Part 2
Berthe laissa tomber la lettre et regarda sa sœur.
--Comprends-tu un mot?
Fanny ne répondit même pas. Au fond de ses yeux pâles, grands ouverts par la surprise, un petit nuage montait: souvenir, crainte, angoisse?
Berthe reprit:
--Un curé de Tours? A nous, des protestants! Qu’est-ce qu’il pouvait avoir à nous dire? Et ce secret dont il parle... Sais-tu, toi? As-tu une idée?
Fanny fit non de la tête car, déjà, elle n’était pas maîtresse de sa voix.
Berthe retourna la lettre. Le papier jauni se montra vide d’écriture. Elle reprit l’enveloppe et poussa une exclamation étouffée.
--Il y en a une autre, c’est ça!
Elle dépliait un mince papier quadrillé qui criait sous ses doigts animés d’une sorte de hâte voluptueuse. Mais elle le déplia, le lisant avant de commencer, comme pour faire durer ce plaisir aigu. Et elle dit encore:
--Ah! enfin, voilà! Nous allons savoir. Ça vient aussi de Tours et cette fois, c’est daté.
* * * * *
Tours, le 30 mai 1883.
Fanny fit un mouvement, mais Berthe ne voyait rien, rien que la lettre qui enfin allait assouvir cette folie de curiosité qui la tenaillait.
--Ça commence aussi: «Madame», dit Berthe. Et elle lut:
«Je mets la main à la plume afin de soulager la peine que j’ai qui est grande. Je vous ai fait bien du tort et j’en ai du regret, me voyant sur un lit de maladie. On pense à tout quand on se voit dans une position pareille que j’ai été et on reconnaît ses torts. Ça fait que je me suis dit que j’allais vous dire tout ce que j’ai sur le cœur, en vous priant de me pardonner, vu que je veux faire réparation.
«Madame, tout ça est venu un peu de votre faute. Pourquoi que vous êtes partie quand le régiment a passé par Beuzeboc? On laisse-t-il une demoiselle toute seule comme ça parmi des soldats? (surtout si jeune!) Toujours est-il que le malheur est plus vite arrivé qu’on ne croit et que vous êtes donc un peu fautive, comme je le dis plus haut. Mais, pour moi, je n’ai pas oublié, comme j’aurais pu et comme d’autres auraient fait. Et donc je peux le dire, que j’ai traîné le souvenir partout avec moi depuis ce jour. Alors, voilà ce que je viens vous dire. D’abord que j’ai bien du regret de ce que j’ai fait, car, vraiment, c’était une enfant plutôt qu’une femme et j’aurais pas dû. Mais, enfin, c’est pas tout ce qu’on dira qui changera rien; alors, passons à la suite.
«Je suis jardinier de mon métier. Je gagnais déjà bien avant mon congé, et j’espère arriver à m’établir après, car mes parents m’ont laissé quelques sous. Ça fait que d’ouvrier je pourrais devenir petit patron. Ça s’est vu. Me voilà libéré en septembre, donc que je prendrais chez moi, qu’est pas très loin d’ici dans le Saumurois, un fonds que j’ai entendu parler et que je pourrais me marier. Donc, que si votre demoiselle, elle voulait bien alors de moi tout à fait comme époux, je serais consentant et bien satisfait.»
Berthe laissa tomber la lettre et regarda sa sœur. Sa curiosité était dépassée. C’était comme si la porte qu’elle avait voulu entr’ouvrir avait cédé brusquement en la précipitant dans un abîme. Mais Fanny, aussi pâle que la morte, la regardait avec des yeux brûlants. Et elle dit impérieusement de sa douce voix qui se brisait dans le paroxysme:
--Et après? après?
Vraiment, c’était elle qui semblait haleter à présent de cette curiosité vitale qui séchait tout à l’heure les moelles de sa sœur. Et Berthe, cette fois, ne put qu’obéir, machinalement.
Elle reprit:
«...et bien satisfait. Peut-être que vous allez croire que je cherche à faire, comme on dit, une bonne affaire en regardant au-dessus de ma condition. Non, madame, je ne suis pas de ces gens-là. J’ai bien vu que vous étiez du monde plus haut placé que moi et que vous avez apparence de fortune, je jure que ça n’est rien pour moi là-dedans et que c’est le regret seulement qui me fait parler. Preuve en est que je vous demande votre fille toute nue et rien avec, que je lui ferai une position par mon travail.
«Il faut encore que je vous informe que ma maladie est une fluxion de poitrine, que j’ai bien souffert et pensé étouffer, donc que ça m’a fait réfléchir sur le tort que j’avais fait à votre demoiselle pour l’empêcher peut-être de se marier ou lui causer du dommage pour sa conduite vu la méchanceté du monde. Mais le major dit que me voilà guéri tout à l’heure et que c’est la maladie des plus vigoureux.
«Donc, madame, ayez aucune crainte et donnez-moi votre fille en toute sûreté si le cœur lui en dit comme à moi (que je ne l’ai jamais oubliée). Je la rendrai heureuse de toutes les façons. Et, craignez-rien, à preuve que c’est pas pour vous faire déshonneur, vous entendrez plus jamais parler de moi si vous ne faites pas réponse à la présente, que je comprendrai que c’est non que ça veut dire.
«Madame, je termine cette longue lettre que M. le curé a bien voulu relire pour moi en vous saluant avec le plus grand dévouement.
«LUDOVIC VALLÉE.»
Le dernier mot tombé, un silence pesant régna. Quelque chose de tangible était sorti de cette lettre jaunie, de ces papiers condamnés à la mort et qu’on ressuscitait malgré la défense de la morte. Quelque chose de vivant venait de naître dans cette chambre funéraire et les deux sœurs pressentaient obscurément que leur vie allait en être changée.
Ce fut comme une torpeur momentanée dont elles sortirent en même temps, car le moment des cris, des indignations et des larmes était arrivé et elles n’étaient pas de ceux qui ont la sagesse suprême de savoir y échapper.
--Alors, dit Berthe, tu comprends tout ça?
Fanny mit sa tête dans ses mains, du grand geste féminin qui cache la honte en cachant ces yeux qui la proclament. Et pourtant, ce n’était pas la honte qui la poignait. Car elle répétait tout bas: «Il a écrit! Il a écrit!»
Quelques instants coulèrent ainsi, et elle releva la tête. Elle était transformée. Son visage blanc brillait dans la pénombre et ses yeux pâles, enfin allumés par la vie, y mettaient une flamme ardente. Et, comme malgré elle, Berthe cria:
--C’était donc toi?
Fanny inclina la tête.
--Mais comment? mais comment? demanda encore l’autre, passionnée d’étonnement et de curiosité, honteuse un peu aussi et avide de tout cet inconnu brûlant qu’elle sentait là, sous sa main, ranimé comme un feu retrouvé sous la cendre.
Et Fanny dit avec une véhémence nouvelle qui, plus que tout le reste encore, était surprenante:
--Je vais te dire, je vais tout te raconter. Et tu verras, tu comprendras.
Elle passa la main sur ses yeux.
--Mais voyons, comment commencer? C’est si loin! Depuis onze ans! et c’était pas oublié mais comme engourdi, vois-tu. Il faut que je retrouve tout.
Elle s’arrêta encore pour se recueillir, penchée, les bras allongés sur ses genoux et les mains nouées, tandis que Berthe, en face d’elle, se penchait aussi pour mieux absorber la révélation qui allait tomber sur son envie comme la pluie sur la terre sèche. Plus tard, plus tard, peut-être, elle songerait à s’indigner, à juger, à condamner, à dire tout ce que son époque, sa coutume et sa race voulaient qu’elle dise dans une circonstance pareille, mais, d’abord, elle allait apprendre, goûter, manger et digérer ce secret, ce vieux secret oublié qui lui avait été volé si longtemps mais qui revenait au jour miraculeusement.
Fanny sentit un peu de tout cela dans le simple mouvement qui rapprochait de la sienne la figure avide. Ce ne fut qu’une lueur perdue dans le foyer ardent qui s’allumait dans tout son être.
--Ecoute, dit-elle.
«C’était cette année-là que dit la lettre, non, l’année d’avant, que le malheur a commencé. J’avais pas encore dix-sept ans et toi treize. Tu allais encore à la pension et moi j’avais fini. Cet été-là, il faisait très chaud, et maman était allée à notre petite ferme de la Hétraye avec toi, pendant trois ou quatre jours, parce que la femme du fermier était malade. Et moi, on m’avait laissée ici, à cause d’une couvée tardive que j’avais faite moi-même et que le père Oursel n’aurait pas su surveiller. C’est de là que tout est venu. A peine étiez-vous parties qu’on a dit qu’un régiment allait passer, comme presque tous les ans, pour aller aux tirs des prairies de la basse Seine. Et, le lendemain, il était là avec tout ce bruit de musique et de tambour qui remplit la ville.
«Et voilà le père Oursel qui vient me dire qu’on va nous envoyer du monde à loger. Je ne savais que faire quand l’oncle Nathan arriva.
«--Ce n’est rien que ça, qu’il me dit, au lieu d’un officier, j’ te vais faire envoyer des soldats qu’on mettra à la remise avec de la paille.
«Je voulais qu’il aille chercher maman en voiture.
«--Non, non, qu’il me dit, ça sera très bien comme ça. C’est pas la peine de fatiguer mon cheval qui vient de rentrer.
«Tu sais comme il est, l’oncle Nathan, là-dessus! Enfin, j’étais si jeune, il m’a persuadée que c’était très bien comme ça. Pensait-il seulement que j’étais une jeune fille toute seule? Il ne s’est jamais marié. Sait-il?
«Il était cinq heures à peu près quand ils sont arrivés. Il y en avait deux. Des soldats, ça se ressemble tous sur le moment, j’y ai pas fait attention, et puis j’étais pas hardie, je l’ai jamais été, mais de ce temps-là je l’étais encore moins. Enfin, je leur ai dit ce que l’oncle Nathan m’avait recommandé et je les ai laissés. Alors, derrière mon rideau, je les ai regardés aller et venir.
«Il y en avait un qui avait une figure de paysan, pas mauvaise et de bonne santé, et je voyais qu’il regardait toujours vers la maison. Enfin, il est venu trouver le père Oursel pour lui dire que son camarade, un petit brun trapu, était de Gruville et qu’il allait coucher chez lui, qu’il ne faudrait rien dire. Le soir est venu; ils avaient fait leur ménage dans la cour; le père Oursel leur faisait chauffer leurs plats, enfin, le camarade est parti. La grille a fait un coup sourd, et, sans savoir pourquoi, je me suis sentie malaise. Alors je suis descendue au jardin, poussée par je ne sais quoi. Le soldat était toujours dans la cour. Il fumait, assis à califourchon sur une chaise. A travers la grille, il me regardait marcher dans les allées et, sans le voir, je sentais ses yeux sur moi. Il ne m’a rien dit et je suis rentrée enfin. Je me rappelle. Le chèvrefeuille sentait fort dans l’air et on entendait les rossignols du Val à la Reine qui commençaient leur chant.»
Elle s’arrêta. Pourtant, elle ne ramassait plus les mots en hésitant comme lorsqu’elle avait commencé. Peu à peu, les souvenirs longtemps comprimés dans sa mémoire se dépliaient et renaissaient comme ces fleurs sèches qu’un peu d’eau fait revivre. Autre chose l’arrêtait: une douceur, une langueur qui lui serrait la gorge pendant qu’elle décrivait ce soir d’été, cette nuit chaude, cette terrible nuit douce et cruelle qu’elle avait cru oublier tant d’années et qui sortait du passé aussi réelle que naguère.
Berthe, qui n’avait pas bougé et qui semblait recueillir chaque mot dans tout son être tendu, dit ardemment:
--Et puis?
Fanny laissa passer des mots étouffés à travers ses mains qui cachaient sa figure.
--Je ne sais pas comment te dire ce qui est arrivé, je ne sais pas.
De force, Berthe lui enleva les mains.
--Mais si, dis, tu peux bien me dire, je n’ai plus dix-sept ans, moi!
--Ah! c’est trop dur! Je croyais que c’était fini, mort, pour toujours et que jamais, jamais, je n’aurais à en parler.
Berthe dit plus doucement:
--Mais si, raconte-le, ça te fera du bien maintenant, au contraire.
Fanny continua:
--La nuit est venue tout à fait, mais si belle, si douce, que j’ai laissé ma fenêtre ouverte. De mon lit, je sentais tout le jardin qui montait. Et je me suis endormie sans le savoir. Et alors, alors, Berthe, je me suis réveillée, réveillée, comprends-tu, dans les bras d’un homme!
Il y eut un long silence. Fanny s’était caché la tête sur le lit et ses épaules rythmaient ses sanglots muets, Berthe se leva et alla entr’ouvrir les volets. La froide lune d’avril entra obliquement, mais l’air était presque tiède. Berthe resta debout un moment, et puis elle se retourna, droite, grande, large et un peu formidable ainsi sur la fenêtre qu’elle semblait défendre. Et elle dit:
--Et alors, tu as supporté ça? Tu n’as donc pas de sang dans les veines! Tu ne pouvais pas te débattre, crier, appeler?
La désolée releva du lit une figure hagarde. Elle semblait si loin encore que les paroles ne lui parvenaient pas clairement.
Elle bégaya:
--Crier quoi? Appeler qui? Il était déjà trop tard. Est-ce qu’on m’avait jamais parlé de ça? J’aurais dû savoir qu’on verrouille sa porte, qu’on ferme sa fenêtre... Mais jamais maman ne parlait de la vie, tu le sais bien. J’étais perdue, abandonnée, toute seule. Le père Oursel était déjà si cassé dans ce temps-là... Et s’il avait reçu un mauvais coup?
--Ah! si tu avais le temps de penser à tout ça! Enfin, quand on n’est pas consentant, tout de même!
Elle n’acheva pas. On a beau être sœurs et vivre de la même vie entremêlée durant des années et des années, il n’est point de mots pour aborder des choses qui sont comme si elles n’existaient point.
Ce fut Fanny qui reprit:
--Et la honte, la honte que le monde vienne, crois-tu que c’est rien? Comment est-ce que j’aurais regardé maman quand on lui aurait raconté ça?
Berthe ne répondit rien sur le moment, comme si l’argument était vraiment sans réplique. Et puis, enfin, elle dit:
--Tout de même, on peut se défendre. C’est pas possible: il y a autre chose que tu ne dis pas.
Fanny baissa encore la tête. La clairvoyance implacable de sa sœur à courtes vues ordinaires lui paraissait surnaturelle. Elle se soumit:
--Oui. Mais je ne peux pas expliquer. Et je ne sais pas si tu comprendrais.
Berthe se pencha. Il lui fallait entrer sa volonté dans cette chair faible qui ne savait pas résister.
--Dis-le, dis-le.
--Depuis la mort de papa, depuis sept ans, personne ne m’avait jamais dit un mot bon. Maman, si froide, si dure; et toi, qui n’aimais pas qu’on t’embrasse, ni qu’on te parle doucement. J’étais comme trop privée, même, de paroles douces. Et, tout d’un coup, quelqu’un qui vous répète cent fois: «Je t’aime, je t’aime», tu crois que ce n’est rien, ça?
Elle était presque à genoux. Sa douce figure levée semblait implorer la cause de l’amour. Et, du haut de sa grande taille, la cadette laissait tomber sur elle le dédain, le mépris que ses yeux, sa bouche, son corps même exprimaient. Et elle dit:
--Si c’était ça que tu voulais, tu ne pouvais pas attendre? J’attends bien encore, moi!
Fanny détourna les yeux. Sans pouvoir l’exprimer, elle sentait qu’elle n’était pas comprise, qu’elle ne le serait jamais et que cette phrase, si difficile à dire pour sa sœur et à entendre pour elle, cette énormité proférée à voix haute ne jetait aucune lueur de vérité entre elles. Elle soupira sans rien dire. Et les pensées des deux sœurs suivirent chacune leur route dans le silence.
Ce fut Berthe qui, la première, revint à la réalité, car tout ceci n’était qu’un peu de passé ressuscité, mais il y avait autre chose de plus passionnant encore à apprendre.
--Et alors, c’est lui qui a écrit?
Fanny releva la tête et ses yeux pâles se ranimèrent. Le présent rentrait en elle et, pour un instant, elle oubliait que c’était aussi du passé. Elle répéta avec ravissement:
--Il a écrit!
Et à peine eut-elle dit cela qu’elle se souvint qu’onze ans avaient passé sur cette nouvelle étonnante arrachée à l’ensevelissement. Mais toute sa joie ne tomba pas, parce qu’elle était habituée à se contenter d’ombres de bonheur. Elle répéta seulement deux ou trois fois:
--Ludovic Vallée! Ludovic Vallée...
Berthe dit avec une sorte de violence, contenue à cause de la morte:
--Tu ne vas pas dire que tu ne savais même pas son nom?
Fanny la regarda avec cette espèce de candeur qui, à vingt-neuf ans, paraissait si déconcertante:
--Mais non, dit-elle simplement.
Un souffle plus frais glissa dans la chambre. Berthe se tourna pour fermer la fenêtre, et puis elle regarda la morte qu’elles avaient oubliée. Alors, comme frappée subitement, elle demanda:
--Et c’est tout? Tu l’as donc dit à maman?
L’aînée fit oui de la tête.
--Pourquoi? Moi, je l’aurais gardé pour moi toute seule.
La martyrisée eut une rétraction un peu plus forte. La torture ne sera jamais tout à fait abolie tant que la terrible _question_ de famille subsistera. Elle se souvint. Il fallait dire tout, puisqu’elle n’avait pas eu la force de garder son secret «pour elle toute seule», ou puisqu’une sombre fatalité pesait sur elle depuis la découverte de la lettre condamnée à mort. Enfin, les mots vinrent:
--Il a bien fallu que je le dise.
Et elle ajouta, après un silence:
--Je n’ai pas pu le cacher.
Et, cette fois, elle s’abîma à terre, secouée de sanglots, contre le lit froid, le lit de sa mère morte, qui n’avait jamais été son refuge au temps de sa mère vivante.
Du temps coula. Berthe, cette fois, était restée sans mouvement. L’étonnement, surtout, de découvrir un secret là où elle n’en avait pas deviné, elle qui en voyait partout. Elle parla enfin:
--Ainsi, tu as eu...
Elle s’arrêta, incapable de dire un mot de plus.
Fanny fit oui, tout en pleurant.
--Chez nous, chez nous, oh!
Si Fanny avait regardé sa sœur, elle aurait vu clairement, l’orgueil froissé, la colère de caste, le puritanisme blessé aussi se combattre en elle. Dans son trouble, elle comprit pourtant que cette faute si bien cachée, si inconnue, si oubliée, apparaissait à l’autre comme une nouvelle, réelle, éclatante. Et elle dit:
--Personne, personne n’a rien su.
Les traits de la grande fille se détendirent.
--Ah! personne?
--Seulement l’oncle Nathan et la vieille Marthe, notre ancienne bonne.
Berthe s’assit. De sa grande main, elle toucha les épaules de la pleureuse.
--Allons, ne pleure pas comme ça. Puisque c’est fini et oublié, qu’est-ce que ça te donne? Et dis-moi comment tout ça est arrivé.
Fanny obéit. Elle obéissait toujours à ceux qui savaient commander. Et, assise en face de l’autre, elle reprit cette confession qu’elle arrachait par bribes à sa mémoire endormie qui tressaillait pour se réveiller.
--Le régiment est reparti le lendemain à cinq heures. Je me suis barricadée dans ma chambre. J’étais comme folle et surtout honteuse. Il me semblait que ça se serait vu sur ma figure. Quel tourment! Tout ce que j’ai souffert! Enfin, maman est revenue. On dit que les mères voient tout. Non. Elle n’a rien su de ce qui était arrivé avant que je le lui dise. Ma vie changée, perdue, elle ne l’a pas devinée.
Elle regarda furtivement la morte comme si cet humble reproche était encore de trop envers celle qui n’entendait plus.
--Enfin, j’avais fini par m’habituer à ce malheur, à ce mensonge, quand j’ai compris que mon péché ne pouvait pas rester caché. Mais j’étais si jeune, si enfant encore que je ne faisais pas vraiment attention et c’est à ce moment-là que maman m’a questionnée. Oh! ça, ne me demande pas! Ce serait comme s’il fallait recommencer!
Berthe se pencha curieusement.
--Elle a été colère?
Fanny eut un frisson des épaules.
--Je ne peux pas te dire. Elle m’a soutenue. Mais comme elle était sévère! et sans pitié du tout...
«Enfin, elle a décidé tout avec l’oncle Nathan. Tu sais que la vieille Marthe était retirée dans son pays, à Bures, tout au bout du département, près de la Somme. Alors, on a répandu le bruit que j’étais malade et que nous allions consulter à Paris. Et nous sommes allées vivre trois mois à Dieppe. Février, mars, avril. Ces mois-là ne sont pas comme d’autres pour moi, depuis.»
Berthe dit, comme si elle gardait un contrôle ouvert et qu’elle s’en trouvât satisfaite:
--Oui, je suis restée en pension, je me rappelle. J’allais chez l’oncle Nathan le dimanche. Il disait que tu étais malade. Et puis?
Toute reprise par ses souvenirs, Fanny à présent se réveillait, frémissante, dans ce temps aboli qui effaçait le présent.
--Et puis, dit-elle, le moment est arrivé et j’ai bien souffert. Quel mal et quel tourment, tout ensemble! On ne peut pas savoir! Et surtout, quand je l’ai eu là contre moi, mon petit à moi, que c’était dur de me dire: «Faut pas que je me laisse aller à l’aimer!» Mais maman était là, toujours la même que tu l’as vue. Si sévère, si froide! Elle m’aurait pas quitté l’aimer. Et puis, j’étais si jeune, je ne savais pas, je n’osais pas. Plus tard, peut-être que j’aurais eu plus de courage...
Elle dit encore:
--Peut-être...
«Mais elle a tout arrangé pour moi. Tout. Elle n’a pas voulu que je lui donne à téter. J’aurais pu, pourtant. Je t’assure! Et puis, trois jours après, elle est rentrée toute seule. Et je n’ai rien osé lui demander. Enfin, quand je me suis relevée, elle m’a emmenée à la gare, et, là, nous avons pris le train pour Paris. En passant devant la station d’un petit pays qui avait un clocher pointu dans la verdure, elle m’a dit:
«--C’est là qu’il est, avec la vieille Marthe.
«Et c’est tout ce que j’ai su de mon petit garçon.»
Elle se tut. Berthe attendit un peu, et puis elle dit:
--Ah! il a été élevé là; alors, à Bures. Et la vieille Marthe, est-ce qu’elle écrivait?
Fanny avoua:
--Je ne sais même pas. Maman ne m’en a plus parlé, jamais, la première. Et tu sais comme elle était! On avait peur de commencer sur quelque chose qui ne lui plaisait pas. Et puis on dit: «l’amour maternel», mais ça ne vient pas toujours comme ça, au début. Moi, c’est comme si on me l’avait tué en moi, d’avance...
Comme elle s’arrêtait, Berthe commença:
--Enfin, tu en étais débarrassée, de c’ t’ enfant, et heureusement.
Fanny ouvrit grands ses yeux incolores qui ne comprenaient pas ce langage...
--Oh! non, c’est pas ça! Mais j’étais trop contrariée en tout. Il aurait fallu que je résiste tout de suite, alors, mais c’était trop tard, je ne pouvais plus. Et, par moments, il me semblait que ce n’était pas à moi, mais à une autre que c’était arrivé. Et j’y pensais comme on pense à une histoire qu’on a vue, sans en être...
«Et c’est drôle, ce que je vais te dire; au lieu que ça s’efface, ça m’est revenu plus fort depuis quelque temps, depuis que j’étais plus femme. L’âge, l’âge de se marier qui passe. Alors, on pense: «Mais je sais ce que c’est et j’en ai eu un enfant aussi!» Et alors, j’ai bien songé à lui depuis quelque temps. Même, j’ai pris sur moi d’en parler à maman. Oh! les jours et les jours que j’ai retourné ça! Les fois que je suis venue pour lui dire et que je n’ai pas osé! Les phrases que j’ai commencées: «Dites-moi, maman...» et que je finissais par autre chose! Enfin, un jour, j’ai été jusqu’au bout:
«--Maman, il aurait dix ans, mon petit Félix...
«C’était l’année dernière, au 20 du mois de mai, qui est le jour de sa naissance. Elle m’a répondu, sans me regarder, mais, tout de suite comme si elle attendait ce mot-là tous les jours depuis toutes ces années:
«--Oui, il est vivant. Il se porte bien.
«Ça m’a fait tant de plaisir que je lui en aurais reparlé cette année encore.»
Berthe dit avec aigreur:
--Pourquoi donc? Elle avait raison, maman. Je trouve qu’elle a fait pour le mieux. Vois-tu un peu qu’on ait su ça ici? Et puis qu’est que ça t’aurait donné de savoir ce qu’il devient, cet enfant du malheur?
Fanny courba la tête. Déjà, elle sentait une volonté se substituer à celle de la morte, en la continuant. Berthe, selon son habitude, répéta ses arguments:
--Vois-tu un peu si maman n’avait pas agi comme il le fallait? Notre vie ici sur laquelle on n’a jamais rien dit et toutes nos habitudes, qu’est-ce que ce serait devenu? Est-ce rien d’être des gens comme il faut, que tout le monde respecte? Si personne ne s’est jamais douté de rien, tout est pour le mieux.