Le kilomètre 83

Part 5

Chapter 53,817 wordsPublic domain

Il me regarda, légèrement démonté.

--Quel drôle de corps vous faites! dit-il enfin avec un petit haussement d’épaules; vous êtes toujours d’humeur tranquille et, par moments, vous me faites l’effet d’une torpille dormante. Vous êtes bon camarade, vous n’êtes pas «mon» camarade. Êtes-vous au-dessus ou au loin, ou à côté?... Pourtant, jusqu’ici, vous vous êtes montré gentil pour moi...

Je laissai le servant chinois installer entre nous les condiments d’un curry dont eût rêvé madame Vallery.

--Vigel, dis-je, rompant alors le petit silence de cet intermède culinaire, c’est une profession de foi que vous me demandez? Soit. Je serai franc avec vous, comme vous l’avez été avec moi. J’admets que je suis, en somme, un gentil camarade... Mais ne me demandez pas plus. Vous ouvrez ma porte, vous la fermez, vous êtes chez moi; il y a des mouches et du soleil qui en font autant... Il y a un petit jekko qui trotte au plafond de ma chambre... Rappelez-vous encore vos propres paroles de la forêt: «Ah! la vie, Tourange!» Eh bien, je vis, et ma vie est à moi. Je ne sais si vous me saisissez bien. Égoïste, je ne crois pas... Mais je suis dans ma vie comme un enfant au milieu de jouets merveilleux, quelques-uns mécaniques et compliqués, un chemin de fer, par exemple... Et je voudrais dire merci, et je ne sais à qui, mais à coup sûr pas aux mouches, pas au soleil, ni au petit jekko, ni à Henry Vigel, ni à Mureiro Vanelli... Et ce nonobstant--achevai-je avec mon sourire le plus cordial--je pense que je puis faire très bon ménage avec chacun de ces seigneurs.

Vigel avait suivi, avec une application visible, le fil un peu déroutant de ma pensée. Aux derniers mots, son front se rasséréna.

--Alors, me dit-il, sans relever autrement l’ensemble de mon discours, peut-être accepteriez-vous une combinaison que je n’osais plus vous proposer. Tenez-vous à rester à l’hôtel, tout un grand mois? Non, c’est odieux, n’est-ce pas? Mais à deux, dans cette ville--le plan des _cagnas_[I] s’y prête--on peut s’installer confortablement, économiquement... et chacun restant propriétaire de sa vie, comme vous dites.

--N’est-ce pas bien du tracas?

--Pas le moins du monde. Maison, mobilier, boyerie, voire voiture et poney, si vous voulez me donner carte blanche, demain nous aurons tout cela, et nous déjeunerons chez nous. J’ai déjà jeté quelques coups d’œil, en passant, sur les cagnas disponibles dans les nouveaux quartiers.

--Affaire entendue; mais je vous laisse vous débrouiller pour la location et l’emménagement.

Il parut tout heureux de mon acceptation.

--La dépense, me confia-t-il sincèrement, eût été un peu forte pour moi tout seul... Allons, je vais, dès la sieste, courir les marchands chinois.

Effectivement le café pris, il sauta dans un _chée_[J], et disparut presque aussitôt dans la fulguration méridienne qui frappait la rue.

XIV

Le lendemain matin, vers onze heures, comme j’achetais des cigares à l’échoppe d’un Malabare, en face de l’hôtel, quelqu’un glissa son bras sous le mien. C’était Vigel.

--Venez déjeuner chez nous, me dit-il.

Je m’installai dans un pousse-pousse, et fis signe à mon tireur de suivre le casque au turban turquoise. Nous dépassâmes la cathédrale, le boulevard Norodom, et continuâmes de rouler sous les voûtes ombragées du Plateau.

Le Plateau, c’est l’orgueil de la cité saïgonnaise et l’essentiel de sa physionomie. Un exhaussement moyen de douze mètres environ, au-dessus du niveau de la rivière, l’offre si opportunément à la mousson, que, dans un paysage aux horizons de radeau, l’appellation en paraît à peine hyperbolique. Sur le Plateau, point de laideurs indigènes, point d’échoppes, point de négoce, l’ordonnance soignée et le luxe végétal d’un beau jardin de maître, du jardin des maîtres! Ici sont les demeures des blancs.

Nos pousses nous déposèrent contre la véranda de l’une d’elles.

--Voilà, me dit Vigel. Je crois que c’est à peu près la maison type pour des hôtes de passage comme nous, en un pays où la question des tentures, tapis et poêles est hygiéniquement simplifiée.

Je pénètre dans la maison type.

Trois galeries parallèles accolées, trois couloirs ouverts de bout en bout à la bienfaisante mousson. Chaque couloir latéral fait, pour l’un de nous, chambre et salle de bain. Celui du centre est zone indivise: salon, salle à manger, auxquels l’encadrement d’une baie sert de démarcation. Partout, sous les pieds, des carreaux de céramique bleue et jaune, et des nattes peintes. Aux murs, de rudimentaires fresques au pochoir, où se répètent indéfiniment des lunes de fleurs ou de dragons, telles qu’au tissu d’un vieux brocart chinois.

Dans le salon, du rotin: chaises, tables, étagères, fauteuils, canapés,--rotin et coussins. Coussins de mousselines françaises, de broderies tonkinoises, de dentelles indiennes, ajourées sur des soies pâlies, où je salue l’élégante féminité des aises de Vigel. Sur les soubassements des pilastres de la baie, de grands vases vernissés, en poterie de Cay-may, au col desquels gonflent d’énormes bouquets de ces feuillages rouges, dont j’ai pu tout à l’heure apercevoir dans le jardin, contre les cactus de l’enceinte, les massifs nourriciers. Dans la salle à manger, le buffet en bois de saô--modèle chinois, adorné, comme il sied, de deux chauves-souris. Sur ses tablettes, brillent les cristaux, et le métal du seau à glace et de l’appareil à cocktails. La table est dressée et, à notre approche, un pankah, qui pend au-dessus d’elle, se met en mouvement sous la traction d’une corde silencieuse. M’approchant de la fenêtre, j’examine, à travers les lames des persiennes, le moteur humain attaché à l’autre bout de la corde. Ses dimensions sont celles d’une bouteille, mais, par la sévérité d’expression, il s’égale à un géant de pagode. Le point d’attache de la corde est à son orteil.

Cependant un boy, culotté de soie noire, la ceinture verte au ventre, le foulard cochenille au chignon, se tient prêt à nous servir.

Je demande à Vigel des renseignements sur notre future domesticité.

--Ceci est mon boy. Le vôtre est identique; ils alternent pour le service de table. Le _bèb_[K] est là-bas, devant ses fourneaux; c’est un personnage distingué qui fume l’opium et méprise tous travaux manuels n’intéressant pas la nutrition. Il est donc inutile de lui en demander. Il y a le saïs--Vigel indique, du plat de sa main, une hauteur de quatre-vingts centimètres au dessus du sol--qui a charge du cheval et de la voiture, et enfin le gnô--la main de Vigel s’abaisse à trente centimètres--que vous venez de saisir dans l’exercice de ses fonctions.

--Je ne vous interroge pas sur les références, dis-je avec un sourire.

--Mais si, mais si, elles sont excellentes. J’ai vu le boy d’un de mes amis à trois heures. J’ai dit les prix. A cinq heures, cet honorable intermédiaire est venu, en costume de cérémonie, me faire chim-chim et me déclarer que son frère numéro deux ferait cuisinier, ses frères numéros trois et quatre, boys, son fils adoptif, saïs, et le fils de son frère, gnô-pankah[L]. Je n’insiste pas sur l’interprétation de ces liens de famille, car je sais que vous détestez toutes ces histoires d’indigènes... A table donc!

Au café, servi dans de la porcelaine de Limoges, je reviens à rendre hommage aux aptitudes de Vigel comme aménageur de home, et à le féliciter de son éclectique entente des ressources de la place. Mais il refuse mes louanges.

--Oh! ici, avec la salle des ventes et quatre adresses de bonnes «firmes»--deux européennes et deux chinoises--n’importe qui peut en faire autant... est bien forcé d’en faire autant.

Il secoue la tête.

--Drôle de ville tout de même! On arrive, on part; on part, on arrive, et l’hôpital comme régulateur du mouvement!... Aimez-vous la _partenza_, Tourange, les embarcadères, les cheminées à bandes peintes, et les fanaux, le soir, sur l’eau grasse, les feux verts et rouges, couleur de berlingots?... Mais Saïgon est à part. Tenez, je vous ferai connaître le patron de mon boy recruteur. Avez-vous ouï parler de cette dame dont la beauté se flattait d’incarner celle de Venise? Eh bien, monsieur de Sibaldi, c’est un peu pour moi le spectre, en peau et os, de Saïgon.

Vigel allume un cigare et se dirige vers sa chambre.

--Allons, bonne première sieste chez nous! Si vous désirez, au réveil, user de notre équipage, il est à sa place, à côté de la cuisine. Le poney est de la région de Kam-Pot, et le tilbury caoutchouté de neuf. Roulez où le cœur vous en dira; mais n’oubliez pas que nous dînons à huit heures à bord du _Lotus_ vanellien, et que la tenue est en smoking blanc et pantalon de drap. D’ailleurs, bien que le vieux ait fait mine de nous inviter au pot-au-feu familial, tenez pour certain qu’il y aura à table toute une panerée de «grosses légumes». Le patron n’est pas homme à oublier, dans les délices de sa villégiature fluviale, son premier devoir, qui est de rentrer, d’abord, dans ses frais de charbon.

XV

Les prévisions de Vigel étaient exactes. Le baron Vanelli recevait à sa table, ce soir-là--une longue table ovale surchargée de buissons de roses et de tout un trésor d’argenterie--une dizaine au moins d’invités de marque.

De la place assignée à ma modeste personnalité--un des bouts de l’ovale--j’examine à loisir la couronne des têtes. La plus vilaine est certainement sur les épaules pointues du représentant des Services Judiciaires de la colonie. La bêtise et l’arrogance du «_bandar log_[M]» transsude de cette peau couleur de nicotine, où les yeux clairs, au fond des orbites creuses, ont, sous les paupières roses et plissées, de quoi faire peur aux petits enfants. On donne ce vieux singe fourré comme un des premiers actionnaires de l’affaire des ciments.

Le directeur des ciments est là aussi. C’est un gros, soufflé en cuir blanc, impotence glabre d’éléphant sacré. Son petit œil fin de pachyderme luit derrière un binocle, que la sueur rabat sur son nez. Une bouteille de Vichy est devant lui. C’est la seule boisson qu’il se permette en dehors de ses quatre absinthes quotidiennes; et ce régime l’a mis en état, jure-t-il, de battre le record de la durée de séjour dans la colonie. Il y a quatorze ans, en effet, qu’il n’a pas quitté les bords du Donaï, où sa fortune a connu les hauts et les bas les plus chanceux.

La majorité des convives est visiblement impressionnée, moins par le faste que par le prestige attaché à la puissance de son hôte. Mal à l’aise, les uns exagèrent la familiarité, les autres la raideur. Mon voisin, petit secrétaire, rouge et rouquin, en je ne sais quel cabinet local, répond à mes tentatives d’entrée en conversation, comme si j’étais spécialement délégué par tout le Siam-Cambodge à l’assaut de son incorruptibilité.

Vanelli, par contre, joue l’amphitryon bon enfant, lance avec une verve toulousaine, comme des souvenirs de joyeuse jeunesse, des histoires de sac et de corde, toute une chronique sous le manteau de cette bohème coloniale, dont maint seigneur de l’auditoire n’est pas encore bien sûr d’être évadé.

En face de lui, le Lieutenant-gouverneur sourit parfois, d’un air absent. Grand, mince, le front violemment modelé, la bouche fine, il est le seul à peu près, des invités du patron, qui fasse figure. On le dit mélancolique et lassé, errant comme un corps sans âme, dans ces beaux jardins de la rue Lagrandière. C’est un artiste, épris des vieilles choses du Tonkin. Il regrette son pays de fins lettrés, de mandarins de race, d’orfèvres aux doigts subtils... Il est perdu, écœuré, chez les barbares cochinchinois, les grossiers boutiquiers qui transportent à Cholon le mauvais genre de Singapore, ou, pis encore, les renégats à raie de tête pommadeuse, fils d’esclaves, voleurs de rizières, mignons du vainqueur, qui roulent, à grands coups de teuf-teuf, dans les rues pourpres de Saïgon.

Mais bientôt mes regards se posent sur sa voisine de gauche, Elsa de Faulwitz, à qui Mureiro, tout à l’heure, m’a brièvement présenté. Col et poignets radieux de pierreries, toute sa peau de brune se livre audacieusement aux reflets d’une soie verte, d’un vert d’émail, qu’un peu de broderie d’or retient à ses épaules.

Sous les sourcils noirs, les yeux, qui ne sont peut-être que marron très clair, en paraissent eux-mêmes d’un vert olive. De l’hérédité paternelle, elle tient quelque chose d’aigu, qui est partout et nulle part, dans la pointe des sourcils, dans la courbure du nez, dans la conicité de la main et aussi dans le jet des mouvements rapides. L’image qui s’impose à moi est celle d’une arme, d’une arme horriblement précieuse dans sa gaine de soie veloutée et ses incrustations... Je note le sourire qui joue, furtif, comme un reflet sur une lame... Et je pense qu’une telle arme est, après tout, aussi bien et mieux que le glaive du Brenn, faite pour être jetée dans les balances, dans les balances où se pèsent les rançons des vaincus!

Il me semble que les hommes qui sont là, rosés tout à coup par l’effort des nourritures, ne recueillent pas, comme il le faut, l’admiration que je lui décerne. Ils la contemplent avec des yeux enflés d’une convoitise cupide, une basse fascination de gens qui voleraient l’épée de Charlemagne pour en brocanter les joyaux... Seul, le père arrête de temps en temps ses regards sur elle, la fleur étincelante de son sang; et chaque fois la physionomie du vieux _kitsouné_ se transforme de noble orgueil.

Cependant Vigel, placé en face de moi, ne pouvait ni voir Elsa, ni lui parler; mais je sentais qu’il observait, à la dérobée, mon propre visage et qu’imperceptiblement il fronçait les sourcils.

Après le dîner, le café fut servi sur le pont; et, après le premier cigare, j’échangeai quelques mots avec Vanelli. Affabilité, puis tout de suite, affaires. Avec une netteté concise, il me donne ses instructions relativement aux prochaines arrivées de coolies, et m’invite à m’aboucher à cet effet avec un Chinois nommé A-phat, dont je trouverai la demeure sur les bords de l’arroyo de Cholon.

Comme nous nous séparions, sa fille vint vers moi. Elle venait de s’isoler en un long aparté avec Vigel, et se rapprochait en riant.

--Voyons, monsieur de Tourange, fit-elle, le menton levé, les mains derrière le dos, n’est-ce pas que j’ai raison contre votre ami?

--Oh! certainement, madame.

--Savez-vous ce que je lui soutiens? Je lui soutiens que c’est lâche, de la part d’un homme, de vouloir se servir de l’amour comme d’une force. L’amour, c’est notre force à nous, les femmes... Nous n’en avons pas d’autre... Vous, vous avez vos calculs, votre sagesse, vos poings... Non, ce ne serait pas juste... Nous, nous n’avons que cela... songez!

Vigel essaya de protester:

--Mais je n’ai pas dit le contraire! J’ai dit que...

--Taisez-vous, mon cher, laissez parler monsieur de Tourange. Je suis sûr qu’il a raison. Car c’est une force d’homme, lui; je vois ses mains et ses épaules... mais vous, qu’est-ce que vous êtes, avec ces épaules de chat et ces poignets de fille!...--elle regarda les poignets de Vigel avec une moue de dédain.--On aurait envie de les donner à casser pour savoir leur résistance exacte, de les voir à l’étau... pas toujours à se dérober!

--Pris à l’étau! ricane-t-il; pourquoi pas dans une bonne paire de menottes?

--Bah! fis-je à mon tour. Une bonne paire de menottes, ce n’est pas une mauvaise image de l’emploi de cette force de l’amour, dont il était, je crois, question. Et, de même que le policeman attache son propre poignet, pour mieux tenir sa capture, la femme aussi s’attache, en amour, l’autre petit bout de la chaîne. Mais je suis tout à fait de l’avis de madame de Faulwitz: ce n’est pas dans l’ordre que ce soit le prisonnier qui emmène le policeman.

Elle se mit à rire:

--Très bien, bravo, monsieur de Tourange!

Et, se retournant vers Vigel:

--Allons, hop! Henry, tendez les mains.

Et, sans aucune gêne, elle les prit dans les siennes, et entraîna Vigel vers l’avant obscur du yacht.

Je me rapprochai du groupe des fumeurs. L’atmosphère était chaude, moite. Les cols et les plastrons s’amollissaient. On percevait sur les faces, en dépit de l’excitation passagère des alcools, une sorte d’accablement hébété. La voix du gouverneur prophétisait, un peu morne, de l’avenir de la colonie, de la culture des hévéas à caoutchouc, du développement des quais... Puis les banalités courantes, récriminations sur le service des boys, cours de la piastre, pronostics de la saison théâtrale... Quelqu’un se mit à parler, avec un enthousiasme hors de propos, comme un marin de la mer, de la grande rizière de l’ouest, la rizière au temps du jeune riz, blonde, verte, frissonnante, où les buffles affleurent comme des écueils gris, refuges à de blanches formes d’oiseaux.

Qui l’écoutait? La nuit était sur tous comme un voile noir. Tous instinctivement regardaient vers l’avant, les yeux cupides, maintenant atterrés, comme devant un entre-bâillement d’écrin vide, de cet écrin vide et sombre qu’était toute la nuit, autour d’eux, depuis qu’on avait retiré la chose étincelante...

* * * * *

Quand, à quai, nous remontâmes en pousse-pousse, Vigel me dit seulement:

--Une jolie image que vous avez trouvée là! Les menottes!

Il souffla la fumée de son _reina victoria_ et, d’une indication de sa canne, mit son tireur à hauteur du mien.

--Oui, on se ferait volontiers criminel, devant des femmes d’un certain prix... n’est-ce pas, Tourange? Le travail, quel misérable outil, c’est elle-même qui le dit, le travail, notre pauvre travail d’homme, que vous admirez tant!... Criminel, oui, mais pas tout de même comme elles l’imaginent!

Je compris sans peine que l’amour commençait à mettre du désordre dans sa pensée, et, jugeant inopportun de nourrir de mes discours sa frénésie naissante, je gardai le silence. Ce que voyant, il se renfonça dans les coussins du chée, et s’abandonna, bouche close, au secouement mou de l’homme aux pieds de chiffons.

Mais quand nos véhicules arrivèrent à hauteur de notre jardin, dont l’ampoule électrique de la véranda verdissait, clair comme jade, les ténébreux feuillages, tandis que mon tireur mettait les brancards à terre, lui, fit signe au sien de rester en position de course.

Je lui demandai, un peu surpris:

--Vous ne rentrez pas tout de suite?

--Ma foi, non, dit-il d’un air fantasque, la nuit est belle, et je ne déteste pas me promener dans les rues, à cette heure de vampire, quand j’ai un bon traîneur comme celui-ci. Et puis, sa voix changea, et puis non, Tourange, j’aime autant vous le dire tout de suite. Ma vie sera un peu décousue, ces jours-ci. Ne m’attendez pas trop à l’heure des repas, et excusez-moi de me servir de la voiture plus souvent qu’à mon tour. Je ne voudrais pas avoir l’air de vous lâcher, mon vieux, mais... je n’ai pas besoin de vous en dire davantage, n’est-ce pas? Seulement je vais faire une chose, je vais vous présenter à monsieur de Sibaldi. Si vous avez besoin d’un bon cicerone pour quoi que ce soit, c’est l’homme qu’il vous faut. Je vous ai déjà parlé de lui. Voyons, comptez-vous aller faire un tour au bal de la Mairie, jeudi prochain?

Au vrai, je n’y comptais point. Je n’avais guère été tenté par la lecture de ces affiches où la municipalité saïgonnaise annonçait à la population européenne de la cité qu’elle serait chez elle, en son Hôtel de Ville, ce jeudi 2 octobre, à partir de dix heures du soir. En dépit du «nota bene» restrictif sur la tenue obligatoire--smoking pour les hommes, toilette de soirée décolletée pour les dames--je gardais de la méfiance, j’appréhendais, sous couleur d’«Européens», maint cortège de faces brunies sur bien d’autres rivages que ceux qu’arrose le Gulf-Stream, et restais froid, d’avance, à la séduction des vierges coloniales, trempées dans des mousselines d’un blanc outrageux.

Mais Vigel protesta contre ces préventions.

--Allez-y toujours. Il y aura, au moins, les illuminations. Pour voir des lampes et des lanternes, sous le bleu du ciel tropical, qui ne sortirait de sa véranda! Et puis, croyez-moi, les gens d’ici sont comme ceux de partout. Ils valent beaucoup mieux que ce qu’ils vous montrent avec complaisance d’eux-mêmes... Vous avez, en France, visité des musées de province. Le gardien n’est-il pas acharné à vous faire miroiter les horreurs, qu’il appelle «ses trésors célèbres?» C’est à vous de savoir dénicher les joyaux valables, la pure patine... Pour Saïgon, monsieur de Sibaldi vous y aidera. Ainsi, c’est entendu, à jeudi. Encore mille excuses, vieux!

Et il s’enfonça sous la voûte des tamariniers, que jaunissaient, de loin en loin, de faibles lampes électriques.

Je franchis la porte du jardin.

Vigel avait raison, la nuit était belle--belle et douce. Un peu de mousson y traînait, à pans de velours. Au-dessus des arbres, j’apercevais des grappes d’étoiles qui avaient l’air de venir s’écraser sur la Cochinchine tiède.

XVI

--Urbs, [Greek: Polis], la Ville! proféra M. de Sibaldi; et la manche de son frac pointait vers la perspective, tapissée de feu, du boulevard Charner, les éclatements de lumière électrique de la rue Catinat, puis, girouettant vers le nord, balayait de son mystérieux prolongement les vérandas invisibles du Plateau, le palais du Gouverneur, tout le bas-relief noir, vaste, confus, ciselé de palmes, des jardins endormis de Saïgon--la Ville, ma ville!

Et M. de Sibaldi se rasseyait devant la petite table que j’avais tirée, à son usage, quelques minutes plus tôt, dans un coin de la terrasse de l’Hôtel de Ville, plus près des sodas frappés du buffet que des sonorités orchestrales, excitatrices de la danse.

A mon arrivée au bal, Vigel, fidèle à sa promesse, m’avait présenté à ce vieillard... Vieillard? Peut-on dire ici si c’est l’âge ou le climat qui brise une épaule, décolore une chevelure, suspend une poche d’ombre au-dessous d’une sclérotique jaunie?

M. de Sibaldi était plus grand que la moyenne des danseurs. En dépit du faux-col double et du gilet de drap à quatre boutons, pas une goutte de sueur ne perlait sur son visage. Mais il n’eût pas été possible, non, devant ce visage, de dire si la carnation primitive en avait été celle d’un blond ou d’un brun. Ce qui s’offrait à ma vue, c’était le spectre même de cette pâleur saïgonnaise que nulle malaria au monde ne saurait concurrencer; et tout à l’heure, quand M. de Sibaldi m’avait tendu la main, au premier contact de cet épiderme, j’étais resté confondu... Nue, cette main semblait sortir, gantée de blanc, de la manche de l’habit noir.

Maintenant je la regardais, à nouveau, cette main, sans bistre et sans carmin, cette main d’outre-tombe, qui venait de revendiquer Saïgon. Je la regardais s’allonger vers la fiole de whisky debout sur notre table, et, sans un tremblement, en verser l’alcool huileux, à confortables rasades, dans nos longs gobelets de verre. Je levai le mien, et le tins une seconde en l’air, avant de le porter à mes lèvres, comme une coupe de champagne à l’heure des toasts.

--Me sera-t-il permis, dis-je, de boire à la beauté de votre ville?

Sur le visage de M. de Sibaldi, quelque chose passa, flamme non, mais lueur tout de même; et la bouche eut un sourire, un joli sourire, assez «vieille France», de barbon courtois et maniaque.

--Excusez mon enthousiasme, monsieur. D’ailleurs, peut-être vous a-t-on prévenu qu’il était facile de le déchaîner. Mais n’importe! Comprenez... comprenez que cela, son bras refit le geste du tour d’horizon, cela c’est pour moi comme un enfant qu’on a vu pousser...

Il se tut un instant. Des fenêtres ouvertes de la salle de danse sortirent, comme des bouquets de palmes de cuivre, les accords finals d’une polka militaire, puis la longue rumeur bavarde des couples.