Le joug: roman

Part 7

Chapter 73,911 wordsPublic domain

La Pentecôte vint dans la gloire fleurie des pommiers. L’œil fatigué de blancheurs ne distinguait plus, au long des routes, les jeunes filles marchant sous leurs voiles, des arbres escaladant les pentes sous leur parasol neigeux. Il y eut un beau service, plein de chants éclatants, et l’émotion de l’Eglise autour de ses lis emplit le vieux temple. Ce jour-là, pour la première fois, Fanny sentit son cœur chanter l’hosanna en elle.

Lentement, elle s’éveillait à l’amour, comme ces roses d’automne qui éclosent avec tant de peine à travers les froides rosées, les nuits glacées et les pâles soleils et qu’un jour glorieux d’octobre vient enfin ouvrir jusqu’au calice. Le miracle commença vraiment pour elle par cette Pentecôte.

Ce fut chez M. Poirier, le pasteur, qu’ils se rencontrèrent, cette après-midi-là. Les sœurs, ayant décidé cette visite nécessaire, «montèrent» au presbytère vers cinq heures. Sur le seuil du salon, Fanny eut un mouvement de recul. M. Froment était là, assis dans un fauteuil et qui lui souriait, comme s’il l’attendait. Et, dès ce moment, ils furent isolés des autres, et sans l’embarras qu’on éprouve dans un tête-à-tête trop ardemment désiré.

Ils sortirent au jardin que fleurissaient de grands rhododendrons pourpres, violets et blancs et une azalée arborescente couleur de feu, unique dans la ville. Quelques dames en visite et le pasteur marchaient lentement le long des allées. Fanny et l’instituteur se trouvaient l’un près de l’autre et Berthe, prise malgré elle par Mme Poirier, ne pouvait intervenir.

Ils allaient sans rien dire. Sous sa toque de paille et de ruban, le profil de Fanny descendait purement et, pour la première fois, elle songeait: «Est-ce que je suis bien?»

Les minutes s’ajoutaient les unes aux autres, et le silence, dangereux de pensées, devint enfin intolérable. Alors Silas Froment commença une phrase quelconque, d’une voix qui tremblait un peu.

Il n’y eut rien de plus ce jour-là. Mais, pour Fanny, le miracle avait eu lieu. Cette voix d’homme, cette voix virile et chaude qui, pour elle, s’était cassée dans l’émotion, contenait un aveu qui surpassait son attente.

Des jours, elle en vécut. Elle se disait: «Je suis sûre maintenant que c’est moi qu’il aime.» Et toute une théorie de rêves très purs et un peu enfantins se déroulaient dans sa tête de quarante ans, nourris du peu de littérature qu’elle possédait, car sa triste expérience était d’autre sorte et ne lui servait pas plus que si elle avait appartenu à une autre.

Cependant, la petite ville aux yeux vigilants ne faisait encore que les regarder. Ils se voyaient chez des tiers, au hasard des visites et, parfois, en une de ces conduites du soir, qui sont de rigueur. Jamais le voisin n’était entré chez les sœurs, et leurs rencontres sur la route, leurs conversations à la petite porte de la ruelle se trouvaient déjà soigneusement cataloguées, étiquetées dans l’herbier de la médisance, pour en sortir en temps voulu.

Cela n’allait guère plus loin pour le moment. D’ailleurs, en province, on ne médit que d’un couple, et cette cour timide, qui se passait à trois, ne tombait pas sous la critique. Surtout on ignorait laquelle des deux sœurs pouvait être l’élue, et la critique a besoin, pour se manifester, d’une sorte de certitude. On disait donc seulement, en voyant les deux sœurs revenir du temple, tandis que l’instituteur les suivait de loin ou quand, les ayant rattrapées, il s’arrêtait pour une conversation de cinq minutes à la grille: «M. Froment est bien aimable avec ces demoiselles.»

L’opinion générale croyait qu’il choisirait Berthe.

Entre les deux sœurs, pourtant, la balance paraissait tellement égale que la jalousie de Berthe, si prompte à l’ordinaire, ne s’éveillait pas. Quand elle parlait à Fanny du voisin, sa figure se pavoisait d’espoir, tant que l’autre, gênée, détournait les yeux. Mais son silence habituel l’environnait si bien et Berthe songeait si peu à l’observer que son embarras ne comptait pas.

Elle traversait cette période cruelle et délicieuse que toutes les femmes ont connue à un moment quelconque de leur vie profonde, et dont l’âge ne fait que doubler l’amère douceur, puisqu’il y mêle le goût de cendre de l’avenir déjà presque consommé. Elle se disait: «C’est la dernière fois, la dernière. Après, personne ne me regardera plus comme cela.»

Des dates tombèrent encore: la Fête-Dieu, le 14 juillet qui étend sur la vallée un réseau de sonneries de clairon et finit en apothéose avec les fusées du feu d’artifice. Fanny sentait le temps s’écouler avec la joie de sentir mûrir son bonheur et la crainte horrible de ne jamais pouvoir le cueillir.

Enfin le jour fut là, si tôt qu’il la prit au dépourvu, comme toutes les choses trop espérées.

C’était un chaud après-midi de juillet, où le ciel, d’un bleu sombre, roulait de gros nuages blancs au-dessus de la vallée qu’ils suivaient jusqu’à la Seine, cachée derrière les dernières collines de l’horizon. Berthe partit faire en ville quelques courses qui la retiendraient une couple d’heures. D’ailleurs, elle caressait secrètement l’espoir de se faire offrir, chez une des vieilles dames de leur société, un de ces petits goûters soignés que les femmes sans hommes préfèrent aux repas classiques.

Fanny, un peu alanguie par la chaleur, préféra rester, et sa sœur, contre son habitude, n’essaya pas de la contraindre. Vers quatre heures, elle songea à descendre au jardin où elle devait couper quelques légumes.

Au fond, la petite porte brune de la ruelle, qui l’attirait toujours magnétiquement, était fermée. Elle jeta un coup d’œil autour d’elle. Le père Oursel préparait des rames sous le hangar, avec cette patience des gens âgés pour lesquels le temps paraît si singulièrement indéfini. D’un geste machinal elle tira la ceinture de la blouse mauve qu’elle portait, rajusta l’empiècement carré formé par un ruban de velours noir, redressa son petit tablier de maison en cotonnade du pays. Son manque d’éclat même, la rareté de ses gestes, la lenteur de son allure lui donnaient quelque chose d’apaisant, de rafraîchissant dans la langueur oppressante du jour. Elle avait pris le _Journal de Rouen_ pour le lire sur le banc ombragé; mais, quand elle vit le désert qu’était le jardin brûlant, sous le soleil, elle plia le papier en deux pour s’en coiffer.

Elle revint du carré avec trois artichauts à la main, comme un bouquet. Cette fois, elle dut passer près de la petite porte et, malgré tout ce qu’elle s’était défendu en raisonnant, elle posa les doigts sur la clenche de fer triangulaire. Le métal brûlait si fort qu’elle le lâcha aussitôt. Et cette défense naturelle de la serrure décida tout à fait l’instinct qui la guidait. Elle ouvrit la porte.

De l’autre côté de la ruelle, Silas Froment ouvrait la sienne.

De saisissement, ils ne dirent rien, tout d’abord, se regardant à satiété. Et puis ils se déprirent enfin des yeux, et cherchèrent les paroles qu’il fallait.

--Ah! dit Silas. Ça, par exemple! c’est une rencontre inattendue.

Et, comme ils se rendaient compte combien elle avait été attendue et espérée, ils sourirent ensemble d’un air contraint.

Sans bouger de sa porte, Fanny tendit la main. L’instituteur fit alors un pas pour la prendre. Et quand il tint, cette main, petite, fraîche et fondante dans la sienne, quelque chose de résolu passa dans ses yeux incertains, et il dit:

--Je voulais justement vous parler, mademoiselle Bernage, et j’avoue qu’en ouvrant cette porte, j’espérais beaucoup qu’un heureux hasard...

Sa phrase continua longuement. Ainsi que toujours, il parlait avec soin, avec recherche, avec satisfaction. Fanny l’écoutait, charmée, comme si jamais elle ne se lasserait de l’entendre sous le soleil implacable qui flambait entre les murs de la ruelle. Et ce ne fut que quand il eut fini qu’elle comprit tout à fait le sens de ce qu’il disait. Il voulait lui parler! Du coup, elle eut un tremblement, et ses mains fraîches se glacèrent. Enfin, elle dit:

--Me parler, monsieur Froment, vraiment?

Il se pencha et dit gravement:

--Oui, j’ai quelque chose à vous demander.

Elle osa le regarder en face, de ses yeux pâles et, dès cet instant, elle sut ce qu’il avait à lui dire et ce qu’elle lui répondrait.

Pourtant, l’habitude, la réserve la retenaient là sur cette porte qu’elle n’osait livrer. Et elle dit:

--Mais...

Il comprit, et, indiquant son jardin à lui, qui, derrière l’ombre portée de l’école à cette heure-là, semblait un asile de fraîcheur, il dit:

--Si vous voulez!

Elle eut un geste de défense, et recula sur le seuil. Alors, avec respect et autorité, il passa devant elle, et referma la porte.

--Vous êtes seule? demanda-t-il.

Elle fit oui, de la tête, soulagée, à présent qu’il était entré, de n’avoir plus à choisir. Il fit un geste du côté du père Oursel.

--Et votre domestique?

--Le père Oursel ne parle jamais. D’ailleurs il est sourd.

Il saisit doucement le bras de Fanny et la guida vers le banc ombragé du noisetier. Quand elle fut assise, elle s’aperçut avec confusion qu’elle tenait les trois artichauts et qu’elle était encore coiffée du journal. Elle l’enleva à la hâte pour le déposer sur le banc, sous les légumes, et lissa un peu ses cheveux. Ses pensées tournaient avec rapidité derrière son front. Elle se demandait avec crainte: «Comment est-ce, comment est-ce, un homme qui vous demande?» car elle n’avait gardé de l’amour que l’effroi des gestes et des propos. Et l’herbager qui était venu à brûle-pourpoint se proposer était d’une autre sphère que le maître d’école.

Cependant, Silas Froment semblait se recueillir. Le bourdonnement continu de la fabrique d’en face remplissait l’air. Sans tourner la tête, elle le voyait, beau, sévère, avec sa tempe argentée et son grand air de sagesse; et elle se disait: «Jamais, jamais, je ne pourrais lui dire!» Alors, cela déborda de ses lèvres, comme ces nausées que rien au monde ne peut retenir, et elle dit:

--Monsieur Froment, moi aussi...

Surpris, il la regarda. Surpris, du son de sa voix, mais non des paroles qu’il ne comprenait même pas. Alors ce regard trop doux l’arrêta; elle sut qu’elle ne trouverait jamais les mots nécessaires, et, un peu lâchement, elle voulut l’entendre d’abord. Elle savait bien que son silence faisait parler les autres.

Il attendit un instant, toujours en la regardant, et il dit enfin:

--Mademoiselle, vous trouvez très singulière ma démarche, mais il fallait que je vous parle. Nous ne nous voyons jamais que par hasard et au milieu des autres... et j’avais besoin de vous voir seule.

Il s’embarrassait, se perdait dans le lacis des mots qui se refermait sur lui. Une pause lui redonna son sang-froid. Il continua:

--Vous a-t-on parlé de moi?

Fanny fit oui de la tête.

--Ah! dit-il, c’est ce que je pensais.

Il s’arrêta quelques secondes, comme indécis sur ce qu’il allait dire, puis, avec un geste qui balayait, il reprit:

--Eh bien, tout cela, c’est du passé; j’ai résolu de vivre une nouvelle vie et, pourtant, je n’en trouvais pas le courage. Mais je vous ai vue, j’ai compris que c’était vous qui pouviez m’aider. Mademoiselle, voulez-vous m’épouser?

Fanny ferma les yeux pour savourer son bonheur avant que rien ne s’y mêlât.

C’était ainsi, c’était ainsi! Respectueux, doux et ardent à la fois, la tête découverte et les yeux implorants, toute la force agenouillée devant la faiblesse, voilà comme elle avait toujours rêvé un amoureux. Elle ouvrit les yeux. Il n’avait pas parlé d’amour. Alors elle dit, le visage détourné, avec cette confusion que les femmes savent qu’elles _doivent_ montrer:

--C’est un grand honneur, monsieur, je ne vous dis pas non.

Il se redressa, comme fouetté dans son orgueil. Elle eut peur et étendit la main:

--Mais, peut-être, seulement...

Il se pencha, prit sa main dans les siennes, qui tremblaient.

--Je serai si heureux, Fanny, voulez-vous?

Elle sentit qu’il lui était aussi impossible de dire non que de se lever et de s’en aller. Et son silence acquiesça.

Il serra encore sa main avant de la laisser aller. Et ce fut tout. Leur situation à découvert sur le banc, la proximité du père Oursel, qu’on voyait toujours remuer des branchages, les obligeait à garder l’apparence, qu’ils devaient avoir, de deux voisins causant de choses indifférentes.

Et puis Silas Froment se leva et, machinalement, Fanny reprit les artichauts. Alors, rapidement, il se baissa et, la figure tout près de la sienne il dit à voix basse:

--Vous m’avez promis, vous m’avez promis.

Il allait peut-être l’embrasser, mais, prise d’un émoi singulier en revoyant, après plus de vingt ans, la figure d’un homme auprès de la sienne, elle retira un peu la tête. Il reprenait:

--Il faut que je m’en aille. Quand nous verrons-nous?

Alors, d’un seul coup, tous ses soucis redescendirent sur elle: Berthe et sa jalousie, son opposition possible, et, surtout, ce secret qu’il fallait avouer. Et, pour aller au plus vite, elle dit:

--Non, non, je ne veux pas qu’on le sache encore, pas encore.

Elle parlait avec une hâte et une ardeur qui lui étaient si étrangères qu’il la considéra étonné.

--Ah! dit-il.

Il réfléchit un peu et ajouta:

--Il faut que nous soyons mariés à la rentrée.

Il avait pris ce ton de certitude avec lequel les hommes ordonnent ces choses. Fanny eut un frisson d’angoisse. Comment lui dire? Elle commença:

--J’aime mieux que ma sœur...

Il l’interrompit:

--Mais vous ne dépendez de personne, ni moi non plus. C’est ce qu’il y a de bien dans un mariage comme le nôtre. Voulez-vous que je lui parle?

Avec épouvante elle le regarda. Voyons, il fallait lui dire. Mais quoi? quels mots trouver pour parler de ce passé oublié, mort, en poussière? Vingt ans, plus de vingt ans! Elle savait si mal parler des choses de tous les jours, comment pourrait-elle parler de cela? Elle cherchait avec désespoir les paroles qu’il fallait. Et, en levant les yeux sur lui, elle vit qu’il souriait et que toute sa belle figure avait pris un air de tendresse. Il se pencha, saisit sa tête entre ses mains et, sans la baiser, l’appuya contre la sienne. Ce fut si doux qu’elle défaillit de joie en fermant les yeux. Quand elle les rouvrit, elle était seule. De la porte, il lui envoyait un dernier geste d’adieu; et Berthe ouvrait la grille.

IV

Ce ne fut qu’à la fin de sa nuit d’insomnie qu’elle songea qu’il ne lui avait rien avoué de lui-même. Jusque-là, elle avait tourné et retourné ses remords, qui la brûlaient d’une brûlure intolérable. En songeant à cela, elle s’assit sur son lit. A mi-voix, elle dit: «Silas, Silas!» Et elle se rappela pour la vingtième fois ce moment de douceur qui était le premier de sa vie, ce moment où elle avait vu cette grande tendresse illuminer la belle figure de son ami. Elle répéta: «Mon ami, mon ami!»

Pourtant, il n’avait rien avoué. A la vérité, une phrase la tourmentait: «Tout cela, c’est du passé.» Mais aucun mot n’expliquait ce que voulait dire «cela». «Vous a-t-on parlé de moi?» aussi: question adroite pour éclairer ce qu’elle savait, et qui n’avouait rien.

Ainsi, il lui offrait sa vie sans rien lui dire de ce qu’elle contenait. Il ne croyait même pas lui devoir compte du passé.

Elle gémit tout haut: «Et moi, et moi!» Car, dans cette espèce d’innocence, d’honnêteté que rien n’avait pu détruire en elle, il ne lui semblait pas que cela la déliât de son devoir. Non. Elle se disait: «Voilà les hommes. Ils ont de la chance.» Et c’était tout. «Comment lui apprendre?» Car c’est toujours là qu’elle en revenait. Et, à l’heure actuelle, elle ne comprenait pas comment elle n’avait pas trouvé moyen de parler.

Berthe, à côté, ne devait pas dormir, car elle l’entendit se retourner. Et ce fut un nouveau tourment. Où trouver le courage de dire à Berthe: «Je suis fiancée à M. Froment»?

Alors elle prit une résolution: «Je ne suis pas fiancée, tant que je ne lui ai pas avoué mon malheur. S’il ne veut plus, Berthe ne saura rien.»

Mais, déjà, elle tremblait en songeant à ces yeux vigilants et cruels qu’il faudrait abuser, et sa peine lutta avec sa joie jusque dans le sommeil qui vint la surprendre à l’aube blanche.

* * * * *

Le lendemain, après le repas du soir, les sœurs allèrent respirer la fraîcheur des prés de la vallée, comme c’est la coutume d’été un peu intermittente. Elles gagnèrent par les escaliers l’ancienne route de Villebonne, qui serpente entre les haies vivaces, à moitié folles, qui bordent les «cours» à pommiers. La grande chaleur de la journée cédait à la fraîcheur qui montait du sol toujours gorgé d’eau par la rivière, et descendait des bois qui suivent les collines sans arrêt. Le ciel était une coupe d’émeraude sur le vallon vert, dans le déchaînement des herbes et des feuilles de juillet, alors que, les fleurs étant passées et les fruits pas encore distincts, il semble qu’il ne soit qu’une couleur au monde pour peindre la terre normande.

A la rencontre d’une femme accompagnée d’une petite fille, Fanny s’arrêta. Elle reconnaissait une élève de l’école du dimanche, qui, justement, était absente de la dernière classe. Berthe la laissa avec elle et continua sa route. Elle venait de tourner le coude brusque que fait le chemin encaissé, quand elle remarqua sur le talus un homme assis. C’était un chemineau, un de ces êtres sans âge, cuits, recuits et lavés au chaudron du ciel, et sur lesquels tout, même le visage, semble rapiécé.

La curiosité de Berthe ne touchait pas aux spectacles de la vie inconnue; elle passa sans remarquer qu’il la regardait avec insistance.

Derrière elle, il se mit debout d’un mouvement de reins plus animal qu’humain, et la suivit. Le ciel fonçait très vite. Déjà, au-dessus du Val-à-la-Reine, paraissaient quelques étoiles, et la voix affaiblie du rossignol descendit d’en haut sur la vallée.

Berthe se retourna pour voir si sa sœur arrivait et se trouva face à face avec le vagabond. Il leva la main vers son espèce de coiffure.

--Mademoiselle! fit-il.

Elle se retourna tout à fait, et le dévisagea.

--Quoi donc?

Tant de dédain résonnait dans ces simples mots que le dur-à-cuire le sentit.

--Faites excuse, dit-il. J’ai besoin de vous causer.

--A moi?

--Oui. Je sais bien que vous êtes les dames de la maison blanche, là-haut.

Berthe, qui ne manquait pas de courage, se sentit interdite. Un mendiant ou un voleur! Elle regarda autour d’eux. Par fatalité, sur la route fréquentée, aucun passant ne s’annonçait. Mais l’homme continuait:

--N’ayez aucune crainte. Je ne suis pas-t-un malfaisant. Raccommodeur de faïence, c’est tout. Mais c’est pas par rapport à ça. C’est une commission.

Berthe, qui avait fait deux pas en arrière, s’arrêta, surprise.

--Une commission?

Et, tout à coup, elle songea à Silas Froment.

--Quoi donc? demanda-t-elle plus doucement.

--Ah! je savais bien que vous m’écouteriez, dit-il avec importance. Voilà c’ que c’est. C’en est un que j’ai rencontré là-bas (il fit un geste de sa tête hirsute vers une orientation vague) qui m’a dit: «Si tu passes à Beuzeboc sur le trimard, une fois, t’iras là et là.» Il m’a bien espliqué vot’ maison; et tu lui diras, à la plus vieille, tu lui diras de ma part...

Il hésitait. Berthe dit:

--Mais qui, d’abord? Dites-le une bonne fois.

Alors il s’approcha et, tout bas, sa figure hérissée de mèches de cheveux et de barbe, à la fois malpropres et décolorés, tout près de celle de son interlocutrice, il dit:

--Vallée...

Elle ne comprit pas tout d’abord.

--Vallée? Qui donc?

Subitement, la mémoire du nom maudit lui revint et, sa curiosité enfin bien allumée, elle questionna encore:

--Et d’où alors?

Il refit son geste bizarre, et prononça lentement:

--Poissy. Centrale. Prison.

Malgré sa maîtrise, elle faillit se trahir. Mais le temps pressait. Il ne fallait pas que Fanny vît le messager. Alors, elle composa son visage le plus indifférent.

--Ce n’est pas pour moi, dit-elle. C’est ma sœur aînée qui s’intéressait à ce malheureux. Je lui dirai.

L’autre leva la main.

--C’est donc pas vous la plus vieille? J’ croyais.

Elle pinça les lèvres, sensible à ce coup, au milieu de son bouleversement.

L’homme reprit:

--Attendez, vous savez pas quoi. Vous lui direz: «Le bonjour». C’est tout.

Berthe répéta machinalement:

--Le bonjour? Bien.

Et puis, songeant qu’après tout il ne savait peut-être rien, et pour en apprendre quelque chose elle ajouta:

--C’est un pauvre malheureux. Ma sœur a été bonne pour lui.

L’autre se mit à rire silencieusement.

--A’ ne le sera plus. Il est mort, Vallée.

Fanny apparaissait au détour du chemin. Berthe fit un signe de tête et, sans rien de plus, elle quitta le vagabond pour aller vers sa sœur.

L’obscurité montait. Les talus, les haies, les arbres se couvraient de cette cendre grise qui les décolore peu à peu. Fanny, surprise, cria:

--Tu reviens déjà?

Et, dans l’indécise clarté, elle vit sur la figure de sa sœur, qu’elle déchiffrait si vite, quelque chose de redoutable.

Elles reprirent le chemin du retour. Dans la douceur infinie du crépuscule sur lequel pleuvait la chanson de l’oiseau amoureux, elles avançaient pesamment, chargées de colère, de haine et de chagrin. Et elles ne parlèrent pas jusqu’à la maison.

Quand elles furent à la porte de leurs chambres, Berthe dit:

--Entre, j’ai à te parler.

Fanny obéit comme elle obéissait toujours. Elle pensa: «Elle se doute de quelque chose entre Silas et moi. Il va falloir dire tout. Et pour rien, peut-être...»

Elle s’assit. Berthe resta debout, avec des yeux si chargés d’orage, une figure si sombre que Fanny commença de sentir ce tremblement au creux de l’estomac, cette moiteur froide des mains, qui la paralysaient devant une scène imminente. Et la grosse fille blonde, si formidable dans le clair-obscur de la chambre, commença brutalement:

--Fanny. Vallée est mort.

La pauvre fille se leva d’un coup et bégaya:

--Vallée, Vallée, tu dis?

--Qui, je te dis que Vallée est mort.

Elle n’hésitait pas. Elle ne cherchait pas parmi ceux, nombreux justement, qui portaient ce nom au pays. Berthe s’en étonna un peu, confusément, à peine. S’était-elle jamais souciée de sonder cette âme meurtrie qui se débattait si près d’elle?

Il y eut un silence que remplit l’écho de ces paroles, et Fanny dit, d’une voix essoufflée, la phrase attendue.

--Mais, comment as-tu su?

--Un espèce de vagabond, un chemineau qui m’a arrêtée sur la vieille route quand tu parlais avec la mère Clémentine. Il avait cherché notre maison, il nous avait suivies. Oui, voilà à quoi on est exposé!

Fanny eut un gémissement blessé, et se couvrit la figure. L’autre poursuivit âprement, en créancière qui ne fera pas grâce d’un _item_ sur son mémoire:

--Et il m’a dit qu’il avait une commission à _nous_ faire de la part, donc, de ce Vallée.

Fanny retira ses mains pour l’interroger, car elle voyait bien que tout ne viendrait que peu à peu, et qu’il faudrait qu’elle souffrît longtemps.

--Une commission?

Berthe prit un temps. Le temps de jouer un peu de ce cœur blessé qui palpitait si fort. Enfin, elle prononça avec indifférence:

--Oui. Oh! pas grand’chose! C’était vraiment pas la peine qu’il fasse un détour pour ça, le chemineau. Il a dit: «Vous lui direz «le bonjour» de sa part.» Et c’est tout.

Un peu de douceur parut entrer dans la pièce avec ce mot: «Le bonjour», cette simple salutation familière. Un homme avait été envoyé pour lui porter cela. Il se souvenait. Cela lui fut étrange et doux, malgré la menace qui venait de si loin dans le passé troubler son espoir naissant.

Elle dit doucement:

--Vraiment, il m’a fait dire ça? Pauvre malheureux. Et il est donc mort, maintenant?

Berthe eut un rire sec.

--Tu vas pas l’ pleurer, je suppose? Heureux qu’il est mort! On peut dire que c’est un vrai débarras.

Fanny dit seulement:

--Oh! Berthe!

--Quoi, oh! Berthe! cria furieusement l’autre. Sais-tu seulement d’où qu’il te l’envoyait, son bonjour?