Le kilomètre 83

Part 6

Chapter 63,760 wordsPublic domain

Des chauves-souris passaient sur la terrasse. En bas, le peuple, foule hilare, jacassante, d’Annamites loqueteux, pantalonnés de gris, de noir ou de brun, parmi lesquels des Chinois, vêtus de soies brillantes, faisaient tache orgueilleuse comme des faisans dans un poulailler d’oiseaux communs, le peuple s’ébaudissait devant les splendeurs de la façade dont nous ne pouvions apprécier, nous les triomphateurs de la terrasse, que le rayonnement projeté sur cet obscur pullulement.

M. de Sibaldi, d’une lampée, acheva de vider son verre.

--... Oui, comme un enfant... Une belle fille qui grandit vite! Et vous la voyez, débordant son berceau de feuillage, étendre une rue, puis une autre, comme un bras rose et droit, et qui s’étire... Et cette jeune vie recouvre peu à peu la vieille plaine des Tombeaux!

La plaine des Tombeaux! Hier, n’ai-je pas traversé moi-même, à bicyclette, ce qui reste de ce terrain vague, jadis sacré, de ce champ de poussière jaune, que percent, comme des billots de bois, les bas sépulcres annamites, et que les entrepreneurs occidentaux éventrent, jour à jour, sans respect des interdits funéraires, comme sans crainte des vengeances des _ma-kouis_[N]!

--Et maintenant la voilà femme, avec tout son visage riant et chaleureux, et sa grande respiration tranquille, et son activité harmonieuse, et les nonchalances énervées de ses siestes... La voilà femme, et qui surprend et déroute!... Et vous, vous qui, jour à jour, heure à heure, avez suivi la transformation, vous qui croyiez connaître le moindre de ses désirs, de ses besoins, de ses rêves, chaque soir, lorsqu’elle s’endort, vous frémissez, en la contemplant, devant un mystère qui vous dépasse... Et il ne vous reste qu’à vous redire, les dents serrées: «C’est nous, nous, nous les hommes venus de France, qui avons fait cela tout de même! qui avons fait cela tout seuls!»

Les cuivres éclatèrent au bout du grand escalier, en chant de coq, en ébouriffement de plumes d’émail, saluant de la _Marseillaise_ l’entrée du Gouverneur, des officiels, de toute la procession des collègues, aux importances graduées, de mon petit rouquin du _Lotus blanc_. Il y eut un mouvement vers l’intérieur, et la terrasse se trouva presque déserte. Inconsciemment je baissai la voix, et c’est du ton de confidence dont on parle, au coin d’un salon, d’une femme, que je murmurai à l’oreille de M. de Sibaldi:

--On me l’avait beaucoup vantée, mais j’avoue que sa beauté surpasse l’attente.

Mais la voix de M. de Sibaldi vibrait, haute, exultante, publiant aux quatre coins de la nuit le los de la «Perle de l’Extrême-Orient».

--N’est-ce pas? N’est-ce pas qu’elle est belle? Ah! je me garde de convier à sa contemplation ces impuissants qui jugent d’une cité par ses monuments, comme d’une femme par le dénombrement de ses bijoux; dont le cerveau réclame, pour s’émouvoir, les relents d’un passé fameux, la fascination d’un musée plus gorgé de souvenirs qu’un œil de vieille courtisane. Mais tous ceux qui, comme vous, ont su mettre la grande virginité de l’eau entre leur cœur et ces décrépitudes glorieuses, quelle n’est pas leur ivresse, dites, quand, pour la première fois, ils surprennent, sous ces tamariniers, cette souple et jeune beauté!

Vigel ne m’avait décidément pas surfait l’originalité du bonhomme. Avec prudence--ainsi qu’auprès d’un fou, ou d’un somnambule qu’un mot malencontreux peut précipiter de ses rêves--je souscrivis à l’éloge de Saïgon. Je cherchai même des phrases polies, capables de préparer du rebondissement à l’enthousiasme de mon interlocuteur.

--Le plus remarquable, dis-je, et qui ne manque pas de frapper le nouveau débarqué, c’est l’heureuse histoire de cette croissance. On n’a pas à déplorer ici, semble-t-il, de ces coxalgies fâcheuses, comme aux hanches de tant d’autres nourrissons, mâles besognes d’orthopédistes ignorants...

De nouveau, M. de Sibaldi sourit, de son air de vieux gentilhomme attendri:

--Oh! si, tout de même, il y a eu des fautes commises. Nous étions comme de gros papas maladroits. Moi qui vous parle, j’ai pleuré quand les premiers quais se sont effondrés... On a bouché la perspective du boulevard Charner, par ce monument-ci, monsieur, dont je blâme l’architecture ridiculement «vieille Europe». Bah! la ville est assez belle pour faire de ces misères une beauté, comme sont signes sur beau corps de femme aimée... Et que nous pleurions ou riions, elle grandit et embellit... Car un destin est sur ses toits, cela se sent, monsieur, comme vous l’avez senti, au collège, n’est-ce pas, sur certaines jeunes têtes!

--C’est vrai, dis-je, en riant, il n’y a que les maîtres qui ne le sentaient pas!

A l’entrée du bal, on avait remis à chaque invité un souvenir. C’était un livret, sorti des presses locales, et dans le goût de ceux que répandent, à travers le monde, les agences de voyages et les syndicats d’hôteliers; et tandis que M. de Sibaldi parlait, machinalement, j’avais entr’ouvert le mien; et mes yeux s’étaient attardés sur le dernier feuillet, qui contenait un plan de Saïgon--deux plans de Saïgon: Saïgon en 1860, Saïgon en 1910. M. de Sibaldi, après avoir souri de ma réplique, remarqua l’objet de mon attention, et mit le doigt sur la page coloriée.

--Le plan! dit-il, en hochant la tête, le plan de monsieur de la Grandière! Oui, autrefois j’ai parlé de cela, j’y ai cru... j’ai cru que c’était nous qui l’avions conçu; j’en étais le gardien fidèle et jaloux. Mais aujourd’hui...--sa voix reprit une sorte de bonhomie, non sans majesté--je sais que ce à quoi j’assiste n’est que l’éclatement, le rayonnement, l’épanchement de sa vie, à elle. Je sais qu’elle peut rire de ses vieux tuteurs, qui ne demandent plus, eux, qu’un honneur: celui de mieux se souvenir de ce qu’il a fallu de soins autour de son berceau! Non, monsieur, elle n’a plus besoin de nous, elle se défend toute seule. Elle impose sa loi de vie à tous les cerveaux, même étrangers, même ennemis. Car voilà la chose admirable, monsieur, ici ne ce sont pas les citoyens qui font la ville, c’est la ville qui fait les citoyens!

Des larges portes-fenêtres ressortait, comme un _naga_[O] à plusieurs têtes, la théorie serpentante des danseurs, vite brisée en couples, uniformes blancs, smokings, épaules nues, cous cordonnés de perles.--La terrasse était envahie. Les éventails battaient mollement; la nuit chaude assourdissait, veloutait tout, les feuilles et l’air bleu et la lumière jaune des lampes à incandescence.

Nous regardions les couples qui défilaient devant nous. M. de Sibaldi les examinait d’un œil sec et dur. L’un d’eux tourna autour de notre table, si près que j’en dérangeai le pied... Ils eurent un vague salut et passèrent.

--Vous les connaissez? demandai-je à mon compagnon.

--Non. Et pourtant «ont-ils l’air assez saïgonnais!» ricanerait un imbécile. Que vous disais-je à l’instant? Il n’est point ici de familles patriciennes, comme en quelque Venise, pour garder le dépôt de l’orgueil de la cité... Non. Celle-ci prend dans son air et investit de son orgueil tous ceux, d’où qu’ils viennent, qui y trafiquent. Anglais, Français, Allemands, Espagnols... Elle ne leur demande qu’une épreuve, comme aux nouveau-nés de Sparte: la justification physique de leur droit d’aller au soleil... Et de ces gens de comptoir, elle fait des «maîtres».

Des maîtres! A ces mots, je regardai vers le nord, masqué par les frondaisons obscures. C’était là que dormait la haute ville, le Plateau aux végétations heureuses, aux demeures à la fois semblables et différentes--comme les âmes des pairs.--Et me souvenant que, d’impression, dès mon arrivée, j’avais baptisé cela: «le jardin des maîtres», je me mis à sourire.

M. de Sibaldi crut voir, dans mon sourire, une sceptique protestation, car il reprit avec force:

--Oui, «des maîtres», j’ai dit le mot; je veux, s’il le faut, l’expliquer. Oh! je sais, de reste, les reproches et les persiflages. Ces employés, ces fonctionnaires,--ces modestes employés, ces petits fonctionnaires, n’est-ce pas?--on dit volontiers qu’ils payent de leur pâleur leur avidité de luxe, leur goût de paraître, de jouir, de rouler en victorias caoutchoutées, eux, pauvres hères aux bottines poudreuses, par droit de naissance! On dit que c’est tant pis, si ce n’est pas l’or qui fait tache jaune dans leur bourse, mais seulement la bile au coin de leur œil! Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai... Ils payent, je vous dis, la sensation d’être des maîtres, des «sahibs», et ce n’est pas trop la payer que de faire, pour cela, leur épiderme plus blanc. Ils exagèrent la race, ils ont raison... Ils ont raison de s’enfuir de là-bas, où des maîtres sans investiture leur imposent la morale des esclaves!

Un fracas de _Marseillaise_ coupa, pour la seconde fois, la parole à M. de Sibaldi. La terrasse, derechef, se vida; et moi-même, m’étant levé, me laissai porter par le reflux. C’était le Gouverneur qui s’en allait. Il descendit l’escalier aux rampes de marbre, de son air de provéditeur ennuyé, absent... cependant que, derrière lui, un essaim d’habits noirs s’empressaient autour d’un personnage à tournure de Grand Mogol, somptueusement habillé de soie bleue d’acier, et la tête sous un chapeau d’or étincelant comme une pagode-miniature,--le roi de Savanan, entendis-je chuchoter autour de moi. Et je vis aussi, dans la cohue précipitée à leur suite sur les marches, Henry Vigel donnant le bras à Elsa de Faulwitz et, sans doute, la ramenant à sa voiture, à en juger par l’écharpe légère dont elle s’était encapuchonnée.

Quand je reparus sur la terrasse, je trouvai M. de Sibaldi penché sur les balustres, comme en train de recueillir pour lui-même les acclamations de la foule saluant la sortie du Gouverneur.

Chassés par la chaleur, les couples regagnaient vite l’espace sans plafond, y venaient attendre l’heure du souper. Les femmes paraissaient lasses. La sueur avait ravagé la poudre de leurs visages, et, autour de leurs prunelles brillantes, les orbites semblaient s’être macabrement creusées. Quelques-unes, qui riaient, avaient dans leur rire quelque chose de hoquetant.

M. de Sibaldi en salua deux ou trois, puis revint près de moi.

Il suivit mes regards qui s’attardaient sur une, si pâle, si mince, et qui n’arrêtait pas de rire...

--Prenez garde, dit-il en me touchant le bras,--ne jugez pas trop vite... Il est facile (on ne s’en est guère fait faute) de railler ces élégances «à l’instar de Paris» et ces décolletés au blanc de sépulcre, et ces coiffures écrasantes comme des tiares... Moi, monsieur, je me mets à genoux et je salue l’héroïsme.

Il fit deux ou trois pas dans la direction de ce pauvre petit squelette, si joyeux, et qui avait l’air d’avoir dansé dans son linceul, hésita, puis finalement revint à moi.

--Oui, l’héroïsme! Rappelez-vous ce François Pizarre.

«Qui seul, parmi ces gens pourtant de forte race, Qui tous avaient quitté l’acier pour la cuirasse De coton, conservait sous l’ardeur du Cancer, Sans en paraître las, son vêtement de fer!»

»Je salue les femmes qui gardent seulement la cuirasse de coton de leur corset! Parfaitement, monsieur, moi, l’homme des vieux temps--car trente ans ici, c’est un vieux temps... la première maison que j’ai habitée a déjà vu deux fois sa toiture mangée par les poux de bois--moi, je me souviens du temps où les hommes prenaient l’absinthe en kéao kéqhouan, en tenue de boys, sur le trottoir de la rue Catinat, et où les femmes dansaient, fagotées comme des bébés nègres... Et je n’appelle pas cela le bon vieux temps! J’ai vu cela, et je dis: nous avions tort! Aujourd’hui les femmes exigent ce qu’il faut de leurs couturières et de leurs modistes, et nous portons le smoking et le frac; et cela est bien, nous devons cela à notre dignité de maîtres.

Il s’arrêta tout à coup, porta la main à son front, où de la sueur s’égouttait. Je crus qu’il chancelait et fis un mouvement pour le soutenir. Mais il me retint, d’un geste de la main, et d’un sourire me remercia.

--Ce n’est rien. Mais il fait effroyablement chaud, depuis que tout le monde se bouscule par ici... Ne croyez-vous pas que nous serions mieux à rouler à l’air? Ma victoria est en bas. S’il pouvait vous être agréable d’en user à mes côtés, vous m’en verriez ravi.

J’acceptai sans me faire prier l’invitation de mon compagnon. Était-ce le départ d’Elsa de Faulwitz--je ne l’avais pourtant même pas saluée de la soirée--qui me rendait soudain attristant et morne le brillant Hôtel de Ville?

Les poneys de M. de Sibaldi, d’une couleur de lune assez rare, nous emportaient, à preste allure, dans la direction de Cholon. Tête nue, renversés dans le fond de la voiture, nous restions silencieux, nous abstenant de fumer, pour ne pas gâter le glissement aux lèvres de cet air tiède et quasi sucré.

O nuit cochinchinoise! Incomparable songe d’amante excédée! Tout est fièvre, torpeur, amollissement. Tout, et le cœur humain, participe au refus de vibrer, il n’est que cordes détendues... Comme un dormeur sous la moustiquaire s’asphyxie de son propre souffle, la Cochinchine tout entière étendue, assoupie, étouffe en d’étranges moiteurs lilas. Cependant, que la gaze un moment s’écarte, et l’on voit le ciel, comme une ceinture trop riche de pierreries, qui presse la terre!

Une boule fulgurante de lampe à arc. Des rails, des sifflements de vapeur. Puis la pittoresque fête aux lanternes d’une rue de Cholon. Au pas nous fendons la cohue nocturne et bruyante, nous longeons les éventaires de fruits jaunes et verts, les comptoirs de boissons gélatineuses, les boutiques aux beaux portants de bois doré. Des percutements de tam-tam annoncent un théâtre proche.

D’autres victorias, pareilles à la nôtre, stationnent à des tournants. Évidemment des évadés, comme nous, du bal des habits noirs. Avec des cris et des rires, une jeune femme aux épaules endiamantées, que suit une escorte galante, marchande, à cette heure indue, une pièce de soie...

M. de Sibaldi louche vers le groupe et, doucement, hausse l’épaule:

--Voyez-vous, je ne suis pas sûr qu’«elles» aiment la Ville. Elles sont vaillantes, mais elles ne comprennent pas... Peut-être même sont-elles jalouses. Elles ont des modes, des caprices et la Ville a la loi... Le désordre les séduit et les amuse... Cholon et les chinoiseries biscornues, le thé, le châtoiement des lanternes et de la soie, à la bonne heure, voilà qui leur chante... Si nous les laissions faire, elles feraient de la Ville, j’en rougis, un grand bazar, une devanture à _shopping_ exotique...

--Vous êtes sévère, dis-je, car je me suis laissé conter que parmi les hommes qui ont fait la Ville, comme vous le disiez, plus d’un ne s’était guère privé d’afficher son goût, aussi, pour les chinoiseries biscornues.

M. de Sibaldi rougit violemment, d’un rouge toutefois à l’échelle des teintes de son extraordinaire épiderme, au vrai: couleur de mauvaise encre.

--O honte, hélas! Quelques-uns des nôtres, comment le nier? ont succombé à la tentation... et plus gravement que les femmes. Ils ont abdiqué la maîtrise et la race... Ils se sont couchés aux pieds de l’Asie, de cette idole obèse et prometteuse de luxure. Cela, c’est la pire ignominie; et, pour éviter cela, je préfère...

Il s’interrompit, et fit signe à son saïs qui remit l’équipage dans la direction du boulevard Charner.

--Que préférez-vous? demandai-je, dès que nous eûmes regagné le silence de la route obscure.

--Je préfère sans l’aimer beaucoup, j’excuse, si vous voulez, qu’on n’oublie pas trop Paris, la Cannebière et la vieille France. Il souffle depuis quelque temps sur la ville un vent de nostalgie métropolitaine. On ne bâtit plus selon les justes plans. Au lieu de nos demeures coloniales, si graves, si mystérieuses derrière leurs verdures et leurs colonnades, vous verrez maintenant des chalets normands et des pavillons de chasse Louis XIII, et des rues qui auraient, pour un peu, l’aspect d’allées d’exposition universelle... Mais je ne m’en effraye pas outre mesure; la Ville saura y mettre bon ordre... C’est comme cette énorme cathédrale--M. de Sibaldi, du fer de sa canne, indiquait la direction des clochers qui, le jour, percent le centre de la masse feuillue de Saïgon--cet insecte mastoc aux maigres antennes, ce lourd coffre à prières, je ne l’aime pas beaucoup, encore qu’il soit de la belle couleur de notre Bien-hoa[P]. Mais je l’admets, je l’excuse, à cause de ceux qui sont couchés là-bas, au bout des saos de la rue de Bangkok[Q], et qui l’ont voulu... qui voulaient sentir les vieilles racines tenir la terre autour d’eux. Et cela vaut mieux, somme toute, que d’aller faire le pitre à la pagode! Mais, personnellement, je le dis franchement, je me passerais de sa vue. Moi, j’ai coupé les vieilles racines. Je suis--M. de Sibaldi criait à tue-tête, debout, une main au siège du cocher, dominant le tapage de la victoria emportée comme chaudron à la queue des poneys fouaillés--je suis le cerveau blanc, décrassé de l’histoire, le cerveau tout blanc, comme une feuille d’épure, le blanc cerveau couleur de craie, de chaux et de pierre à bâtir!

Il se rassit ou plutôt se laissa retomber sur les coussins, et eut aux lèvres un sourire d’enfant:

--Excusez-moi, monsieur, je suis un vieux fou, un vieux fou de citadin--je déteste nos «broussailleux», monsieur--qui adore sa ville! Et le soir, la nuit, je me promène, je regarde nos belles rues fardées de rouge, où voltigent nos victorias légères, et la fumée qui rampe comme un dragon au-dessus de nos gares, et les faisceaux de mâts qui hérissent notre port, et je me redis, oui, je voudrais me redire, car quel autre y songe? «Nous autres, les hommes--je dis bien, les hommes, je m’entends--nous avons fait cela tout seuls! Nous n’avons eu besoin ni des femmes, ni des aïeux, ni des dieux!»

XVII

Les premiers coolies sont arrivés. Je suis allé voir à leur sujet, M. A-phat. M. A-phat est une des personnalités les plus en vue de ce commerce chinois, dont d’aucuns font la pierre angulaire de l’édifice financier de la colonie, d’autres la toiture hors d’époque, exagérément lourde et mangée des poux de bois.

Il ne se prépare pas une adjudication importante à la Marine ou aux Travaux Publics que M. A-phat n’ait, par voie plus ou moins officieuse, la primeur du cahier des charges. Tous les entrepreneurs européens sont d’ailleurs obligés de compter avec lui à cause des briques, dont il a trusté la fabrication. Les batelleries fluviales sont sous sa dépendance, et il possède dans la rue Catinat deux de ces boutiques où l’on trouve, en cinq minutes, de quoi monter un ménage: des casseroles, des lampes, de l’épicerie, des moustiquaires et des bijoux. Mais quelle est au juste sa fortune? Les uns lui attribuent des capitaux inépuisables, des montagnes de taëls engrangées dans les banques de Shanghaï et de Canton. Pour les autres, plus sceptiques, M. A-phat n’a rien que sa face et l’occulte patronat qu’il exerce à l’égard de quarante mille clients, pauvres diables de ses compatriotes, prêts à verser, à tout appel de lui, quarante mille souscriptions à deux dollars.

Tout est énigmatique dans la vie de M. A-phat. Ses apparences extérieures sont celles d’un gentleman céleste de Singapore, portant le panama, les bottines à l’américaine, le caleçon national de soie gris perle et la veste à manches étroites de soie lilas... Il est fastueux, roule automobile de quarante chevaux, donne des coupes sportives et entretient, à grands frais, les équipiers professionnels du _Chinese Club_, pour la saison de football. Il habite sur la rive gauche de l’Arroyo, à mi-chemin de Cholon et de Saïgon, une demeure de beau style. Les toits cornus en sont revêtus de ces briques jaunes et vertes, d’un émail admirable, gloire et splendeur des palais impériaux de Pékin. Enorgueillissante référence qui ne manquerait pas de valoir à M. A-phat, en sa mère patrie, les honneurs spéciaux d’une prestigieuse décollation! Ces mêmes briques font au jardin, qui pousse jusqu’à la berge ses arbustes fleuris, une élégante clôture ajourée, sur le faîte de laquelle, de piliers en piliers, rampent des dragons ou perchent des phénix, en faïence éclatante et versicolore de Cay-may. M. A-phat a là, dans cette demeure, salles de réceptions volontiers ouvertes. Trois grandes salles d’enfilade où l’on sert le thé à l’anglaise, et, à l’occasion, la coupe de champagne, voire le pernod, car M. A-phat est physionomiste et, comme tout bon fils de Koung-fou-tseu, a un sens très fin des hiérarchies. Trois galeries, bourrées de porcelaines, de bois sculptés et de bronzes, et fort connues des Européens d’ici, chez qui elles allument discrètement des visions intéressantes de somptueux pillage... Il faut un œil relativement averti pour faire le départ des valeurs entre cette pacotille de l’industrie cantonnaise et les fruits de l’art immortel, protégé par Kang-hi le Magnifique.

Mais ces trois pièces centrales sont les seules de l’habitation de M. A-phat que l’on puisse apprécier. L’aile droite et l’aile gauche restent mystérieusement closes, ainsi que la foule des bâtiments annexes. Là se dérobe l’impénétrable vie privée de M. A-phat. Le nombre des concubines de ce financier est incertain. Quelquefois, en passant en pousse-pousse sur le chemin de berge de l’Arroyo, on aperçoit, contre la tablette laquée d’un encadrement de porte, une silhouette longue, le cou barré de colliers d’or, la collante tunique bleu pâle, galonnée de satin noir, et la face au fard merveilleux traversée d’un long sourire...

Il y a plaisir à traiter les affaires avec M. A-phat, qui ne les mêle d’aucune sensibilité désorganisatrice, étant façonné au beau positivisme intellectuel de la culture confucianiste. M. A-phat a «l’affaire» du transport de nos coolies. C’est lui qui a frété les chaloupes des Compagnies fluviales chinoises, lui qui touche tant de piastres et de cents par tête nattée transportée vive du quai de l’Arroyo à celui de la gare de Battambang, lui qui s’occupe des formalités de douane, qui négocie dans les bureaux des services, service sanitaire, service de l’immigration, service de la législation, service de la navigation, avec ce doigté, cette souplesse incomparable du Céleste dans le maniement de la machine administrative. J’admire avec quelle dextérité il appuie ici sur un cliquet, là tire sur une ficelle, ailleurs comprime légèrement un ressort, tapote un régulateur... Il est évident que nous autres, gens d’Europe, avec notre cervelle imprégnée d’énergétique, nous nous butons partout maladroitement à de la force. Pour M. A-phat, la force est si haute, si lointaine, si mystérieuse et si sacrée, que sa considération ne l’intéresse pas... Et d’ailleurs il n’est pas bien sûr qu’elle existe encore, et que le volant de la masse ne reste pas seul à tout entraîner. Tout n’est que rouages. Mais, par exemple, dans la mise en branle des rouages, M. A-phat est habile et de doigts subtils comme un ouvrier artiste de son pays. Ah! c’est une bonne leçon que je reçois là!

Grâce aux offices de M. A-phat, les chaloupes commencent à partir régulièrement, et, avec elles, les chalands chargés de riz et de poissons séchés. Car il ne faut pas oublier que ce bétail-là mange comme les autres.

Ce bétail! Je voudrais qu’il n’y eût point méprise sur l’emploi que je fais de ce mot. Je ne pointe pas des têtes, pour le compte de Vanelli, comme un _vaquero_ d’_estancia_ ou un _ranger_ du _Bush_, ni comme un garde-chasse au dénombrement des cerfs d’un lord anglais.