Le Legs de 30.000 dollars et autres contes

Part 4

Chapter 43,818 wordsPublic domain

Dès lors, ils continuèrent à violer le jour de repos chaque semaine. Ce n’est que le premier pas qui coûte, hélas, répétons-le! Chaque dimanche ils passaient la journée tout entière à élaborer les plans des différentes choses qu’ils feraient pour dépenser leur revenu. Et ils ne s’arrêtaient dans ces délicieuses occupations que fort avant dans la nuit. A chaque séance, Aleck mettait des millions à la disposition des grandes œuvres philanthropiques et religieuses, et Sally employait autant de millions à des affaires auxquelles il donna des noms dans le commencement, mais dans le commencement seulement, car, par la suite, il les rangea toutes sous la catégorie commode et complète de «dépenses diverses». Ces occupations furent la cause de sérieuses dépenses en pétrole. Pendant quelque temps, Aleck en fut un peu ennuyée, puis, après quelques semaines, elle cessa d’en prendre souci, car elle n’en eut plus le prétexte; elle fut seulement peinée, affligée, honteuse, mais elle ne dit rien. C’était si peu de chose! En réalité, Sally prenait ce pétrole au magasin, il se faisait voleur. Il en est toujours ainsi. De grandes richesses, aux personnes qui ont été pauvres, sont de terribles tentations. Avant que les Foster ne devinssent riches, on pouvait leur confier un litre de pétrole, mais maintenant... jetons un voile sur ces petites faiblesses de leurs consciences. Du reste, du pétrole aux pommes il n’y a pas loin. Sally rapporta quelques pommes. Puis un morceau de savon, puis une livre de sucre. Ah! comme il est facile d’aller du mal au pire, lorsqu’une fois on est parti du mauvais pied!

Entre temps, d’autres événements avaient marqué le chemin où les Foster couraient avec leur fortune. Leur irréelle maison de briques avait fait place à un magnifique château de pierres de taille couvert d’ardoises. Peu après, ce château lui-même devint trop petit, d’autres demeures s’élevèrent, royales et étonnantes, toujours plus hautes, plus grandes, plus belles et chacune à son tour fut abandonnée pour un palais plus vaste encore et d’une architecture plus merveilleuse. En ces derniers jours, nos rêveurs venaient de faire construire le château idéal. Il s’élevait, dans une région lointaine, sur une colline boisée au-dessus d’une vallée sinueuse où une rivière déroulait ses méandres gracieux... tout le pays lui servait de parc... C’était bien le palais des amants du rêve.

Toujours animée par de nombreux hôtes de distinction, cette splendide demeure se trouvait à l’orient, vers Newport Rhode Island, en pleine Terre-Sainte de l’aristocratie américaine. D’habitude, ils passaient une grande partie de leur dimanche dans cette magnifique demeure seigneuriale et le reste du temps ils allaient en Europe ou faisaient quelque délicieuse croisière dans leur yacht étincelant. Six jours de vie basse et matérielle, étroite et mesquine, et le septième jour tout entier passé en pleine cité des songes... ainsi s’était ordonnée leur existence.

Et dans leur vie de la semaine, durant les six jours de travail vulgaire, ils demeurèrent diligents, soigneux, pratiques, économes. Ils continuèrent à faire partie de leur petite église presbytérienne et à travailler pour elle et pour le succès des dogmes austères qu’elle enseignait. Mais, dans leur vie de rêve, ils n’obéissaient plus qu’à leurs fantaisies, quelles qu’elles fussent, et même si elles étaient changeantes. En cette question d’église, les fantaisies d’Aleck ne furent pas très désordonnées ni bien fréquentes, mais celles de Sally firent compensation. Aleck, dans son existence imaginaire, s’était ralliée tout de suite à l’église épiscopale dont les attaches officielles l’attiraient. Mais peu après, elle entra dans la haute église à cause du grand luxe de cérémonies, et enfin elle se fit catholique pour la même raison.

Les libéralités des Foster commencèrent dès le début de leur prospérité, mais à mesure que croissait leur fortune, elles devinrent extraordinaires, énormes. Aleck bâtissait une ou deux Universités par dimanche, un hôpital ou deux aussi, quelques églises, très souvent une cathédrale. Une fois, Sally s’écria gaiement, mais sans avoir bien réfléchi:

--Il faut qu’il fasse froid pour qu’un jour se passe sans que ma femme n’envoie un bateau chargé de missionnaires pour décider ces excellents Chinois à troquer leur confucianisme contre le christianisme!

Cette phrase peu courtoise et ironique blessa les sentiments profonds d’Aleck et elle se retira en pleurant. Cela le fit rentrer en lui-même et lui alla au cœur; dans sa triste honte, il aurait donné des mondes pour que cette malencontreuse phrase ne lui fût pas venue à la bouche. Elle n’avait formulé aucun blâme et cela le mettait encore plus mal à l’aise. Une telle situation pousse fatalement au retour sur soi-même... Ne l’avait-il pas attristée déjà d’autres fois? Ce silence généreux qu’elle lui avait seul opposé l’angoissa plus que tout, et, reportant ses pensées sur lui-même, il revit défiler devant lui, en procession lamentable, les tableaux de sa vie, depuis l’origine de leur fortune. Et comme les souvenirs revenaient en foule, il sentit que ses joues s’empourpraient de honte et qu’il s’était plus avili qu’il n’aurait cru. L’existence de sa femme, qu’elle était belle, toute semée de généreuses actions, toute tendue vers les choses idéales; et la sienne, qu’elle était frivole, égoïste, vide, ignoble... et toute orientée vers les plus bas et vils soucis? Jamais il n’avait fait un pas vers le mieux mais quelle descente vertigineuse vers le pire!

Il compara ses propres actes avec ceux de sa femme et il s’indigna de s’être moqué d’elle, _lui_. Ah! c’était bien à _lui_ de reprocher quelque chose à sa généreuse Aleck! Que pouvait-il dire? Qu’avait-il fait jusqu’à présent? Voici: lorsqu’_elle_ bâtissait sa première église, _lui_, il fondait avec d’autres multimillionnaires blasés un Poker club où il perdait des centaines de mille dollars, et il était fier de la célébrité que cela lui amenait. Lorsqu’_elle_ bâtissait sa première université, que faisait-il? Il menait une vie de dissipation et de plaisirs secrets dont le scandale avait été grand. Lorsqu’elle fondait un asile pour les infirmes, que faisait-il?--Hélas! Lorsqu’elle établissait les statuts de cette noble Société pour la purification des sexes, que faisait-il? Oui, vraiment, que faisait-il? Et lorsqu’elle se fit accompagner de toutes les W. C. T. U. pour briser les flacons de la pernicieuse liqueur, lui, que faisait-il? Ivre trois fois par jour! Enfin, au moment où cette femme au grand cœur, qui avait bâti plus de cent cathédrales, était reçue avec grand honneur par le pape et recevait la Rose d’or qu’elle avait si bien gagnée... _lui_, _lui_, où était-il? Il faisait sauter la banque à Monte-Carlo.

Il s’arrêta. Il n’eut pas la force d’aller plus loin. Il ne pouvait pas supporter tous ces affreux souvenirs. Il se leva soudain. Une grave résolution s’affirmait en lui: tous ces secrets devaient être révélés, toutes ces fautes devaient être confessées. Il ne mènerait plus une vie à part. Et il allait d’abord droit à elle pour lui dire tout.

C’est ce qu’il fit. Il lui raconta tout. Il pleura sur son sein, il sanglota, gémit et implora son pardon. Ce fut pour elle une bien dure minute et le choc qu’elle éprouva fut d’une violence inouïe, elle blêmit et chancela, mais elle se reprit... Après tout, n’était-il _son_ mari, son bien, son tout, le cœur de son cœur, l’amour de ses yeux, le sien, à elle depuis toujours et en toutes choses? Elle lui pardonna. Elle sentit cependant qu’il ne serait plus jamais pour elle tout ce qu’il avait été jusqu’alors; elle savait qu’il pouvait se repentir, mais non se réformer. Mais encore, tout avili et déchu qu’il fût, n’était-il pas son tout, son unique, son idole, son amour? Elle lui dit qu’elle n’était que son esclave et lui ouvrit tout grands ses bras.

VII

Quelque temps après ces événements, les époux Foster étaient mollement étendus sur des fauteuils à l’avant de leur yacht de rêve qui croisait dans les mers du Sud. Ils gardaient le silence, chacun d’eux ayant fort à faire avec ses propres pensées. Ces longs silences étaient devenus de plus en plus fréquents entre eux, et leur vieille et familière camaraderie qui leur faisait se partager toutes leurs idées s’était insensiblement évanouie. Les terribles révélations de Sally avaient fait leur œuvre; Aleck avait fait de terribles efforts pour en chasser le souvenir, mais elle n’avait pas réussi à s’en débarrasser et la honte et l’amertume qu’elle avait ressenties à ces tristes aveux demeuraient dans son âme empoisonnant peu à peu sa noble vie de rêve. Elle s’apercevait maintenant (le dimanche) que son mari devenait un être arrogant et fourbe. Elle ne voulait pas le voir, aussi tâchait-elle de ne pas lever les yeux sur lui le dimanche.

Mais elle-même ne méritait-elle aucun blâme? Hélas! elle savait bien ce qui en était. Elle avait un secret pour son mari, elle n’agissait pas loyalement envers lui et cela lui causait une grande angoisse. _Elle n’avait pas osé lui en parler!_ Elle avait été tentée par une occasion exceptionnelle qui se présentait de mettre la main sur l’ensemble des chemins de fer et des mines de tout le pays et elle s’était remise à la spéculation et elle avait risqué leur fortune entière. Maintenant, elle tremblait tout le jour chaque dimanche de laisser percer son inquiétude. Elle avait trahi la confiance de son mari et dans son misérable remords elle se sentait remplie de pitié pour lui, elle le voyait là devant elle tout heureux, satisfait, confiant en elle! Jamais il n’avait eu le moindre soupçon et elle se désespérait en elle-même à penser qu’une calamité formidable où sombrerait toute leur fortune ne tenait maintenant qu’à un fil...

--Dis donc, Aleck!

Cette interruption soudaine de son rêve causée par l’appel de son mari lui fut un soulagement. Elle lui en fut reconnaissante et quelque chose de son ancienne tendresse perça dans le ton de sa douce réponse:

--Eh bien, chéri!

--Sais-tu, Aleck, je pense que nous nous sommes trompés, c’est-à-dire que tu t’es trompée. Je parle de cette affaire de mariages.

Il s’assit, se cala bien dans un grand fauteuil et continua vivement:

--Considère bien tout. Voilà plus de cinq ans que cela traîne. Tu as toujours agi de la même façon depuis le commencement: à mesure que nous devenions plus riches, tu as élevé tes prétentions. Toutes les fois que je m’imagine avoir bientôt à préparer les noces, tu aperçois un meilleur parti pour tes filles et je n’ai plus qu’à rengainer mes préparatifs avec mon désappointement. Je crois que tu es trop difficile. Quelque jour nous nous en repentirons. D’abord, nous avons écarté le dentiste et l’avocat... Cela, c’était parfait et nécessaire. Ensuite nous avons écarté le fils du banquier et l’héritier du marchand de porc salé... C’était encore très bien. Puis, nous avons écarté le fils du gouverneur et celui du sénateur... Parfait encore, je l’avoue. Ensuite c’est le fils du vice-président et celui du ministre de la Guerre que nous avons mis de côté... Bien, très bien, car les hautes positions occupées par leurs pères n’ont rien de stable. Alors tu es allée à l’aristocratie; et j’ai cru qu’enfin nous touchions au but. Nous allions nous allier avec l’un des représentants de ces vieilles familles, si rares et si vénérables, dont la lignée remonte à cent cinquante ans au moins et dont les descendants actuels sont bien purifiés de toute odeur de travail manuel... Je le croyais, je m’imaginais que les mariages allaient se faire, n’est-ce pas? Mais non, car aussitôt tu as songé à deux vrais aristocrates d’Europe et, dès ce moment, adieu nos meilleurs et plus proéminents compatriotes! J’ai été affreusement découragé, Aleck! Et puis, après cela, quelle procession! Tu as repoussé des baronnets pour des barons, des barons pour des vicomtes, des vicomtes pour des comtes, des comtes pour des marquis, des marquis pour des ducs!

Maintenant, Aleck, il faut s’arrêter. Tu as été jusqu’au bout. Nous avons maintenant quatre ducs sous la main. Ils sont tous authentiques et de très ancienne lignée. Tous perdus de dettes. Ils veulent d’énormes dots, mais nous pouvons leur passer cela. Allons, Aleck, le moment est venu, présentons-les aux petites et qu’elles choisissent!

Aleck avait souri tranquillement dès le début de ce long discours, puis une lueur de joie, de triomphe presque, avait illuminé ses yeux. Enfin elle dit aussi calmement que possible:

--Sally, que dirais-tu d’une alliance _royale_?

O prodige! O pauvre homme! Il fut si sot devant une pareille interrogation qu’il resta un moment la bouche ouverte en se passant la main sur l’oreille comme un chat. Enfin, il se reprit, se leva et vint s’asseoir aux pieds de sa femme; il s’inclina devant elle avec tout le respect et l’admiration qu’il avait autrefois pour elle.

--Par saint Georges! s’écria-t-il avec enthousiasme, Aleck, tu es une femme supérieure entre toutes! Je ne saurais me mesurer à toi. Je ne pourrai jamais apprendre à sonder tes pensées profondes. Et je croyais pouvoir critiquer tes façons de faire! Moi? J’aurais bien dû penser que tu savais ce que tu faisais et que tu préparais quelque chose de grandiose! Pardonne-moi, et maintenant, comme je brûle d’apprendre les détails, parle... je ne te critiquerai plus de ma vie.

Sa femme, heureuse et flattée, approcha ses lèvres de l’oreille de Sally et chuchota le nom d’un prince régnant. Il en perdit la respiration et son visage se colora...

--Ciel! s’écria-t-il. Il a une maison de jeux, une potence, un évêque, une cathédrale... tout cela à _lui_! Il perçoit des droits de douane, c’est la plus select principauté d’Europe. Il n’y a pas beaucoup de territoire, mais ce qu’il y a est suffisant. Il est _souverain_, c’est l’essentiel, les territoires ne signifient rien...

Aleck le considérait avec des yeux brillants. Elle se sentait profondément heureuse. Elle dit:

--Pense, Sally, c’est une famille qui ne s’est jamais alliée hors des Maisons royales ou impériales d’Europe: nos petits-enfants s’assiéront sur des trônes.

--Il n’y a rien de plus certain dans le ciel ni sur la terre, Aleck, et ils tiendront des sceptres aussi, avec autant d’aisance, de naturel, de nonchalance que moi ma canne de jonc. C’est une grande, une merveilleuse affaire, Aleck. Est-il bien pris au moins? Ne peut-il nous faire faux-bond? Tu le tiens?

--N’aie pas peur. Repose-toi sur moi pour cela. Il est attaché, il a les mains liées, il est notre débiteur. Il est à nous, corps et âme. Mais occupons-nous du second prétendant.

--Qui est-ce, Aleck?

--Son Altesse Royale Sigismond-Sigfried Lauenfeld Dinkespiel Schwartzenberg-Blutwurst, grand duc héréditaire de Katzenyammer.

--Non! Tu veux plaisanter?

--Il s’agit de lui; aussi vrai que je suis là devant toi. Je t’en donne ma parole.

Sally restait suffoqué de surprise. Il saisit les mains de sa femme et les pressa longtemps entre les siennes.

Enfin, il reprit avec enthousiasme:

--Comme tout cela est merveilleux et étonnant! Voici maintenant que nous allons faire régner nos descendants sur la plus ancienne des trois cent soixante-quatre principautés allemandes et sur l’une des trois ou quatre à qui Bismarck laissa une indépendance relative en fondant l’unité de l’Empire! Je connais cette petite capitale. Ils ont un fort et une armée permanente; de l’infanterie et de la cavalerie; trois hommes et un cheval. Aleck, nous avons longuement attendu, nous avons souvent été déçus et avons dû différer nos projets, mais maintenant Dieu sait que je suis pleinement, parfaitement, absolument heureux! Heureux, envers toi, ma chérie, qui as préparé ce beau triomphe. A quand la cérémonie?

--Dimanche prochain.

--Bien. Nous allons donner à ce double mariage un éclat incomparable. Ce n’est que convenable étant donné le prestige des fiancés. Maintenant, autant que je peux savoir, il n’y a qu’une forme de mariage qui soit exclusivement royale, c’est la forme morganatique... Sera-ce un mariage morganatique?

--Que veut dire ce mot, Sally?

--Je ne sais pas, mais ce que je sais, c’est qu’il ne s’emploie qu’au sujet des unions des rois ou des princes...

--Alors, ce sera morganatique. Bien mieux, je l’exigerai. Il y aura un mariage morganatique ou point.

--Bravo! Aleck. Voilà tout arrangé! s’écria Sally en se frottant les mains. Ce sera la première cérémonie de ce genre en Amérique. Tout New-York en sera malade.

... Les deux époux retombèrent dans le silence, tout occupés chacun à part eux à parcourir l’Europe en invitant les têtes couronnées et leurs familles aux merveilleuses fêtes qu’ils allaient donner pour les noces de leurs filles.

VIII

Durant trois jours, les Foster ne vécurent plus que dans les nuages. Ils n’étaient plus que très vaguement conscients des choses et des gens qui les entouraient. Ils voyaient les objets confusément, comme au travers d’un voile. Leurs âmes étaient demeurées au pays des rêves et ne savaient plus revenir au monde des réalités. Ils n’entendaient pas toujours les paroles qu’on leur adressait et quand ils entendaient, très souvent ils ne comprenaient pas. Alors ils répondaient très vaguement ou à côté. A son magasin, Sally vendit des étoffes au poids, du sucre au mètre et donnait du savon quand on lui demandait des bougies. A la maison, Aleck mettait son chat dans l’armoire et offrait du lait à une chaise. Tous ceux qui les approchaient étaient étonnés et s’en allaient en murmurant: «Qu’est-ce que les Foster peuvent donc avoir?»

Trois jours. Puis les événements se précipitèrent. Les choses avaient pris une tournure favorable et pendant quarante-huit heures l’imaginaire coup d’audace d’Aleck parut tout près de réussir. Les valeurs montaient en bourse. Encore un point! Encore un autre! Elles eurent cinq points de surplus! Elles en eurent quinze! Elles en eurent vingt!!!

Aleck faisait plus que doubler ses innombrables millions. Elle dépassait quatre milliards. Et les agents de change imaginaires lui téléphonaient sans trêve: Vendez! Vendez! Pour l’amour du Ciel, _vendez maintenant_!

Elle apporta ces splendides nouvelles à son mari et lui aussi s’écria: «Vends, vends vite maintenant! Oh! ne te laisse pas affoler, n’attends plus! Vends! Vends!»

Mais elle ne voulut rien entendre. Elle opposa à toutes les objurgations sa volonté et déclara qu’elle voulait encore cinq points de plus-value.

Cette obstination lui fut fatale. Le lendemain même survint la fameuse débâcle, la débâcle unique, historique, la débâcle. Tout Wall-Street fut ruiné. Des multimillionnaires mendièrent leur pain. Aleck tint bravement tête à l’orage et tâcha de dominer la panique aussi longtemps que possible, mais à la fin elle fut impuissante à conjurer le désastre et ses agents imaginaires lui télégraphièrent qu’il ne lui restait rien. Alors, mais seulement alors, son énergie toute virile l’abandonna et elle redevint une faible femme. Elle passa les bras autour du cou de son mari et dit en pleurant:

--Je suis coupable, impardonnable! Je ne puis le supporter. Nous sommes pauvres. Pauvres! Et moi je suis si malheureuse! Les noces de nos filles ne se feront pas! Tout est fini! Nous ne saurions même plus acheter le dentiste, maintenant!

Sally avait sur les lèvres un amer reproche: «Je t’avais priée de vendre!» mais il se contint, il ne se sentit pas le courage de dire des choses dures à sa pauvre femme brisée et repentante. Au contraire, une noble pensée lui vint et il dit:

--Courage, mon Aleck! Tout n’est pas perdu. En réalité, tu n’as pas risqué un sou de l’héritage, mais tu as seulement beaucoup gagné et beaucoup perdu en opérations fictives. Courage! Les trente mille dollars nous restent, ils sont intacts. Et ton incomparable jugement financier aidé de l’expérience acquise nous aura bientôt rendu aussi riches qu’auparavant! Pense à ce que tu seras capable de faire dès maintenant! Les mariages ne sont pas impossibles, ils sont simplement remis.

Ce furent paroles bénies. Aleck en reconnut la vérité et elle releva la tête, ses larmes cessèrent et elle sentit une nouvelle et noble ardeur envahir son âme. D’une voix presque joyeuse et sur un ton prophétique, elle s’écria:

--En tout cas, je proclame...

Un coup frappé à la porte l’interrompit. C’était le propriétaire et directeur du _Sagamore_. Il avait dû venir voir un parent éloigné qui était près de sa fin et, pour ne pas oublier ses intérêts malgré son chagrin, il était venu frapper à la porte des Foster qui s’étaient trouvés tellement absorbés en d’autres préoccupations qu’ils avaient négligé de payer leur abonnement depuis quatre ans. Ils devaient six dollars.

Nul visiteur ne pouvait être accueilli avec plus de joie. Il allait pouvoir dire tout ce qui concernait l’oncle Tilbury et l’état de sa santé. Naturellement, les Foster ne voulaient ni ne pouvaient lui poser à ce sujet aucune question directe... sous peine de manquer à leur engagement sacré; mais ils pouvaient tâcher d’amener la conversation tout près du sujet brûlant et espérer d’obtenir quelque renseignement spontané. Tout d’abord, cela n’amena aucun résultat. L’esprit obtus du journaliste ne se rendit compte de rien, mais, à la fin de la visite, le hasard fit ce que la ruse n’avait pas su provoquer. Pour illustrer une affirmation qui avait sans doute besoin de ce soin, le directeur du _Sagamore_ s’écria:

--Terre du ciel, c’est juste, comme disait Tilbury Foster.

Ce nom fit tressauter les Foster. Le journaliste s’en aperçut et dit en s’excusant:

--Je vous demande pardon. Je ne mettais aucune mauvaise intention dans cette phrase, je vous assure. Un parent peut-être?

Sally rassembla tout son courage et, arrivant à se dominer par un grand effort, il répondit d’un ton indifférent:

--Un parent... eh bien... non, pas que je sache, mais nous avons entendu parler de lui.

Le directeur, heureux de n’avoir pas blessé un abonné, reprit contenance. Sally ajouta:

--Est-il... se porte-t-il bien?

--Bien! Dieu vous bénisse! Il est en enfer depuis cinq ans!

Les Foster tressailliront de douleur, mais il leur sembla que c’était de joie.

Sally reprit:

--Ah bien! telle est la vie... nous devons tous la quitter, les riches aussi bien que les autres!

Le directeur se mit à rire:

--N’y comprenez pas Tilbury, dit-il; il est mort sans le sou. Il a été enterré aux frais de la commune.

Les Foster demeurèrent pétrifiés pendant deux minutes. Alors, la face toute blanche, Sally reprit d’une voix faible:

--Est-ce vrai? Êtes-vous sûr que ce soit vrai?

--Certes! J’ai été obligé de m’occuper des formalités, parce que Tilbury--qui n’avait pour tout bien qu’une brouette--me l’avait léguée. Et notez que cette brouette n’avait plus de roue. De plus, cela m’a obligé à écrire une sorte d’article nécrologique sur le défunt, mais la composition de cet article fut détruite parce que...

Les Foster n’écoutaient plus. Ils en avaient assez; ils n’avaient plus besoin de renseignements; ils ne pouvaient en supporter davantage. Ils restaient là, la tête penchée, morts à toute chose, sauf à leur souffrance aiguë.

Une heure après, ils étaient toujours à la même place, leurs têtes baissées, silencieux. Leur visiteur était parti depuis longtemps, sans qu’ils y eussent prêté la moindre attention. De temps à autre ils hochaient la tête à la façon des vieillards, d’une manière dolente et chagrine, puis ils se mirent à bavarder d’une manière puérile et à prononcer des paroles sans suite. Par moments ils retombaient dans leur silence profond... Ils semblaient avoir oublié tout le monde extérieur. Quelquefois, aux moments où ils rompaient le silence, ils avaient une vague conscience d’avoir été frappés par une grande douleur et alors ils se caressaient mutuellement les mains en signe de compassion réciproque et comme pour se dire l’un à l’autre: «Je suis près de toi, je ne t’oublie pas. Nous supporterons le malheur ensemble. Quelque part il doit y avoir le repos et l’oubli, quelque part nous trouverons la paix et le sommeil; sois patient, ce ne sera plus bien long.»