Le kilomètre 83

Part 11

Chapter 113,867 wordsPublic domain

--Nous autres, mon pauvre Tourange,--reprit-il, en gardant machinalement les yeux baissés vers les rubans imprimés dans la poudre, nous autres, nous ne savons, nous ne sentons qu’une vérité, c’est que nous devons du travail... et nous voudrions seulement savoir un peu mieux à qui... à qui est due cette prestation perpétuelle de notre existence. Et nous sommes satisfaits, notre conscience est en repos, si nous l’avons au moins consacré, ce labeur d’une vie, à quelque chose, faute de quelqu’un, à quelque chose qui dépasse la vie humaine! Et il nous semble que celui qui y a droit, celui dont nous ne pouvons deviner la figure, mais qui vit dans le monde des choses qui dépassent la vie humaine, celui-là saura prendre son dû, comme le bonze A-kathor ramassait, hors des maisons, l’écuelle de riz déposée par les fidèles. Mais la femme ne veut pas comprendre cela! La femme veut que nous sachions que c’est elle qui détient la créance de cette dette... La voilà qui s’intronise idole centrale, et poursuit de sa colère le labeur de l’homme qui lui est volé. Et, le plus triste, Tourange, et le plus admirable, c’est que peut-être...

--C’est que peut-être elle a raison!

Ce n’est pas moi qui ai dit cela, c’est Lully, Lully, l’enfant qui vient à nous, en tenue de chasseur, les canons à l’épaule, débouchant d’une piste invisible de la forêt.

Et c’est Lully qui ajoute encore, marchant à nos côtés et balançant, de la main qui ne tient pas la crosse, une longue fleur odorante:

--Orgueil de l’homme qui veut suspendre sa durée périssable, sa petite moyenne de quarante années à de poudreuses œuvres centenaires! Soif de l’éternité misérablement étanchée à une grappe de générations!... Mais que voulez-vous que cela fasse, dites, vos travaux, vos monuments, vos chemins de fer, hein, Moutier, qui dureront combien, vingt, trente, deux mille ans, à celle qui porte dans ses flancs toute la lignée indéfinie des bâtisseurs?

Aucun de nous ne répond à Lully. Déjà l’heure rose, jaune et bleue s’éteint et le soir commence à peser, le soir où l’on évite de parler, comme si les paroles prenaient brusquement un poids étrange, qui les rend dangereuses à introduire dans les cervelles... Nul oiseau ne coupe la fente claire; mais, de-ci, de-là, quelque papillon, luné de bleu, volète d’une muraille à l’autre, comme affolé par l’impénétrabilité de la paroi. Nous nous collons silencieusement au talus de la voie, lorsque reparaît, lanternes allumées, le tilbury garni de ses blanches conductrices, derrière qui chevauchent, tête nue, les époux. Et c’est seulement au moment où, ayant atteint, à notre tour, le nœud de bifurcation, nous découvrons le marais, sur lequel traîne un dernier reflet rouge, que Lully s’exclame, avec une gambade d’écolier:

--Zut! Trop tard, pour aller voir les grues antigones danser devant le coucher du soleil!

Sa main désigne, vers l’extrême ouest, au delà de la corne saignante du marais, tout un pan du ciel bariolé comme une lanterne chinoise, et qui paraît loin, très loin...

Lully est resté l’homme des eaux limoneuses, le grand explorateur du marais. Il connaît les végétations amphibies, les nacres, les corolles flottantes, les buissons-radeaux infestés d’abeilles, et surtout la prodigieuse vie ailée que le morne léviathan de Chang-préah détache de son sein croupi, avec des palpitations lentes ou des jets radieux, le matin et le soir, à l’heure des prières.

V

Lully a eu tort de forcer ainsi la note sacrilège, de braver si ouvertement, si obstinément le ma-koui du Gong funèbre. Lully a eu tort... mais nous! Nous avons eu tort de vivre pour voir cela. Nous avons eu tort surtout d’emmener Fagui avec nous, et d’arriver ainsi à la minute précise, juste exprès pour voir... Si nous étions partis dix minutes plus tard! Si seulement Moutier avait suivi son idée d’aller changer de canne, avant de se mettre en route! Nous n’aurions pas vu, nous n’aurions pas entendu!...

Sans doute, Georgie n’aurait jamais reparu à la popote; mais nous aurions pu supposer qu’on l’avait assassiné proprement, d’une charge de plomb ou d’un coup d’anspect, ou que lui-même avait choisi un grand coin d’ombre épaisse dans la forêt, pour dormir une très longue sieste! Nous n’aurions pas vu les yeux, ces yeux où toute l’horreur, remontée du fond de l’être, venait crever en deux bulles noires, affreuses; nous n’aurions pas entendu le cri, le cri qui secouait, au-dessus de nos têtes, les colonnes de la vie et auquel notre silence seul était assez atroce pour répondre!

Et voilà qu’il faisait très beau ce jour-là, le trente-quatrième de ma réinscription à la popote, ainsi qu’en pourraient témoigner les cahiers de Fagui. Il faisait beau, il faisait bon, car un souffle, venant des bosquets du Paradis, s’était levé vers la quinzième heure.

Et quand Moutier passa devant ma porte, boitillant mais allègre, et, du bout de sa canne, me montra le miracle d’un horizon couleur de jardin, c’est de bon cœur que, pour le suivre, j’abandonnai le misérable carnet sur lequel j’étais en train de griffonner des pentes et des métrages.

Nous descendîmes la rive vers l’est, tournant le dos au campement des indigènes, et, c’est ainsi que nous passâmes devant Fagui, dont la sala était une des dernières dans cette direction.

Fagui, assise sur sa terrasse, n’était occupée qu’à déguster la liqueur céleste et, nous ayant fait un signe, elle se hâta de venir nous rejoindre, un couvre-chef de fortune épinglé à la hâte sur sa tête.

--Georgie est déjà parti pour là-bas, nous dit-elle, tâcher de tuer des marabouts, c’est la bonne saison pour les brins... Si vous voulez, nous pouvons marcher à sa rencontre.

Que Moutier ne suivit-il, à ce moment, son idée d’aller changer de canne! Celle qu’il avait à la main se prêtait assez mal à l’appui. Elle provenait d’un fléau d’ancienne balance chinoise, dont l’impeccable rectitude avait séduit Moutier, non moins que l’agencement hiéroglyphique des petits clous de cuivre incrustés dans son bois pour indiquer les mesures.

Moutier avait pour ce bâton une prédilection, où se mêlait un rien de coquetterie, de cette coquetterie, un peu inattendue dans ses choix, spéciale aux hommes qui ne sont pas coquets.

Bref, nous partîmes ainsi à l’heure que le destin voulait, que voulait le Gong peut-être, pour ébranler nos cœurs d’un coup retentissant, au seuil de leur folle entreprise.

Nous partîmes. Nous avions la forêt à main gauche, toute luisante des bosselures métalliques de ses feuillages, et, à droite, le marais.

Marais, le mot n’est peut-être pas très exact pour ce vaste réservoir d’eaux limoneuses qui adopte, vers l’ouest, les alourdissements d’un dessin de mamelles, dont deux arroyos figurent les pis nourriciers. Marais, non. Toute cette masse filante et boueuse glisse, d’un mouvement imperceptible mais sûr, qui suffit à la nettoyer des joncs et permet que l’odeur n’en soit pas pis que fade,--rien autre qu’horriblement fade.

Fagui marchait entre nous, en sorte que, tout en causant, je pouvais détailler son délicat profil. Il n’était point trop cruellement altéré par l’épreuve climatérique; mais la nuque mince fléchissait, comme si la couronne de la chevelure pesait sur elle, de tout son poids de métal précieux... Et déjà la crainte des flammes de l’air qui donne à tous ici, si l’on n’y prend garde, l’habitude de marcher comme les bêtes, les yeux vers la terre.

De quoi pouvions-nous causer? Comme des marins de la mer, comme des chasseurs de gibier, comme un vigneron de sa vendange, comme une mère de son fils, comme un soldat de l’ennemi, nous causions de lui, du kilomètre 83, de l’espoir de le coucher bientôt sur son lit de béton, d’achever le travelage, de voir tendus les quatre rails, fins et brillants comme des cordes de guitare... Ah! la belle sérénade, ce soir-là!

C’est Moutier qui se révélait ainsi poète, en clopinant. Il était tout joyeux, tout inspiré. Le matin même avait commencé de fonctionner l’organisation qui doublerait le nombre des trains de ciment arrivant quotidiennement de Battambang.

Il y avait bien les cent dix-huit coolies et les deux contremaîtres marqués d’une petite croix noire, au rapport hebdomadaire...

Mais, bah! on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs.

Et puis, il faisait si beau, il faisait si bon, ce jour-là!

Mais Fagui, levant la tête, dit doucement:

--Tant pis, si cela marche bien, tant pis, si c’est bientôt fini!

Moutier fronça les sourcils, entendant ces paroles. Mais Fagui répéta de la même voix douce, avec un pauvre petit sourire, un sourire qui me faisait le même effet que lorsque je voyais à ses lèvres, au lieu d’un bel œillet de France, quelque triste fleurette du marais.

--Oui, tant pis, tant pis pour moi! Vous autres, vous ne pensez jamais à cela! vous faites votre œuvre, vous avez votre but, il brille devant vous... Mais, nous? Nous sommes casées dans votre ombre, tant que vous êtes loin du soleil!... Lorsqu’on le touche, ce soleil, le jour de gloire est arrivé, hein! et Fagui n’a plus qu’à disparaître!

Moutier, un peu gêné, tenta de protester, en secouant la tête avec énergie.

--Vous savez bien, Fagui, que vous pouvez compter sur l’affection de Georgie...

--Oui, ici... et c’est justement pour cela que je souhaite que cela ne finisse pas. Mais cela finira tout de même. Voyons, Tourange, pourquoi vous, hommes honnêtes, voulez-vous, sous couleur de gentillesse, nous faire faire de mauvais calculs? Ici, vous êtes très gentils pour moi, tous, mais, dans six mois, dans un an, mettons dans deux, vous aurez quitté le Siam-Cambodge. Vous serez rentrés à Paris, vous aurez des économies, vous pourrez faire la fête, si le cœur vous en dit; et, si quelque jour vous rencontrez Fagui à un coin de rue, Fagui, une femme dont le teint aura gardé des stigmates, une femme qui ne sera pas très, très élégante... il n’y aura pas longtemps qu’elle aura débarqué,--eh bien! soyons francs, vous la saluerez, oui, de loin, un peu vite, un peu honteusement, comme la complice d’une chose dont il vaut mieux ne pas parler...

Cette fois, nous protestâmes ensemble véhémentement en tâchant de trouver des mots péremptoires pour établir la bonne place de notre cœur, la sûreté de notre mémoire et notre inaptitude reconnue à faire la fête... Tant que Fagui se prit à rire, ce qui encouragea Moutier à finir la chose en plaisanterie.

--D’abord Fagui, dès le débarcadère, sera très élégante; elle aura des chapeaux où frissonneront tous les brins de croupion des marabouts massacrés par Georgie en son honneur.

Sur quoi, Fagui retrouve son sérieux, pour affirmer gravement, la malheureuse, que c’était elle en effet qui avait conseillé de ne pas laisser passer la bonne saison des aigrettes et des marabouts. Car si, à Chang-préah, il n’y avait pas lieu de se tourmenter outre mesure des frais de modiste, il fallait bien, en conséquence de ce qu’elle venait de nous exposer, penser à l’avenir...

Et juste, comme elle répétait: «J’ai profité de ce beau jour pour envoyer Georgie», juste comme elle achevait d’assumer bénévolement la conduite des rouleaux écraseurs du Destin, un coup de feu éclata sur la droite.

Il y avait là des bouquets de ces arbres à troncs blancs, amis des terres inondées, que l’on appelle en Cochinchine «des trams»; et leurs feuillages depuis un instant nous masquaient la rive.

Par-dessus les cimes, nous vîmes monter, pattes pendantes, très haut dans l’air doré, un marabout au manteau de cendre, et quelques paires d’ailes moins notables; et nous courûmes vers la détonation, en hélant joyeusement.

Alors éclata le cri, le cri de l’homme happé par le marais! Et nous vîmes la tête à fleur de boue, la tête, seule, comme hors d’une cangue, la tête, et, trouant la tête, cette bouche noire d’où sortait l’appel épouvantable, ininterrompu, jusqu’à ce que, d’un coup, le flot immonde l’eût bâillonnée...

Je pense que les naufragés, qui ont surpris, d’un radeau, certain bouillonnement roux autour de celui des leurs glissé par mégarde, et qui ont constaté les suites, sont à même d’apprécier la qualité de nos réflexions pendant ces vingt secondes. Cependant nous fut épargnée l’horreur de voir remonter quelque chose à la surface. Cela fit seulement un trou sale dans le joli tapis vert, qui donnait, au soleil couchant, l’illusion d’une pelouse où mener folâtrer des jeunes filles... En arrière s’alignaient des buissons sordides, par lesquels avait dû arriver Lully courant vers la pièce abattue.

Bien entendu, je n’observai pas cela tout de suite, ma principale besogne ayant été d’abord d’empêcher Moutier de se jeter aussi là-dessus, ce que j’obtins en le lançant à la volée--il n’est pas très lourd, le malheureux--contre un tronc de tram. Ce détournement d’idée l’amena à casser des branches avec frénésie, ce en quoi je l’aidai tout aussitôt, à dessein d’en joncher le faux gazon et de gagner des mètres à plat ventre. C’était aussi vain que de semer de la paille sur le Mé-Kong pour construire un pont, et, après dix bonnes minutes, pendant lesquelles je laissai les nerfs de Moutier se détendre à cette besogne, comme le crépuscule commençait à s’assombrir, je lui fis remarquer qu’il était temps de ramener Fagui à la maison. Elle avait fait moins de manières que Moutier, et s’était contentée de tomber raide et de rester là, toute blanche et les yeux fermés.

Les trams nous fournirent encore de quoi confectionner une litière pour la rapporter jusqu’au chemin de rive. Elle n’était plus évanouie, mais s’obstinait à nous regarder, les dents serrées, les yeux extraordinairement foncés, virés au noir, et sans faire mine de bouger.

Nous repartîmes ainsi, entre chien et loup, Moutier ayant lâché sa canne pour empoigner les deux brancards. Je savais bien qu’en l’état de sa jambe, nous ne pourrions aller très loin dans cet équipage; mais je tenais à l’éloigner suffisamment de l’endroit. Après un quart d’heure de marche clopinante, je lui proposai de faire halte, et lui confiant Fagui et le soin de l’éventer--car le bourdonnement des moustiques s’accroissait avec l’opacité des ténèbres--je pris le pas gymnastique vers le camp.

J’en revins avec le docteur et des coolies, et des lanternes, cordes, perches et planches. Tout ce dernier attirail était, je l’imaginais bien, superflu. Mais je tenais à satisfaire Moutier et les nerfs en révolte de Moutier. Fagui était debout quand j’arrivai. Elle ne manifesta rien devant mon peloton de sauvetage et se laissa emmener sans difficultés, toujours muette, par le docteur.

Nous autres, nous retournâmes au bois de trams et commençâmes notre travail aux lanternes. Nous finîmes par lier une façon de radeau, qui nous permît de venir à l’aplomb du trou, reconnaissable, comme un accroc au milieu du drap d’un billard.

Mais c’est en vain que nous sondâmes, sur place et alentour, avec nos perches et nos cordes à grappins. Ce n’était pas, je m’en doutais, un marécage aux croupissements léthargiques que cette fosse de Chang-préah; mais, sous la peau figée de la surface, un véritable fleuve de limon s’ébranlait, avec un courant et des remous. A un moment donné, la lune s’était levée, tout exsangue, au ras de cette plaine hypocrite, et cela m’avait fait mal... Elle avait dépassé le zénith et jetait sur le marais une grande nacre glaciaire, que Moutier ne voulait toujours pas se décider à partir. Quand il fut enfin convaincu de l’inanité de nos tentatives, il se mit à jurer comme un païen, puis à hurler que Georgie ne s’en irait pas comme un chien crevé, qu’il allait lui bâtir un monument mémorable, qu’on coulerait dans le trou, en guise de fondations, tout le ciment du kilomètre 83, duquel kilomètre, lui Moutier «avait sa claque», et que tous les bonzes viendraient se mettre à genoux devant le monument, et tous les coolies, encadrés de leurs caïs, de même, et qu’il flanquerait de sa main la cadouille à tous ceux qui ne s’agenouilleraient pas convenablement...

Et, tout d’un coup, il lui vint une idée beaucoup plus simple, qui le calma comme par enchantement. Il souleva son chapeau et resta tête nue, deux minutes, face au trou. Et je fis comme lui, un peu honteux de n’avoir pas eu cette idée-là plus tôt, au moment, par exemple, que les yeux du petit dégageaient toutes les épouvantes, toutes les miséricordes, et toutes les écumes de la vie, pour nous demander, en échange, ah! Dieu sait quoi!

Moutier eut sans doute le même sentiment, car je vis son regard fuir le mien, tandis que, de sa voix ordinaire de chantier, une voix un peu dure et basse, il commandait le rassemblement des coolies.

VI

--Grande secousse nerveuse. Folie guérissable, sans doute... Ne pas la contrarier, résuma le docteur.

Et il insinua que, si ces dames voulaient se charger de Fagui, elle se laisserait probablement emmener sans résistance à la troisième rivière. Ce qui serait une solution point mauvaise, étant donné qu’elle ne voulait pas rentrer chez elle.

--Je suis débordé de l’autre côté, mon pauvre Tourange, et en avertissant seulement madame Vallery, qui me paraît être la tête froide de là-bas, de ne pas trop se laisser impressionner par le cri...

--Quel cri? interrompis-je, avec un petit serrement de gorge, au souvenir...

Le docteur ajusta son binocle sur son nez.

--Au fait, je ne vous ai pas raconté ce que je suis devenu, hier soir, quand vous me l’avez confiée. Tout alla bien pendant les premières minutes. Fagui s’était mise debout et marchait à mon côté tranquillement, la tête basse; pour plus de sûreté, j’avais pris son bras... Tout alla bien jusqu’à ce tournant où le chemin laisse à droite, vous savez, tout un chapelet de petites mares, pas très loin de l’ancienne sala de Barnot. Comme nous attaquions le tournant, voilà qu’un cri de perdu nous part quasi dans les jambes, un de ces affreux cris de grenouille déglutinée par le serpent d’eau... Et, tenez, précisément, la nuit de Barnot, vous rappelez-vous, nous eûmes une sérénade de ce goût-là... Point surprenant qu’en recevant cette musique dans les oreilles, la pauvre femme soit retombée raide, avec de grands tremblements dans tout le corps, comme s’il y passait des décharges électriques!... Grenouille, contractions, je pensais à l’expérience de Galvani, était-ce bête, hein!... Il a fallu la recoucher sur sa litière et la transporter comme une blessée. Je comptais la déposer sur son lit, m’en remettre à la congaïe du soin de la dévêtir, et passer la nuit dans la chambre voisine, à toute éventualité. Mais, sitôt sa porte en vue, la voilà qui bondit sur ses pieds, et, quand je veux l’engager sur l’escalier de sa véranda, qui me résiste et se met à crier, à crier, à la façon de la grenouille... Ma foi, je l’ai ramenée jusque chez moi. Elle a été bien gentille, la pauvre, sauf que jusqu’à quatre heures du matin, par intervalles, elle lançait ce cri déplorable, pendant une dizaine de secondes, de moins en moins fort... à la fin tout doucement, comme pour elle... et puis, elle s’est endormie. Ce matin elle est très calme; elle cueille des branches dans mon jardin et les met dans les pots que lui présente le boy.

Je serrai la main du docteur.

--Vous avez raison, dis-je. Le meilleur serait de l’éloigner d’ici pour quelques jours, de la transplanter dans un milieu où rien ne soit pour la froisser. Je crois qu’en effet madame Vallery est la femme de la situation. Je l’ai vue s’occuper de la congaïe de Dumoulin, mon contremaître, et cependant nous savions tous le vrai nom de la diarrhée de cette malheureuse... _Good bye_, docteur! Je vais parler à madame Vallery.

Hetty Dibson, chez qui, le temps de sauter en selle, je me suis rendu, s’est avérée la tête froide et solide que nous espérions. Il fut convenu que, l’après-midi même, elle viendrait chercher Fagui en tilbury, et qu’un paquet de linge et d’objets de toilette, préparé par la congaïe, suivrait. Elle voulut me garder à déjeuner, mais je déclinai son invitation, ne me souciant pas de laisser Moutier seul à la popote,--elle était déjà bien assez vide!

A onze heures et demie, je me retrouvai donc tête à tête avec André. Sa mine était mauvaise, je ne pus m’empêcher de lui conseiller un peu de repos. Mais il haussa doucement les épaules et me répondit, avec un sourire paisible, que le plus simple était, maintenant que la machine était lancée, d’espérer qu’elle tiendrait jusqu’au bout. Puis, il m’entretint, sans transition, des mesures qu’il avait arrêtées dans la matinée. Mesures dont j’aurais été surpris, sans doute, il y a quelques mois.

Il m’annonça qu’il avait demandé au Père du May de venir réciter les prières funèbres sur l’emplacement où était enfoui--il hésita à prononcer le mot--Lully; que lui-même se proposait d’accompagner le Père, et que, plusieurs contremaîtres ayant manifesté une résolution semblable, il avait décidé que la cérémonie aurait lieu au coucher du soleil, à la fin du travail, laquelle fin serait devancée d’une heure à cet effet.

Je l’assurai de ma volonté d’être à ses côtés, et je réclamai d’avertir le docteur et les gens de la troisième rivière, à l’exclusion des dames qui seraient occupées ailleurs; et, à ce propos, je lui rendis compte de l’emploi de ma matinée. Il nous approuva de point en point et ajouta seulement:

--On ne peut laisser la sala abandonnée aux congaïes et aux boys. Allez faire un inventaire. Mettez de côté ce qui, papiers ou souvenirs, peut intéresser la famille; on l’expédiera à Battambang. Pour le mobilier et le linge de la maison, on les dirigera peu à peu vers la troisième rivière. J’imagine que vous n’êtes pas un homme de loi--en disant ces mots, il me regardait dans les yeux--et que nous ne chicanerons pas ici sur l’union libre.

Nous mangions vite, évitant instinctivement de regarder autour de nous, et de constater par exemple que les bouquets des vases auraient dû être changés. Ils avaient été faits, la veille, par Fagui, avec ces plantes du marais, dont les fleurettes sont pareilles à des gouttes de cire rouge, et dont les feuillages noircissent et se corrompent très vite à l’air pur.

Comme nous avalions le café, nous entendîmes un pas monter la véranda, un pas d’Européen, nous ne pouvions nous y tromper, tout assourdi qu’il fût par la chaussure chinoise, et le Père du May apparut dans l’encadrement de la porte. A l’exception de la botte de toile à semelle de feutre, son costume était celui des prêtres français: soutane d’anacoste noire, rabat bordé de perles blanches, ceinture à la taille et barrette sur la tête. Il avait la main gauche fermée sur son livre, et la droite, celle qui venait de déposer le parasol contre un poteau de la véranda, passée à la ceinture, selon un geste qui lui était familier; et, quoique, à son essoufflement, on pût deviner la rapidité de sa course, son visage était sec et sans rougeur.

Moutier vint avec empressement à sa rencontre et lui offrit un siège; mais il le refusa, d’un geste de la main qui tenait le livre, et, debout, nous exposa l’objet de sa visite, de la voix grise qui était la sienne, et sans se départir de ce sourire qui ne quittait guère ses lèvres soigneusement rasées, mais qui ne découvrait jamais les dents.

Il exposa qu’un grand nombre de ses chrétiens faisaient partie des équipes placées sous les ordres de M. Lully, et, sachant qu’on devait aller dire des prières pour lui, seraient heureux de grossir le cortège de leur présence et de celle de leurs camarades.

--Je crois pouvoir répondre du bon ordre, monsieur, ajouta-t-il. Mais, vous n’ignorez pas le goût de tous les Asiatiques pour les pompes funèbres. Verriez-vous un inconvénient à ce qu’ils donnent, à cette occasion, libre carrière à leur fantaisie? Bien entendu, je serai là pour veiller à ce qu’elle ne dépasse pas certaines bornes.