Part 8
--Décidément, dit-elle, avec une moue, je m’étais trompée. Ce rouge ne vous va pas du tout, Vigel. Vous êtes verdâtre, là-dedans.
Vigel ne répondit rien. Je vis seulement qu’il jetait un coup d’œil furtif vers le poignet gauche de madame de Faulwitz, qu’encerclait le bracelet noir et argent. Ses paupières eurent un léger battement, et, nous tournant le dos, il se dirigea vers le centre du jeu.
Les équipes s’affirmèrent vite de valeur égale. Grappes croulantes des mêlées, longs coups de pied de dégagement des arrières, prestes passes des trois quarts, nulle supériorité dans l’attaque, ou nulle faiblesse dans la défense ne se révélait. Chez les hommes de Cholon, un peu plus d’acrobatie peut-être dans le maniement de la balle; chez ceux du Stade, un peu plus de décision dans l’élan de la course.
Vigel ne faisait pas trop mauvaise figure à son poste. Sa silhouette élancée, aux épaules félines, était d’un athlète de classe, en dépit de sa mauvaise condition, et ses prises de l’adversaire pour le plaquage, nettes et décisives. Deux ou trois fois cependant il manqua la balle, qui lui glissa des mains, et j’entendais, à chaque faute, la voix cinglante de madame de Faulwitz:
--Le maladroit! Est-il permis d’avoir de vilaines mains en beurre, comme ce garçon!...
Mais, tout à coup, de la même bouche partit un bravo enthousiaste, et deux jolies mains, pas en beurre celles-là, claquèrent avec frénésie, cependant qu’en face de nous, de la racaille bigarrée, agrippant les cordes, une clameur discordante s’élevait. Tout près des buts menacés du Stade, un équipier chinois venait de s’échapper avec le ballon et courait marquer l’essai. Malheureusement pour lui, sa natte, qu’il portait, pour la partie, soigneusement enroulée autour du crâne, se défit, et on la vit battre, dans le secouement de la course, le dragon violet brodé dans le dos du large maillot vert.
Fatal échevèlement! Vigel avait pu, pareil à l’ange de la mort, saisir au vol la noire tresse, et d’une secousse vigoureuse mettre l’homme à terre, à deux pieds de la ligne. En dépit de la réclamation du capitaine de Cholon, et du tapage mené par une fraction de l’assistance, l’arbitre déclara l’arrêt correct, et n’accorda pas le coup franc de réparation. La rumeur qui suivit sa décision n’était pas encore éteinte, lorsqu’il siffla pour le repos de la mi-temps.
Je profitai de la pause pour aller complimenter Vigel. Il était étendu sur le dos, les bras en croix, à même le gazon, et sa poitrine se soulevait avec violence. Il se mit, à mon approche, sur son séant, et commença de sucer le citron qu’un équipier lui tendait.
--Hump! fit-il, entre deux mordillements de la pulpe acide, j’ai mieux tenu que je ne l’espérais! Mais ce n’est pas fini! J’ai besoin de ménager mon souffle et d’ouvrir l’œil. Le gaillard que j’ai sonné de si plaisante sorte va chercher sa revanche... Et, ajouta-t-il, après une légère hésitation, madame de Faulwitz, près de qui je vous ai vu, que dit-elle de ce spectacle?
--Madame de Faulwitz a sonorement applaudi, quand vous avez si bien plaqué le maillot vert.
Il eut un sourire dur.
--Ah! elle a applaudi... Tout à l’heure elle applaudira aussi quand c’est moi qui serai salement plaqué!
Le coup de sifflet de l’arbitre, rappelant les joueurs à leurs postes, nous sépara, et tout de suite il y eut un figement des bouches et des yeux, un arrêt du brouhaha qui laissa seulement perceptible un ronflement proche et continu de voitures légères. C’étaient les tilburys des riches marchands chinois, mécènes du Club, lesquels ne pouvant ni s’asseoir aux côtés des Européens, ni se mêler à la tourbe de leurs compatriotes, et pas davantage afficher ostensiblement la nervosité de leur attente, avaient imaginé ce sauve-face de tourner, à train de course, dans les allées avoisinantes du jardin. Et parmi eux, je reconnus l’opulent et corpulent M. A-phat et son minuscule poney noir qui, tout barbouillé d’écume, avait pris l’air d’un chocolat à la crème.
Non, madame de Faulwitz n’applaudit pas, quand Vigel fut salement plaqué! Cela se produisit quelques minutes avant la fin. Ni l’une ni l’autre des équipes n’avait encore marqué les trois points d’un essai; mais les hommes du Stade menaçaient à leur tour de très près les buts du Club, et l’émotion de la foule grandissait jusqu’au délire. De sa masse agglutinée et assombrie--car le soleil ne rougissait plus l’entre-branches des saos--jaillissait par instants, sous le contre-coup d’une saute de la balle, un hurlement rauque et bref, comme d’une énorme trompe pressée. Je me trouvai immobilisé contre la corde, entre une façon d’énergumène, aux bras tournoyants, qui clamait, sans variations, à chaque dix secondes qu’un maillot rouge ou vert bondissait: «Le tigre, le tigre!» et madame de Faulwitz qui, grimpée sur une chaise, toute rose, les yeux brillants et les dents serrées, maintenait son équilibre de statue précieuse grâce à la pointe de son ombrelle piquée dans mon épaule. Non, elle n’applaudit pas, quand Vigel, projeté subrepticement par son adversaire à la natte, resta là, boulé comme un lapin. Elle dit seulement, d’une voix où trépignaient le dépit et la colère: «Les rouges vont jouer à quatorze!» mais tout de suite, avec une expiration radieuse de triomphe: «Ha! les verts aussi!»
Car l’homme au dragon n’était pas à deux pas d’Henry, qu’il se cassait subitement sur lui-même, prenait son ventre à deux mains et s’étalait à son tour. Mais cet ébrèchement de chacun des «quinze» n’eut pas le temps d’influer sur le résultat, car, au même moment, la grappe compacte des vingt-huit joueurs restant s’effondrait et se disloquait par delà la ligne de but et le sifflet de l’arbitre annonçait le triomphe du Stade.
* * * * *
--Que disais-je? qu’il fallait garder l’œil ouvert! Je m’en tire avec une clavicule fêlée. Tu viendras me voir à l’hôpital, vieux camarade?... C’était un coup de casse-nuque que l’autre cherchait. Mais je ne suis tout de même pas un novice... Elle disait jadis que je pourrais devenir un damné champion... Et le gentleman à face de fièvre jaune aura raison d’aller se faire mettre tout de suite de la glace sur le ventre, ou gare à la péritonite!
XX
Je ne fus qu’à moitié surpris de trouver à la maison un billet de Vanelli m’invitant à passer à bord du _Lotus blanc_, le lendemain matin, vers les onze heures, pour une communication urgente. J’avais expédié mon dernier convoi de deux cents têtes l’avant-veille du match et n’attendais plus que l’ordre de remonter vers la troisième rivière. Vanelli me le donna en termes sobres et précis, à sa manière:
--Votre congé est fini. C’est aujourd’hui lundi. Un vapeur part pour Pnom-penh mercredi. Vous le prendrez. Si les eaux sont trop basses pour vous permettre d’atteindre Battambang, par voie fluviale, vous vous procurerez, en route, des chevaux... L’essentiel est que vous arriviez vite. Sur l’itinéraire terrestre, vous pouvez vous renseigner auprès de mon gendre, le comte de Faulwitz, avec qui vous déjeunerez tout à l’heure... Car nous vous gardons à déjeuner, n’est-ce pas? Ma fille tient, je le sais, à recevoir vos adieux, et le _Lotus blanc_ doit appareiller à quatre heures.
Je levai les sourcils, étonné.
Mureiro se mit à rire.
--Oui, nous quittons Saïgon pour Bangkok. Le Siam-Cambodge a deux tronçons, ne l’oublions pas, encore que vous ayez le droit, vous, de n’en connaître que le français.
Remonté sur le pont, je trouvai, près du roof, Elsa adossée à la muraille, dans sa pose favorite, les bras en croix, les mains au plat-bord. A deux pas d’elle, un homme de haute taille faisait danser un chien à mâchoire de loup.
--Monsieur de Tourange. Mon mari.
L’homme au chien arrêta sur moi, une seconde, le regard d’un œil clair, d’une expression impérieuse et froide,--assez banale, en vérité, dans un visage plein, vif en couleurs, et arrondi dans le bas par une barbe flave de Germain,--puis me tendit la main avec une affabilité un peu hautaine.
--Vous devez repartir pour Battambang, et si je ne me trompe pour le marais de Chang-préah? Curieux pays! Monsieur, voulez-vous que nous en causions?
Et m’offrant un cigare, il m’entraîna dans une déambulation que rendait possible la double épaisseur de toile mouillée, capotant, d’hermétique sorte, tout l’arrière du _Lotus_.
Il parlait un français correct, dont il cisaillait les phrases en membres courts, articulés d’une seule pièce. Je m’étonnai de sa connaissance approfondie des régions traversées par le Siam-Cambodge, de la lucidité de ses évocations topographiques, de son sens professionnel des difficultés à prévoir pour nos travaux. Il s’apercevait de ma surprise et, de son côté, paraissait s’en amuser. Il mettait même de l’adresse et comme de la coquetterie à utiliser telle de mes réponses pour boucher méthodiquement quelque trou de son propre exposé. Mais, deux ou trois fois, ayant contrecarré une de ses opinions, ayant touché à une pierre de son mur, je vis ses sourcils se froncer et sa tête tourner avec raideur sur son cou. Cela me fit songer aux beaux rapaces empaillés de Georgie, et mon admiration fléchit...
Herr Graf von Faulwitz, vous êtes un homme de premier ordre quand vous avez raison; quand vous avez tort, vous n’êtes qu’une méchante buse teutonne! Et dans ce moment toute ma sympathie alla, je ne sais trop par quelle réaction, vers cet affreux sang mêlé de Vigel, qui n’a jamais tort ni raison, vers mon vieux camarade si souple à s’introduire dans la vérité, à se la retourner sur le dos que, ma parole, elle ne présente plus ni endroit, ni envers, ni coutures, tout ainsi qu’un maillot du Stade.
Le déjeuner fut sans éclat. Invités de seconde série, doublures administratives. Visiblement Mureiro liquidait ses politesses.
Un seul convive pétaradait assez drôlement dans cette grisaille, un petit secrétaire du Gouvernement, brun et vif comme un grain de poudre, qui prit feu à propos du match des Rouges et des Verts et de l’intérêt suscité dans la population par ce spectacle athlétique.
--Hé! que me chante-t-on d’influence anglo-saxonne et de contagion de Hong-kong! Ignorez-vous que Saïgon est la ville la plus romaine du monde? Que faut-il aux Saïgonnais! Je le dis au Gouverneur tous les jours: _Panem et circenses!_ Pour _panem_, ils ont le riz: c’est merveilleux, c’est mieux que n’ont jamais eu leurs ancêtres... Restent les jeux. Le football est un bon exercice de cirque, je le reconnais, à part son nom, qui est barbare... Mais je sais bien que si j’étais le Gouverneur, je fonderais tout de suite ma gloire en bâtissant à ce peuple latin des Arènes... Oui, des Arènes où l’on donnerait des combats de tigres et de buffles, de rhinocéros et d’éléphants, et, pourquoi pas, des courses de pousse-pousse!
Aux liqueurs, servies sous la double tente du pont, le même petit bonhomme, casqué jusqu’au nez, à la ressemblance, j’imagine, d’un centurion, se dirigea vers moi et me saisit par un bouton de mon gilet.
--Vous qui êtes un ami de Sibaldi, venez que je vous explique ma théorie de Saïgon.
--Je la connais, dis-je.
J’étendis solennellement le bras et l’index dans la direction du boulevard Charner.
--_Urbs!_
De son propre index il se toucha la poitrine.
--_Civis!_ Tout est là,--continua-t-il d’une voix aux sonorités de buccin. Je le dis également tous les jours au Gouverneur! Une chose à sentir: la force antique, la beauté dévoratrice de l’_Urbs_! Une chose à comprendre: la dignité du _Civis_--ici, le blanc! Et vous tenez la clef de ce paradoxal problème: l’expansion coloniale d’une race qui se rétrécit autour de ses foyers! Nous Français, nous sommes tout simplement les Latins, les fils des sectateurs de Jupiter, dieu de l’hégémonie. Nous avons la passion héréditaire et irresponsable des grands travaux publics. Nos administrateurs--encore un point que je me plais à signaler bien souvent au Gouverneur!--ont tous la folie des routes. Elles ne se raccordent pas entre elles, de province à province, mais réjouissent l’œil du proconsul de leurs alignements milliaires... atavisme romain! Atavisme romain, la joie de réquisitionner les prestations, les corvées, la main-d’œuvre des milices et de la région!... Pensez si dans ce pays à base de ciment, l’atavisme est guilleret! Romains, vous dis-je, nous sommes Romains! La lutte du _Civis_ contre le pérégrin, de l’ingénu contre l’affranchi, mais nous la vivons! C’est la poussée des Asiatiques, le problème du métissage... Romaines, nos demeures carrées sans étages, à colonnades à hauts soubassements... Et tenez ces simples mots: _Puer, abige muscas!_ Vous rappelez-vous comme les magisters s’égaraient dans des gloses à perte de salive sur ce _puer_, qui ne devait pas se traduire par enfant, mais par laquais? Ici seulement, j’ai compris, j’ai donné le juste sens: «Boy, chasse les moustiques.» Et c’est pourquoi--termina le jeune conseiller ordinaire de M. le Gouverneur--c’est pourquoi je me plais à voir une Cérès Orizafautrix, assise sous les frises cay-mayeuses de notre chambre d’agriculture. J’admire la piété de notre concitoyen qui a dressé, sur les piliers de son portail, deux têtes casquées d’Augusta Minerva, et j’adore, chaque jour, la blanche Vénus aux bambous, à qui furent consacrés les jardins de telle villa du boulevard Norodom.
Un rire éclatant fuse à côté de nous. Madame de Faulwitz secoue très haut la cendre de sa cigarette.
--Savez-vous, monsieur de Tourange, qui a mis les têtes de Minerva sur les portails? Mon gros Prussien de mari!
Je scrute, un temps, les longs yeux couleur d’olive.
--Monsieur de Faulwitz a donc habité Saïgon?
Un nouveau rire, comme une pluie d’or.
--_Natürlich!_ C’est quand il a préparé son expédition pour le marais... quand les autres ne savaient pas où il fallait faire passer le chemin de fer.
Ainsi, Herr Graf von Faulwitz, c’était vous l’Ennemi! c’était vous le reître à la barbe ronde et au gosier dur, le patron de Just Barnot, c’est vous qui devez des comptes à l’âme de monsieur Lacroix!
--Cela a été très difficile de faire changer ce qu’on avait d’abord décidé. Papa ne voulait pas. Il disait que le marais coûterait beaucoup de coolies. Mais il y avait d’autres considérations, et papa a fini par céder. On ne connaît pas mon mari, et comme c’est un homme d’une volonté dure!
C’est vrai. On connaît mal le comte de Faulwitz. Je le connais un peu mieux peut-être, depuis un tout petit incident de la cérémonie de mes adieux au _Lotus blanc_.
Je venais de baiser respectueusement la main de madame de Faulwitz et de lui souhaiter une heureuse traversée, jusqu’à Bangkok.
Elle avait ri--encore!
--J’ai un porte-bonheur pour la traversée. Regardez-le.
Prestement elle avait fait glisser le long de son poignet le bracelet noir, que je savais venu du lac à ma-kouis des monts Cardamomes.
Tandis que j’admirais avec politesse, M. de Faulwitz s’approcha de nous, très souriant.
--Quel triste bijou portez-vous là, chère amie?
La belle Elsa rougit imperceptiblement, puis, vite, recomposa son visage aigu de petit sphinx féminin et, me reprenant le bracelet, en fit chatoyer les transparences dans la lumière.
--C’est un cadeau, dit-elle, de l’air le plus délibéré du monde, et j’étais justement en train d’expliquer à monsieur de Tourange que la propriété de cet objet est de flotter, s’il tombe à l’eau, tant la pierre en est légère!
M. de Faulwitz souriait toujours.
--Certes, voilà qui est curieux!
Il s’appuya sur le bordage et, comme distraitement, déboutonna et releva un pan de la tente. La rivière apparut, étincelante et tourbeuse, et bousculée en tournoiements rapides.
M. de Faulwitz se retourna vers sa femme, et, du ton de la plus grande courtoisie:
--Faites donc l’expérience tout de suite, pria-t-il.
Les yeux verts et les yeux bleus se heurtèrent un instant, sourcils tendus.
--Ne craignez rien pour l’objet,--le gros Prussien de mari ne se départissait pas de son flegme courtois.--Puisqu’il flotte, Vulcan ira le chercher. _Acht! Rasch! Da_, Vulcan!
D’un bond, le chien-loup, assoupi sur un paquet de filins, avait sauté sur la large lisse du bastingage, où son maître, la main au collier, le maintenait ployé sur les jarrets. Les yeux bleus s’immobilisèrent à nouveau, froids, un tantinet railleurs.
Il y eut un tout petit flouc, comme d’une épluchure jetée au courant, et tout de suite l’énorme patapouf d’une bête poilue lancée à tour de bras sur le plancher du pont.
--Il est inutile d’infliger un mauvais bain à Vulcan. L’objet a coulé comme du plomb. On vous avait fait un conte, chère amie... Au revoir, monsieur de Tourange, n’oubliez pas que la chaloupe pour Battambang part après-demain matin, à huit heures, de Mytho.
Madame de Faulwitz avait baissé le front et serré les lèvres, et regardait la pointe de son soulier, qui battait un joint goudronné du tillac.
Et ce fut seulement au moment où je lâchais l’échelle de coupée pour enjamber le bordage de mon sampan, que le cristal d’une voix rieuse, qui semblait tinter d’un bout à l’autre du _Lotus_, vibra dans mon oreille:
--Au revoir, monsieur. Ne manquez pas de raconter à Henry ce qui est arrivé à son cadeau!
Je serai bon messager. Je rapporterai l’histoire du bracelet. J’y ajouterai même un petit reproche. Puisque, en tout état, le bracelet devait aller au fond, ce n’était vraiment pas la peine, mon vieil Henry, de faire tant de manières pour l’acheter en or.
XXI
Sitôt à quai, je jugeai convenable, en effet, de passer par l’hôpital, où j’avais laissé, la veille au soir, Vigel en posture satisfaisante quant à l’affaire de sa clavicule. Je croisai, près de la grille, M. de Sibaldi. Après une légère hésitation, il fit le mouvement de traverser la rue et nous nous abordâmes.
--Je viens de chez Vigel, me dit-il. Maintenant, il s’est endormi, et le médecin pense qu’il vaut mieux le laisser à son sommeil. Mais Henry m’a donné sa clef pour aller chercher quelques papiers chez lui... Vous ne voyez pas d’obstacle à ce que je m’y rende tout de suite?
Je lui répondis que le boy qui le connaissait, à coup sûr, lui donnerait toutes facilités, et nous nous quittâmes.
Par acquit de conscience, je me dirigeai vers le pavillon où était soigné Henry; mais l’accès de la chambre du blessé me fut, comme me l’avait fait entendre Sibaldi, refusé par ordre médical. Je regagnai donc à pied la maison où le boy me rendit compte de la perquisition du «vieux monsieur journalisse» arrivé en pousse-pousse et reparti de même.
Je me doutai, tout de suite, de l’objet de cette perquisition, quand je vis affiché, le lendemain matin, aux vitrines des librairies de la rue Catinat, un placard portant en capitales voyantes:
L’AUBE SAIGONNAISE
LES DESSOUS DU SIAM-CAMBODGE
Pour dix centimes, j’achetai la feuille et la parcourus tout en marchant. L’article de tête, non signé, tenait près de deux colonnes.
«Jusqu’ici le Siam-Cambodge avait étiré ses rails à travers les broussailles de la forêt indochinoise, tout ainsi qu’à travers celles de l’opinion publique,--vite et sans bruit. Mais il n’en est pas des chemins de fer comme des peuples: les plus heureux ne sont pas ceux qui n’ont pas d’histoires! Les dirigeants de cette mirifique entreprise le savent mieux que quiconque, ayant, comme il est constant, vieille expérience en ces matières.
»Que faut-il, en effet, pour qu’une affaire de travaux publics soit une bonne affaire... pour l’adjudicataire? Il faut des histoires! Il faut que les avant-projets officiels, dont les indications ont servi de base au marché, fourmillent de grosses erreurs. Il faut, pour un chemin de fer, qu’on trouve du granit au lieu de gravier, de la vase au lieu de sable, des montagnes au lieu de plaines, et des marécages au lieu de volcans! Alors la compagnie montre terriblement les dents, jure qu’on la ruine, menace de fermer ses chantiers... et tout se termine le mieux du monde par un petit accord d’arbitrage et un article additionnel au marché, où chacun trouve son compte: les experts, les camarades des experts,--ingénieurs ou futurs ingénieurs de la Compagnie--les actionnaires, et même, ô paradoxe, la Colonie! Car une fois voté, souscrit, encaissé l’emprunt d’indemnité à ce bon adjudicataire malheureux, on s’aperçoit, tout compte refait, qu’il y a encore eu erreur, mais cette fois dans le bon sens, et que finalement il reste quelques millions de piastres disponibles. Et quel est le gouverneur général qu’une telle miraculeuse aubaine, tombée du ciel métropolitain sur son budget, n’attendrirait jusqu’aux larmes!
»Pour le Siam-Cambodge, la traversée du marais de Chang-préah représente merveilleusement cet imprévu attendu de tous. Ah! vous allez voir ce qu’ils vont coûter de vies humaines, ce kilomètre 83 et ses adjacents--il est vrai que, des vies de coolies, nos financiers, grands metteurs en action de la morale civilisatrice, auraient pudeur à en exagérer le prix!--Vous allez voir surtout ce qu’il va coûter de tonnes de ciment!
»Mais c’est ici qu’éclate le génie de «combinazione» des expérimentés dirigeants--faut-il les nommer?--du S-Hˡ C. Grâce à eux on peut dire, en effet, que quand le ciment va, en Cochinchine, tout va... Nous ne saurons jamais quelles considérations économico-stratégiques ont amené la cour de Bangkok à établir le terminus de son tronçon juste en face de ce gouffre de limon, ni quels arguments diplomatiques ont pu faire abandonner, du côté français, le raisonnable tracé primitif. Mais ce que nous savons, c’est que, le jour même où cet abandon était agréé en haut lieu, étaient déposées, en l’étude de M. Lavize, notaire à Saïgon, les statuts de la Société des Ciments Cochinchinois, devenue, comme chacun sait, le fournisseur attitré de la Compagnie des Railways. Et ce que nous pouvons fournir à nos lecteurs, c’est la liste édifiante des actionnaires, souscripteurs d’actions privilégiées, de ladite Société.»
Suivaient une cinquantaine de noms, plus ou moins notables, en tête desquels je relevai celui du vieux singe fourré, aux pattes plus noires que les mouchetures de son hermine, convive de Vanelli, le jour de mon premier déjeuner au _Lotus Blanc_.
Je tenais encore le journal à la main, quand je pénétrai dans la chambre de Vigel. Il se mit à rire, du fond de son lit.
--Eh bien, comment trouvez-vous ma prose?
--C’est vous qui avez rédigé ces deux colonnes?
--C’est moi.
--Ah!
Je ne manifestai rien de plus et continuai, de l’air le plus naturel:
--Je vous annonce, Henry, que je repars demain pour là-haut: ordre du patron! Au cas où vous auriez besoin de piastres, j’ai signé un petit papier à votre crédit... Que dit la Faculté, pour votre clavicule?
--Elle dit qu’il faut un mois. Dans cinq semaines, j’espère être des vôtres... Merci pour le papier.
Il ferma les yeux, les rouvrit, m’observa entre les cils, et reprit, la voix hésitante:
--Vous me blâmez, pour l’article?
--Moi, pas du tout, je vous le jure. Mais ces choses-là ne m’intéressent pas.
Il plissa le front comme un homme qui cherche à comprendre.
--Vous savez, dit-il, tout ce que j’ai mis dans l’article, liste comprise, c’est la vérité... Ce n’est pas ma faute, si la vérité n’est pas belle!
--Possible, Vigel! Mais comprenez ce que j’entends par: «Cela ne m’intéresse pas!» Je ne suis pas un naïf. Quand vous me dites: «Toute la Cochinchine est à fond de boue», je réponds: «Ce qui m’intéresse, c’est que, dans cette boue, on ait pu tout de même couler des piliers assez durs pour porter des ponts!» Quand vous me dites: «Les Vanelli et consorts sont des forbans et des fourbes», je réplique: «J’admire, moi, que ce ne soient pas seulement la cupidité, l’orgueil, la luxure, mais encore l’intelligence, la hardiesse, la domination, qui fassent glu pour prendre ces rapaces à leurs propres œuvres!»
Vigel me regardait avec des yeux attentifs, où perçait peut-être la satisfaction de surprendre, dans sa franche expansion, une pensée jusqu’alors tenue secrète. Quand j’eus fini de parler, il porta sa main libre à son front, et s’en fit visière une seconde, comme si une lumière trop crue l’offusquait.