Part 9
Berthe, dont Fanny scrutait la figure à la dérobée pour y lire son impression, pour y découvrir une idée directrice, quelque chose de stable dans le tourbillon qui l’emportait, Berthe avait éteint son expression, et ne laissait rien voir. Enfin, comme le narrateur arrivait à un point mort, elle se leva.
--Eh bien, mon ami, on a été bien content de vous recevoir, mais, maintenant, nous avons à sortir.
Le gars se leva à regret.
--Vous êtes bien honnêtes, dit-il. Je ne serais pas venu à Beuzeboc sans venir vous voir.
Une intention voilée se fit sentir dans sa voix. Berthe la négligea dans sa réponse.
--A la bonne heure, dit-elle d’un ton qui sonna dur. Vous savez ce qu’il faut faire. Si jamais vous revenez, nous vous recevrons avec plaisir...
Elle hésita un peu:
--...comme aujourd’hui.
--Merci, répliqua-t-il en souriant comme à l’ouïe d’une excellente plaisanterie.
Berthe lui tendit la main. Il la prit et la serra mollement, puis-celle de Fanny. Il les regarda encore l’une après l’autre, avant de se diriger vers la porte.
Quand il eut recouvré son ceinturon et son képi et que les deux sœurs furent auprès de lui dans le corridor, au fond duquel on apercevait la porte avec ses clefs et ses verrous, il dit encore:
--C’est tout pour aujourd’hui.
Et, sur ce mot, seul de tous ceux qu’il avait prononcés, à contenir un peu de ses intentions, il s’en alla.
La porte se referma sur lui avec ce son rassurant pour ceux qui viennent de mettre le danger dehors. Derrière, les deux sœurs se regardèrent.
--Il n’a rien dit! fit Berthe d’un ton de triomphe.
Fanny ne répondit pas. Aucune parole ne lui venait. C’était comme un rêve qui finissait, un rêve dont elle s’éveillait sans savoir ce qu’il fallait en conserver. Heureusement, Berthe pensait pour elle et possédait déjà une opinion définitive sur l’étourdissante aventure. Elle l’entraîna dans sa chambre et, sans la laisser se reprendre, commença son siège.
--Eh bien, en voilà une affaire! dit-elle en croisant dramatiquement les bras sur sa forte poitrine. J’en suis encore toute _étremblée_.
Bien assise sur ses bases, elle respirait la force et le courage. Fanny osa presque le penser, en cherchant une réponse qui ne fût point téméraire. Enfin, elle dit:
--Moi aussi.
Berthe la toisa:
--Toi aussi? Ah! toi aussi, pourquoi donc?
Fanny détourna les yeux. L’autre reprit sévèrement:
--Il fallait trembler quand tu as commencé. Tout ça ne serait pas arrivé, et je n’en serais pas là, moi, à supporter ce que faut que je supporte!...
L’orage passa. Une éclaircie de raison apparut.
--Mais, enfin, comment nous a-t-il retrouvées? C’est ça qui me passe.
Fanny osa placer:
--Il a dit: «Vous y êtes allées...»
--Oui, oui, il nous a espionnées: au bout de dix ans, si c’est possible! Mais, tout de même. Oh! il sera revenu à Bures, il aura été voir ces Malandain et la femme du greffier. Mais personne ne savait d’où nous venions...
Fanny pensait: «Je ne pouvais pas échapper à mon péché.»
Berthe continua:
--Et qu’est-ce que nous allons faire?
--Faire? répéta Fanny.
--Oui. Puisque ce Félix nous a retrouvées, il fera ce qu’il veut ici en croyant qu’on a peur du scandale.
Fanny baissa la tête. Elle sentait la toute-puissance de cette argumentation. Et ces mots prononcés lui faisaient voir, en effet, le scandale et l’horreur rejaillissante.
--Tu n’as jamais rien à dire! reprit Berthe avec violence. Pourtant, c’est toi qui devrais t’occuper de tout ça! Enfin, as-tu une idée?
Fanny ouvrit les mains. Une idée? Comme si on pouvait avoir une idée à soi dans un pareil désordre d’événements! Alors, Berthe continua avec cet air de sagesse bornée qu’elle avait quand elle étalait ses raisonnements:
--Eh bien, moi, j’en ai déjà une.
Elle se baissa pour tenir les yeux de Fanny dans les siens et pénétrer ainsi avec effraction dans sa volonté.
--Ce garçon-là, reprit-elle, est venu pour se cramponner à nous. Et comme _nous_ dépassons ses espérances--même alors, elle ne pouvait se résoudre à dire «tu»--il ne nous lâchera pas. Mais il est soldat et les soldats ne font pas ce qu’ils veulent. Il a dit qu’il était en permission de quinze jours. Alors, pour bien lui montrer que nous ne voulons plus le voir, nous allons partir.
Elle regarda triomphalement Fanny stupéfaite.
--Partir, partir, bégaya-t-elle.
Berthe, un grand air de jouissance sur sa grosse figure, la laissa un instant ainsi, comme pour exprimer ce que la situation lui donnait de supériorité. Puis, elle se décida:
--Partir, il n’y a que ça. Nous en aller. Disparaître.
Elle accumulait les synonymes avec une complaisance visible, comme s’ils augmentaient le mérite de sa trouvaille.
--Oui, c’est le seul moyen. Qu’est-ce que tu veux qu’il dise devant une porte fermée? Car il veut nous faire marcher, va, ce gars-là, nous faire marcher, en argent et en tout.
L’appréhension et la colère lui coupèrent le souffle. Elle s’arrêta. Fanny regardait le rai de soleil qui passait à travers les persiennes rapprochées et qui amenait le souvenir de juillet dans la chambre fraîche.
Berthe reprit:
--Nous allons faire deux valises et partir ce soir. Il y a un train qui quitte Beuzeboc sur les neuf heures. Mais nous n’allons pas traverser la ville! Pas si bêtes, pour le rencontrer! Nous allons prendre le train à Gruville.
Elle se tut, et, comme Fanny n’objectait rien, elle continua:
--Tu ne dis rien? Tu ne demandes même pas où nous irons?
--Eh bien où? fit docilement l’aînée.
--A Paris.
Le mot tomba dans la pièce avec ce son magique qu’il a partout. Fanny s’était levée.
--A Paris, à Paris...
--Oui. Il faut faire ce qu’il faut, et il n’y a pas d’autre moyen. Je veux te sauver, ma pauv’ fille. Tu n’as pas plus de défense qu’un enfant nouveau-né et ce gars-là, vois-tu, c’est un malin!
Comme toujours, elle jetait sur l’autre ses flots de paroles pour la submerger. Et Fanny, déjà, perdait pied.
--Tu crois, demanda-t-elle faiblement, tu crois?
--Si je crois! Mais si nous restons, il sera ici demain, après-demain, tous les jours. Et alors les suppositions, les potins, les cancans... Qu’est-ce que nous dirons, hein? Et qu’est-ce qu’il dira, lui, partout?
Fanny osa:
--Mais, si nous partons, il peut parler tout de même?
--Non, dit la grosse cadette avec décision, il n’osera pas semer en notre absence une chose pareille. Et puis il détruirait tout en faisant ça. Non, il se fatiguera en voyant qu’on ne tient pas compte de lui et il n’osera pas poursuivre. La peur, ça compte aussi, tu sais! Et, attaquer des gens comme nous, considérés dans le pays, ça ne se fait pas comme ça.
--Alors? dit Fanny timidement.
Mais sa sœur lui coupa la parole:
--Non, non, il ne faut pas dire: «Alors nous n’avons qu’à rester», parce que rester, c’est l’accepter. Si tu ne comprends pas la différence, tu es bien simple, ma pauvre fille!
Elle la dominait de sa masse et de sa décision, et Fanny, encore une fois, comprit que sa cadette avait raison et qu’il fallait accepter le joug sans lequel elle n’était pas capable de se diriger.
--Fais ta valise, ma fille, jeta la grosse Berthe en s’en allant. Juste ce qu’il faut. Quinze jours.
Fanny s’accrocha à ce détail effrayant:
--Mais quoi! comme ça, à Paris? Moi qui n’y ai été qu’une fois...
Berthe secoua la tête.
--Ce n’est pas un voyage d’agrément. C’est un grand ennui qui nous arrive.
--Et de la dépense, plaça Fanny.
Berthe se recula dans la porte pour la toiser.
--L’honneur d’abord! comme disait défunte maman, fit-elle avec noblesse.
Elle se tourna et sortit.
Fanny s’assit, accablée. La honte, la peur, l’angoisse venaient d’étouffer quelque chose en elle, quelque chose qui était la joie maternelle ou, simplement, le sentiment de la maternité. Elle songea qu’elles n’avaient parlé que par sous-entendus et que les mots qui créent les choses ne s’étaient pas trouvé prononcés. Ah! si Berthe eût dit: «C’est ton fils, l’aimes-tu? le veux-tu?», elle n’aurait jamais trouvé en elle la force de dire non.
Et elle osa songer encore:
«C’est avec lui que je serais partie.»
VI
La lumière traînait encore au ciel quand elles quittèrent la maison.
Le père Oursel, que rien n’étonnait, avait écouté en silence Berthe lui annoncer le voyage inattendu et laisser ses recommandations.
--Si on nous demande, vous direz que c’est un voyage d’affaires.
Elle ajouta:
--Il y a une lettre pour l’oncle Nathan. S’il venait une visite, vous diriez qu’on sera là dans quinze jours, et si...
Elle parut hésiter:
--Il y a des pois qui vont «perdre». Vous pourriez en porter à M. Gallier et... au voisin, à M. Froment.
Le vieux hochait la tête, à mesure, sans commentaires. Elle dit encore:
--Et, si... on venait...
Les petits yeux enfouis dans les broussailles eurent un éclair de compréhension. Il dit:
--Le gars?... J’ sais bien c’ que faut lui dire.
Elle s’assura d’un regard qu’ils se comprenaient, et dit d’un ton détaché:
--Ça n’a pas d’importance, ce garçon... Enfin, on prévoit tout! Pour le reste, vous avez de l’argent, nous vous écrirons. Au revoir, mon père Oursel.
Il grogna une salutation indistincte et Fanny, qui se retournait, reçut son étrange regard de chien fidèle.
La douce nuit d’été sans lune pesait sur la vallée encore chaude du jour. Sur la vieille route, Berthe craignait l’ombre épaisse des tournants. Elles couraient presque en arrivant à la gare.
--Que j’ai eu peur! soupira-t-elle en tombant assise sous la lanterne. As-tu vu. Au pont, un homme qui nous regardait?
Fanny portait en elle une peur qui ne laissait place à aucune autre car, depuis qu’elle avait accepté la fuite en principe et depuis le premier pas fait sur la route du départ, l’âme d’une fugitive était entrée en elle. Les ombres du chemin creux ne recelaient rien d’aussi terrifiant que le passé qui la poussait à présent vers la petite gare déserte. Et elle frissonnait en songeant aux yeux rusés et froids du soldat. Et puis, ce voyage, ce voyage, le troisième de sa vie, la troisième étape de son calvaire... Elle dit vaguement:
--Non, je n’ai pas vu. Je ne pense pas à ça.
Le train arriva en soufflant, précédé de l’œil rond de sa lanterne qui éclairait le ballast herbeux. Les sœurs montèrent dans un compartiment de troisième classe. Berthe souffla:
--Quelle chance! Personne! Si on nous voyait!
A la station de Bréauville, elle fit tout ce qu’il fallait pour qu’on les remarquât, courant le long des wagons, ouvrant et refermant toutes les portières. Pourtant, aucune figure de connaissance ne se trouvait là. Quand le train omnibus qui devait les mettre à Paris à six heures du matin arriva, elles étaient déjà fatiguées d’émotion et d’appréhension.
Ce fut un long voyage morne et lassant. A chaque arrêt dans la nuit, Berthe se réveillait en sursaut, le chapeau de travers, en disant:
--Je ne dors pas, mais, vraiment, si je dormais, ces secousses me réveilleraient.
La figure patiente de Fanny faisait une tache claire dans l’ombre entre une énorme femme prostrée pour un sommeil de toute la nuit et un homme en blouse qui descendit à Pavilly. La tête appuyée au dur dossier, elle se laissait emporter, avec la sensation d’obéir encore, d’obéir contre sa volonté, contre son choix, contre son cœur. Dans le premier choc de ce bouleversement, elle avait perdu son orientation. Derrière Félix, Silas disparaissait. Maintenant, il rentrait dans son champ de vision. Elle songea: «Qu’est-ce qu’il va penser de notre voyage? Il serait venu, peut-être, dimanche, parler à Berthe... A-t-il vu entrer le soldat? A midi... peut-être. Va-t-il rapprocher tout ça? Si jamais il apprenait quelque chose avant que je ne le lui dise, il croirait que j’ai voulu le tromper.»
Une nouvelle torture s’ajoutait à l’autre et, jusqu’à Paris, les deux hommes se battirent derrière son front.
* * * * *
Le petit jour d’été s’éclaircissait quand elles arrivèrent. Une brume enveloppait la cité qui brillait au travers comme un bijou sous une ouate légère. L’odeur fade de l’eau et l’odeur âcre de la fumée entrèrent dans le compartiment malpropre. L’écœurement des matins de voyage tirait les estomacs et les figures. Fanny et Berthe ne se regardaient plus car elles craignaient de lire sur le visage de l’autre ce regret qui vient trop tard.
Au sortir du tunnel, la gare apparut, lépreuse et enfumée et si affreuse, si indigne de la beauté dont elle est la porte infernale qu’il n’est pas un voyageur sensible qui ne s’enfuirait s’il écoutait ce premier mouvement qu’on ne suit jamais. Fanny ferma les yeux. A travers son indicible fatigue de corps et d’âme, elle ressentait l’offense de cette laideur. Mais, déjà, Berthe la bousculait.
--Quoi, alors? On va être les derniers à descendre, quand on est à côté de la porte.
C’était, en effet, un avantage dont il lui paraissait illégitime de ne pas profiter. Les valises leur tirant les bras, elles prirent leur rang dans le peuple incohérent qui s’écoule sur les quais. Et, les barrières de l’octroi franchies, elles furent dans la rue, palpitante encore du réveil.
La place, nouvellement arrosée, s’étendait, presque vide. Paris sentait l’eau fraîche et les fruits mûrs. C’était une ville innocente et inhabitée qui commençait là. Les deux sœurs s’arrêtèrent, incertaines: elles ne s’étaient pas attendues à ceci.
Berthe murmura:
--C’est comme ça, Paris? Tu m’avais pas dit...
Fanny hocha la tête.
--Je l’ai si peu vu! On n’a fait que le traverser quand on s’est réfugié à Villeneuve. Si tu veux, on pourrait y aller, je me rappellerais...
Mais Berthe protesta:
--Ah! mais non, on est à Paris, faut au moins en profiter.
Elles rechargèrent leurs valises et, sourdes aux invites de quelques porteurs et cochers, elles commencèrent l’exploration des rues.
Les hôtels luxueux ne les arrêtèrent pas un instant. En passant devant le hall, elles détournaient la tête. Les petits établissements dont le quartier regorge les firent hésiter. Elles ralentissaient le pas, regardaient longuement la porte du bureau, mais, quand un garçon ensommeillé s’avançait sur le seuil, elles se sauvaient en hâte.
Cependant les quarts d’heure passaient. Sept heures sonnèrent. Des voitures de laitiers et de messageries ferraillaient aux pavés. Les tombereaux de la voirie avec leurs chevaux abrutis et leurs conducteurs épileptiques épouvantèrent les sœurs et elles finirent par entrer dans un petit hôtel devant lequel elles étaient passées trois fois.
--Tu vas parler, souffla Fanny à Berthe.
Après de longs pourparlers soupçonneux de la cadette avec une patronne fardée et mal lavée, les sœurs se trouvèrent dans une chambre assez claire située au quatrième étage mais où flottait une étrange odeur d’eau de toilette, de cuisine et de cabinets.
Quand la porte se referma, après les derniers marchandages, les sœurs poussèrent ce soupir d’aise des voyageurs qui viennent d’acheter un foyer.
Berthe ouvrit la fenêtre. Cette fois, la ville commençait sa vie véritable du matin. Dans les rues c’était le réveil de la fourmilière, avec ses courants d’êtres infatigables allant vers des buts mystérieux. Et le bruit terrible des voitures, des autobus, des tramways, celui des trains proches avec leurs sifflets et leurs jets de vapeur, et celui que font les milliers de pas et les millions de paroles, ce bruit qui est la voix même de la ville montait jusqu’à la petite chambre et jusqu’à elles. Fanny regardait par-dessus l’épaule de sa sœur. La moitié d’une place lui suffisait toujours. Et, confusément, comme il arrive en cette première rencontre, elle sentit qu’elle était absorbée dans quelque chose d’extérieur, plus fort que sa force; et une peur sournoise la saisit.
Quand elles eurent déjeuné de café au lait insipide et de délicieux petits pains, les choses leur semblèrent moins difficiles.
--Qu’est-ce qu’on va faire? osa demander Fanny.
--On va profiter de ce qu’on est ici.
Fanny jeta un coup d’œil craintif vers le garçon qui empilait des assiettes sur le dressoir.
--Profiter?
--Oui. Visiter Paris. Tu y es venue, toi, mais moi, c’est la première fois...
--Oh! dit Fanny tristement, on ne pensait pas à visiter...
--Je te dis pas, s’entêta la cadette, mais enfin tu y es venue. Rien que de traverser, c’est beau.
Elle se pencha.
--A propos, combien de temps que vous avez été à Villeneuve avec maman?
Fanny détourna les yeux. Sa pudeur était sur elle, insurmontable comme au premier jour.
--Huit jours, je crois bien.
--Tu crois bien! Tu n’es pas plus sûre que ça? Que t’es drôle, ma pauv’ fille!
Elle s’arrêta, se souvenant tout de même à l’éclat de sa voix, qu’elle n’était plus dans leur maison de Beuzeboc, avec le vieux sourd pour tout public.
--Et alliez-vous à Paris? continua-t-elle.
--Non, oh! non, jamais!
--Eh bien, conclut-elle avec décision, on va le voir pour notre argent.
Elles sortirent.
Dehors, la rue inclinée qui roulait déjà son torrent humain s’entr’ouvrit et se referma sur elles pour les engloutir.
VII
Ce furent dix journées étonnantes. D’abord, elles ne voulurent demander aucun renseignement par peur d’être trompées et selon le défiant _Credo_ normand. Le premier jour, dès qu’elles eurent fini leur petit déjeuner, elles partirent par les rues fraîches encore de la nuit.
Elles allaient, une peu inquiètes, le cou tendu, la main sur la poche, singulières et déplacées parmi les passants qui se retournaient souvent pour les revoir.
Quand elles apercevaient un jardin public, elles y entraient vite pour s’asseoir sur ces bancs offerts gratuitement, sous ces arbres surprenants qui consentent à pousser entre les maisons.
Une à une, elles trouvèrent les églises. Elles y pénétraient en évitant peureusement le bénitier. A Notre-Dame, Berthe compta les chaises. La rosace, pourtant les éblouit. A Saint-Sulpice, les orgues jouaient. Elles restèrent foudroyées contre un pilier, sans oser bouger, comme si ce bruit remplissait l’édifice à leur enlever la possibilité de le lui disputer.
Parfois, Berthe se ressaisissait:
--C’est pas plus beau qu’à Rouen, disait-elle.
Et Fanny traînait partout un cœur blessé et des yeux qui osaient à peine quitter le spectacle terrifiant qu’ils regardaient intérieurement. Les visions nouvelles passaient devant elle, comme devant une glace. Un instant, elle les reflétait sans qu’elles pénétrassent dans son esprit pour y demeurer par le souvenir. Son cerveau, son esprit, son cœur étaient déjà occupés. Quelle place y restait-il pour la curiosité ou l’émotion? Elle suivait sa sœur puisqu’il fallait la suivre, admirait quand il devenait nécessaire d’admirer, s’exclamait parfois, même, pour faire écho à Berthe, mais elle se sentait morte à tout.
C’est ainsi, à pied, et pierre à pierre, qu’elles découvrirent Paris. Mais elles n’y furent émerveillées qu’une fois: lorsqu’elles trouvèrent la Concorde.
C’était un des premiers matins. Il avait plu et le ciel, frais lavé, miroitait dans les flaques d’eau. Une brise, venue des Champs-Elysées arrosés, leur arriva presque dans la rue Royale.
--Ça sent les bois, fit Berthe.
Et ce fut alors qu’elles aperçurent la place comme un désert où le vent les aurait déposées pendant qu’elles dormaient. Devant elles, le pavé s’étendait pour la première fois, illimité, semblait-il, et peuplé de passants semblables à des fourmis affolées. Les statues et les fontaines colossales et l’obélisque sur son fût de pierre paraissaient seuls à la taille de cette immensité.
--C’est comme la mer! dit Fanny.
Un moment, elles restèrent immobiles, vraiment béantes d’émerveillement. Et puis, l’appel irrésistible leur vint comme il vient à tous ceux qui, pour la première fois, aperçoivent l’espace et ses chemins. Elles se jetèrent à la traverse, allant de l’audace à l’affolement, courant entre les voitures lorsqu’il aurait fallu s’arrêter, s’arrêtant lorsqu’il aurait fallu passer, toutes pareilles, enfin, à de grands oiseaux de nuit subitement livrés à la clarté.
Elles y revinrent souvent, tremblantes et fascinées devant ce danger offert qui les tentait jusqu’à ce qu’elles y cédassent.
Berthe disait:
--Mais tous les chemins y mènent donc?
Et, sournoisement, elles s’arrangeaient pour prendre ceux-là.
Quand elles passaient devant les théâtres, elles détournaient la tête. Pourtant, l’Opéra leur sembla digne de faire exception et elles l’admirèrent comme une curiosité architecturale du même ordre que les églises.
Le soir, elles ne sortaient pas et, après leur repas auquel elles trouvaient toujours un petit goût d’orgie, malgré qu’elles le prissent léger et qu’elles fussent garées tout au bout de la longue table d’hôte souvent plus qu’à moitié vide, elles remontaient dans leur chambre. Là, Fanny, lasse de la journée, se laissait tomber sur le fauteuil qui se plaignait doucement. Et tous ses soucis retombaient sur elle sans partage, comme si la nuit et l’oisiveté la rendaient enfin vulnérable.
Alors, elle se martyrisait de questions, de doutes. Félix et Silas. Silas et Félix. Cette absence de nouvelles où elles étaient pour tout le voyage permettait de tout supposer. Et qui eût écrit? L’oncle Nathan ne dépensait jamais un timbre sans motifs vitaux, et il n’en verrait aucun ici. Le père Oursel était illettré, et aucun de leurs amis ne devait se sentir appelé à communiquer avec elles. Alors? Que se passait-il là-bas? Le soldat était-il reparti? Elle espérait que oui en songeant à Berthe, tant elle avait pris l’habitude de canaliser sa pensée dans celle de sa sœur, jusqu’au moment où l’idée qu’elle ne reverrait plus Félix la frappait comme un coup de massue dont on sent qu’on va mourir.
Sur la nuit éclairée, la forme de Berthe mettait une ombre massive et, quelquefois, à bout de pensées et de souffrances, Fanny venait derrière elle regarder aussi l’iniquité de la grande Babylone. Du quatrième, on distinguait mal les trafics du trottoir, mais l’éclairage, les enseignes lumineuses, l’atmosphère empoussiérée, violente, ardente et parfumée, arrivaient jusqu’à elles. Et surtout, surtout, le bruit sourd, le bruit enfiévré, le bruit de plaisir et de fête du Paris nocturne montait, montait sans arrêt jusqu’à cette petite chambre qui était leur forteresse, et d’où elles se défendaient.
Elles ne parlaient pas; Berthe, par moments, poussait une exclamation étouffée quand un jet lumineux, ou la phrase langoureuse d’un violon d’orchestre ou quelque remous de la foule l’étonnait plus fort. Alors, pour s’excuser, elle disait:
--Si «ils» voyaient ça, à Beuzeboc!
Quelquefois le garçon, qui constituait à peu près leur seul truchement à l’hôtel (Berthe ayant déclaré une fois pour toutes que la dame du bureau n’avait pas «l’air comme il faut»), leur proposait à demi-voix des billets de théâtre.
--Pourquoi que ces dames ne se distraient pas un peu? demandait-il.
Et il leur offrait successivement toutes les pièces à succès des théâtres subventionnés et des autres. Berthe prenait un air choqué qu’elle gardait avec peine. Elle répétait:
--Le Moulin-Rouge! Vous dites? Mais c’est pas un endroit comme il faut, ça!
Il y avait une pointe de complaisance dans la façon dont elle répétait ces mots. Et Fanny pensait: «Je n’oserai jamais lui répondre comme ça!»
D’ailleurs, Berthe endoctrinait le garçon qui s’était révélé compatriote, étant d’Harfleur.
--Chez nous, à Beuzeboc, disait-elle, c’est mieux qu’ici. Chez nous, on ne fait pas le veau comme ici. Chez nous, on mange les artichauts à la crème.
Le garçon abondait. La crème? La crème avec les œufs, avec les choux-fleurs, les poulets, les moules, les haricots verts, ah! oui, la crème? Il connaissait ça, et il connaissait aussi Beuzeboc, par ouï-dire, comme une ville de fabriques où on gagnait bon.
Berthe expliquait avec condescendance qu’il y en avait une en face de leur maison et que, même, ça manquait, le dimanche, de ne plus l’entendre. Le garçon parlait des tréfileries et des chantiers qui, tout le jour, grondaient au bord de la basse Seine. Et tous deux, le garçon chauve, éternellement fatigué et la grosse fille endimanchée et dépaysée, ressuscitaient le pays dans la salle morne du restaurant.