vite, cocher, plus vite! Nous n’avons pas de temps à perdre maintenant.

Ils arrivèrent au consulat russe un instant après la fermeture du bureau; le major entra précipitamment. Il n’y avait plus qu’un jeune clerc. Le major passa sa carte et demanda, en russe:

--Voulez-vous avoir la bonté de viser ce passeport pour Saint-Pétersbourg, au nom de ce jeune homme, et aussi rapidement que...

--Pardon, Monsieur, mais je ne suis pas autorisé, et le consul vient de partir.

--Partir, où?

--A la campagne où il demeure.

--Et il reviendra...

--Demain matin.

--Mille tonnerres! oh! bien, dites donc, je suis le major Jackson, il me connaît, tout le monde me connaît. Visez-le vous-même; vous direz au consul que le major Jackson vous a commandé de le faire. Tout ira bien.

Mais ce cas de désobéissance aux lois établies aurait été absolument fatal au jeune employé. Le clerc ne voulut pas se laisser persuader. Il faillit s’évanouir à cette idée.

--Eh bien, alors, je vais vous dire, s’écria le major. Voici les timbres et le pourboire. Faites-le viser sans faute, demain matin, et envoyez-le par courrier.

Le clerc dit d’un air de doute:

--Mais... enfin, peut-être qu’il le fera, et dans ce cas...

--Peut-être? mais _certainement_! Il me connaît... tout le monde me connaît!

--Très bien, dit le clerc, je vous ferai la commission. Il avait l’air tout interloqué et en quelque sorte subjugué; il ajouta timidement:

--Mais... mais... vous savez que vous le devancerez de vingt-quatre heures à la frontière. Il n’y a aucun accommodement pour une si longue attente.

--Qui parle d’_attendre_? pas moi, quand le diable y serait.

Le clerc demeura un instant paralysé, puis il dit:

--Certes, monsieur, vous ne voulez pas qu’on vous l’envoie à Saint-Pétersbourg?

--Et pourquoi pas?

--Tandis que son propriétaire rôderait autour des frontières à vingt-cinq lieues de là?

--Rôder!--Sacrebleu! qui vous a dit qu’il devra rôder?

--Mais vous n’ignorez pas, je pense, qu’on l’arrêtera à la frontière s’il n’a pas de passeport.

--Jamais de la vie! l’inspecteur en chef me connaît... comme tout le monde. Je me charge du jeune homme. Je suis responsable de lui. Envoyez le papier tout droit à Saint-Pétersbourg... hôtel de l’Europe, aux soins du major Jackson: dites au consul de ne pas se tourmenter, je prends tous les risques sur moi.

Le clerc hésita, puis risqua un dernier argument:

--Vous devez bien noter, monsieur, que ces risques sont particulièrement sérieux en ce moment. Le nouvel édit est en vigueur et...

--Quel est-il?

--Dix ans de Sibérie pour quiconque se trouve en Russie sans passeport.

--Hum... damnation! Il dit ce mot en anglais, car la langue russe est pauvre lorsqu’il s’agit d’exprimer brièvement ses sentiments. Après avoir réfléchi profondément, il se secoua, et résuma l’entretien, avec une brusque et insouciante bonhomie:

--Oh! ça va bien, allez! adressez à Saint-Pétersbourg, arrive que pourra! J’arrangerai ça, moi. On me connaît partout... Toutes les autorités... tout le monde.

III

Il se trouva que le major était un adorable compagnon de voyage, et le jeune Parrish en fut charmé. Ses paroles et ses traits d’esprit étaient comme des rayons de soleil et des lueurs d’arc-en-ciel, animant tout son entourage, le transportant en une atmosphère de gaîté et d’insouciante joie; et puis, il était plein de petites attentions, de manières accommodantes; il savait à la perfection la bonne manière de faire les choses, le moment propice, et le meilleur moyen.

Le long voyage fut donc un beau rêve, un conte de fée, pour le jeune garçon qui avait passé de si longues et monotones semaines de nostalgie. Enfin, lorsque les deux voyageurs approchèrent de la frontière, Parrish dit quelque chose à propos de passeport; puis il tressaillit comme au souvenir d’une chose désagréable, et ajouta:

--Mais, j’y songe, je ne me souviens pas que vous ayez rapporté mon passeport du consulat. Mais vous l’avez bien, n’est-ce pas?

--Non. Il viendra par courrier, dit le major, tout tranquillement.

--Il... il... vient par... courrier! suffoqua Parrish; et toutes les terribles choses qu’il avait entendu raconter à propos des désastres et des horreurs subies par les visiteurs sans passeport, en Russie, se présentèrent à son esprit épouvanté, et il en pâlit jusqu’aux lèvres. Oh! major... oh! mon Dieu, que m’arrive-t-il maintenant! Comment avez-vous pu faire une chose pareille?

Le major passa une main caressante sur l’épaule du jeune homme et dit:

--Voyons, voyons, ne vous tourmentez donc pas, mon garçon, ne vous tourmentez pas un brin. C’est moi qui prend soin de vous et je ne permettrai pas qu’il vous arrive malheur. L’inspecteur en chef me connaît, et je lui expliquerai la chose, et tout ira pour le mieux, vous verrez. Allons, ne vous faites pas le moindre souci... Je vous ferai marcher tout cela sur des roulettes.

Alfred tremblait de tous ses membres, et il se sentait un grand poids sur le cœur, mais il fit tout ce qu’il put pour dissimuler son angoisse et répondre avec quelque courage aux paroles bienveillantes et rassurantes du major.

A la frontière, il descendit, se tint parmi la grande foule et attendit, dans une inquiétude profonde, tandis que le major se frayait un chemin à travers la multitude pour aller «tout expliquer à l’inspecteur en chef». L’attente lui parut cruellement longue, mais, enfin, le major revint. Il s’écria jovialement.

--Il y a un nouvel inspecteur, et, le diable l’emporte, je ne le connais pas!

Alfred s’effondra contre une pile de malles, en gémissant:

--Oh! mon Dieu, mon Dieu, j’aurais dû le prévoir! et il s’affaissait mollement par terre, mais son compagnon le retint d’un bras vigoureux, l’assit sur un grand coffre et, s’approchant de lui, murmura à son oreille:

--Ne vous tourmentez pas, mon petit, allons! Tout ira bien; ayez seulement confiance en moi. Le sous-inspecteur est très myope. Je le sais, je l’ai observé. Voici comment nous allons faire: Je vais aller faire contrôler mon passeport, puis je vous attendrai là-bas, près de cette grille, où vous voyez ces paysans avec leurs malles. Quand je vous verrai, je viendrai m’appuyer tout contre la grille pour vous glisser mon passeport entre les barreaux. Alors, vous vous pousserez dans la foule, et vous présenterez le papier au passage, avec entière confiance en la Providence qui a envoyé ce brave myope pour nous sauver. Allons, n’ayez pas peur.

--Mais, oh! mon Dieu, mon Dieu, _votre_ description et la _mienne_ ne se ressemblent pas plus que...

--Oh! bah, ça n’a pas d’importance... différence entre cinquante et un et dix-neuf ans... juste imperceptible à mon cher myope. Ne vous faites pas de bile, tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Dix minutes après, Alfred s’avançait en trébuchant vers le train, pâle et prêt à succomber; mais ayant trompé le myope avec le plus grand succès, il était heureux comme un chien perdu qui échappe à la police.

--Je vous le disais bien! s’écria le major, fier et triomphant. J’étais sûr que tout irait bien, pourvu que vous vous confiiez en la Providence, comme un petit enfant faible et candide, et que vous n’essayiez pas d’en faire à votre tête. Cela réussit toujours à merveille.

Depuis la frontière jusqu’à Saint-Pétersbourg, le major s’employa activement à ramener son jeune camarade à la vie, à ranimer sa circulation, à le tirer de son abîme de mélancolie, pour lui faire sentir à nouveau que la vie est une joie, et vaut toujours la peine d’être vécue. Donc, grâce à ces encourageantes admonitions, le jeune homme entra dans la ville, tête haute et fier comme Artaban et fit inscrire son nom sur le registre d’un hôtel. Mais au lieu de lui indiquer sa chambre, le maître-d’hôtel le regarda d’un air entendu, et parut attendre quelque chose. Le major vint promptement à la rescousse et dit jovialement:

--Ça va bien--vous me connaissez--inscrivez-le, je suis responsable.

Le maître d’hôtel prit un air très grave, et secoua la tête. Le major ajouta:

--Oui, tout en règle, le passeport sera ici dans vingt-quatre heures... Il vient par la poste. Voici le mien, et le sien vous sera présenté incessamment.

Le maître-d’hôtel se montra plein de politesse, plein de déférence, mais il demeura ferme. Il dit en bon anglais:

--Vraiment, je suis au désespoir de ne pouvoir vous accommoder, major, et certes, je serais très honoré de pouvoir le faire; mais je n’ai pas le choix, je dois prier ce jeune homme de partir; en fait, je ne pourrais même pas lui permettre de rester un instant dans cette maison.

Parrish commença à chanceler, et fit entendre un sourd gémissement. Le major le saisit et le retint par le bras, et dit au maître d’hôtel d’un ton suppliant:

--Mais voyons, vous me connaissez!... tout le monde me connaît... qu’il reste ici pour cette nuit seulement, et je vous donne ma parole...

Le maître d’hôtel secoua la tête:

--Major, vous me mettez dans une position dangereuse. Vous mettez mon hôtel en danger. J’ai horreur de faire une chose pareille, mais... vraiment, il faut... il _faut_ que j’appelle la police.

--Halte-là! ne faites pas cela. Venez vite, mon garçon, et ne vous tracassez pas... tout s’arrangera le mieux du monde. Holà! cocher, ici! Montez, mon petit. Palais du directeur de la police secrète. Qu’ils galopent, cocher, à bride abattue! Comme le vent! Nous voilà partis, et il n’y a plus à se faire du mauvais sang. Le prince Bossloffsbry me connaît, me connaît comme sa poche. Un seul mot de lui, et nous pouvons tout.

Ils passèrent à travers les rues animées de Saint-Pétersbourg et arrivèrent devant le palais qui était brillamment illuminé. Mais il était huit heures et demie. Le prince était sur le point de se mettre à table, dit la sentinelle, et ne pourrait recevoir personne.