Part 1
LE KILOMÈTRE 83
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR
Format in-18.
CONSOLATA, fille du soleil 1 vol. MONDE, VASTE MONDE! 1 --
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
Copyright, 1913, by HARPER & BROTHERS.
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
HENRY DAGUERCHES
LE KILOMÈTRE 83
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
_Il a été tiré de cet ouvrage_
DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,
_tous numérotés_.
LE KILOMÈTRE 83
«Grands ouvriers d’une œuvre et sans nom et sans prix.» (A. DE VIGNY.)
PREMIÈRE PARTIE
I
Lorsque je vins occuper mon poste d’ingénieur à la Compagnie des Railways du Siam-Haut-Cambodge, on ne manqua pas de me faire connaître An-hoan, dit Antoine, doyen du personnel asiatique embauché pour la construction de la voie. On le montrait avec une dérision affectueuse, comme ces vieux fous, pas assez méchants pour faire figure de sorciers, que les gens des villages tiennent pour des porte-bonheurs.
Antoine était tombé au rang de coolie; mais An-hoan avait été un artiste que les marchands de riz de la congrégation de Cholon firent venir de Canton sur un pont d’or, à l’occasion de l’agrandissement de leur pagode. Il savait sculpter la pierre et la peindre, avec des couleurs dont il gardait le secret et qu’il composait lui-même. L’opium et le jeu avaient gravement compromis sa carrière; l’âge et la misère venus, il avait dû accepter, à la Siam-Cambodge, ce modeste emploi de «coolie l’herbe», lequel lui donnait charge de couper et mettre en bottes, par tels moyens et sur tels terrains qu’il jugerait à propos, la nourriture quotidienne de dix poneys.
Un de nos camarades, ému par le récit de son passé glorieux, l’avait arraché à cette basse besogne et rétabli dans sa dignité d’artiste; et je pense que Médicis ni Sforza n’eut oncques geste, plus magnifiquement désintéressé, de protecteur des arts. L’œuvre, le grand œuvre d’Antoine fut, à partir de ce moment, la confection des pierres milliaires, destinées à marquer chacun des kilomètres gagnés de la voie du Siam-Cambodge. Quand il me fut donné de le connaître, c’était un petit vieux propret à culotte de soie, qui avait conservé, de sa vie de bohème, quelques négligences de tenue, par exemple une natte trop courte, qui faisait catogan sur sa nuque risiblement grêle. Mais on cessait de rire quand on avait vu le ciseau voltiger entre ses mains, qui ressemblaient à des pattes de poulet, ou son pinceau, trempé dans de fragiles coquilles d’œufs, en ramener une pâte de couleur plus brillante que la couverte d’un vase des Mings. Il choisissait d’ordinaire, pour couvrir sa pierre, un motif emprunté à l’histoire même du tronçon jalonné. Et c’est ainsi que je vis mettre en place la borne 72, dite du Tigre, la borne 75, dite des Éléphants, la borne 78, dite du Mois-des-Mangues-Mûres. Quand l’événement sensationnel avait fait défaut, An-hoan couvrait sa pierre d’attributs et de grimoires somptueux, de mystérieux signes de bonheur, de dragons aux tortillements légendaires. En repentir de ses anciens désordres et par reconnaissance envers son protecteur occidental, il avait renié l’opium et adopté le whisky comme divinité inspiratrice. Et il mourut ivre et noyé comme le grand Li-tai-pé, étant tombé à l’eau, par mégarde, le jour qu’il venait d’achever la borne 82.
La borne du kilomètre 83, dont An-hoan a laissé vierge la tablette de grès, je veux la dresser dans ma mémoire. Je n’oserais la sculpter et la peindre à ma fantaisie. Mon désir est qu’elle réverbère avec clarté, miroir successif et fidèle, les images mobiles enregistrées au fil de l’heure et de ses mille mètres de rails. Désir naïf, demain déçu! Mais n’est-ce pas assez qu’il en subsiste, maintenant que le vieil Asiatique n’est plus là pour dégager le signe essentiel, tout au moins une assez belle confusion d’hiéroglyphes, quelque sœur de ces stèles que l’on trouve, chues dans l’herbe, au cœur touffu de la forêt d’Angkor, et que les touristes, qu’elles font rêver, appellent des «Mains de Bouddha!»
II
* * * * *
Onze heures du matin. La forêt se métallise. Les perruches, dans les bambous du bord de la rivière, se tiennent coites. Abandonnant mon poney aux soins du saïs, je gagne à pied la «popote» dont les pilotis, à moins de cent mètres de mon propre logis, enjambent l’eau, l’eau boueuse et qui étincelle, comme si des millions de gangues dissoutes y libéraient leurs diamants.
La lumière universelle est, d’ailleurs, si rudement assénée que la demi-obscurité d’un intérieur, fût-il de paillote et de planches, comme celui-ci, ménage aux yeux étourdis une caresse d’accueil, dont la douceur les rend d’abord insensibles à tout le reste. Si bien que, l’escalier grimpé, mon casque accroché à l’un des bois d’élan disposés en patères dans la véranda, je hasarde quelques pas d’aveugle sur le plancher, calfeutré de nattes, avant d’être à même de dénombrer, sans confusion, les hôtes déjà réunis.
La popote est au complet, ce matin. Quatre hommes, moi compris, quatre hommes pareillement vêtus de toile khaki, pareillement marqués, au visage, de ce mélange de hâle et de pâleur, qui est ici le fard professionnel des Européens, quatre hommes et une femme.
La femme, nous l’appelons Fagui, par diminutif, je crois, de son double prénom: Françoise-Marguerite. Elle est la compagne du plus jeune et du plus frêle, en apparence, d’entre nous: Georges Lully. L’association de Fagui et de Lully n’est pas très ancienne, et je n’ai pas oublié la manière dont ce dernier s’ouvrit à moi de son désir d’amener à la popote madame Lacroix, c’était le nom d’alors de Fagui.
Nous trottions de conserve, en forêt, le long d’un tronçon de la voie, dont le matelas de ballast, gris et rouge et dressé au gabarit, était l’œuvre toute fraîche des équipes de mon compagnon. Et comme la piste était assez large pour que nos poneys pussent aller de front sans trop se chamailler, nous bavardions à voix haute:
--... Bon voyage à Battambang, Georgie?
C’est à Battambang, au kilomètre zéro de la ligne, que fonctionnent les bureaux des chefs de service, et Lully, la veille même, était revenu de là.
--Non. Triste voyage! Nous avons mis en bière monsieur Lacroix. Si jamais, Tourange, vous sentez des tiraillements sérieux entre l’épaule et les côtes, ne perdez pas de temps à essayer d’un système de bretelles qui vous entrent moins dans la peau, mais écrivez à Saïgon pour retenir une place au prochain courrier...
--Abcès au foie?
La nuque de Lully fléchit tout d’une pièce, affirmativement.
--Oui. «_Ils_» disent: hépatite suppurée. Oh! ils l’ont passé au bistouri, le plus correctement du monde. Le troisième jour après l’opération, monsieur Lacroix était assis sur son lit et causait, et riait... Ils ne savent pas pourquoi un flot de sang est venu dans la bouche... C’était fini.
Georgie se perdit, un temps, dans la contemplation des quatre rênes qui s’embrouillaient entre ses doigts.
--Il faut que je vous dise, Tourange (il ne levait pas le nez, mais une buée rose se déposait sur ses joues rondes), il faut que je vous explique... Monsieur Lacroix était mon chef de file. J’ai travaillé avec lui du côté de Damas, et puis en Colombie, et puis en Annam; et c’est lui encore qui m’a fait venir au Siam-Cambodge. Il était admirable de force, de tranquillité, de bienveillance. Et il laisse une femme derrière lui, une femme qui n’est pas légalement sa veuve, mais qui, tout de même, a été placée pour apprécier, mieux que personne, cette force, cette tranquillité, cette bonté. Elle pleurait beaucoup à Battambang, ces jours derniers, et elle a crié quand on vissait la bière, car c’était toute sa vie honorable qu’on laissait sous le couvercle. Lacroix l’avait prise Dieu sait où, voilà des années; et maintenant, que voulez-vous qu’elle devienne? Alors...
Les doigts de Georgie bafouillaient terriblement dans les mystères de la bride et du filet. Le poney, la bouche agacée, s’arrêta. Le mien fit de même. Mais soudain Lully releva hardiment la tête et planta, dans mes yeux attentifs, un beau regard, droit et bleu, d’enfant promu aux responsabilités viriles.
--... Alors, acheva-t-il avec fermeté, j’ai pensé que c’était à moi, dont Lacroix avait été le chef de file, d’empêcher cette déchéance. Et j’ai conclu un arrangement avec cette femme très malheureuse, mais qui n’est ni très âgée, ni très laide. Et c’est à propos de cet arrangement que je voulais vous pressentir, Tourange, que je voulais vous demander si, dans quelques jours, lorsqu’elle viendra me rejoindre, vous verriez difficulté à ce qu’elle soit des nôtres, à la popote... au moins jusqu’à temps que j’aie pu me débrouiller pour une installation, des approvisionnements...
--Jusqu’à temps... que vous resterez le chic petit type que vous êtes, Georgie, et ce n’est donc pas, je pense, pour finir demain!
Sur ces mots, je vis Lully pencher le nez vers les sabots de sa monture, comme si le soleil l’avait foudroyé, et, deux secondes plus tard, piquer un galop tel que je jugeai hors de propos de lancer ma bête à sa poursuite.
Et c’est ainsi--les autres ayant eu, tour à tour, l’audition d’un discours semblable--que Fagui vint s’asseoir à la popote.
Sa présence, au demeurant, y est un peu celle d’un fantôme, fantôme glissant dans des blancheurs de mousseline ou de linon, et qui se révèle par des apports inattendus. Les fleurs de nos tables, les rubans de nos sièges de rotin, les soies qui emmaillotent le découpage à vif de nos fenêtres, ne sont-ils pas autant de témoignages de cette furtive et diligente réalité?
Mélancolique et fuyante Fagui! Sa figure est de celles qui semblent modelées pour rester dans la mémoire à l’état de profils perdus.
Fagui est pourtant autre chose que «ni trop laide ni trop âgée». Elle est une tendresse et une fidélité. Et son visage aux traits brisés, a, pour authentiquer sa noblesse originelle, deux sceaux intacts: les yeux bleus qui toujours sourient. Prunelles d’azur et chevelure blonde, pauvres bijoux des visages blancs, qui reprennent ici, au voisinage de tous ces galets noirs, roulés dans des peaux limoneuses, leur taux primordial, imprescriptible!
C’est Fagui qui préside notre table, dans le contre-jour de la véranda. Ma place est à gauche; en face, sont disposés les couverts de Lully et d’André Moutier.
III
J’entends encore la voix claquante de monsieur l’Administrateur délégué, le jour que je signais à Paris mon contrat avec la Siam-Cambodge, répondre à mon interrogation: «Quand dois-je partir?»
--Votre passage en première classe, est retenu à bord du paquebot _Vaïco_, quittant Marseille le 14 janvier. Vous trouverez à bord un de nos ingénieurs, monsieur Moutier, un futur camarade. Il se fera un plaisir de vous donner par avance mille renseignements utiles. Vous saurez l’apprécier.
J’ai su apprécier André Moutier.
Rien, dans l’extérieur de ce compagnon de traversée, n’était pour retenir d’abord l’attention, sinon qu’un ensemble ramassé, probe et vigoureux, réservant des points de finesse çà et là, dans le galbe du poignet, le dessin de la moustache, le modelé de la tempe et la lueur de l’œil, l’établissait comme un assez joli type de Français. Type solide aux coutures, et dont on dirait volontiers que, même reproduit à des millions d’exemplaires, il n’aura jamais l’air, comme l’Allemand ou l’Anglo-Saxon, par exemple, de l’article fait à la machine!
Tout ainsi, à première audition, les discours de Moutier, dans ces cercles de causerie, que suscite à bord le rapprochement des chaises longues, n’avaient rien pour surprendre l’oreille. On n’attendait d’eux ni la révélation d’une ignorance, ni celle d’une suprématie. A la longue, pourtant, il était impossible de ne pas sentir la force latente dont cet interlocuteur, si modeste d’apparence, chargeait les mots qu’il employait, de ne pas percevoir, sous leur métal volontairement parcimonieux et sans éclat, les ressorts bandés d’un robuste esprit. Et c’est, je pense, la perception assez prompte que j’avais eue de cet arsenal secret, qui déclencha, dès les premiers jours, notre mutuelle sympathie.
Mais n’y a-t-il à donner à Moutier que cette estime un peu froide pour une belle armature cérébrale?
A travers la monotonie rituelle de cette existence de passager--où je retrouvais des impressions de mon temps de collège, la veulerie de certaines récréations trop longues dans les cours trop étroites,--plus d’une fois, tel incident fortuit me donna l’illusion de voir apparaître, derrière cette géométrie défensive, si j’ose dire, une face autrement attirante d’être brouillée d’émotion. C’était comme si le rideau de fer allait se lever sur des toiles de fond, bleuies d’effusions mystérieuses. Mais combien je sentais tout aussitôt chez mon ami une pudeur extrême de ces demi-révélations, un refus de livrer à quiconque les arrière-plans pathétiques d’une âme endurcie dans sa haine de tout cabotinage!
Je me souviens de ce soir d’Océan Indien, où le _Vaïco_ reçut la visite d’un de ces malheureux oiseaux, qu’une cause inconnue emporte, désemparés, loin de leurs parages d’habitat. Celui-là appartenait à l’espèce des fous, des boobys. Il entra par un sabord du carré et vint s’abriter au pied des plantes vertes, qui décoraient le caisson arrière. Il s’abattit, et resta là, sans doute recru de fatigue, les yeux fixes et brillants, son ventre faisant comme une grande boule d’écume, parmi les palmes et les feuillages.
Ni l’éclat des ampoules électriques, ni le brouhaha du service à l’heure du repas, ni la turbulence des passagers descendus pour contempler cette épave du ciel, ne paraissaient l’effaroucher. Si bien que cette impavidité même, l’étrangeté de cette forme silencieuse, chue d’on ne sait quel cataclysme, finirent, au contraire, par impressionner prodigieusement les hôtes humains du navire. Et si quelques-uns plaisantèrent la disgrâce des pattes d’infirme, esquissèrent le geste de tendre au bec dégingandé une banane ou un poisson, nul n’osa porter la main sur les longues ailes inertes.
Tout le dîner, le booby se tint dans la même attitude, cloué, en apparence, sur la tablette d’acajou qui lui servait de radeau de refuge. A onze heures seulement, quand on commença de tourner les commutateurs des ampoules, comme surpris par le premier choc des ténèbres, il cligna des paupières, pivota sur lui-même, et s’enfuit par le sabord, comme il était venu. J’étais alors avec Moutier sur le pont. Nous entendîmes le grand coup d’aile, et nous vîmes la forme nager dans l’air tout illuminé de la clarté lunaire. Et mon compagnon me dit brusquement:
--Vous avez remarqué, n’est-ce pas, l’émotion quasi religieuse des passagers devant cette bête! Devant cette bête qui leur apportait un message, un message qu’il leur faut déchiffrer, un message plus sacré que le rameau d’olive de la colombe...
Il suspendit la fin de sa phrase. Je ne distinguais pas nettement sa figure, plongés, comme nous l’étions tous deux, dans l’ombre de la passerelle. Mais je voyais, à hauteur de sa bouche, le point rouge de sa cigarette s’enfler à intervalles précipités; et ce m’était un indice suffisant de son exceptionnelle émotion.
--Devant cette bête... qui n’ouvrait pas le bec! acheva-t-il d’une voix railleuse, à laquelle je ne sus comment répliquer.
Quelle belle nuit sur l’Océan fut celle-là! Ah oui, si belle qu’une douzaine au moins de smokings désertèrent, en son honneur, les épaules diamantées de la belle madame H..., et que tout autant de pyjamas retardèrent, avec décence, le remue-ménage quotidien des dortoirs dressés à même le spardeck.
Et nous-mêmes, Moutier et moi, nous restâmes longtemps, les pieds sur la gouttière de la drosse et les bras croisés sur la rambarde, à contempler les longues conques d’eau bleuâtre qui se creusaient contre les flancs du _Vaïco_, ou, relevant la tête, l’espace éblouissant, au cœur duquel s’était évanoui le fou messager. Je me souviens des formes mouvantes des nuages qui, tour à tour, masquaient la lune, sans cesser d’être éclairés par sa face invisible, et de l’un d’eux, en particulier, qui provoqua un bruissement d’admiration, par sa métamorphose opportune en une sorte de blanche aile double, éployée, d’où glissait, en pent-à-col, le signe d’une étoile verte. Et ce ne fut que beaucoup plus tard, après la désagrégation irrémédiable des beaux artifices lunaires, que nous nous décidâmes à regagner nos cabines.
IV
La droite de Fagui est dévolue à Just Barnot, le plus ancien d’âge, sinon le plus élevé en fonctions, des ingénieurs de la popote. J’ai de la sympathie pour ce compagnon, architecturé sans élégance, mais avec d’honnêtes matériaux, me semble-t-il. Il est Suisse d’origine et marche avec le dandinement typique des montagnards, et, s’il n’est que médiocre cavalier, n’a pas son égal, dans les équipes de la Compagnie, pour cheminer, le coupe-court d’abatage au poing, à travers la brousse dense. Mais André Moutier, d’après certaine affaire du «tracé Lacroix», lui fait assez grise mine. En outre, il y a entre eux de l’antipathie instinctive de race. Moutier a la tête ronde du Latin et flaire, au canton natal de Just Barnot, une forte odeur de terroir germanique, qui lui hérisse le poil.
L’affaire du tracé Lacroix, c’est tout uniment celle de la continuation de la ligne, à l’achèvement du kilomètre 80. Il existe vers l’ouest, à une demi-lieue de nos _salas_[A] du bord de la rivière, une sorte de lac-marécage, déversoir perdu des eaux innombrables de la région. En tenterait-on la traversée directe, aux aléas redoutables, ou s’en irait-on prudemment contourner la corne nord de l’obstacle, en se gardant de lâcher le sol franc de la forêt?
C’est M. Lacroix qui avait préconisé le tracé nord. C’était lui qui avait confié à son fidèle second, Georges Lully, les levers préparatoires dans la jungle marginale. Tout le monde à Battambang le savait serviteur à rendre son tablier, plutôt qu’à laisser contrecarrer telles idées bien assises dans sa tête; et il ne fallait pas moins que sa disparition pour donner aux auteurs du projet adverse le front d’entrer en scène. Depuis deux jours le triomphe de ces derniers est officiel; mais l’étrange est qu’aucun de nous ne connaît la personnalité exacte du plus important d’entre eux.
Nous savons seulement--ceci se passait avant mon arrivée à la Siam-Cambodge, et je n’en suis instruit que par les confidences de Moutier--nous savons seulement qu’un énigmatique personnage est venu s’installer, un beau jour, dans ces parages, où nos salas étaient à peine construites. Des papiers assez obscurs de Battambang avaitent précédé l’inconnu, qui traînait derrière lui une armée de boys et de coolies à sa solde. C’était, paraît-il, un homme grand et fort, à la barbe ronde et au gosier dur, toutes les apparences d’un reître allemand.
Dès l’aube, il partait sur la rivière, avec son personnel et tout un attirail somptueux de campement, et, le soir, il clapotait d’interminables conférences avec Barnot. Moutier reste persuadé que c’est lui qui a mis sur pied, avec la complicité de Barnot, ce projet inattendu du marais, et, faute d’autres renseignements sur son identité, le dénomme couramment «l’Ennemi». Le triomphe de l’Ennemi n’est pas sans avoir perturbé l’atmosphère de la popote, et hier, le café bu, au lieu de s’attarder, comme d’ordinaire, à deviser dans la fumée des _cheroots_[B] birmans, chacun s’est hâté de regagner pour la sieste sa propre sala.
Aujourd’hui Fagui, qui, de par sa nature féminine éprise de douceur, est, plus que nous-mêmes, sensible à ces germes flottants de discorde, tente, au dessert, une diversion conciliante. Cependant que le boy dépose sur la table le plateau chargé de tasses, elle lance à la ronde un timide regard, un de ces regards qui détiennent la grâce de sourire, alors même que la bouche garde son triste figement.
--Le bonze A-ka-thor, nous dit-elle, m’a rendu visite, ce matin. Il demande si ses frères pourront mendier le riz deux fois la semaine, par ici.
--Pourquoi non? A-ka-thor ne paie-t-il pas son écot en belles histoires cambodgiennes, que la popote recueille plus tard avec profit sur vos doctes lèvres, ô Fagui?
Fagui est, en effet, de nous cinq, la plus familiarisée avec le parler local, mélange bâtard de siamois et de cambodgien, altéré de maintes étrangetés phonétiques des tribus chams de la forêt.
A peine ai-je ainsi formulé mon acquiescement, que Barnot hoche la tête avec énergie, de gauche à droite et de droite à gauche.
--A-ka-thor, déclare-t-il, est un grand enfant. Mais tous ses compères de la bonzerie ne racontent pas des histoires aussi naïves que les siennes. Et quand je vois leurs loques jaunes s’agiter dans le voisinage des coolies, je n’aime guère cela.
Il y a de la justesse dans cette observation de Barnot. Derrière neuf sur dix des obstacles rencontrés par nos rails, quelque «loque jaune» était sournoisement embusquée. Je m’étonne d’entendre Moutier répliquer railleusement:
--Bah! vous exagérez, Barnot. Et je dis comme Tourange: pourquoi refuserions-nous la charité à ces hommes de Dieu?
Moutier n’a guère coutume de pécher par excès de tendresse à l’égard des hommes de Dieu de n’importe quel pays du monde, et j’imagine qu’il cède, en ce moment, au seul plaisir de contredire Just Barnot, allié de l’Ennemi.
--... Est-ce,--poursuit-il, du même ton d’agressive ironie--parce qu’ils vont répandant partout la légende du gong d’or, noyé dans le marais? Vous la connaissez, n’est-ce pas? C’est une sorte de gong, d’un diamètre de plusieurs _lis_ et semblable à la pierre musicale qui flotte, en Chine, sur les eaux du Tu-Tan. Il disparaît à la vue de ceux qui s’en approchent, et malheur alors à qui le fait sonner quand il émerge ainsi, invisible à la surface! Car c’est le dernier son que les oreilles de cet imprudent doivent recueillir... C’est une fort curieuse légende, probablement mensongère, je suis de votre avis. Mais que tous nos coolies, dès qu’on fera mine d’infléchir les rails du Siam-Cambodge dans cette direction, soient prêts à déserter dans les vingt-quatre heures, en l’honneur de cette légende mensongère, c’est ce dont les gens de Battambang ont été, je suppose, suffisamment avertis...
Disant cela, Moutier regarde Barnot. Mais celui-ci soutient ce regard avec une impassibilité qui n’est--du moins, je crois le pénétrer--que le masque d’une résignation ennuyée, le mutisme des gens qui sentent combien les mots sont de pauvres choses pour combler certains hiatus entre les âmes. Lourdement il se lève, dépose sa tasse, et dit à la cantonade:
--Viennent donc les bonzes, puisqu’on les veut! Ce n’est pas le riz qu’on versera dans leurs écuelles qui changera rien à ce qui doit être... A ce soir, messieurs!
Dès que son pas, dont tremble toute la véranda, s’est étouffé dans la terre molle du chemin de berge, je me retourne vers Moutier et je ne puis m’empêcher de le morigéner quelque peu. Grands Dieux! vit-on jamais bœufs accouplés sous le même joug croiser Les cornes et se heurter ainsi, à tout bout de champ? Le travail est le travail, et les discussions ne valent rien pour lui...
Moutier m’observe un instant, de cet air que je lui connaissais à bord, quand il cherchait à surprendre le diapason de la pensée de son interlocuteur, pour y bien accorder la sienne.
--Pardon, Tourange, dit-il en souriant, vous êtes une façon de mystique, vous. Vous rêveriez de nous servir, en holocauste joyeux, au Baal des chemins de fer et des voitures à feu... Moi pas. Un bœuf de sacrifice? que nenni! Un bœuf de louage, à la rigueur... mais qui traite lui-même l’affaire de sa location. Je tire droit et ferme, c’est entendu, mais je ne veux pas laisser mes os dans le sillon... Ou, du moins,--rectifie-t-il après un silence,--le jour où je les y laisserai, je veux sentir que la charrue, derrière moi, est menée irréprochablement, par «un» qui a le sens de la «belle ouvrage», et non par un forban de rencontre.