Le joug: roman

Part 3

Chapter 33,979 wordsPublic domain

Fanny ne disait rien. Même elle n’entendait pas ce langage sous lequel sa mère l’écrasait jadis. Car, dans ce bouleversement de toute sa vie évoquée, voilà qu’elle retrouvait ce qui l’avait fait parler, la lettre, la lettre, ce fait nouveau. Et elle dit:

--Et voilà surtout ce qui m’a enlevé tout le courage que j’aurais pu avoir, c’est de n’avoir jamais rien su de ce malheureux... du, du soldat.

--De Ludovic Vallée, fit Berthe. Appelle-le par son nom, puisque tu le connais, à présent.

Sa cruauté fait saigner le tendre cœur ouvert. Fanny sanglota.

--Oui, oui, si longtemps j’avais espéré qu’il se douterait, qu’il saurait! Il avait pas la figure d’un mauvais gars, non, je le savais bien. Et il a écrit. Il me voulait. Et moi, je n’ai rien su, rien, et mon petit est sans père et sans mère!

Elle s’abattit encore sur le parquet, la figure dans les draps. Sa rancune de doux être écrasé par la meule de la vie, sacrifié aux siens et au monde, crevait enfin après dix ans de silence, de résignation ou de fatalisme.

Berthe la regardait avec plus d’étonnement qu’elle n’en avait encore laissé voir dans cette heure étonnante. La bougie baissa en jetant, avant de s’éteindre, de grandes lueurs tremblantes qui semblèrent animer le visage de la morte d’une vie surnaturelle. Et le grand froid de l’aube se répandit dans la chambre.

II

Sous le blanc soleil d’avril, les invités à l’enterrement se pressaient au jardin qu’emplissait le ronron de la fabrique d’en face. Car, déjà, la maison était pleine et l’on s’étouffait dans le vestibule pour arriver plus près du salon où avait lieu le service. La pièce aux volets entre-bâillés s’assombrissait encore de cette assemblée de gens empaquetés dans les opaques étoffes de deuil qui boivent la lumière.

Le cercueil paraissait immense. Quelques couronnes le paraient, et la senteur fraîche et forte des jacinthes se mêlait à l’étrange odeur du crêpe qui est celle même des cérémonies funèbres.

Droite auprès du cercueil, Fanny voyait et entendait tout, à travers le voile noir qui déforme odeurs et sons. Elle paraissait frêle et petite auprès de la grande taille de Berthe qui allait au-devant des arrivants, du pasteur, plaçait et déplaçait, faisait enfin l’office de maîtresse de maison et de conductrice du deuil.

La voix du pasteur montait péniblement dans la pièce matelassée d’assistants, trop pleine d’étoffes, de chaleur, d’odeurs. Ici et là, un mot plus clair sonnait: _la justice, la vie éternelle_. Et, tout à coup, Fanny entendit une phrase qui lui parut remplir toute la pièce. «Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu.»

_Ceux qui ont le cœur pur. Ceux qui ont le cœur pur._ Elle ne pouvait plus entendre autre chose. Et, elle se souvint que c’était ce qu’on avait mis sur les lettres de faire-part, le verset choisi de l’Ecriture proposé par le pasteur, adopté par Berthe, et passivement approuvé par elle.

Alors, ce fut comme si la parole venue du fond des siècles faisait déborder ce chagrin trouble et passionné qui recouvrait sa douleur filiale. «Ceux qui ont le cœur pur». Voilà le seul mot trouvé digne de sa mère, de sa mère qui depuis dix ans la sacrifiait, la martyrisait, la dépossédait, de sa mère qui, jadis, l’avait volée en lui dérobant cette lettre.

Le service continua. Elle n’entendit plus rien, retirée tout entière dans son cœur en tumulte. La prière, la bénédiction qui courbe les têtes, et la sortie, le jour éblouissant, comme argenté d’une lumière pure, le jardin fleuri de crocus, de primevères, de jacinthes, et enfin ce départ si émouvant, si dur, ce dernier départ de ceux qui ne rentreront plus, tout cela ne pénétra pas en elle. Son âme humble et fidèle était fermée désormais à sa mère.

Le cortège descendit et monta les routes et les rues mal pavées. Deux par deux, les hommes d’abord, en noir, avec ces habits étriqués et démodés qui sont ceux des cérémonies à travers une vie entière et quelquefois deux, et puis les femmes, dans ce profond deuil provincial, sans lequel on n’oserait assister, en Normandie, à une «inhumation», et qui est la charmante sympathie visible de la race.

Il y avait «tout Beuzeboc, à la suite», comme dit plus tard Berthe avec orgueil. Le vieux nom de Bernage, qu’on retrouve dans tous les parchemins concernant les _religionnaires_, était bien respecté encore, malgré son éclat diminué avec la fortune déclinante. Derrière Nathan Le Brument et tous les cousins laboureurs ou herbagers que les collines et la plaine avaient envoyés en souvenir de la cousine Brument, marchait M. Fautais, roi des filateurs et tisseurs de la vallée. De très vieilles gens se souvenaient fort bien d’avoir entendu son grand-père, le colporteur, crier son fil dans les rues de Beuzeboc. Et son père avait laissé à sa mort trente-deux millions à partager entre ses huit enfants. Pour lui, il cachait son insignifiance sous une morgue extrême qui ne l’empêchait point de rester méticuleux sur le chapitre généalogique du pays. La famille Bernage faisait partie de ces premiers fileurs de coton, colonisateurs de la vallée, et M. Fautais s’en souvenait toujours dans les grandes occasions. C’est pourquoi son impeccable haut-de-forme honorait le cortège entouré d’une considération accrue.

En haut de la Rue-aux-Chevaux, les porteurs s’arrêtèrent pour souffler. Le long ruban noir se resserra, chaque couple venant buter aux talons du suivant. Au fond des allées couvertes et des ruelles, on entendait crier les enfants s’appelant au spectacle de l’enterrement. Et les seuils étaient tous occupés.

Berthe et Fanny marchaient en tête des femmes et bien loin de la morte dont les séparait la cohorte indifférente des hommes, bien qu’un seul s’en trouvât proche par le sang. La démarche de Berthe montrait son importance aux gens de la ville. Fanny marchait comme une automate, les yeux à terre, l’esprit bien loin. Elle vivait en rêve depuis cette nuit de révélation qui coupait sa vie en deux. Pourtant, elle avait fait les gestes de l’habitude et tous ceux qu’exigeaient les circonstances nouvelles, mais elle ne les suivait pas et n’y mettait rien de son être intérieur.

Au cimetière, on entra dans un concert d’oiseaux parmi les feuilles naissantes. Le grand jardin délicieux succédait brusquement à la traverse sordide du faubourg. Le chemin gravit la colline presque à pic qui s’adoucit enfin vers le faîte. Le cortège s’étendit en s’arrondissant autour de la fosse. Au sortir de la ville encaissée, l’azur et la lumière semblaient la baigner avec douceur.

On entendit la voix de l’officiant prendre ce timbre émoussé des paroles dans l’air libre et vibrant. Il y avait des violettes le long des murs et des chemins herbeux, et l’odeur indicible du printemps normand montait de l’enclos, fécond plus que tous ceux d’alentour.

Fanny, droite, près du caveau profond, entendit encore: «Heureux ceux qui ont le cœur pur» et son cœur en révolte n’éclata pas. Maintenue à cette place qui était la sienne par des raisons plus puissantes que des mains qui l’y eussent tenue de force, elle écouta ou parut écouter; elle fit tomber la terre qui retentit si affreusement sur le cercueil, elle gagna l’allée et la sortie, elle se rangea près de la barrière et serra les mains de toute la ville qui défilait devant elle.

Enfin, ce fut la dernière main, et il n’y eut plus que les sœurs dans le cimetière, avec l’oncle Nathan et le vieux père Oursel.

--Ça y est, dit l’oncle d’un ton soulagé. Venez-vous, les filles?

Il dut se rendre compte après coup que sa phrase ne sonnait point comme il fallait, car il ajouta:

--Ma pau’r sœu’! C’est pas ça qui y changera rien, à c’t’ heure.

Berthe regardait disparaître dans l’allée tournante les derniers assistants, quelques humbles femmes du peuple, qui avaient jeté le crêpe léger d’autrefois sur le bonnet blanc, et Fanny, les yeux à terre, regardait en elle-même.

Ils partirent tous les quatre, le père Oursel un peu en arrière, par bienséance. Ils étaient fort regardés et sentaient les yeux embusqués derrière chaque rideau blanc qui tremblait; aussi ne parlèrent-ils pas jusqu’au retour à la maison bouleversée.

L’odeur écœurante du crêpe et des fleurs enfermées leur sauta au visage. Ils s’arrêtèrent dans le vestibule, incertains. Ce ne fut qu’un instant, un de ces courts instants où l’instinct crie quelque chose qu’on écoute avant de le faire taire. L’oncle Nathan y céda, pourtant. Il redressa dans la porte sa haute stature.

--Vous n’avez plus besoin de moi, mes pau’r filles? demanda-t-il. Alors, je m’en vas. J’ai de l’ouvrage chez moi.

Il toqua son front contre le leur avec un air de cérémonie, et s’en fut hâtivement. Le père Oursel sortit en même temps pour gagner la cour, et les deux sœurs se trouvèrent seules dans la maison dont elles étaient à présent maîtresses.

Quand elles furent en haut de l’escalier, Berthe dit:

--Y en avait du monde! Aurais-tu cru? Ah! on peut dire qu’on est bien vu dans le pays. Notre pauvre mère est partie accompagnée.

Fanny hocha la tête machinalement. Toutes ces paroles qu’elle entendait depuis trois jours tombaient autour d’elle sans toucher son entendement. Berthe la regarda et puis, lui saisissant l’épaule:

--Quoi, tu m’entends? Qu’est-ce que tu as, ma pauvre fille? tu es toute frappée! Que veux-tu, faut nous faire une raison!

Elle paraissait naturelle, avec son bon sens bien assis, bien traditionnel et conservateur, dans sa tristesse officielle et légale, dosée selon les convenances les mieux établies. Avait-elle tout oublié: la scène de la chambre mortuaire, la découverte de la lettre, et la nuit des aveux qui bourdonnaient encore dans la tête de l’aînée et qui, depuis, empoisonnaient la source des larmes qu’elle devait à sa mère et qu’elle ne pouvait pas verser pour elle? Le regard de ses yeux incolores chercha tout cela sur la figure de sa sœur, et n’y trouva rien. Le peu d’intimité qui reliait leurs natures dissemblables, ce lien lâche et fort des habitudes, tout paraissait rompu. Et Fanny ressentit cela si fort, quoique confusément, que les mots qu’elle ne commandait jamais avec aisance, affluèrent à sa bouche:

--Qu’est-ce que j’ai? Tu demandes ce que j’ai?

--Tu as, tu as comme moi que nous avons perdu notre pauvre mère, mais je le supporte bien, moi!

D’un air égaré, Fanny passa sur son front sa main froide, car elle venait de comprendre tout à fait que la mort de sa mère n’était pas au fond de sa peine, n’y était pour rien peut-être. Elle savait mal scruter son âme, et resta étourdie de ce qu’elle y découvrait. Mais, déjà, le courant vertigineux de pensées et de sensations qui la roulait depuis trois jours l’avait reprise. Et elle osa dire:

--Ce n’est pas ça.

Interdite du son même de ces paroles, Berthe cria:

--Comment? Comment?

Vite, pour se donner du courage, Fanny osa dire:

--C’est pas seulement ce malheur-là, pour moi, c’est tout qu’est changé, tout.

--Mais comment? répéta Berthe.

Sombre, Fanny répéta:

--Tout, tout.

Elle dérobait ses yeux translucides avec une sorte de dernière pudeur de son secret. Et il fallut que Berthe la forçât enfin hors d’elle.

--Ça te travaille donc, toute cette histoire de l’autre jour, je parie?

Elle fit oui, sans rien dire.

--Mais, ma pauvre fille, qu’est-ce que tu vas te faire du tourment avec tout ça qu’est fini et mort! Enfin, tout de même, si tu n’avais pas trouvé cette lettre, tu n’aurais pas été déterrer ça?

Fanny ne songea même pas que ce n’était pas elle qui avait voulu lire la lettre: elle ne savait jeter les reproches comme des projectiles de combat, et puis son idée fixe l’emportait. Et elle dit:

--Je ne l’avais jamais oublié, mais, maintenant, c’est redevenu comme quand c’est arrivé. Tout ce que j’ai raconté, ça m’a fait comme si je recommençais ce temps-là.

Elle se tut et acheva lentement:

--Parce que je vois que je n’ai pas fait ce que j’aurais dû.

Berthe la regarda avec stupéfaction. Jamais peut-être ces murs n’avaient entendu de semblables paroles, le devoir ne s’étant jamais trouvé discuté chez les Bernage. Et, comme malgré elle, il fallut qu’elle demandât:

--Et qu’est-ce qu’il fallait donc faire?

Mais Fanny ne répondit pas. Il faut aux pensées nouvelles le temps de s’acclimater, de perdre la honte de leur nudité dans laquelle elles se présentent à nous. Ce n’est qu’ensuite qu’on peut les habiller et les présenter au monde.

Rien d’autre ne pouvait être dit. Et, tout à coup silencieuses, les deux sœurs se séparèrent.

III

Il y eut un ou deux jours de répit que remplirent les tristes soins ménagers qui suivent les réalités de la mort. Chacune des sœurs remuait ses pensées. Fanny se courbait durement sur sa tâche, pliait sans merci son corps aux plus sévères besognes. Et jamais son esprit un peu engourdi par tant d’années de vie monotone n’avait fait autant de chemin.

Le troisième jour, après une de ces fines pluies d’avril qui font tout à coup embaumer la terre, Fanny sortit dans le jardin comme le soir venait. Une langueur infinie était dans l’air mouillé qui se chargeait de tous les parfums des fleurs nouvelles. Le ciel, d’un ton de perle, se nuançait de rose à l’ouest, au-dessus du viaduc de brique orangée dans la verdure neuve des collines. De la terrasse à mi-côte qui surplombait les toits et la perspective de la creuse vallée, il semblait qu’on flottât dans le brouillard bleu si tendre qui est comme le voile de la Normandie printanière.

Fanny sentit son cœur se fondre de douceur en elle: les choses inconciliables et difficiles qui se battaient dans sa tête parurent soudain faciles, et elle alla trouver sa sœur.

Berthe descendait les quelques marches de pierre qui menaient à la terrasse. Le tablier à carreaux noirs et blancs mettait une note familière sur sa stricte robe noire. Sa figure haute en couleur luisait sous la grosse torsade de ses cheveux de paille blonde. Le jardin, qui ne s’apercevait pas de la présence furtive et comme suppliante de Fanny, parut soudain habité.

L’aînée retint son courage prêt à lui échapper; et, dès qu’elle fut près de sa cadette, elle dit:

--Berthe, il faut que j’aille à Bures.

Il n’y eut pas de stupéfaction sur le visage de la jeune fille, et les paroles de surprise vinrent trop vite pour n’avoir pas été préparées.

--Tu veux aller à Bures! Mais pourquoi, ma pauv’ fille? Te voilà repartie dans tes inventions.

--C’est pas des inventions, tu le sais bien, toi! Et puis, j’ai bien réfléchi à tout, j’ai retourné ça dans tous les sens, je ne serai pas tranquille tant que je ne saurai pas ce qui est arrivé.

Berthe fit quelques pas, le front plissé, les yeux à terre. Et puis, elle prit sa sœur par le bras.

--Viens, on pourrait nous voir de la rue.

Elles gagnèrent un banc au bout du potager, sous un noisetier, qui prenait ses premières feuilles pareilles à des papillons d’or vert. La colline, au flanc de laquelle était coupé l’emplacement de la propriété, portait en contre-bas une ligne de maisons ouvrières dont les toits d’ardoise effleuraient le mur du jardin. Et l’étrange petite cité suspendue descendait ainsi la côte en escalier jusqu’au fond, où se cachait, honteuse, la rivière, sous les murs et les ponts. C’était une retraite haut placée et pourtant bien isolée, que les sœurs affectionnaient parce qu’elle leur permettait de voir les passants de la route sans en être aperçues.

Berthe reprit la première:

--Pourquoi que tu veux aller à Bures?

Alors, Fanny laissa couler son cœur.

--Parce que, depuis que j’ai revu tout ça, je ne peux plus vivre comme avant. Parce que je ne sais même pas ce que maman a fait pour lui. Il a-t-il tout ce qu’il lui faut? Est-il vivant seulement? Je ne sais rien, rien!

Berthe écoutait déferler ce grand flot d’amour maternel qui, tout à coup, montait vers elle d’un élan si éperdu. Sans marquer d’émotion, elle dit posément:

--C’est-il pas plutôt à cause de ce que tu as appris dans la lettre?

La pâle figure enivrée eut une brusque onde de sang. Elle joignit les mains.

--Oh! ça, dit-elle, oh! ça!

Elle ne trouvait rien pour exprimer tout ce qui s’agitait en elle. Et Berthe insista:

--Oui, je vois bien que c’est ça qui a tout fait revenir. Voyons, tu ne m’avais jamais même dit un mot à moi, avant.

Elle ne s’aperçut pas de l’étrangeté de ses propres paroles. Elle oubliait son premier geste, elle ne se souvenait plus d’avoir arraché bribe à bribe ce secret du cœur où il dormait.

Mais les mots vinrent enfin au secours de l’aînée.

--Non, dit-elle doucement, pour ce qui est de la lettre, il est trop tard. Un homme n’attend pas onze ans. C’est fini ça. Mais, pourtant, je suis bien contente qu’il ait écrit, bien contente.

Et ces petites paroles banales furent la seule oraison funèbre du rêve de toute sa vie de femme. Ce rêve dont la réalisation lui avait été offerte dérisoirement quand elle ne pouvait plus le saisir.

Elle sourit un peu à cette pensée trop belle, et elle reprit:

--Non, ce n’est pas ça, mais c’est que tout est repassé devant moi justement à présent. C’est comme--elle hésita--comme un jugement du Ciel. Peut-être qu’il faut que je m’en occupe. Ce pauvre enfant tout seul si longtemps! Et puis, si maman faisait quelque chose, c’est à nous de le continuer. Et alors, il faut savoir ce que c’est.

Elle s’agitait, étreignait ses mains et jetait ses pauvres arguments gauches comme si elle avait eu besoin de se convaincre qu’elle était vraiment libre et maîtresse d’agir à sa guise.

Berthe écoutait, les yeux détournés, calme en apparence. Elle dit:

--Maman n’envoyait pas régulièrement. Nous l’aurions su. Elle a peut-être donné une somme à la vieille Marthe. Mais voilà cinq ans qu’elle est morte; alors, puisque nous n’avons entendu parler de rien, c’est que notre nom n’a pas été prononcé.

--Mais justement, il «manque» peut-être, le pauvre petit gars! Je ne peux pas penser à ça. Il faut que je sois tranquille.

--Mais si maman à donné une somme, c’est justement pour qu’on n’en entende plus parler.

Le son de ces dures paroles, durement dites, les fit seulement s’apercevoir ensemble qu’elles ne se répondaient pas, mais qu’elles poursuivaient chacune sa pensée, en alternant. Et, stupéfaites, elles ne surent plus que dire.

Le soir montait. Au ciel, le rose s’était fané en un gris un peu plus clair que le fond des nuages. Les mille cassolettes de la bordure de violettes brûlaient un parfum ineffable. Les écharpes bleues s’épaississaient sur les collines. Un chat bondit sur le mur en miaulant. Fanny sentit plus affreusement sa solitude, et se débattit pour en sortir.

--Berthe, commença-t-elle, peux-tu pas te mettre à ma place?...

C’étaient les seules paroles qu’il ne fallait pas dire. L’importance, la souveraineté des mots est grande sur les simples. Les sœurs Bernage, un peu bourgeoises, un peu paysannes encore, et pénétrées surtout de l’esprit citadin des petites villes, n’en usaient guère, et les ressentaient vivement. Berthe se redressa:

--A ta place! J’ me suis pas mise dans l’ cas d’y être moi. Pourquoi que je m’y mettrais?

L’étroitesse, la sécheresse de son cœur parurent à nu. Fanny se rétracta, et dit humblement:

--C’est pas ce que je voulais dire, bien sûr, tu ne peux pas me comprendre tout à fait...

Piquée, cette fois, Berthe l’interrompit:

--Je ne peux pas me mettre à ta place, mais je peux tout de même te comprendre, peut-être!

Elle s’arrêta un instant pour rassembler, sans doute, ses arguments épars, et reprit:

--Tu te fais du tourment pour rien. Maman était une femme de tête, tu le sais bien. Si elle ne t’en a jamais reparlé, et pas même avant de mourir, c’est qu’elle avait arrangé les choses une fois pour toutes.

Elle débita cela d’une haleine et s’arrêta pour en regarder l’effet.

L’obstination que Fanny montrait pour la première fois ne parut pas entamée. Elle leva doucement les épaules et ce petit geste familier marqua la fatalité plus fortement que des paroles qui n’auraient pu être que des redites, après l’essentiel exprimé.

* * * * *

Le lendemain, elles montèrent dans la chambre de la morte pour examiner ses papiers. Berthe, préoccupée de la loi, comme tout Normand, avait parlé du notaire et de la convocation qu’elles n’allaient pas manquer de recevoir.

--Si on dérangeait quelque chose qu’il ne faut pas?

Fanny s’était serré les mains avec angoisse. Son habitude d’enfant craintive toujours soumise à sa mère ne pouvait la quitter d’un coup. Pourtant, le nouveau sens mystérieux qui menait sa vie depuis quelques jours prit le dessus, car elle dit doucement:

--Qu’est-ce que tu veux qu’on dérange? S’il y a des choses pour le notaire, on le verra bien.

Le vieux secrétaire, qui avait vu la splendeur des Bernage et contenu leur fortune, livra ses tiroirs en ordre. Et telle était encore la domination de la morte que ses filles les ouvrirent avec hésitation, comme si, vraiment, elles commettaient un abus de pouvoir ou, tout au moins, une indiscrétion. La grande curiosité de Berthe semblait assouvie d’un seul coup et au delà, par la révélation du secret de famille, ainsi qu’une soif trop étanchée dégoûte de boire. Et ce fut Fanny qui osa porter la main sur ces papiers qu’elles n’avaient jamais regardé, que de loin, avec un peu de crainte.

Et elles ne trouvèrent rien. Dans les factures rangées par liasses d’années, dans les registres, dans les paquets de lettres, rien, rien ne se rapportait à la tragique confession de l’aînée. Pourtant, un tiroir secret livra un petit agenda. Il était de l’année 1883 et contenait toutes les dépenses concernant le voyage à Dieppe et à Paris, avec les prix d’hôtel, de sage-femme et de pharmacie consignés à un centime près. Le nom de la vieille Marthe ne s’y trouvait pas. Seulement, sur la dernière page employée, la mère Bernage avait marqué de son écriture ferme de paysanne bourgeoise ceci: «Malandain, 2.000 francs.»

Deux mille francs! Les sœurs se regardèrent: une telle somme consacrée à un tel but! Le cœur de Fanny se desserra un peu envers sa débitrice et diminua quelque chose sur sa terrible créance. Et Berthe eut un cri suprême d’indignation. Deux mille francs retirés à l’héritage commun pour un enfant inutile!

Comme si elle lisait ses pensées, Fanny dit:

--Elle a pris ça sur ma part. Ça ne te fera pas de tort.

--C’est la justice, rétorqua Berthe d’un ton soulagé.

Et, après avoir réfléchi, elle ajouta:

--Tout de même, deux mille francs en une fois!

Elle s’arrêta encore et reprit:

--Elle pouvait bien demander de jamais le revoir, là contre.

La figure de Fanny, qu’elle observait, se tira un peu, mais, comme elle ne disait rien, Berthe continua:

--Mais qui c’est que ces Malandain?

--J’ai jamais entendu leur nom, dit Fanny.

--Ce serait-il des parents à Marthe. Mais on à dit qu’elle n’avait plus personne dans le pays.

Fanny réfléchissait, les sourcils bas.

--C’est des gens que Marthe connaissait et à qui on aura confié le petit.

--Mais c’est donc pas Marthe qui l’a élevé elle-même?

L’objection travailla un instant dans le silence: et puis l’aînée trouva la réponse:

--Elle avait déjà soixante-dix ans, Marthe, tu sais bien, quand elle nous à quittés deux ans avant. A cet âge-là, elle n’a pas voulu se risquer à élever un enfant...

Berthe hocha la tête. C’était plausible.

--Ça se peut. Et on a trouvé une famille qui a bien voulu le prendre. Pour une somme, une somme pareille! conclut-elle avec une rancune ravivée.

Fanny prit courage.

--Tu vois bien qu’il faut que j’aille voir ce que tout ça est devenu.

Elle se représentait celui qui n’était déjà plus pour elle l’enfant anonyme, devenu un gars de onze ans, vêtu comme les petits paysans de village, mal chaussés et sales. Et elle souffrait aussi de cela.

Berthe parut en comprendre quelque chose, car elle dit, de ce ton de colère froide qui était le sien:

--C’est malheureux, tout de même, d’avoir des choses pareilles dans une famille!

Un silence s’épaississait autour de la phrase cruelle. Mais Fanny, blessée, dit encore, comme en s’excusant:

--Il faut que j’y aille. C’est plus fort que moi.