Le kilomètre 83

Part 7

Chapter 73,869 wordsPublic domain

Ce matin, justement, j’ai assisté à un départ. Sur la rivière couleur de rouille, une coque vert sale, où apparaît, en cicatrices, le bois... Et là-dessus une pyramide de ballots et de boîtes, sur les gradins de quoi sont accroupis quelque cent cinquante coolies presque propres, ma foi, dans leurs cotonnades blanches et grises. En fond à l’affreux décor de paillotes et de palétuviers, de lourdes nuées de zinc et de plomb, d’où s’échappe de l’ouate éblouissante... Peu de cris, nulle bousculade. C’étaient là des catholiques du Hou-Pé, embrigadés par les missions; et plusieurs arboraient sur la poitrine, pendus au col, des crucifix d’émail dont le luxe étonnait sur leurs hardes. Un Père se tenait à la poupe, maigre, sec, en robe noire, la tête sous un casque plat et rond. Je lui ai serré la main et souhaité bonne chance. Il m’a remercié et souri, d’un sourire qui n’était pas tout à fait d’un Européen, un sourire d’Asiatique où l’œil n’accompagne pas les lèvres, et où l’on est tenté, malgré tous les avertissements, de voir de l’ironie...

J’ai regardé l’hélice brasser cette rouge pâte tourbeuse, et la chaloupe dériver dans le courant... Et c’est vrai que je n’avais pas de pitié. Il était possible que je vinsse d’avoir sous les yeux une conduite de moutons à l’abattoir. L’idée ne m’en troublait pas. Il faut bien que le kilomètre 83 se fasse... Et je sais que quiconque a vu un morceau suffisant de la terre pour se rendre compte de l’œuvre qui reste à faire, et du grouillement des millions de bipèdes à appliquer à la besogne, je sais bien que celui-là ne peut accepter, plus que moi, que soit faussé, au taux des balances mystiques, l’infime prix de la vie humaine.

Mais peut-être ai-je tort? Peut-être cette «impitoyabilité» à laquelle j’assigne de si laborieuses déterminantes, n’est-elle qu’inertie de ma sensibilité dépaysée? Je me souviens du dire de certain passager du _Vaïco_, vieil habitué de l’Extrême-Orient et qui retournait y mourir, après une décevante tentative de retraite en France: «Une des principales causes de l’exaltation joyeuse qui vous soulève d’abord aux colonies, c’est que vous y êtes délivré de la compassion. Vous n’êtes pas synchrone à la douleur ambiante; elle ne fait rien vibrer en vous, elle n’envoie pas de rayons noirs... Alors vous dites: pays heureux, pays de plénitude, pays sans ombre! Mais vienne le temps, et les ombres aussi! Vous parlez la langue de ces pauvres diables; et vous vous initiez à leurs souffrances, et vous retrouvez la misère universelle; et c’en est fini de cette orgueilleuse fête d’empereur assyrien... Et il vient autre chose tout de même!... Et moi, monsieur, moi je viens de quitter le village de mes pères, où je pensais rendre mon âme, parce qu’en y revenant je m’y suis compris étranger: je n’avais plus de pitié pour les paysans de chez nous!»

Peut-être avait-il raison, le vieil homme du _Vaïco_! Peut-être ne suis-je qu’un novice, un résonnateur mal synchronisé! Et peut-être le Père que j’ai salué avec estime, comme un maître meneur d’hommes, a-t-il vraiment un cœur de pasteur saignant sur son troupeau, son troupeau rabattu vers les parcs du Siam-Cambodge, masse grisâtre, silencieuse et déjà indistincte où je crois voir seulement jouer, par instants, l’éclair d’une croix étincelante accrochée à un col.

XVIII

Tandis que je vaque ainsi à mon commerce de bois jaune, je ne sais trop ce dont trafique mon compère Vigel du côté ciment. Mais je me doute de ce qui l’occupe par ailleurs. L’âme et l’esprit s’anémient vite ici, sous un amour trop somptueux, comme le corps sous un vêtement trop lourd. Une nervosité veule, une sorte de halètement débile de la pensée trahissent l’édifice intérieur qui flageole... Vigel, je pense, devrait se défier davantage des accès trop rapprochés de certaine fièvre... Je le vois assez rarement, le plus souvent à déjeuner, presque jamais passé la sieste. Tous les jours vers quatre heures, je sais qu’il prend la voiture, comme il m’en a loyalement rendu compte, et part, «beaucoup pressé», dit le boy. Je ne crois pas qu’il fréquente les chemins classiques du cinq à sept saïgonnais, avenue de Cholon ou tour de l’Inspection, car moi, qui volontiers m’y promène à pied, je ne l’y ai jamais rencontré. Et j’ai vu, par contre, maintes fois, le lendemain matin, à l’heure où Vigel dort encore, le saïs nettoyer les traces d’une écume abondante sur le harnais.

Un jour, un seul, j’ai surpris le couple.

Ce jour-là, j’étais monté moi-même dans une victoria de louage de la rue Catinat, et, m’écartant des itinéraires encombrés, m’étais fait véhiculer assez loin, dans le nord-ouest. Par là, le sol se relève et s’affermit. Il y a des vergers à manguiers, des landes bossuées et semées de bouquets d’arbres semblables à des chênes, et aussi des champs de tabac blanc, que l’on arrose en hâte, à l’heure propice et brève des crépuscules, avec l’eau des puits sans margelle, dont les innombrables bambous lève-seaux se profilent, au-dessus des plants assombris, comme un peuple de vergues et de mâts.

Le hasard de ma promenade me conduisit à l’entrée d’une pagode qui séduisait, à distance, par la jolie teinte rose ambré de l’enduit de ses murailles. Dans l’ombre du vaisseau, en arrière des énormes poutres sculptées du porche, on discernait vaguement une assemblée de Sages gigantesques, impassibles et dorés sur ventre, tandis qu’à l’extérieur, sous une façon d’auvent en tuiles jaunes, folâtraient de minuscules dieux de faïence, rieurs et couleur d’oiseaux... Un jardin précédait l’édifice, un jardin méticuleusement composé comme une broderie, et entièrement épilé d’herbes pour donner plus de ton aux fleurs. Un seul arbre l’ornait, mais avec quel instinct d’art, ou quelle science de la symbolique, planté juste en face de la porte, en symétrique de l’autel par rapport au seuil! Je réconnus un frangipanier de la variété rose, tout couvert et tout embaumé de sa floraison. Il était très beau ainsi, sans l’altération de la moindre feuille, tout en corolles délicates, d’un rose idéalement charnel, poussées à miracle sur les rameaux ligneux... Et la route qui menait à la pagode était très belle aussi, étant macadamisée de cette pierre de Bien-hoa, qui revêt de si glorieuses parures les paysages de Cochinchine. Assez exactement, on peut y voir de larges touches de cette pourpre à fresque que les peintres appellent le rouge de Pouzzoles.

Je sortais du jardin de la pagode, quand j’aperçus Elsa et Henry. Ils avaient, sans doute, comme moi visité le lieu saint, et rejoignaient, par quelques détours, leur voiture embusquée dans le voisinage. Ils étaient trop loin pour me permettre de distinguer le détail de leur enlacement, mais je ne pouvais me méprendre à la double silhouette... Elle diminuait lentement entre la longue perspective des bambous liés, à sa droite et à sa gauche, comme de grandes gerbes verticales, et la route, derrière elle, s’aplatissait, vide et magnifique, comme un tapis royal. C’était l’heure où le ciel tout entier se teint d’écarlate et de carmin, et où une brise, chargée d’un parfum d’eau, arrive des tristes paillotiers de la rivière. Et je ne sais pourquoi je me sentis tout à coup la bouche amère, comme si je venais de mâcher un des rameaux laiteux du bel arbre aux fleurs trop roses.

* * * * *

Vigel, par extraordinaire, dîne en face de moi. Il mange d’ailleurs très peu, se tient mal à table et a une mine de déterré, toutes choses que je m’abstiens de relever, pour ne pas tarabuster ses nerfs visiblement à l’ouvrage.

--J’ai vu monsieur de Sibaldi, lui dis-je.

--Ah! grogna-t-il, vous avez rencontré ce vieil alcoolique! Quelles sornettes vous a-t-il contées?

--Il a manifesté le désir de recevoir votre visite... C’est un honneur, ajoutai-je en riant, dont je pourrais me montrer jaloux, car le bonhomme m’a paru mettre plutôt du parti pris à éluder la mienne, en dépit de la chaleur de nos rencontres en terrain neutre. Je ne connais même pas encore son habitation. Recèle-t-elle donc des mystères interdits au profane?

Vigel haussa les épaules avec un petit ricanement:

--Des mystères! Vous êtes sans doute le seul dans Saïgon pour qui le contenu de la cagna Sibaldi garde cet honorable prestige de l’inconnu, et c’est ce qui retient le pauvre vieux... Car il y a belle lurette que, pour lui et les autres, le voile d’Isis s’est envolé des épaules, et du front de madame de Sibaldi, ornement central de ladite demeure!

--Monsieur de Sibaldi est marié!

--A la colle forte, si j’ose dire. Il a choisi l’ingénue, aux temps héroïques où la fleur de nos gandins cochinchinois se devait de faire voile jusqu’à Singapore au devant du char nautique de Thespis, du paquebot amenant la troupe théâtrale, si vous préférez... Et dame! l’ingénue d’il y a trente ans a pris tout le développement d’une confortable mégère, emplissant la demeure et la vie de son imprudent séducteur de ses prétentions, de ses récriminations, voire de ses titubations... Sans compter qu’il lui reste de sa professionnelle jeunesse un goût pour le maquillage et le costume qui contribue fortement à tenir bas les finances du pauvre homme!

--Au fait, demandai-je, de quoi s’alimentent-elles ces finances? Quelle est la position sociale de Sibaldi? Fonctionnaire, commerçant, colon?

--Pour l’heure, journaliste. Il rédige un petit canard qui volète et nageotte, selon la formule, subventionné par ci, discrètement arrosé par là... Mais tout ce qu’un homme peut faire ici pour gagner sa chienne de vie, vous pensez bien qu’en un demi-siècle de rue Catinat, le père Sibaldi a eu le temps de l’essayer. Il a eu, comme tout le monde, des missions officielles pour rechercher des huîtres perlières dans le Tonlé-sap, ou des vers à soie dans les palétuviers de Bin-dinh. Il a eu des licences d’exploitation de rotin dans la forêt de Phantiet, des adjudications de paddi[R] pour l’Intendance, des importations d’étalons manillais pour les Haras. Il a fait le parfumeur, a planté des ylangs-ylangs, distillé la feuille du lantana et la fleur mâle du papayer... Il a spéculé sur des terrains, il a bâti des compartiments, il a vendu du vin, il a représenté des marques de lait concentré, il a fondé des compagnies d’assurances franco-chinoises. Il a, que sais-je encore? cultivé des rizières; mais voilà, ses rizières étaient mal placées, celles qui étaient en bas étaient si bien inondées qu’il y poussait des joncs avant toute chose, et celles qui étaient en haut si bien ensoleillées qu’il aurait fallu des chameaux et non pas des buffles pour les sillonner... Tout cela n’était pas le Pérou... Il n’y a qu’une affaire, en somme, qu’il ait parfaitement et durablement réussie: celle de la propriété pleine et inaliénable de madame de Sibaldi.

--Il y a aussi sa ville, dis-je, dont il tire quelque consolation... Mais donnez-moi donc le nom de son canard, Henry, je lui dois bien de prendre un abonnement...

--Ma parole, je crois que cela s’appelle l’_Aube saïgonnaise_. Mais tant pis pour le vieux! (Vigel eut une nouvelle grimace de ricanement.) Je ne le plains, ni lui ni ses pareils... Est-ce qu’il ne pouvait pas se conformer aux lois de la sagesse, et prendre une bonne petite congaïe à peau fraîche, renouvelable de lustre en lustre, qui aurait surveillé la boyerie, empêché le Chinois de mettre trop de bleu dans la lessiveuse, et su mijoter le ragoût de crevettes et la confiture de papaïe?

Et, là-dessus, Vigel planta d’un mouvement rageur, son couteau dans le kaki, rouge comme un cœur, qu’il était en train de peler.

Après le dîner, je m’étais retiré chez moi et m’occupais de dépouiller une liasse de journaux de France dont je m’étais muni l’après-midi. J’entendais Vigel qui allait et venait dans sa chambre, bousculant des meubles et des tiroirs, puis qui franchissait la porte-fenêtre et commençait d’arpenter la véranda. A la longue, intéressé par cet énervement malgré tout anormal, je profitai d’un passage devant ma porte pour lui crier:

--Venez donc fumer un cigare et causer un moment!

Il hésita, puis leva les pailles du store.

--Merci, fit-il en entrant, je ne vous dérange pas? Je sens bien que je suis d’humeur exécrable...

Il vint se planter en face de moi. Il n’était vêtu que de son sampot cambodgien. Je regardai son torse et ses bras nus, et retins mal une grimace devant leur maigreur. Il la vit et me dit, toujours de son air de méchante ironie:

--Hein! il n’y a pas à le nier, je suis en forme! Tâtez ces deltoïdes, mon cher.

Je relevai les yeux vers sa figure, au teint gâché, ses joues comme ombrées à la mine de plomb.

--Ma foi, dis-je froidement, vous me paraissez un peu sur les boulets, Vigel. Et je pense qu’il y aurait sagesse à retourner au plus tôt à la noce arborescente de là-haut. L’air de la cité ne vous réussit guère.

--Sur les boulets! et il croisa les bras, gonflant bouffonnement les muscles, vous ne vous doutez pas que vous avez devant vous un athlète de marque, un champion de football, qui va jouer dimanche pour le Trophée du Gouverneur et comme avant de deuxième ligne, permettez! Ça vous coupe les jambes, mon cher, et à moi donc! C’est Elle qui a trouvé ça! c’est sa dernière, la plus chérie de ses petites inventions! Si bien qu’on ne me verra pas jusqu’à dimanche, pour ne pas compromettre mon entraînement... Car je suis qualifié, accepté par le capitaine du Stade, mon vieux... Il manquait un homme qui a eu l’à-propos de se faire charcuter le foie, il y a trois jours, et moi j’ai eu l’imprudence de parler d’une vieille inscription au Club à mon premier passage... C’est complètement idiot, je ne tiendrai pas jusqu’à la mi-temps; mais voilà, Elle le veut!

Je dessinai un geste vague.

--Ah! elle le veut! Eh bien, il faut jouer au football puisqu’elle le veut et que vous l’aimez.

Il y eut comme le bruit d’un coup de dent sur un os.

--Je ne l’aime pas, je voudrais la tuer.

--Cela revient au même. Mais comme vous ne pouvez décemment pas la tuer avant d’avoir gagné le Trophée, je vous le répète, prenez un cigare, un fauteuil, un tout petit verre de sherry, à cause de votre entraînement, et devisons gaiement.

Il se laissa faire, s’assit, rajusta son sampot, tira quelques bouffées, et parut reprendre le gouvernement de ses nerfs.

--Merci, dit-il enfin, vous m’avez rendu un premier service. J’allais finalement m’imbiber d’éther, ce qui n’était pas proprement, je l’avoue, le geste de la situation. Mais, avant d’aller plus loin, il sied que je vous la sorte des brumes, cette situation.

Il laissa tomber un peu de cendre dans une soucoupe, et l’écrasa minutieusement du bout du cigare,--honorable prétexte à tenir les yeux baissés.

Il reprit:

--Vous connaissez le proverbe: «Si tu me roules une fois, tu as tort. Si tu me roules deux fois, c’est moi qui ai tort.» Eh bien, mon cher ami, je suis un homme roulé trois fois.

Je ne manifestai aucune émotion particulière à cette révélation. Il continua:

--La première fois, elle était jeune fille. Cela se passait à Tien-tsin, au temps où fonctionnait, à la suite de l’affaire des Boxers, un Gouvernement Provisoire, qui avait un engorgement de taëls dans ses caisses. Papa Vanelli, qui a un diagnostic étonnant pour ces cas, s’était dépêché d’accourir, et avait obtenu je ne sais plus quelle adjudication de creusement de canaux. Et moi, je débutais dans la carrière sous son égide, et, naturellement, je jouais les pages auprès de sa brillante héritière. Je passe sur les détails: les chevauchées, croupe à croupe, dans ce pays d’horizons jaunes, avec cet air de cristal entre les dents, les rendez-vous, les innocentes parties de tennis... Dieu, qu’elle était jolie, la péronnelle! J’étais jeune, un ange du ciel pour le manque de malice, et j’y allais de tout mon cœur. Et j’ai failli pleurer quand j’ai appris--trois semaines après l’appareillage du _Lotus blanc_, qui s’appelait à l’époque le _Kwang ping_--les fiançailles d’Elsa Vanelli avec Herr Graf von Faulwitz. J’ai failli pleurer, simplement, niaisement, sans même penser à prendre une revanche...

Vigel secoua la tête et but machinalement une gorgée de la liqueur couleur de sang, que j’avais versée dans son verre.

--C’est elle qui m’y a fait penser, des années et des années après... Je l’ai rencontrée à Hong-kong, seule, le Herr Graf courant momentanément le monde, et moi ayant gagné des grades dans l’armée des mercenaires vanelliens. Le second jour, elle était ma maîtresse. La seconde semaine, je songeais à la faire divorcer. Je jure que c’est elle qui m’en a insufflé l’idée la première. Mais à partir de l’instant où c’est moi qui ai commencé d’y faire allusion, j’ai senti que la couleuvre me glissait entre les doigts... Et le second mois, le _Lotus blanc_, le même qui se dandine là-bas sur la rivière, est parti un beau matin, arrivé mystérieusement de nuit, et Henry Vigel est resté sur le quai de Pa-lung à regarder la queue du sillage et à faire le compte de ses piastres. Il m’en restait sept... et un stock inappréciable de souvenirs. C’est peu de temps après l’établissement de cette balance que je suis monté vers les forêts majestueuses du Siam-Cambodge.

«Faut-il insister sur la troisième fois? Je n’étais plus le séraphin dans ses plumes candides de jadis. Je m’étais lacé, bardé, cuirassé pour la bataille. Seulement, voilà! elle était vraiment trop jolie, et si douce! Pendant les huit premiers jours je n’ai pensé qu’à ça, et j’ai totalement oublié mon devoir de revanche. Et c’est pendant ces huit jours qu’elle a gentiment fait tomber, pièce à pièce, toute ma carapace défensive. Et alors, dès que la bonne chair, la bonne pâte rouge, a été bien mise à nu, et tous les petits nerfs bien à vif, elle a commencé son travail. J’ai connu un boxeur, Dixie Crowd, qui travaillait de cette manière. Il choisissait un endroit où le premier _swing_ avait un peu marbré, et il revenait, avec insistance; le reste n’avait pas l’air de l’intéresser. Au début on ne comprenait pas bien; on aurait presque dit une caresse; mais il appuyait, touchait, retouchait, martelait, gagnait sur les bords, avec un art, une méthode! et il finissait toujours par mettre son homme en bouillie. Eh bien! voilà--acheva Vigel d’un air piteux.--Je suis en bouillie... Quant au compte du restant de piastres, je viens de l’établir: vingt-cinq. Et le _Lotus blanc_ n’est pas encore parti!

Je ne pus m’empêcher de sourire.

--Ma foi, mon pauvre Vigel, pour retaper la bouillie, je n’ai pas de baume; mais pour les piastres, je peux bien volontiers pourvoir à ce que vous ne vous tourmentiez pas. Naturellement, je n’ai pas grand’chose ici,--il ne faut pas tenter les boys.--Mais je vais vous remplir un chèque sur la banque d’Indochine, où j’ai quelques fonds...

Il me regarda, avec une gratitude sincère et un peu d’admiration, me diriger vers le tiroir d’un bureau, et m’ayant remercié chaleureusement, se retira, emportant le papier.

Mais, presque aussitôt je le vis revenir, tenant quelque chose dans sa main droite fermée.

--C’est bien le moins, dit-il en étendant le bras, que vous admiriez ce bibelot, qui fait juste la différence entre le compte d’aujourd’hui et les deux cent vingt-cinq piastres d’hier.

Il ouvrit la main, et je vis, posé à plat sur sa paume, un bracelet assez bizarre, tel qu’en portent certaines riches congaïes. Un anneau taillé dans une sorte de pierre translucide, sombre et tiède au toucher comme de l’écaille noire. Je le pris et restai surpris de l’extrême légèreté qu’il accusait, en dépit d’une volumineuse monture d’argent.

Vigel grimaça un sourire.

--Oui, mon vieux, deux cents piastres. C’est pour rien. La pierre vient d’un lac à ma-kouis des monts Cardamomes et préserve des naufrages... C’est même pour cela que j’ai dû expliquer à madame de Faulwitz qu’il était impie d’acheter celui de deux cent cinquante piastres, avec monture d’or. Car la pierre est si légère, comme vous l’avez constaté, que chargé d’argent, l’objet flotte, mais chargé d’or, coule... Enfin, sachez, mon bon Tourange, qu’on m’a promis de le porter dimanche en mon honneur... Quelque chose comme le brassard aux couleurs du champion--un peu funèbres, les couleurs!--et aussi, ensuite, dans toutes les traversées que fera le _Lotus blanc_! Mais, en attendant ces heureux jours, je vous dis bonsoir, cher ami. Dieu nous garde d’oublier les exigences de l’entraînement et de compromettre la gloire du stade saïgonnais!

Il me reprit le bracelet, et se retira définitivement, tenant haut, entre le pouce et l’index, le précieux rond, mince et noir comme un petit serpent cabalistique, et gouaillant, d’une voix encore chargée de rancune:

--Ah! c’est un bel avant de seconde ligne que le Stade vous montrera là, mesdames!

XIX

Le coup d’envoi de la partie de football, qui devait mettre en présence le _Stade Saïgonnais_ et le _Club Chinois_ de Cholon était annoncé pour quatre heures et demie. Lorsque, vers quatre heures, je me dirigeai vers le terrain de jeu, une colonne hétéroclite de voitures, de pousses et de piétons était engagée déjà, devant moi, sous la longue voûte de feuillages de la rue Lagrandière, y laissant suspendu, jusqu’à hauteur des vertes ogives, le poudroiement vermeil du bien-hoa foulé. Je ne m’étonnai point de cette affluence, sachant que, depuis huit jours, toutes les cervelles étaient, peu ou prou, mises à l’envers par la perspective du match--d’un match qui prenait les proportions d’un conflit de races. Depuis huit jours, toutes les feuilles locales, y compris l’_Aube Saïgonnaise_ d’Hervé de Sibaldi, consacraient des colonnes à l’événement. On avait tout discuté: d’abord l’opportunité même de cette admission des Asiatiques à une compétition dotée par le Lieutenant-Gouverneur d’un trophée sensationnel, puis la composition des équipes, la forme, pour chacune, de ses quinze équipiers, l’élection des capitaines, le choix de l’arbitre... La désignation in extremis d’Henry Vigel avait généralement provoqué la critique. Pour la faire accepter, les dirigeants du Stade avaient dû exciper de l’autorité d’une vieille compétence britannique de la Hong-kong Bank, attestant avoir vu l’homme jouer brillamment pour «Hong-kong Civilians» contre «East Army and Navy». Sur les athlètes célestes, mille racontars couraient. On les donnait pour de véritables professionnels, introduits en Cochinchine par de riches marchands de Cholon et nantis, par ces derniers, d’emplois de complaisance sauvant leur qualification d’amateurs et leur laissant tout loisir de parfaire leur préparation. On vantait l’aptitude des avants à suivre la balle, la vitesse des trois quarts, et la force prodigieuse de l’arrière, un colosse mandchou, à moustache de phoque, haut et rond comme un pilier de pagode. Cependant quelques fins initiés les disaient «overtrained», un peu forcé à l’entraînement, et d’une nervosité insolite chez des jaunes.

Le terrain de jeu avait été choisi au milieu des jardins qui avoisinent le palais du Gouverneur. De beaux saos à troncs pâles y formaient mur contre le soleil, et couvraient d’ombre le vaste rectangle gazonné. La plèbe indigène garnissait, hilare, jacassante et glapissante, trois des côtés du rectangle. Le quatrième, celui des saos, était réservé aux Européens, lesquels y doublaient et triplaient une haie de vestons blancs, la jaquette du lieutenant gouverneur faisant point sombre à hauteur du piquet médian, et les toilettes féminines disséminant des notes vives tout au long de la corde.

A quatre heures vingt-cinq, les deux «quinze» commencèrent à venir occuper leurs postes. J’étais arrivé depuis quelques minutes et échangeais des pronostics avec Elsa de Faulwitz, qui, d’un signe, m’avait appelé. Vigel, en remontant la ligne de touche, passa près de nous et s’arrêta. Il portait le maillot cramoisi des équipiers du Stade, la culotte blanche et les classiques bottines à barres pyramidales. Elsa, assise sur une chaise, les deux mains au manche de son ombrelle, l’enveloppa d’un regard dédaigneux.