Le joug: roman

Part 1

Chapter 13,898 wordsPublic domain

LE JOUG

DU MÊME AUTEUR

_CHEZ LE MÊME ÉDITEUR_:

L’amour de la Blonde. Celle qui s’en va. La trop Aimée. Celui qui reste.

_CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS_:

Du Sang sur la Falaise.

* * * * *

MARION GILBERT

LE JOUG

Roman

PARIS J. FERENCZI ET FILS, ÉDITEURS 9, Rue Antoine-Chantin, 9

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

Cinq exemplaires sur papier pur fil des PAPETERIES LAFUMA numérotés de 1 à 5

_Copyright 1925, by J. Ferenczi et Fils. Tous droits de traduction, reproduction, adaptation, représentation réservés pour tous pays, y compris la Russie._

_A Celle qui sait_ _que ce livre est à Elle._

LE JOUG

PREMIERE PARTIE

I

Dans la chambre qu’envahissait le crépuscule, on distinguait encore la blancheur du grand lit, vaste et haut, entouré à l’ancienne de ses rideaux empesés. Le reste du jour printanier traînait ici et là, s’accrochait aux vernis luisants des vieux meubles d’acajou, piquait un point à la glace ternie de la cheminée, au miroir à col de cygne de la toilette. Et, sur le lit, bien allongée sous ses couvertures en ordre et sous son drap aux cassures intactes, la mère Bernage achevait de mourir.

--Ouvre la fenêtre, Berthe, fit une voix douce.

Berthe se leva de la chaise qu’elle occupait au pied du lit. Sur la baie encore claire se profila sa silhouette aux contours ronds de grande femme bien faite. Elle tourna l’espagnolette qui résista, grinça et céda enfin pour laisser entrer d’une seule bouffée le printemps tout entier. Cela sentait la terre humide, la fumée de bois et, par-dessus tout, l’odeur douce et sucrée des primevères d’avril qui couvre alors la terre normande d’un manteau parfumé.

Fanny, qui avait parlé, respira fortement en levant la tête: le souffle frais entrait dans la chambre déjà pleine des relents de maladie et de mort, comme pour la purifier, et les vivants appellent inconsciemment la vie. Le miroir auquel elle faisait face lui renvoya son image au fond d’une eau trouble et verdie: sa pâle figure inquiète de vieille fille de vingt-neuf ans, ses yeux incolores, ses cheveux bruns sans reflets, et cette bouche de madone aux lèvres pures, aux dents parfaites, qui était sa seule beauté.

Et soudain parce qu’elle avait vraiment _regardé_ sa figure, l’idée de la maladie et de la mort prochaine de sa mère la quitta tout à fait, comme cela arrive au milieu des préoccupations extrêmes. Au-dessus de son reflet, sa sœur, qui s’était retournée, mit le sien, et sa grosse figure ronde, rose et blanche sous une rude broussaille de cheveux blonds, éclaira le vieux miroir terni. Les deux sœurs se contemplèrent un moment ainsi avec plus d’intensité qu’elles n’en mettaient dans leurs regards quotidiens, puisque l’habitude de la vie commune émousse cette curiosité d’âme traduite par un regard qui appuie au lieu d’effleurer. Ce ne fut qu’un instant: un de ces instants pathétiques, toujours méconnus, et la plus jeune sœur se retourna, et Fanny se leva, car la mourante avait remué.

Penchée déjà sur le lit, l’aînée dit:

--Tu as appelé, maman?

La face décolorée se souleva un peu sur l’oreiller et les lèvres bougèrent. Fanny approcha son oreille.

--Tu veux quelque chose?

Mais les syllabes sans suite chuchotées par la malade ne lui apprirent rien. Berthe s’était penchée aussi.

Le masque de la vieille femme se détendit un peu tandis que sa plus jeune fille s’approchait d’elle; pourtant, sa sèche main d’ivoire se leva pour l’écarter et elle dit, presque nettement cette fois:

--Fanny!

Fanny interrogea avec passion la figure où la mort avait déjà si clairement tracé ces signes mystérieux que nous reconnaissons sans les avoir jamais vus, et elle recueillit à mesure ces mots, les derniers peut-être, que la raison formerait derrière ce front impassible. La vieille femme prononçait:

--Donne la lettre.

Alors Fanny dit vite:

--Quelle lettre? Quelle lettre, maman?

Mais les lèvres ne remuaient plus et semblaient rigides, comme scellées à jamais.

Les deux sœurs se regardèrent avec cette surprise que donne l’inhabitude--comment s’habituer à la mort?--Il y eut un moment de silence, et puis la main déjà froide qui errait sur le drap rencontra la main de Fanny et la serra convulsivement, les yeux déjà voilés se rouvrirent et Fanny entendit ces mots distincts:

--Renvoie Berthe.

Fanny se releva. Quelque chose au fond de ses yeux montra qu’elle avait compris une signification cachée. Mais le regard bleu de la cadette resta perplexe:

--Va, Berthe, fit l’aînée, maman a quelque chose qui la tourmente.

Un mouvement impatient des mains les plus patientes qui poussaient Berthe vers la porte surprit celle-ci. Elle se retourna. Le pli habituel que le bouleversement de l’heure solennelle avait effacé sur sa figure y reparaissait. Et sa lèvre inférieure s’avançait, boudeuse:

--Pourquoi donc que je ne resterais pas aussi, moi?

Fanny dit avec douceur:

--Elle veut me parler. Il ne faut pas la contrarier. Elle veut.

Et l’ascendant de la mère impuissante et vaincue était si grand que l’hostilité jalouse de la fille favorite céda et qu’elle sortit sans rien dire.

La nuit remplissait à présent presque toute la chambre. Mais le ciel encore illuminé par le reste du couchant était comme une grande coupole phosphorescente. Fanny, de nouveau penchée sur le lit, scrutait le visage redoutable où elle n’avait jamais su lire, avec l’espoir désordonné d’apprendre enfin quelque chose. Et la bouche pâle s’ouvrit encore.

--La lettre, dit la mourante, donne la lettre.

Cette fois, la parole était nette, et, sous les paupières relevées, les yeux sombres commandaient, exigeaient dans la mort comme dans la vie.

--Oui, fit docilement Fanny, oui, maman. Quelle lettre?

--Une lettre, là, sous ma couronne.

Fanny se retourna. Elle avait compris. Sur la cheminée, un globe de verre recouvrait, sur un coussin de velours rouge frangé d’or, la couronne d’oranger que la mariée avait posée là, un soir, trente ans plut tôt. Au moment d’enlever le globe, elle hésita: jamais elle n’y touchait. Dans les rites ménagers de la maison, la mère seule nettoyait sa chambre et il n’y avait que si peu de jours qu’elle était étendue là, privée de son activité! Mais les impérieuses prunelles noires semblaient diriger ses mains et elle enleva le globe avec précaution. Les grêles fleurs de cire tremblaient au souffle frais de l’air. Fanny souleva le coussin à regret. Dessous, ses doigts qui tâtonnaient dans l’ombre accrue à présent touchèrent une enveloppe. Elle fit: «Ah!» et se retourna. Redressée sur ses oreillers, la malade regardait. Le jour finissant, concentré sur sa figure, montra encore à Fanny les sombres yeux brûlants qui attendaient une fois dernière l’obéissance passive qu’ils avaient toujours exigée. Alors, elle mit l’enveloppe dans la main ouverte qui se referma comme sur une proie.

Des minutes coulèrent. La mère Bernage était retombée. Son long corps mince creusait son lit à la façon des mourants. L’épuisement de l’effort faisait ruisseler son front de fines gouttelettes que Fanny essuyait doucement avec un linge soyeux. Tout à coup l’agonisante parla et sa voix rauque heurtait les mots au passage de l’air:

--Avec moi, avec moi la lettre, tu promets, Fanny!

--Oui, maman, sois tranquille, oui.

Mais les terribles yeux noirs s’ouvrirent encore tout grands pour joindre leur commandement à celui des mots.

Sans rien dire, Fanny prit la lettre aux doigts qui se raidissaient et la posa sur la poitrine sèche de la vieille femme. Alors le regard s’éteignit comme apaisé et, tandis que la dernière lueur quittait le ciel, le râle des agonisants s’éleva dans la chambre obscure.

Maintenant, tout était silence. La nuit et la mort, entrées ensemble dans la chambre, y régnaient seules. De la fenêtre toujours ouverte montait l’haleine fraîche du jardin. La première lueur de la lune qui paraissait à l’horizon entra doucement et posa un doigt de clarté sur les deux sœurs. Agenouillées côte à côte, elles pleuraient sans bruit, la tête sur le drap. Et ce fut comme si l’indécise lumière venait sécher leurs larmes. Elles se levèrent ensemble. Berthe alla fermer les volets. Fanny alluma une bougie sur la commode, et elles firent la toilette funèbre de la morte, selon le rite millénaire qui veut qu’on lave, qu’on habille et qu’on regarde dormir les morts comme si c’étaient encore des vivants.

Enfin, quand tout fut prêt et que le lit blanc fut encore plus blanc sous les cassures plus nettes d’un drap plus frais et que, seul, le visage de la morte dépassa le pli du suaire, les deux filles s’arrêtèrent et se regardèrent avec incertitude, car il ne restait plus rien à faire.

--Quelle heure est-il? demanda Fanny.

Et Berthe répliqua:

--J’ai entendu sonner neuf heures, pas longtemps «après».

Fanny réfléchissait, sans rien dire, les yeux vagues; alors l’autre ajouta:

--Il faudrait aller manger quelque chose. On finirait par tomber. Depuis midi...

Fanny regarda le lit et la chambre. Oui, tout était en ordre. Elle soupira et se laissa emmener.

A l’entrée des deux sœurs, un homme se leva dans la cuisine. C’était un incroyable petit vieux, cassé, délavé, passé, ratatiné, sans âge. Sa figure grise et ravinée ne portait pas la broussaille des vieillards, sauf au-dessus des yeux, qui s’en trouvaient cachés.

Et il dit d’une voix râpeuse:

--Comment qu’ ça va là-haut?

Fanny cacha sa figure dans son mouchoir et Berthe fit un geste sans rien dire. Alors le petit vieux leva le bras avec effort et retira l’espèce de casquette moulée à sa tête qu’il ne quittait jamais. Et ce geste insolite saisit les deux orphelines plus que beaucoup de paroles.

Sur la grande table, une chandelle, dans un chandelier de fer en spirale, grésillait, éclairant mal la vaste pièce. Une casserole chantait sur le fourneau.

Berthe dit:

--As-tu fait à souper, père Oursel? On est bien obligé de manger quelque chose.

--La soupe est prête, répondit le vieux de sa voix parcimonieuse. Mais j’ai pas mis la table dans la salle.

--Ça ne fait rien. Nous mangerons un morceau dans la cuisine, fit Fanny avec lassitude.

Elle s’assit et, comme il arrive, la fatigue tomba sur elle d’un seul coup et elle eut une envie forcenée de s’asseoir dans le coin de la cheminée, à sa place d’enfant, et de s’y endormir, d’oublier, de dormir, de dormir sans rêver.

Mais Berthe ne perdait jamais de vue tout à fait les réalités de ce qu’elle appelait les «devoirs» de la vie. Elle n’eut de repos que lorsque sa sœur se fut, comme elle, approchée de la table. La soupe campagnarde, mitonnée par leur étrange cuisinier, de poireaux, de pommes de terre, de pain, de beurre et de crème, livra sa douce chaleur onctueuse et les deux sœurs mangèrent sans rien dire. Enfin Fanny posa sa cuillère et repoussa son assiette:

--Pauv’ maman! Elle aimait tant sa soupe!

C’était la première fois qu’on parlait au passé de la mère Bernage. Le vieux eut l’air de réfléchir avec difficulté. Puis il dit:

--Même âge que moi qu’elle avait. De mil huit cent vingt-cinq qu’on était tous les deux.

Il répéta plusieurs fois, comme étonné et flatté prodigieusement de cette coïncidence:

--Tous les deux, tous les deux!

Et ils écoutèrent dans le silence et la pénombre résonner ces chiffres évoquant tant de choses anciennes, oubliées, mortes comme la morte d’en haut.

A ce moment, un coup de sonnette retentit qui fit tressaillir les deux sœurs. Elles se regardèrent.

--Qui ça peut-il être à cette heure-là?

L’inutile question n’eut d’autre réponse que le bruit que fit le vieux domestique en se levant. Il marchait un peu courbé, et la chandelle qu’il portait lui traçait une ombre grotesque de gnome sur le mur. Il sortit suivit un long corridor, et les sœurs, dans l’obscurité, l’entendirent déverrouiller et débarrer la porte d’entrée. Alors elles dirent ensemble:

--C’est l’oncle Nathan!

Et, déjà, elles étaient dans le corridor quand, se rappelant tout à coup ce que le deuil de la maison leur commandait, elles s’arrêtèrent sur le seuil. Au fond du long corridor, le clair-obscur montrait l’arrivant, un grand homme puissant qu’entourait l’ombre et le halo de la pauvre lumière rougeâtre oscillant aux mains du bonhomme. Alors, vite, Fanny rentra dans la cuisine pour allumer une seconde chandelle.

Quand ils furent tous dans la petite salle à manger, assis sur les chaises alignées contre le mur de chaque côté de la table ronde, avec un petit rond de sparterie sous les pieds, ils se regardèrent un moment. Rien d’autre n’avait été échangé entre eux que le dur baiser d’arrivée, singulière salutation d’autrefois donnée et reçue sans plaisir et sans intérêt. Et maintenant, ils ne trouvaient pas les paroles qu’il fallait pour commencer.

La haute taille de l’oncle Nathan faisait un rectangle sombre sur le mur ramagé de clair et sa surprenante figure de demi-paysan de la cité du val, comme ciselée dans du granit rouge avec force et finesse à la fois, s’achevait dans une charmante chevelure inattendue toute en petites boucles d’argent.

Enfin, il soupira et dit:

--Et, comme ça, la v’là partie, ma pauv’sœur. Et vous v’là toutes seules, alors.

Sa grande bouche régulière et rasée souriait presque, mais sa voix était plus grave que ses médiocres condoléances. Il avait l’air à la fois de les plaindre et de se moquer un peu. Les demoiselles Bernage, qui connaissaient le vieil oncle Le Brument, n’y firent pas attention. Et Berthe, pénétrée de cette importance subite que la mort fait rejaillir autour d’elle, répondit:

--Oui, elle a passé dans la soirée, vers les huit heures et demie.

Après cela, elle dit--un peu plus comme une fille qui vient de perdre sa mère:

--Not’ pauv’ mère! Elle se repose à présent. Mais nous...

Et elle finit sa phrase dans son mouchoir.

Fanny, muette, croisait et décroisait ses mains sur ses genoux, d’un geste inconscient. L’oncle Nathan reprit:

--Avez-vous vu le pasteur?

--Pas «depuis», dit Berthe, mais il était encore là hier.

La bouche ironique se plissa encore. Le vieillard regardait Fanny qui, les yeux perdus dans le halo de la chandelle grésillante, semblait absente de la scène. Et il dit, penché vers elle:

--Elle a-t-il dit quelque chose, ta mère?

Fanny le regarda en tressaillant violemment. Et, tout à coup, ramenée à la réalité, elle écouta les paroles qui semblaient encore résonner et elle dit, comme si elle comprenait leur sens caché:

--Non, rien.

Berthe avança entre eux sa grosse tête blonde.

--Qu’est-ce que tu dis, Fanny! Si, elle a parlé tu sais bien.

Mais son interruption tomba dans le vide sans toucher personne, et elle recula en les regardant toujours.

Au bout d’un instant, l’oncle Nathan reprit:

--Y’ aura du monde à l’inhumation. Du temps du père Bernage, y’ aurait eu toute la ville. Mais à présent c’est plus la même chose: j’ suis vieux, vous êtes restées filles. C’est des familles qui s’en vont.

Il avait posé ses mains à plat sur ses genoux, et discourait, comme pour lui-même, de sa voix mordante, en regardant la flamme. Il continua:

--Le grand-père Jean Bernage, avec sa fabrique, c’était un homme! Y en a eu du monde ici, du temps que les mouchoirs de Beuzeboc étaient dans leur beau! Le père Jean, i’ causait à Rouen, le vendredi, à tu et à toi avec tous les messieurs des grosses fabriques. Tout ça est mort. Tout ça est fini. Ça a commencé du temps de ton père, Alfred Bernage. L’argent s’en va d’ici. Et pas seulement de chez vous, mais de toute la vallée. Ça s’en va, comme c’est venu, sans qu’on «save» pourquoi. L’argent s’en va.

Il semblait répéter le mot avec complaisance, peut-être avec volupté. Et il ne regardait toujours pas les affligées qu’il venait consoler, comme si son discours était d’une portée générale, ou encore chargé d’un sens intelligible à lui seul.

Berthe dit à mi-voix:

--T’aurais bien pu allumer une bougie, au lieu de c’te chandelle.

L’oncle Nathan reprenait:

--L’argent? Où qu’il est aujourd’hui? On ne sait pas. Il est toujours plus là où qu’il était. Y en a qu’en ont. Peut-être. C’est pas ceux qu’on croit. L’argent n’est pas...

Il s’interrompit pour écouter quelque bruit qui venait du corridor noir. Et il dit d’une voix changée, moins âpre:

--Votre père était un bon homme. Mais il ne savait pas gagner de l’argent. Il avait des idées à lui là-dessus, crainte de nuire au monde, ou n’importe. Des bêtises! On ne va pas loin avec ça. Et ma sœur, qui le menait dans tout, elle a pas pu l’ mener là-dessus. Ah! mais non!

Il regarda Fanny tout à coup:

--Tu lui ressembles à ton père, toi, Fanny, d’un sens... Et, si ton père avait «vit», il y a des choses qui seraient pas arrivées. Pas que ça soit plus mal comme ça, non, peut-être; on ne sait pas, on ne peut pas dire.

Il rêva un moment, comme s’il résumait des pensées profondes. En face de lui, elles ne bougeaient pas: Fanny pâle et inerte, Berthe comme tendue par une idée fixe, qui la faisait froncer les sourcils d’attention. Enfin, le vieillard se leva:

--Faut que j’m’en retourne. Il est tard.

Fanny dit doucement:

--Voulez-vous la voir?

--Ça peut pas se refuser.

Ils montèrent tous trois l’escalier. A la porte, ils pausèrent un instant, pour rassembler ce courage qui se détourne devant le visage de la mort. Et ils entrèrent.

* * * * *

Quand elles furent seules, et que le pas du vieillard eut décru jusqu’à s’éteindre sur la route de Villebonne, sèche et sonore sous la lune, les deux sœurs se regardèrent.

--Quelle heure est-il? demanda Fanny.

Et Berthe répondit, comme si elle attendait la question:

--Dix heures et demie.

Alors Fanny reprit:

--Nous allons la veiller chacune à notre tour. Veux-tu aller te reposer d’abord?

--Non, dit vivement Berthe. On restera ensemble, c’est mieux.

Fanny fit un geste vague qui acquiesçait.

Quand elles revinrent, elles avaient changé leurs robes contre des peignoirs et chacune s’était fait deux grosses tresses qui tombaient, brunes et soyeuses, de chaque côté de la figure pâle de Fanny, blondes et rudes, sur les épaules de Berthe. Elles ressemblaient ainsi à deux grandes pensionnaires dans leur première robe longue, car les vingt-neuf ans sonnés de Fanny gardaient, plus que les vingt-cinq de sa sœur, un air d’innocence et d’ignorance.

Elles s’assirent, l’une au pied, l’autre à la tête du lit. Sur la commode, une bougie brûlait avec un halo rouge. Fanny avait joint les mains et semblait prier. Berthe la regardait fixement. Et le visage de la morte était coupé de grandes ombres, qui bougeaient un peu lorsque la flamme vacillait.

Les yeux de Fanny rencontrèrent les yeux de Berthe et ce fut comme si le charme du silence se rompait entre elles. Quelque chose dans le regard de sa sœur surprit l’aînée. Pourtant, elles n’avaient guère l’habitude de s’analyser; leur milieu endormi leur vie engourdie, une sorte de fatalisme provincial leur faisait accepter passivement choses, êtres et événements. Etait-ce cette atmosphère de mort qui agitait autour d’elles l’eau morte de leur âme? Fanny se replia un peu plus et attendit.

Ce fut assez long. Berthe ne semblait pas pouvoir formuler cette question qui était si clairement inscrite dans ses dures prunelles bleues. On devient malhabile à parler de certaines choses lorsque la parole n’a servi jusque-là qu’à exprimer l’ordinaire de l’existence. Enfin elle dit:

--Fanny!

L’autre répondit en tremblant:

--Eh bien?

--Qu’est-ce qu’il peut y avoir dans cette lettre?

L’interpellée eut ce léger souffle exhalé qui marque la fin d’une appréhension. Ce n’était pas là ce qu’elle avait craint. Et elle répéta:

--La lettre?

--Oui, la lettre qu’elle a demandée et que tu lui a mise dans les mains.

--Je ne sais pas, dit lentement Fanny.

Berthe resta saisie.

--Ce n’est pas possible! Où était-elle, d’abord?

Fanny indiqua le globe.

--Là? Et on ne le savait pas? Et d’où vient-elle? Et de qui?

Ses yeux s’aiguisaient, implacables. Fanny la sentit en proie à une de ces crises de curiosité qui la possédaient parfois: et un découragement l’envahit à l’idée de la lutte.

--C’est son affaire et pas la nôtre, dit-elle avec douceur.

--Mais c’est la nôtre aussi, puisque tout ce qui est à elle est à nous maintenant.

Il y eut un silence dans lequel l’écho des mots se prolongea et sembla leur donner toute leur valeur. Et Berthe reprit plus fermement:

--Il faut que nous sachions ce qu’il y a dans cette lettre.

Fanny se débattit encore.

--Non, Berthe, ce ne serait pas bien. Maman serait fâchée.

--Au contraire. Si c’est quelque chose d’important, nous devons le savoir. Car, enfin, elle n’avait peut-être plus toute sa tête quand elle t’en a parlé. Sans ça, elle ne t’aurait pas demandé de la détruire.

Elle avançait des yeux éclairés en dedans par sa passion contre ceux de sa sœur, comme pour forcer physiquement son consentement. Et elle ajouta:

--Il faut même que nous le sachions. C’est notre devoir.

Fanny eut un gémissement de défaite devant ce mot qu’elle ne savait comment conjurer. Un mot dont elle avait tant souffert déjà quand sa mère le dressait devant elle comme un obstacle infranchissable. Et elle se couvrit la figure de ses mains pour ne pas voir Berthe qui soulevait le drap mortuaire.

Quand elle les écarta, sa sœur tenait la lettre. Alors, elle gémit:

--Oh! Berthe, qu’est-ce que tu as fait? Dès que maman a été morte, tu lui as désobéi!

L’autre avait pâli sous le rose cru qui fardait naturellement ses joues pleines. Mais ses yeux triomphaient. Et elle parla si fermement que Fanny sentit vaciller sa conviction intérieure.

--Non, dit-elle, il fallait le faire. Tu verras que j’avais raison.

Sa respiration était un peu courte. Elle sourit pourtant et ajouta:

--Nous la lui redonnerons, va!

Trop de choses se pressaient dans la tête de Fanny pour qu’elle pût réfuter cette parole-ci qui lui paraissait monstrueuse comme l’acte et le geste qu’elle venait de voir. Il lui semblait que tout cela était un rêve affreux commençant avec la mort de sa mère, et elle ne s’étonna même plus quand elle vit sa sœur tirer de l’enveloppe la lettre vouée au tombeau par la voix de la mourante, en disant avec un frisson:

--Oh! qu’elle est froide!

Et puis, elle s’approcha de la bougie. Fanny la suivait des yeux, hallucinée. Etait-ce vrai? était-ce arrivé? Oh! tout ceci aurait un châtiment: le Ciel le voulait! Elle se leva à moitié de sa chaise. Alors, Berthe se retourna.

--Comme ça, tu ne sais pas du tout ce que c’est? Du tout?

Fanny fit non, toujours comme en rêve, et elle étendit la main pour une défense suprême du secret de la morte. Berthe détourna les yeux. Le moment passa qui aurait pu changer le destin: la lettre dépliée livrait déjà un peu du mystère _qui ne pouvait plus_, à présent, rester caché.

Berthe lut.

--«Tours». Ça vient de Tours. Comme c’est drôle! On ne connaissait personne à Tours. Enfin, voyons.

Et elle commença:

«Madame,

«C’est avec étonnement que vous lirez cette lettre, je n’en doute point. Pour moi, quelque habitué que je sois, de par mon ministère, à de pénibles démarches, il n’en est pas qui m’ait coûté davantage. Il se peut, en effet, que le message que je suis chargé de vous transmettre apporte le trouble et le désordre au sein d’une famille unie. Il est possible qu’elle brise la douce confiance qui unissait entre eux les membres de cette famille, en révélant un secret jusque là ignoré...

«Veuillez donc croire, madame, que je suis au regret d’être la cause involontaire de vos ennuis et soyez assurée qu’il ne faut rien de moins que la certitude d’accomplir un devoir sacré pour que je me permette une telle démarche.

«Je laisse la plume à mon infortuné pénitent qui doit à présent parler pour lui-même afin, s’il se peut, de toucher votre cœur.

«Croyez bien, madame, je vous prie, à mes sentiments très chrétiens.

«✟ MARIE-ADRIEN BRUNEAU, _Curé de Saint-Gilles_.»