Le joug: roman

Part 10

Chapter 103,875 wordsPublic domain

Fanny les regardait sans bien les voir et sans les écouter. Les noms familiers l’endormaient doucement, car Paris la fatiguait à mourir. Harfleur, Beuzeboc, et la Hétraye et Cantarville et Lintot et Etainhus. Elle appuyait sa tête sur sa main: il lui semblait être revenue dans la petite salle à manger de la route de Villebonne. Et elle somnolait paisiblement sans ses grands rêves épuisants de la nuit, que pleuplaient les figures ennemies de Silas et de Félix.

Elles visitèrent les musées, passant un jour tout entier au Louvre, de l’ouverture à la fermeture, et mangeant furtivement un croissant sous les yeux gênants des gardiens. Elles parcouraient les salles avec lenteur en regardant à la dérobée les parquets luisants. Mais elles cessèrent de voir les tableaux dont la multitude les rebutait.

Berthe disait:

--Y en a-t-il, y en a-t-il dans cette halle!

Fanny courait derrière, lassée, une migraine serrant ses yeux meurtris.

Quand elles rencontraient une fenêtre, elles regardaient dehors avec envie, mais sans oser avouer qu’elles auraient mieux aimé marcher sur le quai accueillant, plein de soleil et d’ombre papillotant au vent qui agitait les peupliers de la berge. Quand elles sortirent, elles étaient presque malades de leur marche de sept heures à travers les bâtiments. Elles tombèrent sur un banc du quai.

--C’est tout de même beau, dit Berthe avec conviction. Et toutes ces peintures, tous ces cadres! Et pour rien!

Fanny acquiesça faiblement. Cela glissait sur elle avec le reste. Elle ne sentait qu’une immense lassitude et le besoin, enfin, de se trouver chez elle, avec son souci et son malheur bien présents, sertis dans sa vie ordinaire et non pas transportés dans ce monde hostile et bouleversé. Et ce fut ce jour-là qu’elle osa dire enfin:

--Rentrons chez nous, veux-tu? Je ne me plais pas ici.

* * * * *

Berthe la querella longuement là-dessus. Il n’y avait que dix jours qu’elles étaient à Paris. La somme fixée ne se trouvait point dépensée. On avait dit quinze jours, pourquoi abréger? Fanny laissa passer le flot, tête courbée. Et elle dit enfin, doucement:

--Ça ferait une économie. On a déjà bien vu tout.

Berthe sembla considérer l’argument. Son avarice devait lutter avec sa curiosité. Elle prononça enfin:

--T’en as donc assez?

--Oui, avoua Fanny, j’ voudrais être chez nous.

--Que t’es drôle, ma pauvre fille! T’es jamais contente! On est ici, pas mal, à voir Paris... T’as donc hâte de retrouver du tourment?

Jamais elles n’avaient reparlé du soldat, comme si l’étourdissement de leur vie les empêchait de se souvenir, comme si Beuzeboc et ses soucis n’existaient plus, comme si le fait de couper les ponts eût supprimé le danger. Peut-être était-ce simplement parce qu’elles ne pouvaient pas en parler dans ce milieu nouveau, car les paroles sont, plus qu’on ne le sait, dépendantes d’une atmosphère, d’un ciel, d’un paysage.

Bien que sa pensée n’eût jamais quitté l’aînée, ces mots ressuscitèrent le soldat devant les deux sœurs, aussi nettement que si, vivant, il se fût dressé entre elles sur ce quai plein d’ombres mouvantes, de feuilles et d’oiseaux. Et Berthe dit, d’un ton qui hésitait:

--Qu’est-ce qui se passe là-bas?

Elles virent la maison si bien posée entre son jardin et sa rue et, positivement, la fabrique d’en face fit son ronron incessant qui semble agiter l’air.

--Tu vois, fit enfin Fanny, il vaudrait mieux que nous y soyons...

Elle se tut pour laisser passer le bruit d’un tramway et ajouta:

--Il y a des pois qui «perdent».

Berthe ne disait plus rien. Elle fixait la noble façade du vieux Louvre au balcon noir et or historique. Du doigt, elle le désigna enfin:

--C’est le balcon d’où le roi a tiré sur les protestants, tu sais?

Les yeux de Fanny, qui regardaient en elle un spectacle différent, l’interrogèrent.

--Oui, on nous l’a dit. Tu te rappelles que M. Poirier nous a bien recommandé d’aller voir ça.

--Ah! peut-être, fit-elle sans conviction.

Elles se turent encore, puis Berthe reprit:

--Des pois qui perdent, c’est vrai. Et puis ça va être les distributions de prix qu’on ne manque jamais...

Leur vie quotidienne évoquée les entoura tout à coup et leur sembla, seule, véritable et nécessaire.

--On oublie, ajouta Berthe avec difficulté, on oublie tout dans ce Paris. Pourtant, c’était beau.

--C’est beau, mais on serait mieux chez nous.

Les sourcils froncés, Berthe réfléchissait. Maintenant, finie la fantasmagorie dans laquelle elles venaient de vivre, on rentrait dans le réel, à cause de ces paroles dites qui appelaient les autres.

--Le soldat, dit-elle enfin. Il sera parti, ça, c’est sûr. Mais combien qu’il sera resté? Il a dit qu’il avait quinze jours, mais il n’avait pas d’argent pour rester quinze jours à Beuzeboc!

Fanny plongea d’un seul coup dans son souci. Au même point qu’au départ, sans avoir avancé d’un pas. Elle dit faiblement:

--Sûr qu’il est parti! Qu’est-ce qu’il ferait là-bas?

Un regret inconscient passait dans sa voix. Berthe répliqua avec aigreur:

--Dieu merci! On a fait ce qu’il fallait pour en être débarrassées.

Elle réfléchit encore.

--Faut peut-être pas trop rester parties, on ne sait pas. S’il avait dit des choses, il vaudrait mieux être là pour le savoir. Et puis...

Elle sourit presque et sa grosse figure en fut illuminée. Frappée du changement de sa voix, Fanny la regarda.

--Quoi donc?

--Le voisin va se demander ce que nous devenons.

--Le voisin? Le voisin?

Elle répétait stupidement le petit mot qui venait de lui faire comprendre qu’elle n’avait pas encore touché le fond de son tourment, et que l’hostilité de sa sœur devenait de la rivalité.

Le fleuve incessant des passants coulait devant leur banc. Les regards distraits s’accrochaient aux détails de leurs toilettes, s’amusaient un instant à leurs figures provinciales et disparaissaient pour faire place à d’autres.

Elles se levèrent et suivirent le flot. Déjà la ville avait disparu à leurs yeux, leur existence reprenait son cours dans le lit habituel.

En tournant la tête, elles auraient pu encore apercevoir le banc ombragé qu’elles venaient de quitter; pourtant, elles n’étaient déjà plus là, elles étaient parties, elles étaient arrivées.

VIII

Lorsqu’elles débarquèrent à la gare de Beuzeboc, toutes les écharpes des soirs normands traînaient sur la vallée creusée en entonnoir. Leurs yeux, réhabitués par la lente progression du voyage, se reposaient enfin avec délices. Voilà le pont qui annonce la ville, et les maisons solitaires qui font sentinelles, et voici la gare, et l’omnibus, et les «soleils», et les sentiers blancs qui montent vers les bois, et les cheminées roses qui dépassent les collines vertes...

--Quel bonheur d’être rentrées, tout de même! cria Berthe en descendant de wagon.

Fanny oubliait sa lassitude. Quelque chose enfin l’accueillait ici. L’air était ami. Les habitudes, le travail et le repos venaient au-devant d’elle.

Et, sur le seuil de la gare, elles aperçurent le soldat qui attendait la sortie en montant la faction.

Glacées, elles s’arrêtèrent. Il leur faisait une sorte de salut militaire sans sourire, gravement, comme pour bien montrer que leur rencontre était chose sérieuse et préméditée et non pas d’aventure.

Berthe se remit la première. Elle prit sa sœur au bras, l’entraîna vers l’omnibus qui attendait, la poussa dedans, y jeta leurs valises. Ce fut étourdissant. Fanny tremblait encore du coup, que la lourde machine s’ébranlait déjà. Quand elle eut repris ses sens engourdis, elle n’eut qu’un mouvement: regarder, revoir Félix. Mais le soldat avait disparu.

Pendant le trajet qui se fit dans le bruit infernal de la grosse voiture ferraillant aux pavés, Berthe lui cria des choses, gesticula. Elle n’entendait rien, ne comprenait rien. Une seule chose demeurait: elle avait revu son fils. Tout au fond d’elle une sorte de grande joie sombre grondait, contre laquelle elle se débattait comme le chasseur qu’une bête, à moitié sortie de sa tanière, a déjà saisi au pied, malgré qu’on la batte, qu’on l’assomme pour lui faire lâcher prise.

Ce fut assez court. La vue de sa sœur hors d’elle-même, celle des rues, des rues faites de maisons où chacun connaissait les demoiselles Bernage, dressa comme un mur d’obstacles à cette marée furieuse qui venait de passer sur elle. Et, tout à coup, elle eut peur: peur du monde en bloc, des gens en particulier: peur de Berthe, et de l’oncle Nathan et du père Oursel même, peur de ce Félix aux yeux durs, peur d’elle-même à cause de ce qu’elle venait de sentir.

Les chevaux grimpaient au pas la dernière côte. Tous les voisins garnissaient les portes dans la douceur du soir. Les sœurs reconnurent leur maison et, devant la porte, le soldat qui attendait.

Cette fois, elles avaient compris. C’était une déclaration de guerre, de guerre à mort ou plutôt à vie. Le Félix commençait à se faire reconnaître. Déjà, toute la ville devait jaser. Les sœurs ne surent jamais comment elles avaient franchi leur grille en frôlant le soldat en sentinelle, comment elles s’étaient trouvées assises, haletantes, chez elles, enfin chez elles, dans ce chez elles menacé.

Comme une espèce d’ange gardien rustique, le père Oursel se tenait dans la cuisine où elles s’étaient réfugiées. Il les regardait avec une sorte de compréhension apitoyée. Mais il ne leur adressa pas un mot, même de bienvenue, à la suite du bonjour caverneux dont il les salua.

Ce ne fut qu’après le souper qu’elles retrouvèrent le calme nécessaire pour en parler. Jusque là, ç’avait été des exclamations, des soupirs et des gestes. La bonne soupe mitonnée, les œufs frais, les légumes nouveaux, tous ces biens dont le goût leur revenait parurent leur redonner un peu d’espoir.

--Il faut en finir, dit Berthe. Père Oursel!...

Le vieillard, qui remuait sa vaisselle dans l’eau fumante, se retourna.

--Père Oursel, ce gars qu’est soldat est là à la porte. Il est-il revenu ici?

Le père Oursel se remit à sa bassine avec un mépris très visible.

--Est rien! dit-il, dans la vraie manière laconique normande.

Berthe connaissait ses façons. Il fallait insister.

--Père Oursel, est-il revenu, oui ou non?

--Il est venu, il est venu... murmura-t-il d’un ton dubitatif. Il y a rien à faire pour lui ici.

--Bien sûr, bien sûr, dit Berthe. Mais pourquoi donc qu’il est planté là comme s’il nous attendait?

Elle osait enfin mettre en paroles leur appréhension. Fanny trembla d’entendre le bonhomme répondre. Mais il se tut, noyant son silence dans le bruit des casseroles. Et elles n’apprirent rien de plus ce soir-là, ni son sentiment s’il en nourrissait un là-dessus, ni celui des gens de Beuzeboc.

Comme Berthe allait entrer dans sa chambre, Fanny l’arrêta.

--Nous parlerons demain, veux-tu? Je ne peux pas ce soir, je t’assure.

Une si effrayante fatigue creusait ses traits dans sa figure livide aux yeux cernés que Berthe n’osa point passer outre.

--Bon, bon, dit-elle. Repose-toi, ma fille, y en a qui ne se reposeront pas, va!

Sur ce trait, elle se retira, déjà remise du voyage et toute rafraîchie, elle, par la perspective du combat.

* * * * *

Quand Fanny se fut assurée en tremblant, le lendemain matin, qu’aucun soldat ne se montrait sur la route, elle gagna le jardin où Berthe attendait le déjeuner en considérant les pois en train de «perdre». Elle ne savait plus, vraiment, où elle en était, car ce curieux instinct nouveau qui venait de lui être révélé ne la soutenait que lorsque ses yeux de chair pouvaient se poser sur son fils. Hors de sa vue, elle n’était réellement qu’une créature tremblante, agitée, soumise aux autres.

Berthe vint au-devant d’elle. Il y avait sur sa figure une espèce de résolution qui effraya Fanny en même temps qu’elle la rassurait. Et elle attendit qu’elle parlât. Ce fut aussitôt.

--Fanny, pendant que tu dormais, j’ai parlé avec le père Oursel. Le soldat est venu tous les jours.

Elle s’arrêta, le temps de jouir de son effet sur la malheureuse, et reprit:

--Tous les jours! Tu vois ce qu’on suppose, ce qu’on dit. Encore, ce n’est rien, parce que nous n’y étions pas. Mais, maintenant, qu’est-ce qui va arriver?

Devant elle, Fanny restait pétrifiée, sans voix. Berthe reprit encore:

--Tu ne sais pas? Tu n’as pas une idée? Pourtant, c’est à cause de toi que tout ça est arrivé. Mais j’ai déjà vu ce qu’il fallait faire.

Comme elle se taisait, Fanny retrouva la voix. Elle hasarda:

--L’oncle Nathan lui parlerait bien.

Berthe cria:

--L’oncle Nathan est dans la Manche pour huit jours, voir des chevaux. Il peut en arriver des choses, d’ici huit jours!

Fanny, écrasée, balbutia:

--M. Poirier pourrait...

--M. Poirier?... Un homme comme lui, fourré dans les livres jusqu’au cou et qui se détourne quand il voit une limace sur sa route? Allons donc! qu’est-ce qu’il irait dire à ce mauvais gars?

Malgré elle, Fanny interrompit:

--C’est peut-être pas un mauvais gars...

Berthe agita furieusement les bras.

--Tu le défends, à cette heure, tu le défends? Après ce qu’il nous a fait voir! Un mauvais gars, comme son père!...

Fanny s’était abattue sur le banc. Elle sanglota:

--C’était pas un mauvais gars. Il a écrit. Il regrettait. On peut bien se repentir.

Berthe resta un moment à court. La plus pure orthodoxie lui barrait la route. Et, tout à coup, elle trouva une réponse:

--Œil pour œil, dent pour dent! C’est ça qu’il faut dire, c’est ça!

Fanny pleurait toujours, à sanglots profonds, qui secouaient ses épaules frêles; et tout le chagrin du monde semblait abattu là sur elle.

Le soleil entrait lentement dans le jardin, repliant un à un les pétales jaunes des belles de nuit, ouvrant les petites coupes bleues et blanches des belles de jour. L’air paraissait déborder du ronron doux de la fabrique. Un beau jour d’été commençait dans la vallée.

Les sanglots de l’aînée cessèrent peu à peu. Sans la regarder, Berthe se recueillait. Et elle lâcha enfin le mot par lequel elle gouvernait la vie de sa sœur:

--Ecoute...

«Ecoute, Fanny, tu dis vrai: il faut quelqu’un qui nous conseille, un homme qui puisse, s’il le faut, tenir tête à un homme, parce que moi, ce gars-là, ça me tourne le sang de penser qu’il faut que je lui parle.

«Alors, il n’y a qu’un homme qui puisse nous aider.»

Elle s’arrêta un peu.

--Tu y penses comme moi!

Fanny fit d’un air stupide:

--M. Gallier?

--Tu ne cherches que des vieux. Que t’es simple, ma pauvre fille! Faut un homme encore jeune, d’attaque, qui puisse faire peur. Voyons... le plus près, notre voisin.

Fanny répéta:

--Notre voisin?

--Oui, M. Froment, l’instituteur.

La stupeur morne qui marqua le visage de Fanny dut lui faire voir qu’il fallait la noyer dans des paroles, car elle reprit très vite:

--Tu comprends, ce n’est plus un étranger. Nous l’avons rencontré souvent, il demeure à côté de nous...

--M. Froment, jamais! Oh! non, ce n’est pas possible, fit Fanny, les yeux séchés, les mains jointes.

--Et pourquoi pas possible?

--Mais parce que je ne veux pas, je ne peux pas. Surtout lui!

Elle avait tout dit. Berthe la considéra comme elle le faisait rarement. Fanny comptait pour si peu dans sa vie profonde! Et elle dit lentement, comme quelqu’un qui a enfin compris:

--Ah! surtout lui! Ah! surtout lui! Je m’en doutais bien que tu faisais quelque chose en dessous aussi par là. Mais enfin, tu l’avoues!

Elle tremblait de fureur, soudain, comme quelqu’un qui vient de découvrir l’imprévu, et non pas comme la prudente toujours avertie qu’elle voulait paraître. Et, à côté d’elle, Fanny tremblait de chagrin et d’émoi.

--Oui, c’est comme ça, dit-elle enfin. Nous étions d’accord. Il devait venir...

Elle s’arrêta, incapable de continuer, tant son bonheur manqué la prenait à la gorge.

--Eh bien, il viendra, dit férocement la grosse fille. Et on lui dira ça.

Une idée subite parut la frapper.

--Car, enfin, tu n’allais pas prendre cet homme-là sans rien lui dire, tout de même?

--Oh! peux-tu croire ça!

--Est-ce qu’on sait jamais avec toi?

Fanny tenta de se rebeller.

--Tu sais bien qu’avec les autres...

Mais Berthe ne voulait rien de ce côté.

--Les autres, les autres! dirait-on pas qu’il y en avait une douzaine après toi!

Le soleil arrivait sur les héliotropes, qui envoyèrent une bouffée vanillée jusqu’au banc.

Berthe reprit:

--Il faut lui dire, à M. Froment, tout de suite. Puisqu’il faut en arriver là, pourquoi attendre?

Fanny se tordait les mains.

--Pas comme ça, pourtant! Ce n’est pas comme ça que je voulais lui dire!

--Qu’est-ce que ça fait? Toutes les manières sont bonnes de dire ce qu’on veut.

Elle se pencha.

--_Il faut_, _il faut_ lui dire. Il nous donnera un bon conseil. As-tu mieux à proposer?

Elle s’arrêta un instant, comme pour attendre une opinion qui ne vint pas.

--Tu vois bien, tu n’as rien à dire.

Elle se leva.

--A la sortie de onze heures et demie, je demanderai à M. Froment d’entrer un instant.

Fanny s’épouvanta devant cette façon officielle d’agir.

--Entrer chez nous!

--Eh bien, puisqu’il devait venir. Puisque vous...

Elle ne se décida pas à prononcer un mot qui parût consacrer ou même accepter la chose, et, se levant brusquement, elle s’en alla.

Cachée dernière les rideaux de sa fenêtre, Fanny vit la scène redoutée: la grand’porte de l’école s’ouvrant, le flot agité des enfants s’envolant et la haute taille de Silas planté au milieu d’eux.

Et puis Berthe, près de la barrière entr’ouverte, semblable à une araignée dans sa toile, Berthe attendant le passage du grand homme et avançant d’un pas.

Oh! ce pas! Fanny en brûla de honte, tandis qu’elle rougissait lentement jusqu’aux yeux. Et puis ce fut rapide. Quelques mots et Silas entrait, refermait la barrière, suivait Berthe dans l’allée, et Fanny entendait résonner son pas ferme sur les marches, dans le corridor.

Alors elle essaya de se composer: «Il faut que je descende, allons, songea-t-elle. _Il le faut._ Il faut que ce soit moi qui lui dise.»

Ce fut un combat dur et court. Elle luttait encore que, déjà, elle descendait l’escalier sans presque s’en rendre compte.

A la porte du salon, elle s’arrêta, surprise. Berthe avait fait entrer sa visite dans la pièce de cérémonie. Cela lui fut encore une occasion d’hésiter. Enfin, elle se vainquit, et, pâle, tremblante, le cœur battant jusque dans la gorge, elle entra.

Tout de suite, elle comprit qu’ils n’en étaient qu’aux préliminaires de l’explication. Silas, debout, sans chapeau à la main, ce qui lui donnait quelque chose d’étrangement familier, se tenait en face de Berthe, la tête inclinée, avec un air de surprise dissimulée. Autour d’eux, la pièce inhabitée, froide, luisait d’un éclat gelé par le vernis des meubles, l’or des cadres, de la garniture de cheminée, les glaces et les vitres. «Il n’y a pas un grain de poussière!» songea Fanny avec satisfaction, malgré elle. Et, aussitôt, elle plongea dans ses tourments.

Berthe disait:

--Ah! la voilà!

Il y eut le petit choc ordinaire et l’embarras des rencontres. Fanny sentait les yeux de Silas la brûler à travers ses paupières baissées à elle, lui demander: «Pourquoi êtes-vous partie? Où êtes-vous allée? Comment ne m’avez-vous rien dit?» Et le joug écrasant de l’amour, qu’elle ne sentait plus, retomba sur elle.

Comme en rêve, elle vit qu’ils étaient tous assis. Elle entendit sa sœur qui, seule à rompre l’insupportable silence, disait des paroles quelconques pour masquer leurs pensées. Elle entendit: «Paris, oui, Paris. Un petit voyage.» Et, enfin, les mots importants arrivèrent. La voix profonde de Silas répondit:

--Vous avez besoin de moi. Tant mieux. Je ne désire rien tant que de vous être utile.

Berthe recueillit le compliment, le goûta et le digéra. Puis elle dit:

--Voilà. Notre oncle est parti. Nous n’avons que des vieux amis, ici, et il nous faut l’avis d’un homme.

Elle prit un temps.

--C’est à cause de quelque chose que vous avez entendu dire, peut-être?

M. Froment la regardait, sans comprendre.

--Non, vraiment rien.

--Ah! dit-elle d’un ton soulagé.

Il y eut un silence, et puis, elle regarda Fanny.

--C’est à cause de ma sœur.

De tous les durs moments de la vie de la pauvre fille, ce fut peut-être le plus dur. Son cœur lui parut sauter hors de sa poitrine. Elle ferma les yeux. «Si je pouvais m’évanouir!» songea-t-elle. Mais, quand elle les rouvrit, la cruelle lumière de midi était toujours là, autour d’eux, sur elle, sur le visage attentif qui se penchait vers le sien.

Elle fit un geste qui devait contenir bien du désespoir, car Berthe elle-même parut le comprendre. Et, malgré tout, heureuse de reprendre le sceptre de la conversation après l’avoir tendu par mégarde à sa sœur, elle continua:

--Monsieur Froment, vous avez peut-être remarqué un jeune homme, un soldat, qui rôde autour de chez nous. Il a osé se présenter ici. Il vient d’un pays où nous avons eu une vieille servante. Et... il se dit son neveu, mais...

Elle s’arrêta encore en regardant Fanny.

Le grand homme écoutait d’un air étonné.

--Ah oui? dit-il. Et alors...

--Alors, il nous persécute. Il veut se faire nourrir ici, ou je ne sais quoi, il est là, tout le temps. Avant notre départ, nous l’avions eu ici à dîner une fois. A notre retour, il était à la gare, et puis, nous l’avons trouvé à notre porte. Tenez, si vous regardez par la fenêtre, vous le verrez peut-être.

Tous, ils se tournèrent vers la vitre brillante sous le rideau blanc. Et, comme elle l’avait dit, ils virent, contre le mur, le petit gars trapu, rouge et bleu, qui les regardait.

D’un commun accord, ils reculèrent comme si ces regards eussent été des projectiles auxquels on ne pouvait s’exposer sans danger. Cette fois, ils l’avaient tous senti, ce n’était plus des mots mais une présence qui les menaçait. Et, un peu pâle, l’instituteur demanda:

--Et ce garçon vous persécute, mais pourquoi?

Il y eut un silence pesant qui parut devoir durer éternellement. Enfin, Fanny leva la tête, osa regarder son fiancé. Alors, elle vit dans ses yeux ce qu’il craignait, et une étrange goutte de bonheur tomba dans sa coupe d’amertume.

Ce fut lui qui parla le premier, d’une voix si altérée qu’elle le reconnut à peine.

--Fanny, je vois que vous avez appris notre décision à votre sœur?

Ainsi, son ami la réclamait, avant de savoir. Dans cet inconnu dont frémit l’ordinaire égoïsme masculin, il lui tendait la main! Elle l’adora dans son cœur douloureux, tandis qu’incapable de parler elle inclinait la tête.

--Alors, je peux dire que je suis là pour vous servir, pour vous protéger au besoin?

Sa voix, redevenue sonore, montrait qu’il la voyait toujours à lui. Entre eux, une onde d’entente passa, qui fut interceptée par Berthe.

Elle se dressa, tout à coup, ivre de cette jalousie cachée qui explosait enfin, et elle cria:

--Mais ça ne se peut pas! Vous ne savez rien! Demandez-lui donc de vous dire ce qu’il y a entre vous deux. Demandez-lui!

Muette d’horreur, Fanny se détourna et cacha sa tête dans ses mains. Elle ne pouvait pas étrangler de ses mains cet amour naissant, et elle dit d’une pauvre voix de honte:

--Toi, dis-lui, je ne peux pas.

Berthe se calmait. Elle tenait la parole et la réparation qu’elle voulait.

--Si tu veux. Vous allez comprendre, monsieur Froment. Notre mère, quand elle est morte...

Elle parla longtemps, assise, importante, écoutant ses paroles, et tout à l’effet qu’elle faisait sur le bel homme terrassé en face d’elle. Quand, enfin, ayant tout dit, elle se retourna, Fanny avait disparu.

Elle ne descendit que bien après le départ du visiteur, les yeux rougis, froide d’appréhension. La porte, en se fermant, lui avait battu sur le cœur. Silas s’en allait pour ne jamais revenir. Il partait la méprisant, déçu d’elle, irrité, plein de ce courroux des hommes trompés, car elle l’avait trompé.