Part 4
--Après tout, murmure-t-il, c’est peut-être la plus admirable solidité du monde, cela, un couple qui s’épaule et qui tient. Nous autres, que sommes-nous? Des déséquilibrés, des perche-en-l’air... N’est-ce pas votre avis?
--Tout à fait, dis-je.
--Voyez-vous, il prend un ton d’épanchement confidentiel, un air de m’ouvrir sa belle âme indolente et dolente, c’est ce joujou à ressort de madame-là, ou quelque autre tout pareil, qui m’a révélé des choses auxquelles je ne songeais guère, on n’apprend pas tout dans les collèges, n’est-ce pas? le prix d’une femme dont on aurait des remords à devenir l’amant, par exemple.
--Ne vous mettez pas en peine à ce propos! lui dis-je railleusement.
Par moment, je ne peux résister à l’occasion qui s’offre de le mortifier. Il ne m’en veut pas. Il saisit très bien que ce n’est pas mépris, par quoi je le blesserais mortellement. Simplement, je mets le doigt sur le point faible de l’astucieux assemblage qu’il est en train de machiner au-dedans de sa cervelle. Ce sont menus jeux entre gens en relations d’intelligence. Il en rirait, je suis sûr, pour un peu... comme ces marchands de pacotille de Port-Saïd, et tout bon Oriental, au reste, pris en flagrant délit de grosse tromperie.
Mais le train entrait en gare. Une gare fastueuse, avec toits de clinquant vert et garuddas[G] dorées aux poteaux d’angles, comme il en brille aux palais de Pnom-penh. Un boy nous attendait, de la part de monsieur Vallery, et nous conduisit directement à la résidence de son maître.
XI
M. Vallery a le buste voûté, le masque fin, bronzé et comme ciselé de rides. Masque de viveur, d’artiste ou de forban, on hésite. Mais les yeux emportent la sympathie par leur aisance naturelle à tenir leurs regards droits. Rien des yeux «bougeaillons» des prétendus malins, et rien non plus des yeux rivés des faux énergiques.
Notre chef nous fit l’accueil le plus aimable, nous posa maintes questions sur la situation que nous avions laissée là-haut, puis nous déclara que nous aurions à partir pour Saïgon dès le lendemain.
--Je crois que l’un de vous sera appelé à s’y occuper de la réception et de la mise en route des coolies, dont de grands arrivages sont attendus de Chine. L’autre sera, sans doute, détaché momentanément à la fabrique de ciments que monsieur Vanelli est en train de monter là-bas. Quand je dis monsieur Vanelli... c’est une société anonyme au capital actions de deux cent cinquante mille dollars; mais enfin monsieur Vanelli est dans la coulisse. Bien entendu, sitôt débarqués, vous devrez vous présenter à lui. Il vous donnera probablement lui-même quelques instructions complémentaires.
Nous nous inclinâmes, et notre entretien touchant à sa fin M. Vallery ajouta:
--Vous avez votre liberté jusqu’à demain. Mais vous nous ferez le plus grand plaisir, à madame Vallery et à moi, en acceptant de venir déjeuner à la maison. Le boy, en attendant, va vous conduire à notre sala des voyageurs, où vous trouverez des chambres à peu près confortables.
Quel singulier détour de l’attraction sexuelle a pu confronter Philippe Vallery, latin buriné, passé au creuset, riche de patine, et Hetty Dibson, anglo-saxonne pas même sentimentale, comparable en subtilité d’essence féminine à un bon flacon d’eau de toilette, loyale fille évidemment, dont les deux pôles de préoccupation paraissent être la recette du vrai curry siamois et l’acquisition de bijoux indigènes dans le goût birman, de ces bijoux, gemmés de rubis d’un rouge de viande, et lourds autant que des ornements de bœufs sacrés?
A table, Hetty Dibson rit volontiers, ce qui montre de belles dents inoffensives, de l’ivoire tabulaire d’herbivore. Elle nous envie pourtant, de tout son cœur, de descendre à Saïgon.
--Ici on ne sait que faire pour s’amuser... pas vrai, Pip? Pip est très malheureux parce que je m’ennuie. Et quand je m’ennuie, je maigris et je jaunis, et si je jaunis je m’en vais...
Quand elle a fini de parler d’elle, elle parle des jeunes femmes qui l’entourent à Battambang. Elle en parle avec une bonhomie un peu grosse, mais honnête, qui n’oblige point trop le fin Pip à froncer discrètement les sourcils. Pas de petites rosseries au vinaigre, pas davantage d’un protectionnisme régenteur à la «madame Ingénieur en chef»: la solide loyauté d’une tenante de la camaraderie du sexe.
Toutefois le _cant_ l’oblige à blâmer ces petites folles qui, privées d’une messe dominicale où arborer toilettes et chapeaux, n’ont rien imaginé de mieux que d’aller ponctuellement en bande à la pagode, où on leur en fournit l’équivalent, jusques aux grimaces espiègles de l’enfant de chœur.
Nous aurons l’occasion de les voir, ce jour même, ces petites folles, groupées, en brillant essaim, autour de ce grand centre de réunion qu’est le _court_ de tennis.
«Au fond du jardin, du côté opposé à la rivière, à cause des moustiques», a spécifié Hetty Dibson en nous y envoyant. Et cela permet, chemin faisant, de détailler les agréments de la résidence Vallery, maintenant que celle-ci n’est plus dans la terrible confusion de la lumière méridienne, où tout brasille, où chaque pierre devient un miroir blessant.
L’habitation, trapue, carrée, solidement toiturée, largement ventilée, est du bon type colonial des pays à mousson.
Le jardin doit être un des articles du traité d’alliance Vallery-Dibson. Il est mi-parti. Le côté Dibson est tendu d’une verte pelouse, dont le plan sectionne, à dix pieds au-dessous de leur fourche ogivale, des troncs du gris le plus ruineux, agrémentés d’antiques perruques de lianes. Le côté Vallery est aménagé en façon de parterre à la française, où les tamariniers d’eau, taillés comme des marbres, jouent les ifs et les buis de Bourgogne, cependant que des fleurs communes mais de nuances vives, soucis, amarantes, cannas, lis du Japon, pervenches du Cap, brillent en corbeilles diaprées. Tout au fond, trois banyans projettent, dans la fluidité de l’air sans fond, des bras de poulpes gigantesques, et le ciment du jeu tient à l’aise dans leur ombre.
Les jeunes femmes qui sont là sont élégantes et gaies. Sont là aussi les papillons de bureau, empressés, voletant, gracieux, le gardénia ou l’hibiscus à la boutonnière. L’ensemble s’ingénie à un petit air de raout mondain, qui a sa bravoure ici, où la charge du climat sur les épaules sert facilement de prétexte à la veulerie.
Vigel fait quelques jeux. Il manque d’entraînement, mais ses _drives_ sont de la bonne école. Et je note que, pour un homme de la brousse, son pantalon de flanelle blanche est le plus impeccablement passé au fer.
Je reprends contact avec mon ancienne rencontre saïgonnaise, M. Lanier.
--Quel dommage, me dit-il, que vous partiez si vite! Monsieur Vallery aurait certainement organisé une chasse à l’éléphant en votre honneur. Nous sommes ici dans une région exceptionnelle. Le Pyat, l’ancien seigneur de ces provinces, était grand amateur... Nous avons hérité d’une partie de ses équipages, sans avoir, hélas! le moyen de mobiliser, comme lui, dans les villages, deux ou trois mille rabatteurs. Le plus déplorable, c’est qu’au moment des migrations, les bêtes sont maintenant détournées vers le Siam... Vous n’avez jamais vu l’arrivée des éléphants au kraal du roi, à Bangkok? Cela vaut le voyage! Et là-haut, chassez-vous? Comment vivez-vous? Qu’y a-t-il au juste dans cette histoire de coolies déserteurs?
Je réponds. Je conte la légende du gong.
--Vous aurez évidemment un gros tintouin. Peut-être bien que quelques-uns d’entre nous seront forcés de monter là-haut!
Il prit l’air inquiet.
--Donnez-moi donc des renseignements sur la nourriture, l’état sanitaire... Est-ce qu’une femme...
Madame Lanier s’approche en riant, rose encore d’une partie gagnée.
--Là! Je parie que mon mari est en train de trembloter pour moi. Remarquez, monsieur, que jusqu’à présent, je n’ai jamais été malade, et que c’est moi qui l’ai déjà soigné trois fois!
Le soir venait, comme il vient là-bas! On regarde tout à coup le ciel, et on trouve qu’il est là. Les joueurs, n’y voyant plus, s’asseyaient, se groupaient autour des cocktails. Dans le ciel verdissant, au-dessus des banyans monstrueux, des pigeons passèrent. Une mélancolie entrait en moi, une mélancolie dont je ne peux appliquer l’analyse à des choses d’Europe... C’est la rétraction imperceptible, que j’ai notée dans la forêt. Les voix tombent dans le silence qui se creuse. Tout est lourd, tout tend à se coucher à terre, comme si c’était la lumière qui, une minute auparavant, allégeait tout, tenait tout en l’air, dans un hamac étincelant, et qui maintenant se retirant, ramassant ses mailles, s’en allait indifférente, laissant tout venir s’écraser...
Sur la rivière, un courant béni se leva, avec un bruit de feuilles froissées.
XII
De l’eau, des rives. Rives de marécage, de plaines de joncs, comme on dit ici, où nous frottons nos flancs à ce long peuple crissant et serré, où notre chaloupe hésite, cule, talonne, mène un train de sanglier dans sa bauge. Un repaire d’ichtyosaure à tout le moins! Mais il n’en sort que de temps en temps un serpenteau jaune et noir, tout pareil à une pile alternée de pions de dames, ou de petites tortues couleur de vase, se hissant laborieusement sur une souche flottante. Rives maigres et buissonneuses, bords de chemins creux emplis par l’inondation, et qui retiennent, suspendus sur le miroitement vertigineux, des nids aux pépiements éperdus. Lisière de la forêt noyée, archipels épanouis, clairières dormantes ceinturées de verdoyants coraux, heurtements sourds des tourbillons limoneux contre les pilotis des troncs. Rives soudain transportées d’un paysage de France, de gris et d’argent trempées par la brume matinale, vergers heureux aux ombres rondes, douces retraites, futaies au fond du parc, où vous invite, comme un castel, une blanche pagode aux toits pointus. Rive tout aussitôt cochinchinoise--bananier, bétel et le porc! Et cette couleur de goyave coupée, cette juteuse glaise de la berge d’où se décollent un, deux, trois sampans gavés de fruits et de poissons.
Il n’y a rien à faire à bord, qu’à subir le terrassement de la lumière. La continuité du jour se contracte, involutée tout entière autour de l’adoration de midi. Mais, le soir, le Dieu magnifiquement ouvre la fleur... Alors du ciel, plaqué de nacres richissimes, tombe et fait balle, rebondi contre la mousson du nord, un funambulesque oiseau bleu d’acier, tandis qu’à l’horizon du sud, les jonques errantes sur les canaux invisibles disséminent leurs voiles raides et carrées, processionnant, au ras des champs herbeux, en cortège honorifique de hautes bannières écarlates...
Nous échangeons peu de paroles avec Vigel. Des heures entières, allongé dans une chaise de toile, il a l’air de guetter, je ne sais quoi, les yeux mi-clos. Puis brusquement, avec un rire comme électrique, il jaillit, de cette immobilité féline, et va boire et jouer bruyamment aux cartes avec de médiocres passagers.
Il advint pourtant qu’un soir, stoppés à l’appontement d’une halte, nous surprîmes à côté de nous, dans une barque mince comme une pirogue, un étrange musicien. C’était un vieux Chinois qui se jouait à lui-même, sur un instrument difficile à classer, des airs d’une douceur prolongée et bizarre. En les entendant, Vigel dressa l’oreille. Le vieux jouait avec une mine étonnamment expressive pour un être de sa race, on ne sait quelle face quiète, attristée et risible de Bouddha qui aurait eu des malheurs conjugaux. Sans dire gare, Vigel bondit dans sa barque, lui jeta une piastre et remonta avec l’instrument. Celui-ci était une sorte de banjo de clown, sorti d’une noix de coco et d’une tige de canne à sucre. Un coquillage faisait office de chevalet, et l’archet pendait aux cordes, engagé sous elles, à la mode du pays.
Le poker eut tort, ce soir-là; et longtemps, dans la nuit, j’écoutai Vigel s’essayant à retrouver la mélopée de l’artiste céleste, du vieux Bouddha cocu, qui nous avait regardés partir avec une grimace aussi intranscriptible que sa musique. Le cinquième jour, le Fleuve nous prit dans son courant.
A qui n’a pas, une fois dans sa vie, mensuré le boyau à quelqu’un de ces gros serpents jaunes, comme disait Lully, notre homme du Hoang-ho, à qui n’a pas débridé, d’un bon tranchant de proue, l’engorgement d’une de ces monstrueuses veines sectionnées, à qui n’a jamais computé la molle et formidable pulsation de l’élément fluide, en élan vers son cœur océanique, à celui-là, je pense, reste étrangère la plus émouvante figuration des Commencements.
Car le Fleuve n’apparaît point comme le collecteur des eaux de la nue, le condenseur des vapeurs promenées en fantômes familiers. Mais c’est ici l’épanchement originel du sein, le ruissellement primordial au long des flancs mouillés du monde à l’instant soulevé de son bain de boue!
Si près des bouches, le mécanisme des sources est aboli; oubliée l’indéfinie filiation des drains, l’obstination de la myriade infinitésimale qui, goutte à goutte, globule à globule, a nourri le tronc. C’est pourquoi celui-ci est le Grand, le Père, le Nourricier, déversant généreusement son inépuisable substance, principe immédiat de toute force, de toute fécondité. Et certes il serait beau d’accepter religieusement la cadence et la plénitude, d’obéir à la pente, avec une lenteur majestueuse et rituelle, comme le Fils du Ciel aux dalles sans joints de l’escalier sans marches; et je voudrais oublier le bruit sacrilège de l’hélice, qui triple notre vitesse et précipite notre chute.
Le soleil monte. Voici que, du limoneux breuvage, une ivresse sans seconde m’atteint et m’étourdit. Penché sur les eaux, mieux initié, maintenant, Père, je te blasphème. Je te blasphème, en éclatant d’un rire qui tournoie... Tu n’es pas. O nourricier, tu n’es pas. L’Être aux replis gras et doux comme de la chair n’est pas. Ceci existe seulement: ce qui n’a pas de nom, ce qui n’a pas de forme et qui s’écoule... Entre les berges infrangibles, voici le vomitoire même de la vie. Et moi n’irai-je pas me résorber dans la fluidité torrentielle, ne saurai-je participer, dans la dilution de moi-même, à l’intarissable fluxion, refuserai-je de me livrer au grand bras visqueux que la libration de l’abîme, le rythme du cœur sans fond, gonfle et détend sournoisement?
Midi. Quelque chose a passé sur les eaux, quelque chose de splendide et de funèbre. Quelque chose a fait les verdures des berges pareilles à des murailles de pierre noire, à des panneaux d’airain. Et le Fleuve est pareil à la face d’un roi, rongée par une lèpre d’argent. Mais moi, soudain libéré d’un charme, je ne vois plus... Je ne vois plus la vision essentielle, l’énorme continuité glissante et rectiligne... Devant mes yeux tout est tournoiement, remous, dislocation dans l’innommable cohue tourbeuse.
Et quand, du quai de Mytho, percevant déjà le sifflement du train qui nous transbordera vers Saïgon, je me retourne pour l’adieu, la dernière image du Fleuve qui s’offre à moi, c’est, à la rive, cocotiers, lataniers, aréquiers, tout un cortège baroque de nécromants, toute une armée de grotesques, aux panaches déséquilibrés, et, doublant leur bousculade dérisoire, là-bas en fuite vers on ne sait où, la jaune, morne, plate, irrésistible Déroute!
XIII
Le bruit des coups de feu pour les couleurs, à bord des torpilleurs mouillés en rivière, entra, crépitant, par ma fenêtre ouverte, tandis que je défaisais mes cantines. La fraîcheur du matin était sensible encore, et le bleu du ciel à peine brouillé, autant du moins qu’il m’était permis d’en juger par le pan visible à l’aplomb de la rue Catinat. En dessous j’entendais, depuis une heure, des roulements de pousse-pousse et des appels criards de vendeurs ambulants.
On frappa à ma porte, et je vis entrer Henry Vigel, équipé d’un «blanc» fashionable et d’un casque neuf, du modèle Hong-kong, enturbanné de soie turquoise.
--Vous allez déjà vous présenter à Vanelli?
--Au diable le Vanelli pour aujourd’hui! Je viens vous demander, au contraire, de vous y rendre d’abord sans moi. Vous lui raconterez ce que vous voudrez, s’il fait allusion à ma personne; par exemple, qu’un accès de fièvre m’a croché.
--N’est-il pas à l’hôtel par hasard, lui aussi?
--Je me suis assuré que non. D’ailleurs quel agrément y trouverait-il, alors que son yacht est embossé, en pleine rivière, à ramasser la mousson par tous les sabords? Tourange, je serai franc avec vous. Je ne veux pas le voir avant de m’être «recoupé» par ici, où j’ai quelques bons amis, avant de m’être édifié sur les dessous de ce marécageux kilomètre 83. Et j’irai jusqu’au bout de la franchise. Je suppose, comme nous l’a expliqué le père Vallery, qu’il nous offrira, à l’un les coolies, à l’autre le ciment, comme première occupation. Je tiendrais à avoir le ciment.
Je souris. Vigel, sans se fâcher, hocha la tête.
--Non, ce n’est pas pour le «bakschisch»... mais l’affaire du ciment me paraît durable, et moi je veux rester à Saïgon quelque temps, si possible. J’ai des amis à voir, je viens de vous le dire--si vous le désirez, je vous ferai nouer relations avec eux. Et puis, ma foi, après des mois de noce arborescente, comme je viens de m’en payer dans la forêt--il se mit à rire, de ce rire bas de pitre qu’il affectait d’avoir aux lèvres quelquefois--sainte nature! je crois que respirer un peu l’air de la ville me sera salutaire!... Ah! un dernier tuyau! avant d’accoster le steamer Vanelli, regardez donc si les sabords en sont garnis de fleurs; si oui, c’est signe qu’Elle est à bord.
--Qui, elle?
--Elsa de Faulwitz, son enfant chérie. Il a, pour elle, fait installer sur le _Lotus blanc_ un vrai jardin botanique, sans parler des serres, édifice provisoirement hors de saison. Enfin, si elle est à bord, regardez-la posément, avec admiration et prudence, comme il sied de regarder une belle panthère de Java, et tâchez de tenir votre petit cœur hors de la portée de ses griffes.
Je ris, non sans quelque impertinence, et lui tendant mon étui à cigarettes:
--Ho, ho! Vigel! Est-ce que d’aventure votre petit cœur, à vous, aurait été peu ou prou balafré?
Mais il se déroba aux confidences, et, deux minutes plus tard, me penchant par la fenêtre, je le vis qui hélait un pousse et se faisait emmener dans la direction du Plateau.
J’attendis que le mouvement général eût raisonnablement grossi dans la rue Catinat, pour descendre, de mon côté, vers les quais.
Au milieu d’une grande tache vineuse de la rivière, un yacht de fort tonnage renflait sa carène blanche, barrée et ocellée de cuivre.
Deux mâts, fins et couchés comme des cornes de springbok, élançaient assez heureusement les hauts, corrigeant ce qu’il y avait d’un peu lourd dans les lignes de la coque. A l’un d’eux s’éployait le pavillon du propriétaire, un carré rose aux angles verts. Je ne doutai point que ce fût là le _Lotus blanc_, objet de ma recherche, et m’y fis conduire tout aussitôt par un sampanier.
En approchant de la coupée, je pus m’assurer que des caisses et des pots de porcelaine, emplis d’arbustes et de fleurs éclatantes, décoraient les sabords et partie du bordage, faisant courir, autour du navire, comme une ample bande de broderie annamite. Je remis ma carte au matelot chinois que je trouvai en haut de l’échelle, et quelques minutes après j’étais introduit auprès du Vanelli.
Le maître du Siam-Cambodge m’apparut d’abord comme un homme de taille moyenne au teint cireux, à la barbe et aux cheveux blancs, qui se tenait ramassé sur lui-même, derrière un bureau, dans un de ces fauteuils pivotants comme en possèdent tous les carrés de paquebot. Il resta dans cette position inerte trois ou quatre secondes après mon entrée, laissant traîner sur moi les regards de deux yeux mornes. Puis soudain il se leva et vint à moi, la main tendue. Du même coup, sa physionomie s’était instantanément modifiée, comme si, par la détente d’un mécanisme, tous les traits venaient d’en être remontés en bonne place. Et au lieu de cet effondrement de glaise mal armaturée tout à l’heure entrevu, j’avais maintenant sous les yeux je ne sais quoi d’aigu, de fin, décelant de l’élégance dans la ruse et de la domination dans la matoiserie, vrai museau de _kitsouné_ japonais.
--Avez-vous fait bon voyage, ainsi que votre camarade, monsieur Vigel?
Sa voix était de timbre agréable, un tantinet zézayante. J’entamai le petit discours que j’avais préparé relativement à l’indisposition de mon collègue. Mais il m’interrompit d’un air bonhomme:
--Oh! Que monsieur Vigel ne se dérange pas. Mais venez donc dîner tous les deux demain à bord. Nous causerons tranquillement entre café et cigares, des choses de là-bas.
Ah çà! le «patron» considère-t-il que nous sommes venus à Saïgon en voyage d’agrément? Ignorerait-il, par hasard, l’état réel, des «choses de là-bas»? Comme, après tout, je n’ai pas mission particulière de l’en instruire, je me contente de m’incliner et d’accepter, d’une formule polie, son invitation. Mais il lit, sans doute, dans mon attitude quelque chose de mon sentiment, car il reprend, toujours riant:
--A vrai dire, vous avez de la chance! On vous avait expédiés pour répondre à mes ordres, car j’avais de la très grosse besogne à distribuer et j’avais demandé deux hommes de confiance--il répète «de confiance», et semble attendre une protestation empressée; je la juge superflue; il continue--et voilà que la besogne s’est faite, pour ainsi dire, toute seule.
--Monsieur Vallery, dis-je, nous avait en effet parlé d’un recrutement de coolies et d’une affaire de ciments.
--Précisément. Mais les coolies viendront directement de Chine avec leurs cadres, et la Société des Ciments a complété sur place son personnel ingénieur. Ainsi votre petit voyage devient presque un congé. Considérez-le, ma foi, comme tel. Dans une quinzaine de jours le passage des premiers coolies vous donnera quelques occupations, nous en reparlerons d’ici là. Monsieur Vigel, de son côté, devra surveiller la réception de nos ciments. Connaissez-vous la prise des chaux dans les limons? Elle donne lieu à bien des mécomptes... En attendant, je vous le répète, considérez-vous ici comme en congé.
Assez surpris de cette aubaine, je quittai le roof. En regagnant l’échelle, j’aperçus une forme féminine, debout sous l’ombre de la tente et appuyée au bastingage tribord, face à la rive inhabitée. Elle se retourna vers l’intérieur du navire, et je me trouvai passer ainsi à deux mètres de son visage. Je supposai que c’était Elsa. Je notai sa carnation de brune, aux reflets de soie, et la singulière teinte orange du fard de ses lèvres. Je m’inclinai pour la saluer, et elle me répondit, par un tout petit mouvement de tête, sans perdre la pose.
Au moment où mon sampan s’éloignait par l’arrière, je relevai les regards dans sa direction. Mais le reflet de la surface des eaux dansait sur la poupe avec un si capricieux miroitement que je dus baisser les paupières.
Je retrouvai Vigel à déjeuner dans le hall de l’hôtel. Je lui transmis l’invitation de Vanelli, qui lui fit d’abord froncer les sourcils. Mais quand j’eus terminé mon récit, il ricana:
--Par notre sainte mère l’Église! Le patron a des compères en Chine, des compères de toutes les robes! Il est probable qu’à côté du bétail ordinaire livré par A-phat ou autres, nous allons voir apparaître des chrétientés, en délicatesse avec l’autorité mandarinale, et transportées tout entières, avec croix et bagages et, bien entendu, le pasteur! Il y a longtemps que les Jésuites rêvent de donner le coup du lapin à ces pauvres «padres» des missions portugaises, minables héritiers des grands Scribes du _qhoc-ngù_[H]... Belle occasion de s’introduire dans la place!
Je l’arrêtai un peu sèchement. Je me rappelai l’air de Lully lui coupant, sous les doigts, les premiers accords de «Rédemption.»
--Non, mon cher Vigel, pas là-dessus! Sur les péripéties de l’emprunt du Siam-Cambodge, vous racontez des choses intéressantes, en somme, quoique vaines. Mais il y a tel et tel sujet sur lequel--rappelez-vous vos paroles si justes de Battambang--on vous a insuffisamment renseigné à l’école.