Part 12
Moutier octroya toutes les permissions, et félicita même chaleureusement le Père des bons sentiments de ses chrétiens. Celui-ci reçut les félicitations avec son éternel sourire, où l’on pouvait retrouver une politesse distante d’homme du monde, aussi bien qu’un embarras de paysan s’astreignant à l’amabilité, s’inclina légèrement, et s’en fut rouvrir le parasol qu’il avait laissé sous la véranda.
Moutier écouta longuement le bruit discret de son pas disparaître, comme volatilisé dans la fournaise extérieure, puis me dit, avec un regard singulièrement expressif:
--Personne ne saura jamais les services que nous a rendus cet homme! Je n’ai pas eu une révolte, pas une rixe, pas un semblant de désordre. Il n’est jamais venu, comme ne s’en serait pas fait faute quelque _Padre_ d’ordre inférieur, me harceler de réclamations au nom de ses protégés... Les bonzes et le pieux A-Kathor ont tout machiné, j’en ai eu les preuves, pour provoquer une grève et des troubles. C’est à lui, à lui seul que nous devons de ne pas avoir nos chantiers déserts. Décidément Mureiro Vanelli est très fort!
VII
Ce fut un étrange cortège que celui que nous menâmes en l’honneur et sauvegarde de l’âme de l’ingénieur George-Antoine-Louis Lully, décédé à Chang-préah dans la trente et unième année de son âge. Ce fut un étrange cortège que celui de cette promenade aux flambeaux, conduite par un prêtre, et se déroulant comme un dragon fumeux et resplendissant au gré des méandres d’une rive innommable. Près de douze cents coolies étaient venus, et--comme on ne pouvait passer qu’à trois de front,--du Père du May, qui, en surplis empesé de frais, une étole noire au cou, ouvrait la marche, au vieux Foung-li veillant, à l’arrière garde, sur le contenu de son hangar vidé, il y avait place pour plus d’une belle ondulation.
Chacun de ces volontaires portait quelque chose à l’épaule, qui une hallebarde, qui la tige d’un dais, qui la hampe d’une bannière. Pour celles-ci, leur soie rouge ou mauve était peinte ou brodée d’inscriptions, dont le texte avait été soigneusement expurgé par le Père; un gigantesque drapeau tricolore dominait, comme une tente au sommet d’une colline, leur peuple chatoyant.
Les figurants, qui n’étaient pas dépositaires d’un de ces numéros recherchés du matériel de Foung-li, s’étaient équipés à tout le moins d’une grosse branche d’arbre, habillée de ses feuillages et retenant à sa fourche, comme un nid de phénix, une ronde lanterne, jaune ou rose, ou simplement blanc-de-deuil. Les plus ingénieux, s’inspirant du rite qui veut qu’à l’occasion des fêtes funéraires, soient exhibés les simulacres des objets familiers du mort, avaient choisi de confectionner des grues éclatantes, au bout de longues perches, dans la buée rousse des fumées.
Les caïs, le rotin au poing, maintenaient un ordre exemplaire dans les rangs, et leurs vêtements de gala aux nuances tendres, bleu pâle et lilas, faisaient des taches miroitantes, comme des plastrons de cuirasses dans le clair-obscur du cortège.
Toute cette belle ordonnance ne s’était pas établie, cela va sans dire, sans à-coups, rumeurs et perte de temps; et il était tout à fait nuit lorsque nous nous mîmes définitivement en route.
Immédiatement derrière le Père, marchaient des joueurs de trompette qui commencèrent à tirer de leurs instruments des sons prolongés, graves et monotones, comme des glas.
Oui, c’était un étrange cortège et je suis sûr que Georgie n’en aurait pas détesté le spectacle pittoresque. Malheureusement je n’avais pour voisin que ce pauvre Lanier, qui ne cessait de geindre et de s’éponger. Il me parut insupportablement nerveux, et, comme je lui demandais des nouvelles de Fagui, tout ce qu’il trouva à me répondre, c’est quelque chose comme: «Mon cher, si cela continue, dans quelques jours nous serons tous plus fous qu’elle.»
Arrivés au bois de trams, nous nous entassâmes tant bien que mal sur la rive ferme, et laissâmes le Père entonner les prières et purifier le marais d’eau bénite, dans la direction de l’endroit...
Toute la foule des coolies chantait, à son signal, le _Dies iræ_ avec une prononciation des mots latins à la française et une justesse d’émission des notes du plain-chant stupéfiantes. J’observais curieusement ces faces placides essayant de se terrifier chrétiennement à l’évocation des tribulations redoutables par lesquelles doivent passer les vénérés ancêtres... Et jusqu’à quel point le Père était parvenu à opérer cette transmutation des cervelles, c’est ce que je ne voudrais guère approfondir. Mais je sais qu’en revanche, pour nous autres, une transmutation contraire n’était pas loin d’être réalisée, et que cette prose funèbre nous semblait aussi peu de saison qu’un vêtement noir, par exemple.
Nous étions là, nous le sentions bien, pour rendre hommage à notre camarade, ouvrier de l’œuvre, et, par-dessus l’ouvrier, à l’œuvre elle-même, et, par-dessus l’œuvre, à Celui qui, comme avait dit Moutier, a qualité pour ramasser tous ces hommages, comme le bonze son riz... Et notre âme était sereine et joyeuse, je le jure!
Il n’y avait une toute petite exception peut-être que pour ce malheureux Lanier qui, visiblement, ne gouvernait plus ses nerfs. Et lorsqu’au moment du _Tuba mirum spargens sonum_, les trompettes crurent bon de scander le chant de quelques meuglements qui se répercutaient sur l’eau lourde comme un miroir de bronze, voici le pauvre homme qui se met à pleurer, comme si c’était sa jeunesse et sa joie qu’on jetait à l’abîme.
Cependant, quand ils eurent fini de faire monter le chant terrible vers le Dieu de l’Universelle Vengeance, les choristes passèrent à quelques cris plus nationaux, à destination spéciale du ma-koui de Chang-préah; et ce faisant, brandissaient les oiseaux de papier et de feu vers le ciel écrasant. Et juste, à cet instant, la lune se leva, ronde et cuivrée comme un gong, et sa lumière fut vite assez abondante pour qu’au retour on pût éteindre les lanternes, par économie, sur l’ordre du Père.
VIII
Il y a quelque chose de plus au fond du marais, et que le Père n’ira pas bénir! Quelque chose que le docteur et moi avons jeté hier soir, et qui, Dieu nous entende! ne remontera pas des tréfonds...
J’avais employé la sieste à inventorier la succession de Lully. Point n’était matière à gros travail: des papiers, une montre, des bibelots personnels, les hardes du défunt, comme disent les formules officielles... Du tout, avec l’aide du boy, j’avais empli quelques caisses, bien assaisonnées de poivre du pays, que Battambang se chargerait de faire parvenir à qui de droit. La moitié de l’argent, quatre cents piastres environ, devait prendre dans une enveloppe cachetée le même chemin. L’autre moitié de l’argent et les meubles restaient, jusqu’à nouvel ordre, la propriété de madame Françoise-Marguerite Dumont. Tout ce mobilier, y compris le piano à table mécanique, valait, d’ailleurs, sans plus, les frais de son transport. Quant à ces meubles spéciaux que représentaient les oiseaux empaillés, nous avions décidé, Moutier et moi, M. Vallery assistant à la délibération, qu’ils étaient censément passés au feu des enchères et adjugés, sous astreinte de rester momentanément sur leurs perchoirs; à savoir, à Moutier, le lot des rapaces, à Tourange, celui des échassiers et des palmipèdes. Ce qui permit de joindre quatre billets de cent piastres à chacune des bourses de la communauté.
Il ne me restait plus qu’à pénétrer dans une petite pièce que Lully appelait son atelier, sans que j’eusse jamais su au juste à quels travaux il s’y livrait: peinture, photographie, menuiserie. A vrai dire nous le soupçonnions plutôt de manigances artistiques, mais il était, sur ce chapitre, d’une réserve qui tantôt vous présentait les voiles d’une timidité virginale et tantôt les verrouillements inquiétants d’un arcane d’alchimiste. La chaleur était très dure, et le peu de mouvement que je m’étais donné avait suffi à procurer à mon épiderme la tonicité d’une vieille serviette de bain. En ouvrant la porte que je franchissais pour la première fois, j’éprouvai une sensation marquée de fraîcheur, que je m’expliquai d’abord par l’orientation de la pièce, mais je flairai en même temps une odeur bizarre et fade, dont je n’analysai exactement la désagréable fadeur, qu’après avoir vivement poussé le volet de bois plein de l’unique fenêtre.
C’était l’odeur même du sommeil du marais, du limon des couches profondes... Et, en effet, au milieu de la pièce, un grand baquet débordait d’une glaise gluante et rougeâtre. A sa couleur, j’en reconnus l’origine; elle provenait à coup sûr du banc argileux qui venait affleurer la rive, au sud de la digue. Une ancienne tradition locale attribuait à cette argile des propriétés plastiques et céramiques égales à celles des meilleures terres de Cay-may en Cochinchine, encore que son exploitation demeurât englobée dans l’anathème général jeté sur le domaine du Gong. Mais Georgie bravait l’anathème!
Outre le baquet, il n’y avait dans la chambre qu’une façon de sellette de sculpteur et, sur une alignée de planches en étagère, tout ce qui, modelé par les doigts de Georgie, était passé de cette sellette sur les planches. Mes nerfs sautèrent à la révélation de ce musée des horreurs, complément inattendu du beau cabinet.
Toutes les bêtes gluantes, toute cette faune grouillante, innommable et répulsive des eaux épaisses comme le sang, tout le cauchemar flasque, gélatineux, visqueux, pustuleux, écailleux du marais, chéloniens, sauriens, et batraciens, têtards, tritons et salamandres, escargots géants, sangsues gonflées comme des outres, tortues à têtes de crapauds, ignames à la langue de serpent, serpents à la peau de poisson, défilait là. Par surcroît, la fantaisie tératologique de l’artiste avait enchéri sur celle de la nature. Une ingéniosité abominable, amalgamant le démesuré et le disproportionné, greffant le biscornu sur l’amorphe, avait trouvé moyen d’épanouir, jusqu’à la splendeur, la monstruosité.
Des yeux, comme des bulles délétères, étaient sur le point de crever, des ventres, pareils à des sacs à glandes, tenaient des conciles, des pattes proposaient leurs membranes tendues, semblables à des ailes de vampires... Et tout cela dégageait, comme la sienne propre, l’horrible odeur fade du limon originel, en dépit de l’enduit de couleurs glauques ou jaunâtres, dont il était comme huilé, et dont les poudres--sans doute, quelque héritage du vieil An-Hoan,--emplissaient encore, à même le plancher, des fonds de frêles coquilles.
Fasciné et écœuré tout à la fois, je ne bougeais pas du milieu de la pièce, n’arrivant ni à secouer le malaise, ni à briser le charme qui immobilisait mes regards devant ces démences.
A la longue, la découverte d’un papier, cloué comme une étiquette, au rebord d’une des planches, me décida à faire quelques pas en avant. Sur le rectangle blanc, simple feuillet détaché d’un carnet, je lus alors ces mots inscrits de la main même de Lully--je reconnus, sans hésitation, la grande écriture pointue et déversée de Georgie, aussi bien que l’encre très noire dont il avait coutume de se servir, et qui semblait encore toute fraîche sur la pâleur du papier:
_Ne pas toucher en cas de malheur, briser sur place et rejeter les débris au marais_.
Ce qui suivit, je ne saurais prétendre que je m’y sois résolu, ayant consciencieusement délibéré, m’étant soucié de soupeser mes responsabilités contradictoires d’exécuteur testamentaire.
Non, ce fut un geste, une détente de nerfs, l’acte impulsif d’un fiévreux, d’un mauvais dormeur peut-être... ou d’un homme à l’œil trop sain, je ne sais plus... Je sais que je bondis dans la pièce voisine, et que là, ce fut un T, un T d’ingénieur, en bois de fer et lourd comme un marteau, qui me tomba sous la main. Je sais qu’armé de mon T, je revins dans l’atelier et commençai de frapper.
--Ah çà! Vous avez l’air d’un moine abattant les idoles à coups de croix...
C’était le docteur qui apparaissait sur le seuil, les yeux arrondis derrière ses verres.
--J’ai oui ce vacarme de vases brisés; je ne m’attendais guère à vous trouver dans ces fonctions d’iconoclaste.
Ces quelques mots me calmèrent, ou plutôt transformèrent ma frénésie en résolution non moins sauvage, mais froide. Je montrai du doigt au docteur le papier toujours cloué sur sa planche, puis, les deux ou trois monstres encore entiers, et méthodiquement, comme une cuisinière passe un lapin au hachoir, je fracassai une grenouille à bec de garudda.
Le docteur avait lu le papier et m’avait regardé faire.
Il ajusta son binocle et prit sa tête de retour du congrès de neurologie.
--Georges Lully portait l’étoile de la folie sur le mont de Jupiter de sa main de saturnien, dit-il sans broncher, et, c’est trop tard pour y rien changer, mais, pour vous, mon bon Tourange, il est encore temps, et vous allez me promettre de passer vos siestes à l’ombre de votre toit et, si possible, sous l’éventail de votre boy.
Je lui tendis mon poignet à tâter, en souriant.
C’était vraiment la crème des garçons que notre docteur, et je ne pouvais lui faire un reproche de penser, par profession, un peu plus aux vivants qu’aux défunts.
--Docteur, dis-je, je vous promets cela. Mais, en revanche, vous me promettez, vous, de ne souffler mot à quiconque de ce que vous avez vu dans cette chambre?
Il parut réfléchir un instant, puis répondit avec lenteur, scandant ses paroles d’un hochement de haut en bas.
--Oui, moi aussi, je crois que cela vaut mieux... Seulement, ajouta-t-il, en promenant ses regards sur les débris épars dans tous les coins, qu’allez-vous faire de toute cette poterie?
--Ce qui est écrit sur le papier; la jeter au marais, dès la nuit venue.
Le docteur s’approcha d’un tas de décombres particulièrement volumineux et l’éparpilla du pied.
--Ma foi! proposa-t-il, je vous y aiderai bien volontiers.
La proposition me fit plaisir, et, en même temps un peu honte, et je tâchai de lire sur son visage s’il avait présumé que j’aurais eu peur, oui, peur, ou tout au moins ennui à aller tout seul au marais avec cela. Mais il redressait son binocle de l’air le plus bonasse du monde, et me prit par le bras pour sortir de la chambre, dont j’emportai la clef.
Vers sept heures, à la nuit noire, nous y revenions comme des voleurs et nous hâtions de déménager les ruines du musée des horreurs dans de vieux sacs à paddi, où elles se heurtaient avec un bruit d’ossements.
Nous avions décidé de les jeter à la pointe du nord-est, le plus loin possible de Georgie, «afin, dit le docteur, que la bénédiction du Père ne s’égarât pas sur leurs peinturlurages hérétiques, au cas où ce saint homme viendrait à récidiver du côté des trams». Mais, nous n’avions pas songé que le bas niveau des eaux rendrait impossible à notre sampan le passage au-dessus du seuil; si bien qu’arrêtés, nous ne trouvâmes rien de mieux, comme solution, que de lancer les sacs, de toute la force dont nous étions capables, contre les piles d’une arche. Nous entendîmes un dernier «ploc» d’émiettement, au contact de la dure muraille bétonnée; puis, la lourde surface, vaguement rougeoyante des reflets de nos lanternes, s’entrouvrit sans éclaboussures, à hauteur à peu près de l’hectomètre 7 du kilomètre 83.
Cette petite expédition m’avait mis quelque peu en retard pour le dîner. Mais Moutier m’attendait sans impatience, la jambe allongée sur un fauteuil, une cigarette aux lèvres. Je lui rendis compte de mon inventaire, passant toutefois sous silence ma découverte de l’atelier.
--Vous n’avez rien trouvé d’extraordinaire?
Je m’imaginai presque qu’il avait dans la voix une intonation préméditée, quasi anxieuse, à tout le moins plus marquée que ne le voulait la banalité de la question. J’esquissai néanmoins un geste évasif.
--Tous les paquets, éludai-je, doivent aller, je crois, de Battambang chez mademoiselle Adrienne Lully, directrice d’institution à Lons-le-Saulnier, Jura, car c’est à cette adresse, n’est-ce pas? que Georgie envoyait ses lettres et ses chèques. Ne serait-ce pas une photographie de cette personne que j’ai recueillie dans un tiroir de table à écrire?--Et, tirant mon portefeuille, je me mis en devoir d’en extraire une photographie du format carte de visite, que je tendis à Moutier. C’était, avec le nom de la petite ville jurassienne dans le bas, le portrait d’une femme ayant passé la jeunesse et qu’on devinait, quelle que pût être la date de l’épreuve, coiffée hors la mode et vêtue de même.
Quels pouvaient être ses rapports de parenté avec Georgie? Tante? Cousine? Sœur aux fonctions maternelles, peut-être? Elle avait de Lully je ne sais quel air tendre et modeste, sous la révolte d’un front trop somptueusement modelé.
Moutier avait pris de mes doigts le gris carton glacé et, machinalement, en tâtait le grain, sans détacher ses yeux de l’épreuve.
--Êtes-vous physionomiste? me demanda-t-il tout à coup.
Et sans attendre ma réponse, il ouvrit son veston et y glissa l’image.
--Je la garde, dit-il. Si je rentre en France, j’irai à Lons-le-Saulnier rendre visite à la personne en question. Si je reste ici, ma foi, vous saurez où retrouver son portrait, et à quelle adresse lui en faire retour.
IX
--Je t’interdis de continuer cette intimité déplacée avec madame Vallery...
Au ton dont ce benêt de Lanier a proféré cette injonction maritale, je prévois une vive réplique de sa jeune épouse, puis quelqu’un de ces intermèdes de la vie conjugale, médiocrement divertissants pour qui, comme moi, sous couleur d’invitation à déjeuner, s’y trouve convié. Mais, contrairement à mon attente, cette fine abeille a pris son air le plus candide. Ses sourcils s’arrondissent au-dessus de ses yeux tout clairs, de ces yeux où il y a toujours de la poudre d’or pour sécher les mauvaises larmes.
--Pourquoi donc? soupire-t-elle ingénument. N’est-elle pas la femme de ton chef?
--D’abord elle n’est pas sa femme.
--Bon! A Battambang c’est toi-même qui m’as expliqué gentiment qu’ici il ne fallait pas se montrer trop exigeant sur les actes de mariage... lequel d’ailleurs, en l’espèce, peut très bien exister... est-ce qu’on sait jamais, avec les facilités que donne la loi anglaise? Il peut parfaitement se faire que cette pauvre Hetty ait été calomniée par de méchantes langues! Tu sais bien qu’il y en a partout... Est-ce qu’on n’a pas raconté que je me polissais les cheveux avec des tampons d’herbes de sorcière ramassées par ma congaïe?
Et l’épouse légitime soulève avec la main, comme un fardeau accablant, le trésor de cette chevelure au brillant naturel, qui écrase son jeune front en moiteur.
--Se peut que j’aie dit cela à Battambang, réplique Lanier brutalement, mais ici, c’est une autre affaire...
Il s’arrête un instant, et soudain ses yeux commencent à fureter, à droite et à gauche, dans les coins de la pièce. Ah çà! qu’a-t-il donc aujourd’hui? Le soleil lui a-t-il tapé sur le crâne?
--Ce que je ne veux pas--il crie presque et, ma parole, ses dents grincent,--ce que je ne veux pas, répète-t-il...
Et il lance le geste de frapper violemment sur une table; mais comme celle qui se trouve là, sous sa main, est une fragile table de rotin, où il n’y a pas place pour une paume, attendu que la tasse à café, le cendrier et la boîte d’allumettes suffisent à l’encombrer, Lanier reste soudain tout coi, les doigts arrêtés dans leur élan, et achève d’un ton radouci, presque geignard:
--Ce que je ne veux pas, c’est qu’elle passe son temps à te conseiller de déserter!
Ho! Ho! déserter! le vilain mot que voilà, M. Lanier! Savez-vous que vous n’êtes qu’un triste butor! Savez-vous que vous ne jouez pas ici la même partie, vous et celle-là qui eut l’extrême douceur de vous y suivre? Savez-vous que, lorsque vous aurez rapporté en France, à peu près au complet, votre tête,--peu de chose,--votre foie et vos quatre membres, le problème sera superlativement résolu pour vous, et, qu’au pis aller, les litres de lait et de Vichy que vous ingurgiterez pendant quelque temps représenteront tout au juste les mois de biberon de l’enfant que vos respectables parents mirent en nourrice au Siam-Cambodge, avec l’espoir d’en voir revenir un homme; mais que pour l’enfant qui est là à vos côtés, il s’agit de renoncement à sa fraîcheur, à sa beauté, à la fleur de sa jeunesse, c’est-à-dire à sa raison même d’exister; et, que l’expérience qu’elle aura acquise à Chang-préah des anémies, des hépatites, des jaunes de l’œil et des bistres de l’épiderme, lui vaudra tout au juste l’avantage d’avoir l’air d’une sauvagesse au milieu de ses compagnes, et que c’est vous alors, imbécile, qui la rendrez responsable de l’admirable erreur de sacrifice qu’elle vous aura consenti?
Mais je n’ai pas le temps de manifester mon sentiment très vif sur la question, et pas davantage celui de prendre la défense de madame Vallery, de rappeler à Lanier que, sans même parler de l’histoire de Fagui, j’ai vu Hetty Dibson à l’œuvre, au chevet de la congaïe de Dumoulin, mon contremaître, et, du même coup, à la présidence d’une tablée de cinq gnôs, dont la mère avait de bonnes raisons pour avoir oublié de mettre la ké-bat à riz sur le feu. Je n’ai pas le temps de déclarer que je tiens pour une chose _valuable_ l’amitié d’Hetty Dibson, car voilà madame Lanier qui s’est levée, s’est approchée de la chaise de son mari, a jeté ses bras, par derrière, autour du cou de ce dernier, et commence mille chatteries... Tant que le nigaud remonte le coin de ses lèvres et se déride, et que moi-même, dont la partie de mesures pour rien ne semble pas indispensable à ce duo, suis sur le point de prétexter les exigences de la sieste pour me retirer, lorsque les yeux sablés d’or jugent à propos de me prendre plus directement à témoin.
--Imaginez que mon mari a peur que je le quitte! Il sait pourtant bien...--ici un petit mouvement de volte vers cet époux inquiet et un peser tendre de la main gauche sur cette tête tracassée--il sait pourtant bien ce que je lui ai dit: «Tant que cette bague tiendra à mon doigt...»--cette bague qu’on m’indique d’un avancé du menton, c’est l’anneau jaune d’une alliance, qui, pour l’instant, brille parmi les boucles d’une orageuse chevelure brune...--Et, voyez, monsieur, je l’ai gardée, malgré la chaleur, et on ne se doute pas comme c’est lourd, un vrai fer de forçat!... Mais tant que cette bague tiendra, ne glissera pas toute seule, c’est signe que je n’aurai pas assez maigri pour être obligée de m’en aller!
Ça, c’est gentil, et mon homme, tout à fait calmé, sourit d’un air de béatitude un peu niaise. Mais ô femme, ô énigme, ô aiguillon, ô buveuse d’illogisme, ô fille d’or des vents capricieux, pourquoi, quelques minutes plus tard, quand je prends malgré tout congé, pourquoi, bondissante et vive, les cheveux en essaim de guêpes, le rire prêt à strider, s’arrête-t-elle devant ce bahut de Canton aux lourdes sculptures funèbres? Il est couvert d’une bien belle plaque de marbre rouge, ce bahut, d’une plaque de ce marbre de Soui-Tchang, qui a la somptueuse couleur d’un sang coagulé!... Pourquoi s’arrête-t-elle? Pourquoi ce coup d’œil aigu lancé à la glace voisine, et pourquoi cette main qui s’immobilise, pendante, l’annulaire bien à l’aplomb de la plaque rouge? Et pourquoi décocher avec un sourire terrible, en secouant cette petite menotte:
--Là! vous voyez bien qu’il ne tombe pas encore! Mais, par exemple, le jour où ça fera tin-tin sur le marbre, adieu Chang-préah! Adieu Siam-Cambodge! Ce sera la clochette du départ...
Ce n’est plus du tout l’expression de la bonne petite épouse aux dorlotements de chattemite, que mes regards vont rejoindre au fond des prunelles mal balayées de leur poussière précieuse, mais quelque chose de plus pervers, de plus ambigu, où il y a du poison, du défi, et aussi de l’étincelant à quoi je ne sais pas donner de nom...