Le kilomètre 83

Part 9

Chapter 93,857 wordsPublic domain

Et soudain je vis l’expression de sa physionomie changer, et j’entendis sa gorge pousser un gros soupir. Je compris que jouait en lui ce mécanisme presque humiliant qui le ploie, d’impulsion, à toute force affirmée, du moment que l’affirmation n’implique pas menace directe à son égard.

--Être pris à la glu de nos propres œuvres... oui, vous avez raison, Tourange, voilà bien notre aventure à tous! Ainsi moi, par exemple, lors de ce stupide spectacle, il n’était pas une personne des deux mille rangées autour des cordes à l’exception de vous, cher ami, et--il pinça un demi-sourire--de celles qui vous approchaient, pour qui je ressentisse autre chose qu’un indifférent mépris. N’empêche qu’en entendant crier par ces deux mille imbéciles: «_Go on_, Vigel, _go on_!» je me serais fait casser joyeusement la tête et les quatre membres... et pour quoi? ah voilà, Dieu sait pour quoi!

--Ne vous tourmentez pas trop pour le chercher, _old champion_, dis-je en mettant de l’ordre dans ses coussins en désarroi. Mais, à propos des personnes qui m’approchaient, savez-vous que le papillon vanellien ne flotte plus sur la rivière, que le _Lotus blanc_ et son étamine rose à coins verts ont pris le large?

--Je le sais.

--Savez-vous que le comte de Faulwitz, arrivé dimanche soir, et l’Ennemi, qui donna tant de tablature à notre camarade Moutier, ne sont qu’un seul et même seigneur?

--J’avais éclairci ce point, voilà tout juste cinq semaines. Et c’est même en pensant alors à feu Lacroix et à Fagui que le premier sentiment m’est venu d’écrire l’article... Un bon sentiment cela, Tourange!

Je ne pus m’empêcher de sourire.

--Il y en a donc de mauvais?

Il sourit de son côté, assez joliment, ma foi.

--_By Jove!_ fit-il, avec un geste léger je ne sais plus... Vous me brouillez mes idées et ma morale... Mais ne pensez-vous pas que, quand l’«autre» lira l’article et verra le Prussien bisquer un peu, elle aura de l’estime pour moi?... Et cela me suffit... pour le moment!

--Vigel, vous serez un homme roulé pour la quatrième fois.

Je lui pris la main et lui souhaitai prompt rétablissement. Quel amusant compagnon! Je sens que sa présence me manquera; la mienne lui manquera aussi, je veux croire. Je commençais à me l’attacher, ce «civilisé» qui n’est ni un Latin, ni un Germain, ni un Yankee, ce garçon aux muscles souples, capricieux, lâche et hardi comme une bête--une bête très, très intelligente.

Comme je tournais le bouton de la porte, il me cria d’une voix gamine:

--_Go on_, Tourange, _go on_!

DEUXIÈME PARTIE

I

En approchant du marais, le chemin qui longeait la voie s’épanouissait brusquement, comme un bouquet de fibres au bout d’une corde, et des éclaircies, ménagées dans la végétation, dégageaient la vue.

La masse aquatique s’étalait devant nous, flasque, jaune et ridée comme la peau d’un énorme batracien. Le soleil y faisait miroiter des taches roses et d’obliques bandes d’argent. Sampot ou kéqhouan relevé jusqu’au haut des cuisses, les coolies y barbotaient.

On ne voyait qu’échines ployées, bras en action, jambes jaillies dans un gras éclaboussement. Très peu de bruit, parfois une sorte d’incantation monotone, accompagnant la retombée d’un mouton sur la tête d’un pilot.

A droite et à gauche de la longue ligne des travailleurs se discernaient les éléments d’un double pont de jonques; mais je comprenais mal que, dans l’espace boueux médian, les gens n’enfonçassent guère plus que des cultivateurs dans la rizière, au temps du repiquage.

Les regards de Moutier saisirent, sur mon visage, les reflets de mon étonnement.

--Ceci, dit-il avec un sourire, n’est point le moins curieux de l’aventure. Le tracé qui nous fut expédié de Battambang, le tracé de l’homme barbu...

--L’homme barbu, «l’Ennemi», interrompis-je, c’était monsieur de Faulwitz, vous en doutiez-vous? Vigel et moi l’avons appris là-bas.

--Ah! c’est Faulwitz!... Moutier n’eut qu’un petit geste d’indifférence. Je disais donc que son tracé empruntait tout bonnement les vestiges d’une voie perdue, d’une de ces colossales chaussées, enfouies sous la brousse, héritage des Khmers de la légende. Toute la forêt, à deux cents kilomètres d’Angkor, est constellée, paraît-il, de ces mystérieux carrefours. En grattant du talon la terre rouge, on fait apparaître l’or de leurs pierres... C’était jeu d’enfant que de poser des rails ainsi sur le dur!

--On va vite, dis-je, quand on marche dans les pas d’un précurseur.

--Mieux encore, le marais lui-même est barré d’un seuil rocheux, véritable digue qui n’est sans doute que le prolongement de la chaussée de la forêt... Je me demande comment Herr Von Faulwitz a relevé la piste jusque-là. Ce bûcheron de Barnot n’est tout de même pas assez fouineur pour de telles découvertes.

--En tout cas, remarquai-je, voilà fort probablement l’origine de la fameuse légende du Gong, du Gong pernicieux pour les pauvres jonques venant sonner leurs carcasses contre cet émail!

Je me replongeai dans la contemplation du barrage, où le grouillement des coolies me rappelait cet affairement des bestioles, quand on soulève une pierre dans la vase, au bord de la mer. Et j’admirais aussi, tout autour, l’immobilité dédaigneuse de l’eau, si l’on peut appeler cela de l’eau, en vérité du bronze fluide.

--Au fait, demandai-je, les sinistres présages des corbeaux jaunes n’ont pas eu de répercussion maléfique?

Moutier se contenta d’esquisser un sourire.

--L’état sanitaire? continuai-je.

--Satisfaisant... jusqu’à présent du moins.

Il y avait eu un petit intervalle entre les deux parties de la réponse, et je voyais bien qu’un pli s’était formé au front de Moutier.

--Une seule chose, reprit-il, après une hésitation, est ennuyeuse: la multiplication des moustiques. De vilains «zanzaris» noirs qui restent piqués dans les vêtements comme des grains d’avoine sur une toile à sac! D’où sortent-ils? J’espère que ce n’est pas des bois, patrie des mauvaises fièvres... Par précaution, nous faisons distribuer de la quinine aux coolies...

Il secoua le front, comme pour en chasser un vol importun et, d’un geste délibéré, me frappa sur l’épaule:

--Votre ciment saïgonnais est excellent, Tourange! C’est plaisir de travailler avec lui. Nous montons de quinze centimètres par jour. Quand le barrage sera à trois mètres, avec vingt-quatre belles arches de passage pour les hautes eaux, vive Dieu! nous verserons une coupe en libation sur le poteau 83! Vous savez, sans doute, que la frontière siamoise est à quelque dix-huit cents mètres à peine de la rive...

Il étendit le bras dans la direction du bracelet bleu roussi, qui était à l’orée de la jungle, de l’autre côté du marais.

--Tout vous attend déjà là-bas, poursuivit-il. Vous n’avez, dès aujourd’hui, qu’à nous préparer la route. Bien entendu, vous reviendrez à la popote chaque soir, et vous gardez votre sala au milieu des nôtres, comme au temps de la troisième rivière. Un sampan sera à votre disposition pour la traversée!... Bon! Qu’est-ce que cela?

Un cortège singulier se rapprochait de nous, venant, selon toute apparence, du chantier. Un cortège, non, deux groupes de trois coolies et dans chaque groupe, l’homme du milieu était soutenu, quasi porté comme un ivrogne par les deux autres. Ils passèrent près de nous et l’un des hommes valides nous montra, de la main, un vague point du ciel. Les faux ivrognes étaient tout pâles, le visage boursouflé, les jambes enflées comme par une éléphantiasis. Je vis Moutier mâchonner la pointe de sa moustache.

--Mais, c’est le béribéri! m’exclamai-je.

Je ne connaissais que trop les symptômes de ce «mal du pays» des Asiatiques, qui m’avait réduit, en quelques jours, de vigoureux coupeurs de lianes à l’état de paquets de hardes.

--J’en ai peur, Tourange. Je m’en vais causer avec le docteur. Vous ne connaissez pas, j’y pense, le _toubib_ qu’on nous a envoyé. Un bien gentil garçon, s’il avait seulement un peu moins la folie du microscope! Que diable! nous ne sommes pas au laboratoire, ni à la clinique, ici... Et le problème est simple. Nous voici, quinze blancs et trois mille coolies: il s’agit que, mettons, le premier juin, on en trouve encore assez pour planter, là-bas, de l’autre côté, un drapeau, un vrai, pas un chiffon rose à coins verts, assez pour le planter et quelques douzaines, par surcroît, pour monter une garde honorable autour. Et pour le reste, Tourange, pour le reste... «moi t’en fiche», comme disait cet artiste d’An-hoan!

II

Quinze, et trois mille! Voici huit jours que mon sampan fait la navette sur le marais, huit jours que je passe ma revue quotidienne le long de la digue... et, nous ne sommes plus que quatorze, et deux mille neuf cent quarante-cinq.

C’est Barnot qui fut porté manquant le premier.

J’avais toujours gardé ma sympathie au «bûcheron» laborieux, peu bavard et fort adroit batteur de brousse, sous ses apparences de plantigrade dandinant. Mais, depuis l’affaire de «l’Ennemi», il y avait toujours eu du froid entre Moutier et lui. En dépit du fait acquis, de l’attache à l’œuvre commune, de la réconciliation officielle, quelque chose n’était pas ressoudé. Barnot ne venait plus à la popote. Il mangeait seul, son boy lui préparant, vaille que vaille, une nourriture à base de poisson sec et de conserves; et comme, les trois quarts du temps, il prenait son repas de midi sur le terrain, il brûlait plus souvent que de raison la sieste après le festin. Ce qui, entre parenthèses, lui avait attiré de la part du docteur un sévère avertissement.

Personnellement, j’étais toujours resté en termes assez cordiaux avec lui, et, quand nous nous rencontrions, nous échangions volontiers des histoires de la forêt, dont il connaissait bêtes et plantes mieux que quiconque. Ce matin-là même, qui était celui du huitième jour, nos sampans s’étaient croisés au pied de la digue, et nous avions arrêté une minute nos pagayeurs. C’était l’heure où la chaleur venait maintenant d’un seul coup, d’une enjambée sur le monde, dès que le soleil avait coupé le fil de l’horizon. Ou plus exactement, c’était la fraîcheur qui s’éclipsait. Je n’ai jamais mieux senti que là-bas l’à-propos des métaphores sur la personnalité de la nuit, sur sa fuite, sur son vieux combat avec la lumière...

Barnot m’avait dit en tirant sa montre:

--Méfiez-vous. Vous savez que c’est à huit heures que le rhinocéros retourne à sa bauge avec une ponctualité de gros chef de bureau.

Je m’étais mis à rire. Nous étions en plein cœur de pays à légendes, à croyances fabuleuses; et je n’ignorais pas celle qui avait cours chez les indigènes au sujet des rudes habillés de cuir, assez nombreux effectivement, de l’autre côté du marais. Les fourrés de certaine colline avoisinante recèlent, au dire des ouailles d’A-Ka-thor, la retraite mystérieuse où tous les mâles de l’espèce, frappés de caducité, se réfugient pour être métamorphosés. Ils y entrent vieux rhinocéros et en ressortent jeunes crocodiles.

Je me mis à rire et brandis, comme un épieu, le jalon porte-mine que j’avais à côté de moi. Et je ne sais quelle fantaisie me passa par la tête de jeter au nez de Barnot, en guise de réponse, deux versets d’un psaume de David, accrochés, Dieu sait comment et depuis quand, à un clou de ma mémoire! Je savais l’honnête Suisse assez rompu au formalisme de son culte protestant, et grand liseur d’Écritures. Je citai donc:

_Dès que le soleil se lève, ils se retirent et vont se coucher dans leurs cavernes._

_L’homme aussitôt sort pour aller à son travail et s’occuper jusqu’au soir._ (Ps. CIII, 23-24.)

Barnot s’était mis à rire, à son tour, dans son sampan, d’un rire qui dégonflait bizarrement, sous les yeux, deux larges poches de caoutchouc gris. Si bien que je m’avisai tout à coup que cet étrange facies, où tout le reste, à part les poches, était de caoutchouc blanc, eût battu de loin, au concours morticologique, toutes nos mines de simples candidats à la cachexie... Et nous nous séparâmes là-dessus, lui voguant vers sa recherche de bois à traverses, moi, vers une besogne d’implantation de la ligne.

La journée fut chaude, très chaude... et, dans le ciel, l’inimitié de ce flamboiement gris qui poignarde les yeux! Le soir, j’étais meurtri, fourbu, en vérité, comme après le choc d’une bataille; et, vers neuf heures, je quittai la popote pour aller dormir. La musique et la malice des zanzaris rendaient, d’ailleurs, toute autre occupation intérieure sans attraits. Je n’avais pas fait cent mètres sur le chemin longeant le marais, que j’entrais en collision avec le docteur.

C’était un bon garçon, de l’avis de tous, notre docteur. On lui reprochait, paraît-il, à Battambang, une ferveur un peu jeunette de pasteurisation, et, aussi, une insuffisance de principes sur la hiérarchie des remèdes, des coolies à ingénieur en chef. Mais, c’était un bon garçon. Et quand il voyait à quelqu’un d’entre nous la mine particulièrement vidée, il fallait bien qu’il lui tirât tout de même une goutte de sang, pour l’étaler sur une lame de verre, à dessein d’en contempler les vermicules.

Nous nous heurtâmes littéralement dans la nuit opaque. Moutier nous avait bien promis de faire installer sur nos boulevards des poteaux à lanternes; mais, en attendant ce mirifique avenir, nous nous contentions pour le présent de porter la nôtre à la main, à l’imitation de nos coolies. Seulement, depuis deux ou trois jours, il s’agglutinait à leur papier de tels tourbillons d’insectes que j’avais laissé la mienne à la maison, et le docteur de même. A l’ordinaire, du reste, le ciel était luxueusement fourni d’étoiles, dont les reflets traînaient sur le marais en longues bandes blanchâtres. Mais, ce soir-là, par mésaventure, il flottait, sur la nappe miroitante, une insidieuse buée qui dépolissait, pour ainsi dire, le cristal de la nuit. Toutefois, je reconnus le docteur immédiatement à son binocle, et au geste précipité qu’il eut pour en raffermir l’équilibre, sitôt après notre abordage.

--Pour l’amour de Dieu, Tourange, me dit-il, ne vous promenez pas au bord du marais à ces heures-ci, par fantaisie...

Sa figure, je ne la distinguais pas; mais, sa voix était trop émue pour que je pusse en attribuer l’émotion à la surprise de notre rencontre, ou à l’honorable souci de me voir handicapé d’un accès de fièvre.

--Qu’y a-t-il, docteur? questionnai-je. Moi, je rentre chez moi, mais vous, ce n’est point par fantaisie que vous vagabondez par ici?...

Sa _sala_ était, en effet, à l’autre extrémité du camp; en équerre de la digue, dans le voisinage de l’infirmerie.

Il ne répondit pas directement à mon interrogation.

--J’allais avertir Moutier, mais, puisqu’au fait je vous rencontre, cela vaut peut-être mieux. Venez avec moi chez Barnot, voulez-vous?

--Barnot est malade? Blessé?

--Blessé, non... Mais il sera mort demain matin.

Il avait dit cela d’un ton qui voulait être celui plein d’assurance froide d’un éminent praticien; mais, en même temps, il ne pouvait se tenir de remuer son binocle sur son nez.

--Je vous suis, docteur. Ne vous écarquillez pas ainsi les yeux dans la nuit. Dans cinquante mètres, il y a un bouquet de lataniers, plus visible qu’une armée de nègres. C’est là qu’il faut tourner à droite.

Un bouquet de lataniers... Parfaitement; et même, derrière ces lataniers, croissaient, j’y pensai tout de suite, des lianes à belles fleurs d’un violet sombre, qui, ma foi, seraient tout ce qu’il faudrait pour confectionner une couronne. Quel réflexe baroque fit sauter ma pensée et l’immobilisa sur cette incongrue préoccupation? Cela et l’agacement que me causait l’agitation des doigts du docteur, voilà ce que provoqua d’abord en moi la nouvelle que Barnot serait mort le lendemain matin. Et c’est seulement après avoir tourné le noir bouquet empanaché de lataniers que je jugeai décent de demander quelques explications complémentaires.

Le docteur me les donna à voix basse, comme s’il craignait d’effaroucher quelque puissance occulte et rôdeuse.

--C’est le premier cas européen, mais j’ai bien observé le processus chez les coolies. Fièvre? Naturellement. Paludisme? Paludisme... Vous savez comme moi qu’il y a une fièvre des bois contre laquelle la quinine n’agit pas plus qu’une boulette de farine... Ah! ce marais!... Sacré marais! Et puis, il y a la fatigue, l’usure latente, la dévoration, c’est le mot, des cellules épidermiques par la lumière... J’ai cherché! j’ai cherché!... Mais, un microbe au-dessus de ce sang jaune, c’est comme...

Je l’interrompis, car je sentais qu’il allait partir à l’aventure sur son dada.

--Mais, pour Barnot, docteur, qu’y-a-t-il eu?

--Qu’y-a-t-il eu?... Au fait, il faut bien que vous le sachiez, car cela peut arriver, un de ces soirs, à chacun de nous. Ce qu’il y a eu, voici: à deux heures, Barnot est tombé en forêt, à l’ombre. Les coolies l’ont rapporté. Il était pâle. Vomissements, fièvre...

--Coup de soleil?

--Pas coup de soleil... Depuis quelques jours Barnot se sentait las, las, comme il disait. «J’ai envie de me coucher pour tout de bon», m’a-t-il confié, pas plus tard qu’avant-hier. Donc fièvre. A trois heures, 39 degrés, à quatre heures, 39°, 5; à cinq heures, 40°. A six heures, décroissance de la fièvre, sommeil, pas coma, je dis bien sommeil. Maintenant, ce qui arrivera: à un moment quelconque, dans la soirée, il s’éveillera, calme, relativement dispos, lucide... Il sera bon que l’un de nous soit là à ce moment, car probablement il parlera. C’est même à cette fin que j’allais chercher Moutier; mais il vaut mieux vous, n’est-ce pas?... Donc il parlera. Il parlera, puis, la parole deviendra difficile, lente, il aura froid, enfin l’algidité, le coma... Comme de juste je ferai des piqûres, mais cela ne saurait empêcher qu’à trois ou quatre heures du matin, son sang tourne en gelée de groseille et qu’il soit temps alors pour nous de faire aux confidences recueillies dans la période lucide un brin de toilette épistolaire, _ad usum familæ_.

Il ne me vint pas une minute à l’idée que le programme du docteur pût prêter à contestation.

Et j’étais là, en effet, lorsque Barnot s’est éveillé. Il était onze heures du soir, je n’eus qu’à le constater au réveille-matin, qui battait une vraie chamade sur la table. Barnot remua un peu derrière la moustiquaire, puis ouvrit les yeux, tandis qu’une brusque rougeur montait à ses joues pâles, exactement comme si une bulle de sang venait crever à fleur de peau.

Je me tenais assis un peu loin de la lampe, à cause de la chaleur qu’elle dégageait. Je m’approchai du lit, comprenant que Barnot m’avait reconnu, et m’introduisis prestement à l’intérieur de la moustiquaire.

--Tourange? articula-t-il d’une voix hésitante, et, de ses mains étendues en avant, il tâta mes vêtements, comme un aveugle qui s’assure.

Je pris dans les miennes ces deux mains bégayantes et les étreignis. Je sentis qu’elles s’abandonnaient aux miennes avec un glissement de plaisir, et il me sembla voir quelque chose de clair reparaître dans les yeux troubles, comme une flamme s’allume, le soir, à une fenêtre vide, pour dire: quelqu’un est là!

Puis, Barnot s’agita, joua des coudes comme s’il voulait se remonter, s’asseoir sur son lit. Je jetai un coup d’œil autour de moi.

La chambre était laide et nue. Deux ou trois tables encombrées de papiers, quelques nattes vulgaires, à un clou de poutre, un «pêle-mêle» de photographies, pour les sièges, du rotin tout sec. Pas un coussin disponible. Seulement une légère pente au matelas du lit sans traversin...

Barnot saisit mon regard, et le spectre d’un sourire erra sur ses lèvres.

--Ne cherchez pas, Tourange, il n’y en a pas. Tant pis, je resterai étendu; d’ailleurs, je crois que je suis mieux ainsi.

--Voulez-vous que j’avertisse le docteur? Il est là, dans la pièce à côté. On va réveiller aussi votre boy. On vous enverra ce que vous voudrez.

J’esquissai un mouvement pour sortir de la moustiquaire; mais les doigts de Barnot se cramponnèrent à mon poignet.

--Non, dit-il, je veux seulement vous parler, Tourange.

Sa voix s’était raffermie.

--Je ne voudrais pas qu’il m’arrive quelque chose avant que j’aie pu vous parler... pour que vous le répétiez aux autres, à Moutier, à Lully, à Fagui...

Sa voix était devenue tout à fait naturelle, à peine plus courte d’haleine, une voix sans éclat, sourde, un peu triste, un peu empâtée d’accent de terroir, une voix qui, comme sa démarche, semblait traîner de la glèbe ou des mottes de gazon...

--Vous leur répéterez que je ne suis pas un mauvais camarade, Tourange, comme ils l’ont cru, tous; pas vous, peut-être...

Pour toute réponse, je serrai la main toujours abandonnée dans la mienne. Elle était sèche et brûlante au poignet et froide au creux humide de la paume; et je dois dire que ce contact ambigu était assez désagréable.

--Je ne suis pas un mauvais camarade, répéta-t-il, non; mais voilà. Un jour, monsieur de Faulwitz est venu. Monsieur de Faulwitz est mon chef, j’ai travaillé avec lui au Shantoung... Il est mon chef, comme monsieur Lacroix était le chef de file de Lully. Nous pouvons avoir des chefs de file différents, et être quand même bons camarades, n’est-ce pas?

--Nous sommes tous de bons camarades, affirmai-je. Naturellement quand il fait très chaud, on s’énerve, il y a de l’orage... mais cela n’est rien, Barnot... rien.

Il ne fut pas dupe de mon ton enjoué.

--C’était quelque chose tout de même, fit-il gravement. Mais je n’ai rien dit à cause du travail, et maintenant seulement que le travail est fini pour moi, je veux, je veux parler...

Il fit un effort visible pour tenir bien grands ouverts, en face des miens, ses yeux, dont les paupières battaient automatiquement.

--Monsieur de Faulwitz m’a donné l’ordre de ne rien dire de sa vraie personnalité, ni de ses travaux, ni de nos conversations; je le lui ai promis. C’est tout. Il a travaillé seul. Je ne savais pas d’abord qu’il venait pour chercher un autre tracé. Il me l’a dit en partant. C’est un article de la _Revue de l’École française_, vous savez, l’École des Études extrême-orientales d’Hanoï, qui lui a donné l’idée de rechercher les voies khmères et de les utiliser. «Voilà comme sont les Français!--je répète ses propres paroles--ils jettent les idées par la fenêtre, et ils s’étonnent que celui qui est dehors, à les ramasser, soit un jour plus riche qu’eux.» Et c’est lui, lui seul, qui est allé sur le marais pour les sondages. Moi, je lui ai gardé le secret, c’est tout; mais cela, j’avais le droit de le faire, car c’était mon chef... Et si le tracé était meilleur, est-ce qu’on ne doit pas le suivre, Tourange, même si nous devons tous laisser nos os sur la route... sur la vieille route khmère?

Comme il avait chantonné singulièrement ces derniers mots! Ses yeux maintenant étaient fermés, et je sentais la fraîcheur de la paume gagner toute la main. Cela me remit soudain en tête les confidences du docteur sur la marche de l’accès; et dégageant mes doigts, je me précipitai hors de la moustiquaire. Le bruit fit jouer à nouveau les paupières figées.

--Mon bon Barnot, dis-je en me retournant, soyez tranquille, je raconterai tout cela à Moutier. Reposez paisiblement et, dans quelques jours, nous dînerons tous ensemble à la popote.

Je me demanderai toute ma vie pourquoi je déviai dans ce misérable mensonge. Il me semble que c’est un peu dégradant que de maquiller ainsi la mort à un homme, comme si on ne le croyait pas capable de la regarder honnêtement, toute propre et nue!

Mais Barnot me remit lui-même dans le droit chemin.

--J’ai dit ce que je devais dire. Maintenant qu’il arrive ce qui doit arriver! Je ne vous demande qu’une chose, Tourange! J’ai une femme et deux enfants à Heidenwalden.

Il rougit faiblement en articulant le nom de la localité, et je sentis qu’il avait tâché d’atténuer l’aspiration initiale à la germaine, familière à son gosier.

--Veillez sur les papiers, en cas de décès. Qu’ils soient régulièrement faits, pour qu’il n’y ait pas de difficultés, ni avec notre Compagnie, ni avec celle de l’assurance, qui doivent payer toutes deux...

Il laissa rouler sa tête sur son épaule et ajouta: