Le kilomètre 83

Part 2

Chapter 23,700 wordsPublic domain

--Pour de la belle ouvrage, c’est la voix paisible de Lully qui se fait entendre, nous en trouverons sur le marais. Les vieux limons d’Asie, c’est tout plein riche en surprises... Avez-vous entendu parler de la traversée du Hoang-Ho? Un lit de fleuve large de dix kilomètres! Vous croyez l’avoir enjambé, et Bouddah vous protège! cinq cents mètres plus loin, le voilà qui recommence à se tortiller sous vous dans la vase. Beaucoup de sacs de piastres, oui beaucoup, et beaucoup de sacs de ciment, et beaucoup de sacs à viande humaine, voilà ce qu’il faut pour gaver ces gros serpents jaunes.

Georgie s’est étendu, un noir cigare aux lèvres, sur une de ces chaises longues en rotin de la prison de Pnom-penh, qui sont larges comme des lits de justice. Il suit, d’un œil béat, à travers la torpeur grise de la pièce, les ondulations stagnantes de sa fumée.

--Et puis,--murmure-t-il, comme en extase, au moment que Moutier et moi achevons de nous équiper pour la traversée des cataractes solaires extérieures--il n’y a pas que de la belle ouvrage, il y a aussi de beaux oiseaux, le soir, sur le marais.

V

Toutes nos salas se ressemblent, à la pointure des poteaux près. Ce sont des cases de bois sur pilotis, à la mode du pays, et généralement divisées en trois pièces. Leur toit de paillote, ce chaume indo-chinois, fait visière assez bas pour abriter, autour du gros œuvre, un supplément de plancher,--la véranda. Il s’en éparpille une vingtaine ainsi, le long de la rivière, à l’usage des Européens du secteur, ingénieurs et contremaîtres.

J’ignore le nom indigène de la rivière. Pour nous, c’est la troisième rivière, c’est ainsi que la désignent nos plans; et nous n’avons pas le temps de nous livrer à des essais de transcription graphique des sons qui écartèlent, à son propos, les lèvres mendiantes du bonze A-ka-thor et de ses frères.

Dès que mon boy a fini d’obturer, plus soigneusement qu’un naufragé n’aveugle une voie d’eau, les trous de lumière de mon logis, à mon tour, un cigare noir aux lèvres, je m’étends sur une chaise longue en rotin de la prison de Pnom-penh,--une chaise longue large comme un lit de justice,--je m’étends et je rêve... Mais je ne rêve pas comme Georgie aux beaux oiseaux du marais.

Une façon de mystique, Tourange... Moutier me l’a répété, en descendant l’escalier de la popote. Je n’ai pas peur du mot.

Monsieur l’Administrateur délégué de la Siam-Cambodge avait, je m’en souviens, reniflé quelque chose d’approchant dans le grand grimaud d’ingénieur qui mettait une signature désinvolte au bas d’un papier timbré, où il était question d’appointements mensuels, de passage en première classe, de rapatriement anticipé pour cause de maladie grave... Je riais intérieurement alors. La tête de monsieur l’Administrateur délégué me faisait songer à celle de ces bonshommes qui trouvent soudain, dans leur champ de betteraves, quelque vieux projectile de forme désuète, plus ou moins croûteux de rouille. Eh! sans doute, l’objet est plein, sans fusée, d’un modèle préhistorique: tout de même, il vaut mieux ne pas trop le manipuler!

Vous deviniez bien, monsieur l’Administrateur délégué--tu le sais aussi, l’ami Moutier!--que ce mysticisme laisse mon cerveau jouer à l’égal du vôtre, sur le plan positif, n’embrume pas ma vue, n’empêche pas mes regards de prendre mesure comme deux bonnes pointes de compas.

Quand je franchissais cette porte enfoncée, ogivale et basse autour de laquelle maints tableaux de raisons sociales, accrochés aux nervures de pierre, faisaient, ma foi, figure d’ex-voto, vous ne prétendiez pas me dissimuler, derrière celui de ces rectangles de cuivre qui portait les mots magiques, «Compagnie française des railways du Siam-Haut-Cambodge», le nez levantin, les yeux mongols, le sourire italien et la mâchoire anglo-saxonne de cette physionomie bien mondiale de Mureiro Vanelli, impresario-chef de ladite Compagnie.

Dans la salle où l’on m’avait prié d’attendre quelques minutes, je n’avais pas manqué--vous le saviez--de noter l’opportunité de ces deux larges photographies qui «tiraient l’œil» sur la paroi. Celle de gauche représentait, n’est-ce pas? la célèbre _Pagode dallée d’argent_ de Pnom-penh, et celle de droite, la non moins fameuse _Pagode de la Montagne d’or_ de Bangkok. Ainsi appariées, ne fournissaient-elles pas belle matière à surexciter l’imagination des visiteurs? Et ceux-ci pouvaient-ils faire moins que de tracer instinctivement, entre ces deux terminus aux mirages d’encaisse métallique, le quadruple fil noir où voir courir les plus fabuleux échanges?

Et ce placard, en bonne lumière lui aussi, qui proclamait les variations mirifiques du taux de la piastre en Extrême-Orient! Il n’aurait pas dû spécialement m’intéresser; je n’étais pas un de ces pauvres hères, qu’on appointe en cette monnaie, un «piastreux», comme nous disons au Siam-Cambodge. J’y vérifiai cependant que la susdite rondelle d’argent valait, au cours de Shanghaï, cinq francs quatre-vingt-dix en 1874, cinq francs trente en 1882, quatre francs soixante-dix en 1888. Mais il ne put m’échapper qu’on avait jugé superflu de poursuivre cette évaluation jusqu’aux années plus récentes, où je n’ignorais point qu’elle était tombée à deux francs trente, en moyenne...

Rassurez-vous, monsieur l’administrateur, je ne m’attardai point à m’indigner de cette quasi naïve supercherie. Je savais, dès longtemps, croyez-le, que la civilisation, cette civilisation dont nous sommes tous, j’imagine, à la Siam-Cambodge, de bons ouvriers, notre blanche civilisation bâtit un édifice dont il ne faut point songer encore à apercevoir la coupole,--tout au plus le rez-de-chaussée, occupé, comme il sied, par les boutiques des marchands.

Mon mysticisme n’est pas bien méchant, messieurs du rez-de-chaussée. Il ne fera pas bombe contre vos devantures. Il ne réclame que de lever quelquefois le nez vers la nue, dans l’espoir, oh! très vague, dans le rêve d’y voir briller le signe qui consacrera la coupole absente.

* * * * *

Mon boy heurte à ma porte. Il m’invite, avec émotion et volubilité, à la chasse d’un argus, dont le cri perce les dômes lointains de la forêt. Trop tard, ou trop tôt. Je ne poursuivrai pas, sous les couverts embrasés, l’oiseau vigilant aux pennes merveilleuses... Le soleil bondissant et rude est le maître de l’espace. Déjà je livre à la sieste mes tempes talonnées et mes mains en moiteur, et voici que je m’endors, vaincu, de ce sommeil comparable à celui du boxeur assommé par l’adversaire.

VI

La forêt, en marge de qui nous vivons, ne s’ordonne point comme les nôtres, en groupements d’essences. Ici, point de futaies, point de conciles de troncs vénérables, point de jeune tribu conquérante qui happe, au passage de ses racines, tous les produits du sol. Mais la vie, bouillonnante et débonnaire,--pour tous, la plus magnifique leçon d’individualisme!

La confusion des formes étourdit d’abord comme une vapeur verte. Sur mille mètres carrés, toutes les feuilles, toutes les graines, toutes les épines, toutes les écorces, toutes les branches. Mais le fort laisse vivre le faible; mais l’«en bas» ne sape pas l’altitude... La base du monstrueux _bang-lang_ ne décime pas, de ses rostres en ailerons de squales, le gentil peuple des herbes; et de l’échevèlement frénétique des lianes, le blanc _sao_ jaillit sans meurtrissures, comme un bras nu et musclé qui tend vers le ciel une touffe de lauriers. Et c’est bien une nation d’Asie, j’imagine, cette multitude où la pouillerie débordante des petits coudoie, sans vergogne, les géants à l’apparat somptueux et cruel, et où l’arbre de la Puissance porte, sans en être étouffé, la plus effroyable surcharge de parasites.

A midi, tout s’immobilise dans la forêt. Les feuillages, bizarrement bosselés, se tachent de reflets métalliques... Le vent, à coup sûr, les ferait tinter; mais il ne souffle pas... Cependant les piques solaires crèvent durement ces boucliers de clinquant. Il semble qu’on entende leur choc sur la terre, et que celle-ci en garde un étonnement sourd. La vie animale est morte. Seuls les insectes, particules légères, participent à cette rebondissante vibration.

Un peu plus tard, glisse l’heure de l’écureuil et du singe. Deux bêtes, deux âmes... L’écureuil projette à peine sur d’opaques frondaisons sa courbe grise et légère comme une fumée. Le singe, à grand tapage, bouscule, casse, déchire, relève d’un jeu lubrique la longue traîne agrafée aux ramures.

Dans les tranchées, où mon poney galope avec ardeur, un papillon, damasquiné de bleu, coupe, d’une ligne brisée et hâtive, la large piste veloutée.

Et voici le soir, redoutable magicien! La forêt se transforme. Elle s’apprête pour de mystérieuses célébrations... Du haut en bas, des cimes à la brousse, aux innombrables étages de la demeure végétale, c’est le plus grand chuchotement de l’inconnu.

Qu’on ne s’y méprenne point cependant. Ici vos épaules ne sentiront pas tomber sur elles l’ombre, froide et lourde d’hymnes, d’un temple. Les images architecturales familières se détournent de l’esprit. Point de piliers; point de colonnades, point de voûtes qu’emplit l’horreur sacrée... Ceci seulement: la grande force élévatrice, une minute, imperceptiblement rétractée...

* * * * *

Depuis que j’habite dans le voisinage de la forêt, j’ai compris l’âme secrète de ceux qu’on appelle là-bas, dans les villes peuplées de scribes, les «broussailleux».

On dit:

«Ce sont des orgueilleux brutaux. Ils appartiennent à un cycle révolu, résidus de ces âges où la force aux yeux courts tenait le sceptre. Ils perdent l’aplomb à jouer les Nemrods au petit pied, loin du sol héréditaire où la juste dévolution des emplois ferait d’eux des garde-chasses...»

Ils répondent:

«Que nous importent l’orgueil, l’énergie, l’ambition, sur quoi vous nous jugez! Mais nous avons trouvé ici la vie nue, la Belle qui ne dort plus dans vos bois.

»Nous-mêmes, comme le vieil Adam, avons connu enfin notre nudité. Nous n’en avons point eu de honte... au contraire, une grande joie. Et nous ne couperions pas même une palme pour en altérer le pur scandale.

»Comme des nageurs nus, nous nous sommes plongés, avec un tremblement de délices, dans l’heure trouble où les buissons ont l’air de verts madrépores, où les feuillages, frères des éponges, baignent à de glauques profondeurs... Ayant regagné le bord, nous avons bu, comme un cordial amer, la Solitude.»

* * * * *

Quelquefois j’ai peur et haine de la forêt, de cette forêt dont j’ignore les lois et les caprices, dont le rythme des sèves m’échappe, dont le vert perpétuel se corrompt ou s’exalte pour des causes que je ne sais préciser, de cette forêt qui amalgame les fleurs et les graines, qui n’a pas de saisons, pas de sommeil hivernal, pas d’éveil tendre et printanier... rien qu’une poussée barbare de vie, rien que ce soulèvement gonflé de corps d’esclave sous la caresse du sultan solaire!

Un après-midi, éperdument, j’ai rêvé de la forêt de chez nous, de la forêt d’automne, en robe de pourpre, la belle forêt royale, qui trône sur un peuple de coteaux et qui dore d’une dernière gloire, par-dessus la fumée bleue des labours, sa prochaine décapitation...

Une bête inconnue meuglait au loin, comme un cor étrange.

VII

Moutier frappe sur mon épaule:

--Il est arrivé des tas de dépêches de Battambang. Vous les trouverez sur mon bureau. Il est temps d’avertir Vigel. Je pense que c’est à vous qu’incombe ce soin.

--Sans nul conteste. Et, d’ailleurs, mon poney connaît la route comme un fin forestier.

Henry Vigel est le cinquième ingénieur du secteur. Mais il ne loge pas au bord de la rivière, et ne mange pas à la popote. Son camp est à quinze kilomètres, en pleine forêt. Sa besogne, qui se soudait à la mienne, était, jusqu’à ce jour, de préparer le passage au tracé Lacroix: abattre, élaguer, tondre, piqueter, devant que surviennent les coolies terrassiers de l’ami Lully.

Moutier me désigne, d’un clin d’œil narquois, le parapet vert dressé par la brousse, de l’autre côté de la rivière, vers le nord.

--Je voudrais, me dit-il, avoir le spectacle de la tête de Vigel apprenant que son travail de trois mois était pour le roi de Prusse... Vigel n’est pas un de ces petits personnages qu’on fait valser au premier air de flûte... je me suis même demandé ce que cachait, au juste, son exil par ici. Il passait pour très bien en cour, enveloppé de protections mystérieuses. Il est de la race des Vanelli, c’est-à-dire d’aucune race... Enfin, tâchez de le joindre le plus tôt possible, et ramenez ensemble tout votre monde. Car, à propos, Tourange--ici Moutier rougit légèrement--parmi les dépêches reçues, il en est une qui me donne la direction complète des travaux futurs.

Brave Moutier! Voilà rendue moins amère la coupe où l’on a fait dissoudre quelques menus grains de cette substance merveilleuse: l’autorité!

Au demeurant, je suis heureux de le féliciter. Car c’est bien le meilleur homme de notre équipe.

* * * * *

Je n’avais pas surfait les aptitudes forestières de mon poney. C’était plaisir de le voir se faufiler entre les cépées drues, remonter du poitrail un torrent de feuillages, étendre son galop leste dans l’élargissement d’une clairière, écarter, d’un encensement têtu de l’encolure, quelque liane obstinée à caparaçonner de vertes broderies sa croupe luisante. Après une heure de course, j’atteignis mon chantier. Une centaine de coolies était là, en train de scier, de piocher, d’émonder à grands sifflements de coupe-coupe.

Presque tous des Cambodgiens aux cheveux taillés en brosse, travailleurs médiocres, dont déçoivent les torses et les bras, gonflés de muscles mous, mais compagnons d’humeur docile et d’âme légère. «Ces gens-là--me disait mon contremaître, un jour que nous pesions les chances d’une épidémie cholériforme--meurent comme ils travaillent: doucement.»

Un singulier serviteur, ce contremaître, qui, justement, délaissant son alidade et ses porte-mires, venait à ma rencontre. Sans quitter ma selle, je lui donnai la nouvelle et les ordres de repliement. Il accueillit le tout avec une impassibilité polie d’Asiatique. C’est un ancien sous-officier d’infanterie coloniale. Le soleil et les pluies d’Indochine ont repétri son argile, lui ont fait faire prise définitivement avec ce sol adoptif. Il a une épouse indigène, une trolée de _gnôs_[C] qui, sur le seuil de sa case de bambous, emplissent de riz leurs ventres nus. Il a totalement oublié, j’en ai la conviction, l’ardoise fine de son clocher natal, quelque part là-bas, en Touraine ou en Picardie, et les filles aux yeux clairs penchées sur les javelles. Et je suis sûr que lui aussi, l’heure venue, saura mourir doucement dans le giron chaud de la forêt, tandis que les tam-tams charitables écarteront de sa tête les mauvais Génies et que là-haut, par-dessus les dernières palmes pâles, miroitera un ciel étrange, corail et soufre, comme ce soir.

* * * * *

La nuit est presque noire, quand mon poney vient hennir entre la palissade qui ceinture le camp d’Henry Vigel. Au hennissement, des boys accourent, porteurs de photophores, et dès que j’ai mis pied à terre me guident, à travers les bosses herbues de l’enclos, vers la case de leur maître.

Je vois surgir de l’ombre lumineuse la silhouette de Vigel, sa figure pâle, traversée de longs yeux noirs et que tachent des lèvres très rouges, on jugerait peintes. Une figure voluptueuse et ambiguë d’Eurasien, quand on le regarde de face, mais qui révèle, en profil, des courbures ovines et des méplats rocheux de boxeur israélite.

Il porte, comme vêtement principal, le _sampot_ cambodgien, cette sorte de jupe-culotte obtenue par l’enroulement compliqué d’une pièce de soie sans coutures, que les indigènes se plaisent à teindre de couleurs changeantes. Celui d’Henry est bleu-vert, ajusté à la «queue de paon» selon le rite des élégants de la cour de Pnom-penh. Dans le même goût jeune Khmer, une sorte de veston de toile neigeuse colle au torse souple, dont les épaules tombantes et musclées semblent, comme chez les félins, participer tout entières aux mouvements des membres.

Il m’accueille d’une exclamation cordiale:

--Quel bon vent vous amène, Tourange?

Je lui tends une liasse de dépêches officielles. Il la feuillette rapidement, et soudain, sur son visage au sourire nonchalant, passe comme une explosion blanche.

--Alors on s’imagine que moi, je suis venu...

Il n’achève pas sa phrase. Au fait, pourquoi est-il venu jusqu’à nos territoires d’exil, lui, l’homme bien en cour, le client des protecteurs haut placés, l’habitué des grands bureaux? Mystère, dont jusqu’ici, je l’avoue, je me suis fort peu préoccupé.

--On raconte, dis-je d’un air placide, que Vanelli vient d’arriver à Saïgon. Le coup, sans doute, est parti de son entourage immédiat...

--Ah! Vanelli est à Saïgon, murmure-t-il, tiens, tiens... Un petit tour par là-bas...

A nouveau, il ne formule pas la fin de sa pensée.

Tandis qu’il donne des ordres au boy d’une voix dure, j’examine la pièce qui lui sert de salle à manger. Elle est confortable, voire élégante, Fagui n’aurait pas mieux fait. La vaisselle et les cristaux viennent directement de France, non de quelque occasion dépareillée de la salle aux ventes de Saïgon. Des théières, des jattes de véritable argenterie, bravant sur le buffet la cupidité des indigènes, attestent la salutaire terreur que doit inspirer ici l’œil du maître.

Cependant Vigel, me montrant, sur la table, une collection de feuilles de papier bizarrement découpées qui s’y étale, se prend à rire:

--Vous voyez, tout mon travail est perdu! Vous ne devinez pas ce qu’est ceci? Tout simplement les empreintes des pieds de mes coolies! On n’est pas pour rien le Robinson de la forêt. J’avais remarqué que mes Vendredis ne s’aventuraient qu’avec force grimaces sur ce tapis semé d’épines... Et j’ai expédié cette collection de pointures à Limoges-en-France, d’où m’est revenue une collection de solides bottines lacées à semelle double... Et l’on dira encore à Battambang que je manque de sollicitude à l’égard de mon personnel!... Sans compter, ajoute-t-il mi-sérieux, mi-bouffon, que la maison me fera bien dix pour cent de remise.

Quel animal humain difficile à classer! Il m’inquiète et m’attire. Je le crois sûr, valeureux même, tant qu’il sentira peser sur lui la discipline des races organisées, dont la contrainte le flatte jusqu’à un certain point, qu’en tout cas il envisage avec une crainte sans haine, quasi religieuse. Mais malheur à qui, l’ayant habitué à l’absence des barreaux, se trouvera à avoir à livrer avec lui le combat singulier de bête à bête!

Je lui dis avec sincérité:

--C’est très élégant chez vous.

--Oui, trop peut-être... Ce sont des habitudes de ma jeunesse. Maintenant, je les changerais... Tenez, quand vous mangez en forêt, ce pullulement d’insectes, ce scorpion sous votre table, ces herbes qui vous frôlent, ce pataugement à même la vie, qui d’abord vous répugne, au bout de quelque temps vous ne pouvez plus vous en passer! Nos parquets occidentaux lavés, séchés, stérilisés, vous reviennent en mémoire comme des tables d’opérations, des dalles mortuaires... Ah! la vie, Tourange!

Une pirouette, et il s’en va tomber sur le hamac de sa véranda, face à la masse obscure de la forêt, cependant que le boy me conduit à la douche.

VIII

Nos salas, à Moutier, à Barnot, à moi-même, sont des baraquements de soldats; celle de Vigel est une garçonnière. La sala de Lully fait penser au wigwam de quelque fantastique chasseur d’ailes.

Quand les eaux recouvrent la terre, échassiers et palmipèdes abondent dans nos territoires: grues antigones, ibis géants, cigognes noires; hérons crabiers, joie et déception des chasseurs novices; marabouts, vieillards savants, sarcastiques et chauves; pélicans, carènes puissantes, vraies jonques de l’air, balancées de magnifiques roulis; maigres cormorans qui, prenant un squelette d’arbre pour séchoir, y écartent leurs haillons d’ailes, en figures maléfiques sur le blason du ciel...

Lully connaît les lacunes et les gouffres du marais, les îlots, les courants, les bouches limoneuses, l’indescriptible hydrographie de la forêt inondée. En outre, il est expert à dépouiller, aussi prestement qu’un naturaliste professionnel, les grands plumages inertes qu’il rapporte en sampan, à la tombée du jour, quelque bec sanglant traînant au fil de l’eau jaune et rose, par le dédale de ces canaux stagnants, de ces rivières étranges, sans berge et sans lit, où de rondes têtes d’arbres servent de seules balises aux pagayeurs.

L’agencement de toutes ces dépouilles tapisse les parois de la pièce où Fagui passe une bonne part de ses journées et reçoit, à l’occasion, nos visites. Et derrière le profil timide de la gardienne du pankah--ce foyer à rebours des demeures tropicales--semble accroché, plus beau que soie et fourrure, glacé de rose, moiré d’argent, lamé de cuivre noir, le manteau de neige et de cendre d’on ne sait quel fabuleux archer.

Par caprice d’artiste, sûr de ses effets décoratifs, Lully a, dans le contre-jour d’un angle, installé le coin des rapaces. Mais ceux-là--gyps aux coups plombagineux, aigles babillards qui prennent volontiers nos poteaux télégraphiques pour hampes, buses, chasseuses de rats, protectrices des rizières, milans à cape blanche, et toute la tribu batailleuse des faucons dont les «poids légers» ne dépassent guère la taille d’une perruche,--ceux-là sont dressés sur serres, en livrée sombre, charbonnée, tannée, balafrée de roux, les têtes aux yeux d’onyx ou de portor détournées d’un sauvage dédain.

--By Jove! la famille Vanelli, au grand complet!

L’habituel sourire indolent--ou insolent, on ne sait--plisse la lèvre de Vigel, ces lèvres trop rouges qui lui font, sous l’éclairement blafard des lampes à globes, une face déplaisante de mime. C’est le premier soir d’assemblée plénière des responsables du kilomètre 83, et le couple Fagui-Lully offre, en son logis, le thé et les whisky-sodas.

Vanelli, Mureiro Vanelli! Certes je connais la légende du personnage. Je sais que si l’on cousait bout à bout toutes les provinces que ce baron moderne a paraphées de ses lignes de railways, cela donnerait un royaume de Gengis-Khan, mais où le difficile pour lui serait, sans doute, de retrouver la couleur du terroir natal. Je n’ignore pas que, nonobstant cette ubiquité en quelque sorte congénitale, l’Extrême-Orient, de la porte de Singapore aux Iles japonaises, est son domaine actuel préféré; et les circulaires d’un emprunt, dûment autorisé par le Parlement national, m’ont appris, dès longtemps, que le gouvernement de l’Indochine française et celui de Son Excellence aux Pieds divins[D] ont fait un coup de maître, en traitant simultanément avec cette tierce puissance pour la réalisation d’un projet auquel «le développement de la civilisation n’est pas moins attaché que l’affermissement économique de notre belle colonie». Mais je n’ai jamais vu, en chair et en os, le grand patron de la Siam-Cambodge.

--Je l’ai vu, dit Lully, par pur hasard, dans le couloir des loges de l’Opéra de Nice, au cours d’un de mes congés. Je revenais du Nord-Chine, et lui venait de terminer son affaire de Mésopotamie. J’aperçus d’abord une grande fille, rose de peau et de robe, dont le cou pleurait des diamants comme une fontaine. On me dit que c’était la maîtresse du baron Vanelli, et par derrière je vis le baron, qui regardait la chair rose s’envelopper d’une longue fourrure blanche. Je lui trouvai le teint jaune, et, négligeant le filet de sang de la légion d’honneur qui suintait à sa boutonnière, bon pour une sérieuse cure de Vichy. Il avait l’air de beaucoup s’ennuyer...