Part 3
--Il s’ennuyait--c’est maintenant Moutier qui parle, et qui tient, je pense, à montrer que sa récente élévation laisse de l’aise à son franc juger.--Ce n’est pas un jouisseur, c’est un dur homme de guerre, à sa manière. Il vivrait, pour son compte, d’une macaronade ou d’une écuellée de riz. Soyez sûr que lorsqu’il s’ajuste en Mureiro-le-Magnifique, c’est pour donner fête à quelque baron de ses amis, ou plutôt pour complaire à sa très chère fille, Elsa de Faulwitz.
A ce nom, il me semble que les paupières de Vigel ont un battement léger.
--Ah! fait-il négligemment, en soufflant de la fumée, vous la connaissez, Moutier, cette Elsa de Faulwitz? Vous savez quelque chose d’elle?
--J’ai fait une traversée en paquebot, avec elle. Je ne sais ce qu’avait de cassé l’hélice de son yacht, mais elle préféra transborder chez nous, où trois cabines de luxe furent occupées par ses femmes de chambre, en dépit du règlement. J’ai toujours eu de l’estime pour les femmes qui mettent au point les disciplines de nos cerveaux de mâles; et, dans le cas d’Elsa, cette estime a grandi, je l’avoue, jusqu’à l’admiration. Car ce n’est pas rien qu’une «chose rose», comme disait tout à l’heure Georgie, plus belle à soi toute seule que les cent quarante-quatre aspects de l’Océan Indien, de l’avis unanime de septante et quelques amateurs préposés à la comparaison, et garantis purs de toute démence par la patente de santé du bord.
Je vois Moutier rire entre ses dents, et puis se mettre, lui aussi, à souffler voluptueusement de la fumée, les yeux mi-clos.
--Et son mari? demande l’honnête et lourd Barnot.
Moutier tourne la tête: il y a toujours un peu de froid entre eux, malgré la bonne dépêche.
--Le Faulwitz? Pas vu. Il existe pourtant... à l’état d’Allemand honteux, qui parle de Vienne, paraît-il, plus volontiers que de Berlin. La légende veut qu’il ait été officier, et ait eu de vifs démêlés avec la maison Krupp, pour certaine invention d’affût d’artillerie... C’est à Kiao-Tchéou qu’il a connu la belle Elsa.
--Séparés? Divorcés?
--Non, les meilleurs amis du monde ou, à plus justement parler, les meilleurs complices, comme il sied entre oiseaux de cette envergure.
Lully paraît s’éveiller d’un rêve.
--Buffon fait cette observation remarquable que, chez les nobles oiseaux de proie, la femelle vole sa chasse de son côté, même au temps de la couvée. Ce qui n’empêche qu’à l’opposé de ces attendrissants et minuscules ténors des bords du nid, dont le printemps emporte les roulades, le couple royal, lui, survit, fidèle, à la saison des amours!
--Ce qui n’empêche, dit Moutier, que dans les milieux «ingénieurs errants» à la solde des Vanelli ou autres, Elsa a quelque peu la réputation d’une Marguerite de Bourgogne, prompte à envoyer ses amants d’une nuit «en consommation» dans les secteurs lointains des chemins de fer paternels... Mais, au fait, Vigel, vous n’êtes pas sans avoir entendu parler de toutes ces histoires?
Tiens, tiens!... Moutier voudrait-il insinuer que Vigel pourrait être un de ces Buridans au petit pied, «en consommation» sur les bords de la troisième rivière?
Mais Vigel joue l’innocent, et fait mine d’être engagé en grand flirt avec Fagui.
--Oh! dit-il d’un ton léger, les femmes de proie, ce n’est pas mon affaire, à moi qui me sens l’âme d’un tourtereau...
Presque aussitôt cependant, et visiblement pour opérer une diversion, il se dirige vers le piano. Car la sala des Lully possède un piano, un de ces pianos à table métallique, les seuls dont l’organisme supporte le climat colonial, mais qui donnent volontiers couleur désuète aux airs qui sortent de leurs flancs. Ce n’est point le cas toutefois, lorsque Vigel en frappe les touches; le tourtereau a des nerfs modernes! Le sourire aux lèvres, il joue tour à tour une suite espagnole, des czardas roumaines, la troisième ballade de Chopin. Puis sa musique se fait sentimentale, vire au Mendelssohn. Nous l’écoutons avec une gravité qui n’est pas sans comporter une part de lassitude, l’étourdissement mal dissipé du long martèlement solaire. Autour de la sala, on sent la nuit lourde comme un cercle d’enfer; et il semble que ces bulles de sons ne peuvent la fêler, rebondissent, à la fenêtre, contre cette muraille d’airain. Entre les morceaux, nous restons silencieux, et Lully dit seulement, au moment où les doigts, un peu gras et courts--la seule disgrâce physique de Vigel, cette main molle et jaunissante d’Oriental--sonnent les premières mesures d’une transcription fantaisiste de la _Rédemption_ de Franck:
--Non, pas cela, vous, Vigel!
Vigel pivote sur son tabouret, le regarde d’un air étonné, puis sourit du coin de la bouche, promène ses regards autour de la pièce, les arrête sur la tenture d’ailes où des frissons invisibles font courir de merveilleuses moires argentées et, avec une souplesse de clown, entame le prélude de Lohengrin.
IX
A l’aube, le lendemain, Vigel grimpait l’escalier de ma véranda. Il savait que, comme lui, j’étais matinal et enclin aux chevauchées d’avant le coup de cloche du soleil à l’horizon. Mais il apparut à pied, le fusil sur l’épaule, les jambières lacées.
--Vous allez à la chasse?
--Ma foi, oui. Avec ces hurluberlus de Battambang, un jour ou deux perdus ne sont pas une affaire. Envoyez mes coolies avec les vôtres couper de la broussaille quelque part, pour la forme... Mon Cham m’a signalé des _comans_[E]. J’ai eu deux chiens décousus par eux, la semaine dernière, je veux ma revanche. A demain le travail sérieux!
--A demain, soit!
--Comme programme de début, ceci vous agréerait-il? Demander à Moutier un sampan et des rameurs. Il existe un sampan de luxe, installé comme une gondole de carnaval, dans lequel je soupçonne Georgie et Fagui d’avoir maintes fois joué les amants de Venise. Nous pourrions en user honnêtement, pour descendre au marais à la pointe du jour.
Je n’ai pas d’objections à soulever à l’encontre de ce programme, et je laisse Vigel s’éloigner sur la piste de son Cham, ce demi-sauvage des tribus de la forêt qui lui sert de guide et d’indicateur de gibier.
Au dîner, il n’était pas encore de retour à la popote. Mais je n’en étais pas autrement inquiet, connaissant son caractère indépendant et, d’autre part, son extraordinaire endurance physique. Par contre, je fus frappé de la mine soucieuse de Moutier, m’étonnant un peu que cette absence de Vigel pût en être la cause.
Au moment de nous séparer pour rentrer chacun chez nous, mon camarade--pardon! mon chef me dit:
--Toutes réflexions faites, je vous donnerai des Annamites, pas des Cambodgiens, pour vous accompagner demain, et je veillerai à ce que l’équipe soit choisie et que vous ne couriez pas le risque d’être lâchés par elle en cours de route.
--Pourquoi? questionnai-je, décidément surpris. Vous craignez que cette absurde légende du marais...
--Je n’ai pas de craintes précises. Mais c’est aujourd’hui jour de paie, et comme vous le savez, avec des coolies, lendemain de paie, jour de désertion. En tout cas, les Annamites sont beaucoup plus sceptiques à l’égard de cette histoire de gong flottant! A preuve qu’un d’entre eux a demandé la concession de la pêche sur ces eaux quasi sacrées. C’était peut-être bien, d’ailleurs, pure fanfaronnade, et nous l’eussions vu sans doute perdre la face, si Pnom-penh l’avait pris au mot... Quoi qu’il en soit, bonne promenade! Le sampan sera, dès quatre heures, à l’appontement.
A quatre heures et demie, je trouvai Vigel sur la berge, fidèle au rendez-vous, comme je l’escomptais, et tout aussitôt nous nous embarquions.
Ce n’était pas encore le crépuscule du matin, mais une fin de nuit d’un violet terne et cotonneux. De grands blocs de brume descendaient doucement la rivière. Une fraîcheur anormale, quasi funèbre, moisissait l’air et forçait nos sampaniers à couvrir leurs torses. Comme ils donnaient les premiers coups de perche, il me sembla voir glisser au ras de l’eau, en amont, de longues apparitions noires, fantômatique cortège de barques surchargées. Je les signalai à Vigel. Il haussa les épaules avec insouciance.
--Encore quelque pèlerinage qui se prépare, sans doute! Rassemblement devant la bonzerie! Lully et Barnot auront quelques coolies de moins à l’ouvrage, ce matin, la belle affaire!
Et, se coulant sous le toit de bambous qui couvrait en arceaux la chambre arrière, il s’allongea confortablement sur les matelas de capoc, aux coussins de pourpre, qui donnaient à notre sampan son bel air de gondole de luxe, n’omettant les bougies qui brûlaient contre les montants dans deux photophores dorés.
--Voyez-vous, reprit Vigel, après qu’il eut achevé de caler, avec des minuties de petite maîtresse, ses reins et ses coudes, il faut prendre ces gens-là pour ce qu’ils sont: des enfants, des enfants heureux! Ils en sont encore au Moyen âge. Ils vivent à l’ombre des bonzeries, paient la dîme, ignorent, ou à peu près, le pouvoir royal qui, officiellement, est possesseur de toute la terre. A l’époque des crues, ils ont des fêtes fluviales, parfaitement païennes, organisées, sous couleur de pèlerinages, par des bonzes pleins de piété et de sapience. Avez-vous assisté à un de ces pèlerinages? La différence est minime d’avec une cérémonie de même ordre dans les campagnes de France. Il y a une pagode moderne, pleine d’horribles bondieuseries, à côté d’un très admirable monument khmer authentique, de la ripaille après les prières, la joie pétulante d’une flottille en liesse, bariolée de bannières, de musiques, de familles en habits du dimanche, c’est-à-dire drapées de toutes les couleurs du saint arc-en-ciel. Nos Annamites, qui ont vu venir l’âge des scribes, sont de noir vêtus, moroses, laïques et pédants. Mais ces fortunés gaillards en sont toujours aux prêtres! D’ailleurs ces prêtres, qui instruisent l’enfance, sont de mœurs excellentes. Ils conservent, de leur mieux, les traditions architecturales qu’ils ne comprennent plus... Que leur reproche-t-on? D’avoir leur chef spirituel à Bangkok?... Peuh!...
Et Vigel fait claquer ses doigts, en coulant vers moi un regard de côté pour juger de l’effet de sa harangue! Je me mets à rire.
--Je ne vous savais pas si ultramontain, Vigel.
Il ferme à demi les paupières, sans répondre, et reste, un temps, silencieux, roulant une cigarette.
--Je crois bien, dit-il enfin, que Moutier n’est pas du tout l’homme qu’il faut pour manier ces gars-là. D’abord il ne parle même pas leur langue...
--Vous la parlez?
--Cela va de soi. J’apprends les langues très facilement.
Je ne fais aucune réflexion sur le «ça va de soi» de ce polyglottisme.
Vigel continue:
--Moutier est, comme vous d’ailleurs, un homme de l’âge de la houille. Il est persuadé, quoi qu’il en dise, que le travail est une chose épatante, et que les humains doivent leur sueur et leur substance grise à Moloch, dieu de la mécanique. Comment comprendrait-il des gens qui datent du bon temps où Jéhovah se contentait d’un vaporeux tribut de prières!...--Vigel s’animait.--L’industrialisme, le Béhémot de notre civilisation,--vous connaissez les textes: «_Ses os sont comme des tuyaux d’airain, ses cartilages sont comme des lames de fer_...»--L’industrialisme n’arrive à portée de ces petits types-là que sous les espèces des boulettes d’aniline allemande, qu’ils achètent très cher et mystérieusement au droguiste de Pnom-penh, pour teindre, à leur fantaisie la plus poétique, les fils de soie de leur sampot!... Et puis... et puis... (Vigel, de nouveau, me regarde de côté pour contrôler la manière dont ma physionomie «rend» à ses discours...) et puis, au fond, ce n’est pas la faute à Moutier. Ces tisseurs de soie gorge-d’oiseau sont des enfants, et vous, les Français, vous ne savez pas élever les enfants! Vous les traitez en petits copains, qui vous tambourinent sur le ventre, jusqu’à la minute où vous leur flanquez des claques à tort et à travers.
De temps en temps, il advenait à Vigel de parler des Français comme d’un peuple qui n’était pas le sien. Il n’essayait pas de se reprendre. Il ne se cachait guère de n’appartenir à aucun groupement ethnique ou géographique défini. Il disait: «Je suis un civilisé. Le mot prête à confusion. Il a un sens pourtant. Demandez plutôt à tous les gentlemen asiatiques sur le bord de la civilisation blanche, Persans, Turcs, Hindous ou Chinois. Savez-vous ce que tous ces néophytes sentent très bien? C’est que cette civilisation n’est pas une loi de race, c’est une religion... la plus exigeante d’ailleurs de toutes celles qui ont malmené le pauvre monde, faute de prêtres officiels pour la doser intelligemment.»
Cependant la brume s’était faite diaphane, et comme, par un mouvement insensible, reculée. Le ciel, derrière elle, se creusait de rose. Les bambous des berges détachaient des reliefs d’un vert très clair, très neuf, comme après une ondée. Des oiseaux, solitaires et silencieux, commençaient à filer d’une rive à l’autre. Une sarcelle partit de l’eau et vola, le bec tendu, dans l’axe de la rivière, nous montrant la route du marais.
A vol d’oiseau, la distance de ce dernier à nos salas ne devait guère excéder dix-huit cents mètres. Mais la rivière divaguait en tant et tant de méandres que, par voie aquatique, cette distance était plus que quadruplée et qu’il nous fallut près de deux heures pour faire la descente, le courant étant presque nul.
Nous débouchâmes sur le marais, au moment où le soleil s’élevait à l’horizon, net et brillant comme un pagodon doré. Devant nous, vers le sud et vers l’est, s’étendait, à perte de vue, cette eau couleur d’ocre que les pinceaux de la lumière horizontale teignaient en lilas. A la montée du soleil, la fraîcheur était tombée d’un coup, comme si on avait levé la porte d’un four, sans que cette brusque alternance de froid et de chaud eût pu déterminer dans l’atmosphère un remous capable de faire frémir cette masse riveraine de la forêt, d’une immobilité de bronze.
Nous regardions le champ, fluide et traître sous son apparence figée, de nos futurs labeurs. La largeur de la corne, perpendiculairement à nous, pouvait être estimée à l’œil à huit cents mètres environ. Mais nous savions qu’il ne fallait pas se fier à l’apparence leurrante de ces berges inondées.
Vigel supputa à haute voix:
--Quatre-vingts, de Battambang aux salas, et deux pour atteindre le bord. Allons, c’est bien le kilomètre 83 qui passera là-dessus!
Nous commençâmes à reconnaître la rive de notre côté. Parfois nous nous échouions sur un banc de joncs, parfois, au contraire, nous pénétrions dans une large échancrure de la forêt noyée, prenant garde de ne pas donner de coup de perche malencontreux dans quelque nid d’abeilles, ou de passer trop près d’un nœud répugnant de python, entortillé autour d’une fourche d’arbre. Des poulettes d’eau, grises et lentes, des alcyons, tricolores et rapides, animaient, de jets inattendus, le vide aérien.
--Quelle singulière idée, tout de même! ronchonna Vigel après deux heures d’exploration; je cherche vainement un emplacement raisonnable où jeter la culée d’un pont... Ils n’ont pourtant pas l’idée de combler le marais!... Le barrer peut-être?... Au fait, pourquoi pas? avec des tonnes et des tonnes de ciment et en ménageant quelques arches d’écoulement... Mais où diable débouche le piquetage de l’homme mystérieux à tête d’Alboche? Bah! nous le trouverons peut-être en partant par l’autre bout. Quant à faire des sondages, pour vérifier les cotes de nos cartes, je présume que ce serait un travail, pour l’instant, sans intérêt... Contentons-nous de nous imprégner de ce charmant paysage!
Après la sieste, nous regagnâmes le camp de la rivière. Au débarcadère, Moutier nous attendait.
--J’étais un peu inquiet, nous cria-t-il. Ça y est!
--Quoi «y est»?
--Nos coolies nous ont lâchés! Tous les Cambodgiens! Il nous reste, heureusement, les Annamites et les Chinois de la traction. J’assure les communications avec Battambang, mais pour combien de temps?
J’avoue que nos physionomies marquèrent moins d’émotion que celle de Moutier. C’est que, sans doute, nos responsabilités n’étaient pas les mêmes.
--Comment cela s’est-il passé?
--Oh! de la manière la plus simple du monde. Les contremaîtres ont rendu compte à Lully que pas un coolie, en dehors des _caïs_ Annamites et de quelques _Moïs_[F], ne s’était présenté à l’appel. Lully m’a aussitôt prévenu. J’ai envoyé à la bonzerie toute de suite. Naturellement, nous n’avons trouvé que les gros pouilleux jaunes, qui ont pris des mines confites... Je les aurais volontiers fait bâtonner, mais quel drame avec Pnom-penh! A dix heures, c’est Barnot qui arrivait, ses trains de ballast en panne. J’ai fait jouer le télégraphe avec Battambang. Heureusement que ces brigands n’ont pas coupé les fils, ni la voie! Battambang a répondu de faire notre possible pour rallier le personnel, et d’attendre des instructions.
--Ça, dit Vigel, c’est le plus extraordinaire de l’histoire que Battambang n’envoie pas tout de suite une grenouille-bœuf de bureau coasser par ici... sous prétexte d’enquête et de rapport! D’ici donc les instructions, bonsoir, je rentre chez moi.
--Peut-être, et Moutier montrait le Cham qui attendait son maître d’un air impatient, sera-t-il prudent de ne pas aller à la chasse. Vous savez, Vigel, je suis le chef dans ces circonstances... et je crois sérieusement qu’il ne faut pas risquer d’imprudences. Cette nuit, je ferai veiller des équipes d’Annamites et de contremaîtres européens.
--Bien, bien, dit Vigel. Cette nuit, je ferai du cambodgien...
Il y avait une nuance d’ironie dans sa voix. Je l’accompagnai quelques pas. Il fit entendre un bref claquement de langue.
--Que vous disais-je, ce matin? Moutier n’a pas le doigté. Le voilà qui se croit au milieu d’une grève d’Europe, et, pour un rien, proclamerait l’état de siège! Il fallait aller à la bonzerie et offrir, avec dignité, quelques centaines de piastres pour une fondation pieuse. Maintenant qu’il a brutalisé ces hommes de Dieu, il est trop tard! Bah! ce sera plus amusant! Vanelli ne sera guère en peine de se débrouiller. On lui enverra des cargaisons de bois jaune, quand il voudra, de Shanghaï ou d’ailleurs... En attendant, bonsoir. Je n’irai pas à la popote dîner. J’ai mes nerfs à soigner.
Je savais ce que cela voulait dire, et que de temps en temps il se grisait à l’éther, comme une femme.
X
«_Les ingénieurs Tourange et Vigel rallieront Battambang dans le plus bref délai._»
Quelques heures après la réception de cette dépêche, un convoi de fortune nous emportait, Henry et moi, vers la tête de ligne du Siam-Cambodge. Hormis le soufflement de la locomotive, un silence de mort présidait à notre départ. Sur les chantiers déserts, l’herbe longue de trois jours recélait des brillements d’outils laissés à l’abandon, et la voie, entre deux piles de traverses, s’arrêtait net, comme un serpent décapité.
Si familier que je croie être avec la forêt et ses aspects multiformes, il y a, en elle, je ne sais quelle réserve de vie primordiale, dont la masse m’impressionne toujours, je ne sais quel air de bête feuillue, crochée au sol, tas obscur et moiré... de bête intuable... au point que je regarde avec admiration, à notre droite et à notre gauche, les deux bourrelets de chair écailleuse et brillante, qui ne demandent qu’à se refermer sur la dérisoire estafilade infligée par les ingénieurs du Siam-Cambodge. Je regarde...
Oui, voici bien l’image du dragon immortel, établi, tutélaire et formidable, sur les basses terres d’Asie! Voici la forêt griffue, bleue, jaune et noire, où se lèvent des arrondis qui ne sont pas des collines, mais des bosses de flancs, des courbures d’échines. Et, pour corser la ressemblance légendaire, c’est une patte au dessin terrifiant qui, parfois, se détache, s’allonge, et semble préposée à la garde d’un trésor d’eaux miroitantes.
Notre convoi roule avec une prudente lenteur; et le soleil est déjà haut, fondu dans l’incandescence insoutenable du ciel, quand nous débouchons dans les rizières de Battambang.
Le décor a brusquement changé; et maintenant, au ras du sol, les regards dévalent avec délices sur une molle pelouse d’un vert tendre, où, çà et là, des fromagers édifient, tels des cèdres dans un beau parc, d’aériens étages de ramures horizontales.
Vigel, qui jusque-là, a somnolé sur la banquette de notre wagon, se soulève à demi, reconnaît le paysage et me dit d’une voix paresseuse:
--Voici Battambang. A propos, connaissez-vous Vallery, l’ingénieur en chef?
Je connais assez mal Vallery, avec lequel je n’ai eu que d’occasionnelles relations de service, une ou deux fois qu’il est monté là-haut. Mais je sais qu’il a réputation d’homme intelligent, courtois, énergique et expert.
Vigel confirme, sans barguigner, cette réputation:
--C’est un de ces hommes, dit-il, qui vous font sentir la pauvreté de cette chose qu’on appelle la jeunesse.
--N’y a-t-il pas une madame Vallery?
--Une madame Vallery à la mode de Battambang ou de Shanghaï, si vous préférez, car elle en sort et Dieu sait au juste de quel _family house_ de Sou-tchao Creek! N’empêche que c’est une grande femme blonde, fraîche comme un baby et loyale et forte comme un homme. Elle a passé un contrat ferme avec Vallery, et chacun s’y tient scrupuleusement. Hetty Dibson--c’était son nom de Sou-tchao Creek--a le propre respect de sa beauté et il lui est défendu, comme elle dit, de la compromettre dans un climat outrageux. Vallery admet ce point et, quand Hetty se regarde un peu trop longuement dans la glace, tortille sa barbiche grise. Mais il ne dira rien le jour où elle déclarera qu’elle s’en va. C’est un homme loyal et fort, aussi.
Vigel se replongea quelques instants dans son silence. Notre wagon côtoyait des vergers, de noirs feuillages de jaquiers et de pamplemousses, dans les interstices desquels flambait une eau tourbeuse. Elle porte un nom sur nos cartes, cette eau tourbeuse: c’est la rivière de Battambang. Quelques toits indigènes commencent à se grouper sur ses bords. Avant que soient visibles les demeures européennes de nos camarades et de nos chefs, Vigel à nouveau me parle d’eux:
--Le reste, me confie-t-il (le reste, c’est, je suppose, tout ce qui n’est pas l’association Vallery), le reste est moins solide, de l’article de Paris, ce qu’on appelle des attachés... Des papillons de bureaux! Il y en a de jolis, flirteurs, marivaudeurs, joueurs de tennis. D’aucuns courent le soir les maisons de Valaques et jouent au poker... Il y en a d’intelligents... J’ai été quelque chose dans ce genre. Ce n’est pas très bon de rester ce quelque chose plus longtemps que de raison.
--Bah! dis-je, il y a du ressort derrière l’article de Paris, c’est vérité banale. Qu’à l’occasion le ressort soit remonté, et il y a plus d’une surprise.
--Des surprises? Oui, peut-être... du petit couple Lanier, par exemple, on peut, en effet, attendre une surprise...
Le petit couple Lanier? J’interroge ma mémoire. Elle me livre une grande ombrelle rose, au contour de lotus renversé, un visage fragile, qu’échauffent étrangement les reflets de l’ombrelle, deux yeux larges, clairs et riant à la vie, comme on dit. Le mari était gentil aussi, un peu mou, avec des impatiences de faible, mais de bonne tenue. L’air «fils de quelqu’un», ce qui n’est pas tout à fait la même chose que l’air «fils à papa».
--N’est-ce pas? poursuivit Vigel, les Lanier sont «très bien»; nous sentons tous deux ce que nous entendons par là...
Il resta rêveur. La première façade blanche passait devant notre portière. Nous eûmes le temps,--car notre locomotive s’était mise à l’allure économique d’un pousse-pousse--de détailler la véranda aux stores verts, le jardin brodé de plates-bandes et de corbeilles, de respirer l’odeur de verveine d’un massif de lantanas.
Vigel se retourne vers moi. Est-ce échappement de sensibilité surprise et sincère, ou grimace du clown génial qui est en lui? Une tristesse grave est tombée sur son visage aux lèvres carminées.