Part 10
--Inutile d’aller chercher le docteur, je m’endors...
Naturellement je me hâtai de cogner à la cloison, comme nous en étions convenus avec le _toubib_. Celui-ci vit au premier regard de quoi il retournait, et d’un coup de pied réveilla le boy de Barnot. Alors ils commencèrent leur besogne, qui était de frictionner, d’accumuler sur les pieds tout ce qu’on put trouver de hardes, et de faire des piqûres de quinine et de caféine. Mais le diagnostic de l’homme au microscope était bon, et c’était le coma qui venait. J’eus un moment l’idée d’aller chercher Moutier. Puis, je réfléchis que Moutier n’avait pas trop de son sommeil de la nuit pour la besogne qu’il avait à abattre dans la journée; je me dis que Barnot me pardonnerait, à cause du travail. Et je pensai aussi que le docteur avait sa besogne à lui dès l’aurore, une besogne pour laquelle il fallait qu’il fût alerte et sûr de son œil, et je le voyais déjà vacillant. Pour moi, mon utilité immédiate se perdait dans les limbes du kilomètre 84, j’avais des loisirs et je le dis franchement au docteur.
Il ne fit pas d’embarras.
--Merci, mon vieux, dit-il, en me serrant la main. Il n’y a pas à espérer que Barnot se montre un malade bien difficile! Vous êtes assez grand, n’est-ce pas? pour reconnaître le moment où il y aura du nouveau.
Du nouveau, il y en eut quatre heures après. Décidément les pronostics de ce bon garçon qu’était le docteur, étaient dignes de confiance. Je m’étais tenu éveillé jusque-là, en étudiant les dessins de moires bizarres que formaient les plis du filet de la moustiquaire, ou encore en comptant, à mi-voix, les claques que le boy, en rêve, s’administrait pour écraser le moustique ennemi. J’en comptai quarante-huit, et au claquement de la quarante-neuvième, sembla répondre, du dehors, un cri aigu qui me fit tressaillir. Ce cri, je le connais de longue date, c’est celui de la grenouille happée par le serpent, dans le marais. Et quand il eut cessé, j’en restai péniblement énervé; si bien que le silence de la chambre me saisit tout à coup comme du froid. Le boy ne bougeait plus, ayant enfoui sa tête et ses mains dans ses hardes, et du côté du lit de bambou, le faible soufflement auquel, depuis des heures, je prêtais l’oreille, n’était plus perceptible? Je m’approchai, portant la lampe, et je vis que Barnot avait les yeux ouverts, et que les mouvements que je faisais avec cette lampe, dont j’avais enlevé le globe, ne faisaient pas cligner ses yeux. Alors, je soulevai la moustiquaire, et j’abaissai moi-même les paupières.
J’eus pitié du docteur, à cause de la visite, et j’attendis qu’une chose blême se glissât entre les interstices de la paillote, pour frapper à la cloison. Et il faisait le gris de plomb des aubes tropicales quand je me rendis à la _sala_ de Moutier.
III
Nous enterrâmes notre camarade Just Barnot entre cinq heures et demie et six heures du soir. Nous avions fixé cette heure, parce qu’elle laissait le temps de tout finir avant que la nuit ne tombât sur la fosse, et qu’elle permettait raisonnablement d’aller tête nue.
Une clairière rectangulaire, en léger retrait du chemin de rive, fut l’endroit choisi. Elle avait dû être occupée par des vivants, car on y reconnaissait les traces d’une végétation domestique: des aréquiers, des palmiers de l’espèce dite «à sucre», et de ces longs bambous secs, pareils à des perches de houblonnières, où grimpe le bétel. Et c’était vraiment tout ce qu’il fallait--dimensions, terre molle, facilité d’accès, et le silence du voisinage!--pour un coquet petit cimetière.
Comme Barnot relevait du culte protestant, le Père du May, le missionnaire des coolies, ne nous servit pas beaucoup. Cependant, c’est lui qui s’occupa de la toilette du cadavre, aidé par deux de ses chrétiens, dressés depuis longtemps à ce cérémonial. Il eut en outre, à ce sujet, un conciliabule avec Fagui, dont nous ne connûmes les détails que le soir, à la popote, au moment que Lully fit une remarque un peu vive au boy, à propos d’une tache de la nappe. Nous avions tous les nerfs aux dents, de chaleur et de je ne sais quoi. Lully apostropha l’homme au sampot d’un ton brusque qui n’était guère le sien. Fagui, auprès de qui, d’ordinaire, la plus douce agnelle est une panthère, intervint avec non moins de surprenante vivacité, et déclara qu’en effet, on aurait dû changer la nappe, le matin, mais qu’elle avait donné celle qui était propre au Père, pour rouler Barnot dedans, attendu qu’on n’avait trouvé chez le vieux Just que des draps à l’«allemande», grands comme des mouchoirs de poche, et qui n’étaient pas confortables pour dormir mille et une nuits; que d’ailleurs elle nous aurait bien demandé un des nôtres, mais que tous nos boys étaient des paresseux, qui méritaient la «cadouille», et n’avaient pas fait la lessive sous prétexte que les «coolies l’eau» n’avaient pas rempli les jarres; et que si l’aventure de Barnot nous arrivait, ce serait tant pis pour nous, on nous enterrerait dans des nattes comme des coolies.
Et en guise de péroraison, Fagui piqua une belle crise de larmes... et nous tous, pendant ce temps, nous nous regardions décontenancés, comme des écoliers pris en faute, y compris le docteur, qui était notre invité à l’occasion des obsèques.
C’est Moutier qui, une fois encore, se révéla le chef. Ayant frappé légèrement la table de la main, il assura d’une voix calme qu’il donnerait des ordres pour doubler la corvée des «coolies l’eau.» On avait été pris de court à cause du temps que ce jus de marais mettait à déposer son limon et à se transformer en sirop potable; mais cela ne se renouvellerait plus. Nous aurions dorénavant, chez nous, chacun une paire de draps toujours lessivés de frais pour parer aux imprévus. En outre, pour plus de sûreté, il commanderait de la toile à Battambang. Il en commanderait, voyons... combien? Dix mètres, grande largeur? Et, ce disant, il faisait mine de prendre de l’œil nos mesures. Ce qui nous fit tous rire, Fagui la première, d’un rire claquant et insensé, au reste, comme si nous avions tous mâché du haschisch.
J’étais rompu de fatigue et de sommeil, et je voyais dans une buée, tout ce qui se passait devant moi. Mais nous n’en avions pas fini avec Barnot, et je dus rester encore à la popote, après les liqueurs. Moutier avait décidé qu’on installerait sur l’emplacement de la fosse une dalle et une croix de pierre, une dalle et une croix de ce grès dont le vieux Just nous avait fournis si abondamment pour notre ballast. D’autre part, nous étions unanimes à estimer qu’il serait bon d’indiquer sur la dalle que Barnot était protestant, et comme Moutier n’était pas très compétent sur ces questions d’étiquette confessionnelle, il s’en rapportait à notre délibération commune. Lui fournissait des coolies maçons de choix, des élèves de feu An-hoan, susceptibles d’être élevés à la dignité de marbriers. Il restait à arrêter ce qu’on voulait graver sur la dalle.
Le docteur proposa une Bible ouverte, car on donnerait facilement le modèle aux coolies avec un vieux registre, et sa proposition rallia tous les suffrages.
Puis on tomba d’accord que si on pouvait avoir un petit texte des Écritures à épigraphier sur la Bible, cela serait tout à fait bien. Nous fîmes porter un billet, par le boy, au Père du May, et celui-ci nous envoya un _Manuel du Chrétien_, où étaient les psaumes de David et tout le Nouveau Testament, et, bien que ce fût une édition romaine donnant les mots latins en regard des mots français, Just Barnot ne pouvait en prendre ombrage et suspecter la pureté des textes.
Le livre passa de main à main. Il avait été très feuilleté, et sa reliure de moleskine noire était râpée jusqu’au grain. Et de nous voir ainsi, tour à tour, le nez sur les caractères imprimés, cela nous rappela une occupation de nos soirées d’antan, quand on avait de beaux loisirs au bord de la troisième rivière, et que Barnot possédait son rond de serviette à la popote. L’occupation, le jeu consistait à piquer, à tour de rôle, sa page dans le dictionnaire de Lully, et à marquer un point par mot dont on ne pourrait fournir l’explication... Il y avait les cordages de marine et les plantes médicinales qui donnaient beaucoup de tablature. Nous fîmes ainsi le concours du _Manuel du Chrétien_, pour la meilleure inscription.
Moutier tomba du premier coup sur un bon texte: «Le soleil ne te brûlera point durant le jour.» (Ps. CXX, 6.) Moi, je proposai, de mémoire, mon verset du rhinocéros, mais je ne pus le retrouver et justifier de son authenticité.
C’est Lully qui emporta le prix: il avait d’ailleurs un avantage visible sur nous quant à l’aisance de la pratique dans le maniement des feuillets sacrés. Il fut proclamé vainqueur avec le verset 12 du psaume pour le jour du Sabbat (XCI, Heb. XCII): _Justus sicut palma florebit_, et après qu’il nous en eut fait remarquer l’appropriation quasi prophétique à la tombe de Justus Barnot, creusée au pied d’un palmier à sucre.
Nous lui sautâmes au cou pour l’embrasser, et le docteur dénichant dans un coin un squelette de couronne, un raté de confection de l’atelier funéraire, Fagui le lui enfila sur la tête... Et là-dessus, le même rire trépidant nous fit claquer les mâchoires.
L’air de la pièce collait au visage, comme une serviette humide et chaude; et la sueur avait fait avec la poudre, sur les joues de Fagui, un mélange épouvantable. Et nous riions de cette mascarade... Ce fut une soirée atroce!
* * * * *
Quinze moins un,--et trois mille moins cinquante-cinq! Pour les cinquante-cinq cela ne donna pas énormément de peine. Il y eut, en permanence, une corvée de huit coolies, quatre porteurs et quatre fossoyeurs. Une fois, nous entendîmes des musiques; c’était sans doute un défunt d’un mérite insoupçonné de nous, un richard qui laissait des piastres à sa famille. Cela se passait loin de nos salas, dans une vaste lande sans un tronc ni une racine d’arbre, une dépendance du marais à peine sèche, facile à creuser, et où il y avait de la place pour les trois mille, et même pour quelques autres s’il en venait en surplus.
IV
Notre ancienne station de la troisième rivière a reçu de nouveaux hôtes, qui l’occupent beaucoup plus brillamment que nous ne fîmes jamais. Ils arrivent de Battambang, et ils ont apporté l’éclat, le mouvement, le confort qui conviennent aux centres administratifs et aux jolies femmes.
Deux ménages,--l’irrégularité de l’un admise très longtemps.
Deux ménages entrevus à ma descente vers Saigon: les Lanier et les Vallery. Lanier est venu en remplacement numérique de Barnot; et sa femme l’a suivi. Ce n’était peut-être pas très sage, à l’avis du docteur, du moins, mais le couple est si gentil qu’il donne envie d’excuser toutes les folies. Pour les Vallery, c’est madame Vallery en personne qui me fournit les raisons, à la descente du train, où j’étais allé me mettre à la disposition des _déportés_, comme on les appelle à Battambang.
--Vous comprenez, cette madame, elle montrait madame Lanier, c’est «un poids léger»; et, si quelque chose la renverse, ce n’est pas tous ces hommes qui sauront se débrouiller pour la remettre debout. Alors moi, je suis montée avec elle, moi qui suis un _heavy weight_, et qui la connais comme vous dites...
Elle rit, et montra ses belles dents, larges et blanches, et sa lèvre bien en chair.
--Et comme je suis venue, il a bien fallu que monsieur l’Ingénieur en chef vienne... Moi, les moustiques, les fièvres, les marais, cela ne me fait pas peur; rien ne me fait peur...
C’est vrai, rien ne fait peur à Hetty Dibson. Hetty Dibson n’a pas peur, en particulier, d’effarer les Compagnies timides quant à l’estimation du confort dévolu à leurs ingénieurs, et quant à la supputation du tonnage de bagages à réserver, à cet effet, sur les trains.
Il faut être juste, c’était un _heavy weight_, un poids lourd, avec toutes les qualités de la catégorie, à commencer par la solidité. Il n’eût pas manqué de têtes légères, à sa place, pour jouer, à tort et à travers, les favorites du potentat, harceler le potentat lui-même d’exigences fantaisistes et ruineuses. Hetty Dibson n’était point de ces sottes. Son corps, nourri de pommes à l’anglaise, réclamait autour de lui quelque ménagement national, et voilà tout. Le chargement de quatre wagons y eût bien suffi, n’eût été cette petite machine à vapeur verticale Gilway Bilcox, pas plus haute qu’un éléphant, indispensable pour l’eau distillée de la baignoire, le courant des lampes et des ventilateurs, et, n’eût été, si l’on veut aussi, ce joli tas de volets démontables, d’un modèle bien avantageux,--le seul qui vous procure un jour satisfaisant pendant la sieste, sans que vous soyez poignardé par les lames de la lumière, entre les lames du bois. Il y eut aussi, en son honneur, de menus travaux de jardinage et d’élargissement d’une piste carrossable--oh! pour un minuscule carrosse caoutchouté à deux roues, attelé d’un amour de poney pie, qui permit à ces dames d’aller le soir, en bonnes épouses, attendre leurs maris à la sortie du travail. Mais le tout ne prit guère plus de trois cents journées de coolies, et, à mon avis, Hetty se montra si contente, que cela ne valait pas la peine assurément que Moutier allongeât, devant le père Vallery, la mine du notaire de la famille à qui l’on donne l’ordre de vendre la tour des ancêtres! Il est vrai que Moutier venait d’envoyer à Battambang la statistique officielle de la semaine, laquelle portait à la colonne des «en moins» cent vingt-cinq Asiatiques, dont cinquante-huit pour fièvres, vingt-sept pour divers et quarante pour diarrhée cholériforme contagieuse. Mais quoi! tant mieux alors pour ceux à qui cet éloignement momentané du marais avait procuré le bénéfice d’un quasi congé de convalescence, ainsi que le fit observer judicieusement Lully. Et en définitive, grâce à la route, à la machine et aux bouilleurs Gilway Bilcox, et à l’esprit pratique anglo-saxon de madame Vallery, nous avions tous de belle eau claire pour notre table, pour nos tubs, et pour la lessive de nos draps.
Malgré tout, Moutier garda quelques jours encore un air un peu renfrogné, quand il voyait le petit tilbury arriver, le soir, à l’heure où des nuages saumon nagent au-dessus du marais, et où un peu de vent argente, comme d’une migration d’écailles, la surface brune,--le petit tilbury noir et le trônement de deux vaporeuses silhouettes blanches, et le gonflement de deux écharpes sœurs, l’une rose, l’autre bleue, autour de deux fugitives têtes blondes.
Mais le fond de sa mauvaise humeur était moins peut-être un reliquat de l’affaire des coolies qu’une conception d’ingénieur qu’il s’était forgée, relativement aux rapports de la femme et du travail de l’homme. Enfin, je le soupçonnais d’être un tantinet maniaque et de détester tout le chambardement apporté dans notre vieux camp.
Je ne le suivais pas du tout sur ce terrain, et j’allais volontiers présenter mes devoirs à madame Vallery, et admirer autour d’elle, autour de l’éblouissante sala aux volets dernier cri, une génération spontanée de boutiques chinoises, d’un ordre de négoce plus relevé que celui des échoppes à tout faire attachées à l’agglomération pouilleuse de nos coolies. Je vis par exemple apparaître certain jour, pas très loin de la borne où le bonze A-Kathor venait s’asseoir jadis pour mendier le riz, la face replète et souriante, entre ses montants de bois doré et ses tableaux de laque noire, de Foung-li, l’orfèvre en titre de madame «l’Ingénieur en chef». Car c’était là un de ces points, précisément, par lesquels Hetty Dibson se distinguait des petites folles qui n’auraient pas manqué de faire venir de la rue Catinat des perles retour de la rue de la Paix, ou autres babioles d’un prix sans rapport avec leur volume. Hetty Dibson parlait volontiers de son orfèvre et de ses bijoux, du temps qu’elle consacrait à la commande de ces derniers, du plaisir quotidien d’en dresser l’inventaire, des mérites de la congaïe préposée à la garde de leurs écrins. Mais il était bien entendu qu’il s’agissait là de bijoux à la mode de Battambang, laquelle est un peu barbare, et s’exerce sur de l’argent ou de l’or à dix-huit carats; et pour ces bijoux-là, l’orfèvre Foung-li paie tout de suite quarante cents de la journée aux artistes chargés de paver leur métal de ces rubis, couleur de roastbeef, extraits des mines locales, et dont le prix n’a rien d’excessif,--il vous en coûterait moins cher de vous en faire remplir le creux de la main que si vous demandiez, sur place, la même mesure en fraises!
Aussi, Foung-li ne trouvant pas qu’il y eût là champ proportionné à l’ampleur de son génie commercial, avait jugé bon d’épingler à sa patente d’orfèvre une licence d’entrepreneur de pompes funèbres, et il avait fait venir de Cholon et rangé soigneusement, dans un hangar couvert de tout le fer-blanc de nos vieilles boîtes à farine, un matériel alléchant de bannières, de tableaux, brancards dorés, banderoles incrustées de miroiteries, trompes, flûtes et autres instruments d’orchestre.
A la bonne heure! Foung-li avait le sentiment de la clientèle; et il y aurait plaisir à voir se dérouler, sur les rives du marais, au petit jour, de beaux cortèges sonnants, étincelants, flottants, ondulants, et dont les tam-tams étoufferaient le Gong maudit!
Le seul enfantillage qu’on pût raisonnablement reprocher à madame Vallery, c’était d’abuser de la plaisanterie un peu lourde, un peu fatigante, qui consistait à se regarder, sourcils froncés, dans tout miroir à portée, ou à se tâter, du bout de l’index, d’un air perplexe, la commissure des narines, et à prononcer, avec un rire lugubre, des phrases dans le goût de celle-ci: «Vous savez Pip, je vous ai averti. Si j’enlaidis trop, je pars. C’est le miroir qui dira: «Partez!» Le jour qu’il aura dit, je ferai. Et il est fidèle, lui! Vous ne pourrez le corrompre, le soudoyer comme la congaïe qui s’exclame chaque matin, par votre ordre, que madame n’a jamais été si «même chose une fleur»!
Quand il fait le temps qu’il fait, même à trois mois de l’époque officielle des typhons, il vaut mieux ne pas trop plaisanter, pas trop rire... Cela énerve comme un cocktail trop angusturé, et cela se termine souvent mal. A mon avis, Hetty Dibson devrait bien le comprendre, et surtout le faire comprendre à sa jeune amie, madame Lanier.
Quand ces pointes facétieuses atteignent le cuir tanné du père Vallery, cela n’a pas trop d’importance. Cela n’amènera guère, on le sent, que le réflexe d’une grosse claque calmante à l’endroit de la piqûre, ou, plus probablement, que l’ingestion d’un granule ou deux de philosophie. Mais, pour ce rôle de guêpe, la petite Lanier, sous la couronne folle de ses cheveux blonds, me semble assumer des prédestinations plus inquiétantes.
Lanier est un grand garçon, un peu faible, un peu flou, que sa famille a expédié au Siam-Cambodge, avec toutes sortes de recommandations aux directeurs, administrateurs, chefs de train, sur le cher enfant, et, c’est à peu près la première fois qu’on le sort du champ de ventilation d’un pankah de bureau. Pour ses débuts, que le Dieu du ciel tropical le garde!
Il y a deux éclairs sur le monde, deux épanouissements de fleurs fraîches: à l’aurore, de sept heures à sept heures et demie, au crépuscule, de cinq et demie à six, et entre les deux, sans discontinuer, l’orage blanc de la lumière, le tintamarre solaire qui fulgure dans les yeux et casse la tête la plus solide.
Celle de Lanier n’est pas des mieux conditionnées pour la résistance. Elle prend au sérieux les piqûres de guêpe; et celles-ci s’enveniment justement à proportion qu’on leur accorde une attention hors de saison, qu’on les gratte, qu’on y met la loupe pour y chercher le dard. Le malheureux voit bien qu’autour des yeux de sa femme, autour des jolis globes clairs, poudroyants d’or, de singulières zones bistrées ont grandi, et que, sous les pommettes, là où se pavanaient à fleur de peau les vapeurs roses d’un sang juvénile, ce n’est pas seulement l’amincissement du galbe qui étend maintenant cette stagnante ombre grise. Et il tremble quand il la voit, à la manière de madame Vallery, occupée à se contempler méditativement les phalanges devant le plateau de son onglier. Il tremble, et se croit obligé d’exhiber des mines lamentables, car il l’adore, c’est entendu, avec toute la candeur et le touchant égoïsme d’un garçonnet de vingt-huit ans.
Mais, à ces mines longues d’une aune, elle oppose de petits rires sourds, ou se met à compter, à haute voix, le nombre de touches de rouge devenu nécessaire pour obtenir à ses lèvres «sa teinte». Dix-sept! Deux de plus qu’avant-hier! Et, en vérité, c’est à se demander si c’est bien pour lui qu’elle est en scène, qu’elle travaille les effets de ce marivaudage ambigu... Si ce n’est pas plutôt pour éblouir madame Vallery de ses passes savantes au combat de coquetterie, au duel malicieux contre l’homme; pour montrer à cette anglo-saxonne, qui n’y connaît guère que l’emploi du «direct» d’un bon boxeur, ce qu’est le jeu aigu, raffiné, étincelant de la Parisienne!
Je cause quelquefois de tout cela avec Moutier, au lendemain de nos visites à la troisième rivière. Moutier n’a-t-il pas un peu la responsabilité de nous tous, puisqu’il a celle du kilomètre 83? Et si nous sommes tous ici pour être dévorés par ce serpent de fer, lui, le grand-prêtre, ne doit-il pas veiller au gaspillage éventuel des réserves d’holocauste? N’a-t-il pas charge d’âmes et de corps?
A l’heure brève où l’étau se desserre, où l’atmosphère se détend entre la mâchoire du jour et celle de la nuit, dans la roseur béante du soir, nous allons, un instant, le long du chemin de bordure de la voie. Il nous arrive d’y croiser le poney pie et le tilbury noir au-dessus duquel s’arrondit, sous le vent béni de la course, le double zéro rose et bleu des écharpes. Moutier souffre d’une légère boiterie et, pour marcher, s’appuie sur une canne, car il a contracté un de ces ulcères, localisés mais tenaces, de la pathogénie indigène, quelqu’un de ces _pians_, plaies annamites--le nom est sujet à variations--qui ne sont guère plus dangereuses, mais pas davantage guérissables, dans la brousse, que des engelures dans la cour d’un collège. Cet accident n’entame, au reste, en rien l’égalité de son humeur, ni la vigueur de sa pensée à première vue un peu trapue, tout en muscles, si l’on peut dire, mais qui se révèle soudain richement innervée de sensibilité secrète.
C’est d’un œil maintenant amusé qu’il salue, puis regarde les deux rieuses silhouettes féminines disparaître dans la fente d’or que ménage, au débouché sur le marais, le parallélisme des sombres murailles végétales, taillées à même la forêt, à grands pans verticaux, de part et d’autre de la voie...
--Deux femmes, dit-il avec un sourire, deux femmes, et de l’autre côté, combien d’hommes? Mais il faut qu’elles aillent là-bas, pour attester que le travail de ces hommes est à elles, à elles toutes, les femmes!
Il s’interrompit pour faire sauter, du bout de sa canne, une pierre échappée du ballast, et que la trace des frêles roues avait effleurée.