Le joug: roman

Part 8

Chapter 83,887 wordsPublic domain

La lumière avait disparu. Seule, cette voix acharnée vivait dans la pièce. Fanny ne dit rien, car elle ne comprenait plus. Et le silence des quelques secondes parut interminable. Enfin, la furieuse se décida à lâcher le plus venimeux des serpents que chaque parole d’elle libérait, comme dans le conte de fées.

--Il te l’envoyait de prison, de prison, comprends-tu? Voilà où qu’il en était arrivé, et c’est là qu’il est mort, plus que probable.

Cette fois, Fanny recula, les mains en avant. Et, de l’ombre, Berthe entendit seulement sortir une plainte:

--Est-il possible, est-il possible?

Peut-être eut-elle un peu de pitié car elle n’ajouta rien sur le moment. Il n’en était pas besoin. Le mot affreux remplissait sa bouche, et leurs oreilles, et la chambre, et la maison. Le vieux logis huguenot ne le reconnut pas; et il finit par s’éteindre dans le silence et l’obscurité.

Ainsi, la voix du passé s’était fait entendre. Fanny restait confondue de cette coïncidence qui lui envoyait ce message au moment même où elle espérait commencer une vie nouvelle. Elle se disait: «C’est peut-être un signe que tout est pardonné.» Et puis, elle retombait dans un abîme en songeant à la fin misérable du pauvre prisonnier.

La nuit suivante, elle vit en rêve le soldat Vallée et le chemineau qui se confondaient en une seule personne. Et une pensée affreuse vint encore la tourmenter au réveil.

Le beau matin de juillet mettait une fraîcheur lavée de rosée au jardin, quand elle descendit. Ses yeux brûlés de larmes se caressèrent à l’ordonnance familière du jardin, à l’évasement du vallon couronné de futaies. Mais son cœur restait lourd en elle, et fatigué.

Elle n’osa pas regarder Berthe; et elles déjeunèrent en silence. Elle s’était fixé cette limite. Alors, comme sa cadette se levait, elle dit:

--Berthe!

--Quoi donc? demanda l’autre d’un air renfrogné.

--Si c’était lui?

--Lui?

--Oui, si c’était Vallée?

--Oh! non, ce n’est pas possible. Il l’aurait dit tout de suite. Pourquoi parler de l’autre? Et puis, il est trop vieux. Il avait au moins cinquante ans. Et puis, il ne m’aurait pas prise pour toi.

Elle s’arrêta en pinçant la bouche. C’était sans doute parti trop vite.

Fanny dit tristement:

--Au bout de vingt-deux ans!

--Non, non, reprit Berthe avec décision, il ne faut pas se mettre ça en tête. Ça n’a pas de bon sens. C’était bien comme il l’a dit.

Elle se leva et sortit. Fanny la suivit au jardin, et, comme, perdue dans ses pensées, elle arrivait contre la petite porte de la ruelle, sa manche se prit dans la clenche de fer. Et aussitôt, ainsi qu’un décor succède à un autre, elle revit Silas Froment qui passait près d’elle, et le banc, avec toutes ces paroles précieuses qu’elle venait d’oublier. Et un peu d’espoir rentra en elle.

Ce furent quelques heures de répit. Les voix chantantes des écoliers qui lisaient en psalmodiant lui faisaient du bien. Elle sarcla une planche de carottes avec ardeur. Ensuite, elle cueillit des pois. Et, comme il arrive, le travail l’engourdissait, l’apaisait, lui donnait surtout cette illusion de rançon qu’il apporte.

Mais après le déjeuner, lorsque la longue après-midi s’allongea devant elle avec toutes ces heures interminables, marquées d’avance sur le visage rond de la pendule à gaine et à poids, elle perdit courage et, timidement elle proposa à Berthe une promenade.

Dans l’ombre chaude de la petite salle astiquée, qu’un rayon de soleil, passé en contrebande sous un volet, éclairait seul, Berthe se trouvait bien installée devant sa corbeille à raccommodage. Rien ne semblait si loin des souvenirs tragiques et des aventures de la passion que cette intimité tranquille. Elle s’étonna.

--Il fait trop chaud. Sortir? En voilà une idée!

Et puis, songeant à quelque chose, elle dit:

--Attendons quatre heures, toujours.

Et elle l’attendit, en femme trop grasse, dans un demi-sommeil, tandis que Fanny, son ouvrage tombé sur ses genoux, songeait à cette prison, à cet endroit inconnu et maudit où Vallée, le soldat, avait trouvé sa fin.

Un peu avant quatre heures, elle réveilla Berthe, qui prétendit n’avoir pas dormi, et elles sortirent tandis que les premiers écoliers passaient en criant.

Devant le portail ouvert, M. Froment se tenait dans l’exercice de ses fonctions de magister. Autour de lui, les petits gars défilaient, touchant leur coiffure ou une mèche de cheveux. Fanny le regardait de loin, et elle vit que, dès qu’il les aperçut quelque chose changea dans la sévérité de sa figure. Il pressa les gosses et se trouva seul au moment où elles passèrent.

C’était la première fois qu’ils se revoyaient depuis le jour des aveux, l’avant-veille. Oui, l’avant-veille seulement, songea Fanny avec étonnement, tellement le temps lui avait paru long, à cause de tout ce qui était arrivé pour se mettre entre eux.

Il les salua, et fit un mouvement vers elles. Berthe céda le pas, mais Fanny l’entraîna. Elle ne pouvait pas lui parler indifféremment ce jour-là.

Les sœurs suivirent la route neuve de Villebonne qui, sur le vieux pont, rejoint l’ancienne. Là, seulement, Fanny s’expliqua:

--Je ne peux parler à personne, aujourd’hui.

Berthe la regarda:

--Puisque personne ne sait rien, qu’est-ce que ça peut faire, par exemple?

Fanny ne répondit pas. Elle tournait le pont.

--On va donc revenir par la vieille route? Quelle lubie!

La vieille route, c’était celle sur laquelle le vagabond, l’autre soir, avait guetté Berthe. Fanny allait, le cou tendu, comme hallucinée. Quand elle eut rejoint le coude où elle s’était arrêtée, elle demanda:

--C’est donc là?

Mais Berthe en avait assez. Elle n’avait pas l’habitude de suivre sa sœur. Et puis la chaleur sourde qui filtrait sous le ciel feutré de nuages gris la fatiguait. La vallée était comme éteinte, et tous les verts assoupis se fondaient en une seule teinte terne et morte.

--C’est là, c’est là, oui, c’est là! C’est donc un pélerinage que nous faisons? Fallait le dire, alors, je ne serais pas venue.

Fanny revint à elle, baissa la tête. Les colères de sa sœur la laissaient toujours petite fille. Elle dit seulement avec humilité:

--Je voulais voir où. Ça ne te coûte pas beaucoup.

Elle se remit à regarder le joli paysage, borné de tous côtés par la verdure envahissante des bas-fonds. Et, tout en marchant, elle se disait: «Si c’était à moi qu’il avait parlé, j’aurais su, j’aurais su plus de choses, j’aurais compris, je n’aurais pas perdu un mot de ce qu’il a dit.»

Elles entendirent le moulin avant de le voir. Le grand bruit continu de la chute libérée emplissait l’air, plein de cette fraîche odeur vaporisée qui annonce les jeux de l’eau. Quand elles eurent tourné le coin du bâtiment qui empiète sur la route, elles virent un groupe immobile auprès du pont de planches à cheval sur la rivière qui coule à pleins bords entre les rives plates des prés.

--Qu’est-ce que c’est? Y aurait-il eu un malheur?

Fanny s’arrêta.

--Allons-nous-en par l’autre route. On n’a pas besoin de voir ça.

Mais rien n’eût pu détourner la curieuse d’un spectacle offert.

--Va-t’en si tu veux. Moi, je vais voir.

Elles avancèrent. Deux hommes du moulin, quatre ou cinq commères arrachées à leur baquet, des galopins faisaient cercle autour de quelque chose qui ne semblait qu’un tas sombre et ruisselant. Enfin, l’un des hommes y porta la main, et un corps se dégagea du paquet informe, une figure embroussaillée et des bras mous.

Berthe cria:

--Un noyé!

Et elle se hâta vers le groupe.

Le plus grand des deux hommes, le garde-moulin, heureux de ce public plus considérable qui lui arrivait, se tourna vers elle:

--Il était arrêté là, au râtelier, derrière la première vanne que je m’en allais ouvrir quand je l’ai vu.

--Y a peut-être longtemps? risqua une des laveuses.

L’homme saupoudré, qui connaissait toutes les choses de l’eau, siffla entre ses dents:

--Le courant est trop vif, mais, après tout, on ne sait pas, parce qu’y avait justement beaucoup de charogne à la rivière an’hui, et qu’ tout ça était au râtelier sans qu’on puisse bien voir quoi.

Il prononça simplement cette parole affreuse, et se tut.

--Il est-il d’ici? demanda quelqu’un.

L’homme prononça:

--Non, j’ crois pas. J’ l’ai jamais vu. C’est un vieux «soleil».

Tout le dédain de l’homme fixé parut dans le joli nom normand des lazzarones qu’il donnait au vagabond de la route.

Berthe s’était penchée. Elle se releva sans rien dire. L’homme lui jeta en riant:

--Le connaissez-vous-t-il, vous, mam’zelle Bernage?

Elle prit un air dégoûté qui arrivait un peu tard sur sa figure, et, sans répondre, se tourna vers sa sœur:

--Viens-tu, Fanny? dit-elle, on a assez regardé.

Mais Fanny, amenée par cette force qui nous tire vers l’horrible et l’inoubliable, avait vu la face bouffie et tuméfiée, les pauvres yeux ouverts et cet air misérable des défunts par violence qui, dans la mort, semble crier vengeance contre la vie. Et elle restait là, vraiment écrasée d’horreur, sans pouvoir détacher ses yeux du noyé.

Berthe dut la secouer et la prendre au bras, de force.

--Allons, viens, nous n’avons pas besoin là.

Elle s’en alla comme à regret, fascinée pour la première fois par l’épouvante.

Dès qu’elles ne furent plus à portée de la voix, Berthe lui dit:

--Tu sais, je l’ai reconnu. C’est l’homme d’hier soir.

Fanny s’arrêta au milieu de la route.

--Comment, l’homme d’hier soir?

--Oui, le chemineau, le vagabond, celui qui m’a parlé sur la vieille route.

--Par exemple, par exemple! C’est lui! comment! Es-tu sûre?

--Si j’en suis sûre! Je l’ai bien reconnu avec sa vilaine barbe et sa défroque. Enfin, je te dis que c’est lui, conclut-elle avec autorité.

Fanny semblait frappée, là, d’un nouveau coup.

Elle dit doucement:

--Pauv’ malheureux! Pauv’ malheureux!

--Eh bien, alors, rétorqua Berthe, t’es bien bonne, par exemple. Il a bien voulu se mettre à l’eau, c’est son affaire. Mais, pour nous, puisque ça y est, c’est tant mieux.

Comme Fanny marchait en silence, sa pâle figure penchée, elle ajouta:

--Pour toi, toujours, car, enfin, moi, ça ne me touche pas.

Tant de cruauté vainquit la pauvre force tremblante de Fanny. Elle eut un sanglot étouffé, Berthe vit le danger.

--Tu vas pas te donner en spectacle au monde! Tiens, voilà déjà les demoiselles Seigneuret qui nous regardent!

Un rideau de mousseline embrassé laissait voir, en effet, à la fenêtre basse d’une maison bordant la rue, l’approche d’une tête à lunettes, qui se retira vivement. Berthe saisit le bras de sa sœur.

--Tournons dans la sente, on ne rencontrera personne.

Elles entrèrent dans un de ces singuliers sentiers d’eau qui rejoignent la rivière entre deux haies ivres d’humus.

Fanny se remettait. Sur ses joues décolorées, deux larmes séchaient dans leur petit sillon salé. Quand les sœurs arrivèrent au pont de planches disjointes, Fanny dit:

--Asseyons-nous un moment.

De mauvaise grâce, Berthe céda. Elles s’assirent sur le talus herbeux que parfumait l’odeur poivrée du géranium sauvage. La rivière roulait à leurs pieds ses eaux grasses, lourdes de déchets, épaisses d’immondices, colorées par les teintures, ignobles et chaudes. Une nuée en montait vers les branches délicates des vieux ormes et des saules au tronc déchiqueté. D’énormes rats sortaient furtivement entre les racines à fleur d’eau.

Berthe dit tout haut ce qu’elles étaient toutes deux en train de penser:

--Comment se jeter là-dedans!

Et, comme si elle avait attendu qu’elle commençât, Fanny demanda:

--Il t’a dit: «Le bonjour» et c’est tout?

Berthe se tourna tout d’une pièce.

--Te revoilà partie! Mais, ma pauvre fille, il ne faut plus y penser. Tout vient de se finir, là-bas.

Fanny courba la tête pour dérober ses yeux que cette parole un peu adoucie venait de mouiller. Une pensée nouvelle luttait pour s’implanter en elle depuis un moment. Après un silence, elle dit:

--Il n’a pas dit son nom?

--Bien sûr que non. Pourquoi faire?

Fanny ferma les yeux. Si c’était lui, ce pauvre malheureux, si c’était Vallée qu’était venu mourir là?

Et elle dit encore:

--Il avait-il l’air vieux?

Impatientée, Berthe coupa:

--Tu l’as vu aussi.

--Pas vivant. Un mort, ça change, surtout un noyé.

Au fil de l’eau, de petits chats nouveau-nés, déjà gonflés, passèrent. Les nuages s’élevèrent, au ciel un coin bleu parut, et le soleil fit tout à coup du sentier pavé de mâchefer un fin paysage capricieux.

Il semblait à Fanny que sa tête n’était pas assez grande pour contenir ce qui arrivait dans sa vie tout unie. Elle récapitula, comme on le fait, en un éclair. Silas et ce grand espoir d’amour, le vagabond avec son message qui ramenait le souvenir effacé de son malheur. Et ce doute encore, ce doute affreux, car, si c’était Vallée qu’elle venait de voir, elle n’était pas débarrassée comme le disait Berthe, mais perdue, perdue de remords de l’avoir amené là, perdue pour Silas, perdue à jamais. Elle gémit tout bas avec désespoir: «Oh! mon péché!»

V

La sonnette, ce matin-là, se mit à tinter avec hésitation comme si la main qui la tirait n’était point assurée. Puis, attaquée plus fort sans doute, elle sonna éperdument. Le silence qui se produisait à l’arrêt de midi de la fabrique semblait amplifier tous les bruits, et les deux sœurs, debout près de la table où elles allaient s’asseoir, se regardèrent.

--On sonne, père Oursel! cria Berthe.

Le vieux, qui travaillait dans la cuisine, s’était arrêté. Il dit:

--J’entends bien tout de même, j’ suis pas sourd!

Il l’était précisément, mais, comme certains infirmes, n’en convenait point. Tout en maugréant, il se dirigea vers le couloir. Berthe le regardait aller.

--C’est drôle, dit-elle; qui ça peut-il être? Un fermier, peut-être, à cause du marché? Mais, ils viennent pas à midi. L’oncle Nathan est en voyage...

Comme tous les gens à l’esprit inoccupé, elle s’éveillait en sursaut devant l’inconnu, et accumulait les raisons qui eussent prouvé, absurdement, que personne n’avait pu sonner.

Mais Fanny qui, pendant ces quinze affreux jours écoulés depuis l’aventure du chemineau, ne se ressaisissait pas, restait là, tremblante, à écouter les dernières ondes de la sonnette s’égoutter dans l’air. Enfin, elle dit avec effort:

--Quelqu’un qui se trompe, peut-être.

Berthe protesta dans un flux de paroles qui déferla longuement. Quand elle se tut, le père Oursel revenait.

--Eh bien? cria-t-elle.

Le bonhomme portait sur sa figure grise un air annonciateur de nouvelles. Il s’arracha péniblement des mots.

--Est un gars. Un soldat. Qui veut vous parler.

La bouche de Berthe et les yeux de Fanny firent ensemble:

--Un soldat!

Et ils se regardèrent tous trois avec cet air d’incompréhension qu’on a devant l’inconnu. Mais Berthe se ressaisit la première, car la marée de sa curiosité montait déjà en elle.

--Mais, comment? un soldat? Il n’a pas dit son nom?

Le père Oursel secoua parcimonieusement la tête.

--Et qu’est-ce qu’il nous veut?

--Vous voir, qu’il dit.

Berthe regarda sa sœur.

--C’est trop fort! Qui ça peut-il être?

Fanny dit doucement:

--On pourrait lui dire d’entrer. On verrait qui c’est.

Elle parlait encore qu’on entendit des pas au fond du corridor. Et, avant que personne eût eu le temps ou la présence d’esprit de bouger, celui qui avait sonné se présenta. Sous l’uniforme bleu et garance, délavé et raccommodé à gros points, il faisait figure d’un valet de ferme rougeaud, faraud, à la fois effronté et gêné. Il fit une espèce de salut militaire et se mit à se dandiner d’une jambe sur l’autre sans rien dire, tout en regardant les demoiselles en dessous. Suffoquées, elles ne trouvèrent pas un mot. Enfin, Berthe se reprit:

--Bonjour, monsieur, qu’est-ce que vous voulez?

Le gars parut saisir dans cette question l’entrée en matière qu’il fallait, et il prononça d’une voix qui râpait sa gorge:

--Bonjour, dames et la compagnie.

Puis, il recommença à se dandiner à la muette.

Impatientée, Berthe reprit:

--Mais qu’est-ce que vous voulez?

Il les regardait, de ses petits yeux noirs vifs et rusés, et, sans les perdre de vue, il dit enfin lentement:

--J’ viens de Bures.

Le mot tomba dans la pièce comme un couteau lancé qui se fiche au sol. Fanny pâlit excessivement et Berthe rougit de tout son sang vite remué de blonde. Le garçon parut enregistrer leur émoi. De plus en plus maître de lui, il cessa de se dandiner.

Dès qu’elle put parler, Berthe trouva une diversion.

--Mais il n’y a pas de soldats à Bures!

Le gars sourit. Il avait de fort belles dents, sur lesquelles ses lèvres minces se retroussaient cruellement. Ce fut très fugitif et il dit, avec une sorte de solennité dont il marquait ses paroles:

--J’ fais mon congé à Lisieux.

--Alors?

--Alors, j’ suis de Bures.

L’entretien paraissant fermé par ce mot obstiné. Berthe jeta un regard à Fanny, prête à défaillir, et elle se dressa pour la bataille.

--C’est pas tout ça, mon garçon, dit-elle de son air le plus impérieux, vous arrivez ici sans crier gare, vous entrez sans qu’on vous le dise et puis, pour toute explication, vous répétez: «J’ suis de Bures.» Bon, vous êtes de Bures. Et puis après?

Le soldat l’écouta attentivement jusqu’au bout. Puis il dit en affirmation plutôt qu’en interrogation:

--Vous connaissez bien Bures.

--Oui, concéda la grosse fille. Nous y avons connu quelqu’un, plutôt.

Le garçon la regarda fixement comme s’il cherchait quelque chose sur sa figure encolérée. Et il fit un geste vague de paysan.

--Vous y êtes allées.

Fanny tomba sur la chaise, livide. Berthe tourna et, la voyant défaillir, elle s’approcha:

--Folle, dit-elle tout bas, veux-tu te retenir!

Elle plongea ses yeux durs au fond des prunelles vacillantes de l’aînée, comme pour la fouetter du regard, la remettre debout. Ce fut efficace, la faiblesse s’éloigna, Fanny passa ses mains sur ses tempes et se redressa.

Mais l’adversaire avait profité de l’occasion, et, quand Berthe se retourna, elle vit le soldat qui, trouvant le passage libre, entrait dans la cuisine. Alors, elle ne se contint plus. Les poings aux hanches, elle alla vers lui, grande, forte, puissante, auprès de ce gringalet en uniforme, et, plantée contre lui, elle dit brutalement:

--Ah çà, ne vous gênez plus à présent!

Le gars eut un gros rire.

--J’ me gêne pas. J’ sais bien que vous savez qui j’ suis.

Du coup, la grande fille recula, domptée, et tous sentirent que le moment de l’audace était passé. Il y eut un silence tragique, pesant, intolérable, que rompit enfin la voix singulière, la voix presque inconnue du père Oursel qui disait:

--Est le neveu de Marthe.

Un soulagement passa comme un souffle frais dans la chaleur suffocante qui précède l’orage, en annonçant qu’après tout il n’éclatera peut-être pas, et chacun rendit intérieurement hommage au génie du vieillard taciturne.

--Ah! je m’ disais aussi, fit Berthe d’un air presque gracieux, il me semble que cette figure-là m’est point tout à fait inconnue.

Le gars eut encore un sourire qui contenait beaucoup de choses, mais ses paroles acceptèrent avec empressement ce compromis qui permettait de temporiser.

--Sûr, qu’a n’ peut pas être inconnue, ma figure.

Et, après un silence, il ajouta:

--J’y ressemble, à ma tante, qu’on dit.

Il les regardait l’une après l’autre avec une fixité si gênante que Fanny sentit qu’il fallait entrer dans la conversation.

--Puisque c’est comme ça, dit-elle faiblement avec un effort vers cette cordialité normande qui est de rigueur dans une invitation, vous allez rester à manger avec nous.

--Vous êtes bien honnête, fit le gars avec une manière de civilité, ça n’est pas de refus.

Le père Oursel, auprès du fourneau, remuait déjà les casseroles d’où montait une bonne odeur de bouillon et de légumes.

--Justement, on a fait le pot-au-feu hier, annonça Berthe, on a le bœuf froid et la soupe.

Les yeux du gars eurent un éclair de sensualité.

--Est bon, ça, fit-il. J’ peux-t-il mettre mon ceinturon là?

Fanny regarda Berthe.

--Montre-lui le porte-manteau, dit-elle, je vais rajouter un couvert.

Et elle entra dans la petite salle en défaillant. Le buffet ouvert, elle s’y plongea comme dans un refuge. Enfin, enfin, elle était seule, enfin, elle ne sentait plus peser sur elle tous ces yeux brûlants qui fouillaient son secret, enfin, son fils ne la regardait plus, car elle savait bien que c’était son fils.

De ses mains qui tremblaient, à l’abri du battant de chêne ouvert comme une aile, Fanny prit un verre, une assiette à fleurs, avec cette joie obscure que les femmes éprouvent à servir. Elle se disait: «C’est la première fois que je mets la table pour lui.» Déjà, elle avait renoncé à se tromper elle-même comme l’instinct de défense nous en donne si souvent le conseil, et, dût-elle en mourir, elle sentait qu’elle ne le renierait pas une seconde fois.

La petite tâche qu’elle remplissait usa sa première agitation. Et, quand le soldat entra dans la pièce avec Berthe, elle se retourna, presque maîtresse d’elle-même.

Ils s’assirent. Le gars prit sa serviette raide d’empois, et la noua derrière son cou. Le père Oursel apporta la soupière. Avec des yeux luisants le gars tendit son assiette, dont il engloutit le contenu en quelques lappements. Il en demanda une seconde qui eut le même sort. Après quoi, il se renversa sur sa chaise, les jambes écartées, les joues luisantes.

--Est meilleur qu’au régiment, dit-il.

Les deux femmes le regardaient. Elles avaient été élevées avec ces bonnes manières de la bourgeoisie puritaine, à gestes étroits, à pratiques discrètes et silencieuses, et les dîners qu’elles donnaient à leurs fermiers leur fournissaient matière à de longs commentaires, à des plaisanteries auxquelles Fanny elle-même se mêlait parfois. Assurément, l’oncle Nathan avait perdu de sa tenue à la fréquentation des herbagers, et son neveu Lambart montrait une gourmandise trop évidente. Mais celui-ci était auprès d’eux comme un maître auprès d’élèves: un maître en malpropreté, en goinfrerie, en mauvaise tenue: et jamais elles n’avaient rien vu de semblable. Son sans-gêne surtout les étonna. Assurément, les fermiers reçus par elles vidaient leur verre d’un trait en disant: «A la vôtre!» Mais ils n’en jetaient pas les dernières gouttes à terre avant de le poser. Ils coupaient bien leur pain avec leur gros couteau à manche de corne qu’ils déposaient furtivement à côté de celui du service, mais ils n’auraient pas osé le substituer à la fourchette pour «saucer» les bouchées... Elles n’avaient jamais vu, non plus, un être humain à table, pas même le rudimentaire père Oursel, gratter de ce même couteau ouvert la paume de sa main...

Fanny détournait les yeux, gênée d’une gêne inconnue qui grandissait de ce que Berthe ne quittait pas le soldat du regard.

Et le pire, c’était la conversation qu’il fallait soutenir, puisque le silence est la dernière solution que puissent adopter des êtres qui s’affrontent avec danger. Heureusement, le gars de Bures était de ceux qui n’admettent guère de concurrence au sacerdoce des mâchoires, et il se borna à des réponses en monosyllabes. Pourtant, la loi formelle des repas humains exigea des paroles plus fréquentes à mesure que celui-ci avançait. Et la torture de Fanny la silencieuse fut de trouver ces paroles pour les jeter entre ces deux êtres qui s’observaient avec la ruse de deux ennemis sur la défensive.

Une fois lancé sur le sujet de Bures, il parut que le gars y serait enfin inépuisable. Ce fut un monologue sur le pays, la terre, les habitants, le maire, l’adjoint, l’institutrice, le curé, le cafetier et le boulanger, et un tel, et une telle, leurs fermes et leurs bestiaux. Le dessert passa ainsi, et le café, qu’il fallut arroser d’un marc dont le gars vida à demi le flacon précieux.

Son parler gras de Normand du pays d’herbages sonnait et roulait dans la petite pièce close, mais rien de lui ne se laissait voit à travers, rien qui pût saisir et plaire, rien qui pût révéler ce qu’il était vraiment, d’être et d’âme.