Le joug: roman

Part 4

Chapter 43,873 wordsPublic domain

Berthe affectait de ranger les papiers avec calme. Et elle dit, comme quelqu’un qui veut convaincre un enfant en le raisonnant:

--Et qu’est-ce que ça te donnera, quand tu l’auras vu?

Fanny la regarda. Cette sœur, qui avait grandi à côté d’elle en partageant tout, elle la sentait soudain loin d’elle, partie, comme si elle avait marché seule sur la route commune. Confusément, elle sentit tout cela et répondit:

--Ce sera tout: je l’aurai vu. Je saurai s’il a ce qu’il faut.

--Et, poursuivit Berthe avec une sorte de patience appliquée, après, qu’est-ce que tu feras?

--Rien.

--Ah! rien?

Elle paraissait mal convaincue. Pourtant, elle ne cherchait pas les yeux de sa sœur, qui détourna les siens. Car il est des moments de trouble où ceux mêmes qui vivent d’une vie commune ne peuvent supporter leurs regards.

Elle ramassa les papiers épars, les rangea, ferma les tiroirs, tandis que Fanny restait inactive, les mains abandonnées, les yeux perdus dans la vision des choses lointaines qui semblaient l’éblouir.

* * * * *

Leur départ eut lieu par un matin de la fin de mai. Ces premiers jours de deuil, d’habitude si vides, leur avaient semblé pleins à déborder. Un formidable présent se dégageait de ce message du passé que leur apportaient la lettre et ce simple _item_ du livre de comptes. Berthe avait essayé du raisonnement, de la bouderie, du silence, de la colère; mais tous les moyens échouaient devant la douceur obstinée de Fanny.

--Il faut que j’y aille, disait-elle.

--Mais enfin, osait demander Berthe, qu’est-ce que tu veux faire pour lui? Tu vas pas aller défaire tout ce que maman a fait, pour nous perdre de réputation?

Fanny, alors, d’un geste épouvanté, venu du fond de sa nature, avait repoussé l’idée du scandale. Et Berthe sentit sans doute qu’il valait mieux céder pour en finir et tuer, peut-être, ce désir qui devenait dangereux, car Fanny, manifestement, serait partie seule.

Il fallait trouver des prétextes. Ce fut le plus difficile. Le père Oursel, dénué de curiosité personnelle, servit seulement de véhicule aux explications nécessaires pour les voisins. Les quelques amis, des veuves, de vieilles demoiselles, un ou deux couples âgés, la famille du pasteur, nécessitaient plus de frais. Alors Fanny se souvint d’une amie qu’elle avait eue à la pension et qui l’avait invitée bien souvent, jadis, à aller passer quelques jours à sa ferme d’Offranville. Elle s’épouvantait pourtant de ce mensonge. Berthe la calma.

--Nous irons la voir aussi, c’est bien facile.

Mais, comme Fanny voulait lui écrire, elle s’y opposa, afin qu’elles pussent garder l’entière liberté de leurs mouvements.

Elles furent étonnées du peu de surprise qu’excita leur projet qu’elles annonçaient en rendant les visites de deuil. Un peu déçue, Berthe dit à Fanny:

--C’est drôle. Ça a l’air de leur sembler tout naturel. Pour un peu, on dirait qu’on s’y attendait.

Elle réfléchit longtemps là-dessus, soucieuse, renfrognée et plus préoccupée de ce détail que de leurs préparatifs, sans effleurer cette raison profonde que les amis s’intéressent toujours moins à notre vie qu’ils n’en ont l’air, à moins qu’il ne s’agisse de la renverser du pied comme une fourmilière pour voir ce qu’il y a dedans.

Elles gagnèrent Dieppe par Rouen et les adorables vallées qui entre-croisent leurs gorges vertes, des falaises de la Seine jusqu’à celles de la côte. Un dais blanc et rose qu’étayaient les troncs noirs des pommiers couvrait le pays vert. Le train fila deux heures dans un paysage identique. Les deux sœurs ne le voyaient même pas. A Dieppe, elles errèrent dans la triste gare sans oser quitter les salles d’attente pour les quais tout proches. Enfin, le premier train omnibus les mena à Bures.

Elles descendirent du wagon, effarouchées au fond de leurs voiles noirs comme deux oiseaux nocturnes. Leur seule intention à peu près claire consistait à s’enquérir de la vieille Marthe, comme si elles ignoraient sa mort. Mais l’embarras du voyage, l’émoi de l’arrivée dans ce pays inconnu les désorientaient. Fanny ne se souvenait que d’un seul voyage, et Berthe n’avait jamais passé une nuit hors de la maison de la route de Villebonne ou de la ferme de la Hétraye. Et, surtout, la volonté agissante qui menait leur vie leur faisait défaut tout à coup, depuis la mort de leur mère.

Elles regardèrent la route blanche qui tournait en s’enfonçant sous les arbres. Le joli village ne livrait rien qu’une ceinture de verdure fraîche qui, de loin, paraissait impénétrable. Toute leur résolution fléchissait. Berthe posa la main sur le bras de l’aînée.

--Tu vois bien, on ne pourra jamais!

Fanny, irrésolue pour la première fois, depuis qu’elle était menée par cette force étrange intervenue dans sa destinée au moment même où la volonté de sa mère s’éteignait, s’arrêta, saisie.

Vraiment, allait-il falloir retourner? Etait-ce cela peut-être qu’il fallait faire? Ce devoir difficile à trouver était-il là?

A ce moment d’hésitation, deux galopins débouchèrent du couvert, criant et se poursuivant; et ce fut comme l’ordre qu’attendait Fanny.

--Faut y aller, puisque nous sommes venues, dit-elle.

Et elle prit la route.

Après une descente jusqu’à une rivière toute verte de mirer du vert, la route se cassait en deux pour remonter une pente le long de laquelle le village s’étageait.

--Et alors? demanda Berthe.

Fanny répondit comme si elle attendait la question et que la réponse lui fût dictée:

--On va passer à la mairie.

Justement, celle-ci apparaissait en haut de la côte, flanquée des deux écoles. Les voiles noirs voltigèrent un instant à la barrière derrière laquelle un beau jardin commençait à fleurir. Mais déjà les voyageuses avaient été aperçues.

Par la fenêtre ouverte, quelqu’un cria: «Entrez!» Et elles se trouvèrent à la porte du lieu officiel. La femme de l’instituteur descendait l’escalier.

--Vous venez pour la mairie, mesdames? Mon mari est absent, aujourd’hui jeudi, mais je peux vous renseigner.

Alors Fanny dit, avec difficulté, comme si c’était le commencement de son secret qu’elle dévoilait:

--Nous voudrions savoir si la vieille Marthe Leplay est encore vivante.

La femme de l’instituteur réfléchit, la tête inclinée.

--Marthe Leplay? Une vieille fille? qui demeurait dans une petite maison, la dernière là-haut? Je me rappelle, moi. Je ne l’ai pas connue longtemps, il n’y a que six ans que nous sommes à Bures et elle est morte un an après notre arrivée, je crois bien.

Ardemment les deux sœurs l’écoutaient. Personne à les voir n’eût pu deviner qu’elles n’ignoraient rien de ce qu’on croyait leur apprendre. Même elles firent «Ah!» d’un identique mouvement des lèvres, avec cette détente des traits qui marque la stupeur d’une triste nouvelle.

Les trois femmes se regardèrent un moment avec tout l’inexprimé entre elles.

--Vous la connaissiez, sans doute? demanda enfin la femme de l’instituteur.

Et Berthe répondit très vite:

--Oui. Elle a été servante chez des parents à nous et nous la connaissions très bien. Et, comme nous passions dans le pays...

Par honte de ces subterfuges et surtout de la hardiesse avec laquelle ils étaient débités, Fanny détournait les yeux.

--Ah! c’est ça, c’est ça! dit la femme de l’instituteur.

Et elle répandit encore sur les visiteuses toute une poussière de ces mots insignifiants qui satisfont la politesse en donnant le change à la curiosité.

Toutes trois reprenaient insensiblement le chemin de la barrière. Quand la femme de l’instituteur eut ouvert la grille, Fanny demanda, pâle jusqu’aux lèvres:

--N’y a-t-il pas ici une famille qu’elle connaissait?

--Quelle famille voulez-vous dire? Dites-moi le nom, je vous renseignerai. Je connais tout le monde, moi, ici, voyez-vous.

--Oh! des fermiers, je crois, des braves gens dont elle parlait quelquefois.

--Eh bien, comment?

--Malandain, dit-elle négligemment. Malandain, je crois bien, toujours, n’est-ce pas?

Elle consultait sa sœur des yeux. Faiblement, celle-ci acquiesça d’un signe de tête.

--Malandain? Malandain? Non, dit lentement la femme de l’instituteur, je ne vois pas ça ici. Mais c’est un nom que j’ai entendu. Ça pourrait être sur Londinières; de l’autre côté de la voie, là-bas.

Elle faisait les gestes qui indiquent vaguement une direction par-dessus les routes, les arbres et les terres vers un point idéal. Et, de nouveau, elle répéta:

--Par là, ça se pourrait, oui.

Et, tout à coup, elle les regarda plus directement qu’elle ne l’avait encore fait et dit:

--Alors, vous voulez les voir, ces Malandain?

--Oh! se hâta de dire Berthe, c’est pour nous promener, parce qu’on est ici. Sans ça, vous pensez bien qu’on ne serait pas venu de chez nous!

--Vous êtes sans doute de loin?

En lançant cette question un peu trop précise pour le protocole provincial, la femme de l’instituteur éteignit instinctivement son regard trop aigu sous ses paupières, et se baissa pour arracher d’un air négligent un pissenlit étalé sur le gravier de l’allée.

Quand elle releva la tête, elle vit, à son indicible étonnement, les deux demoiselles déjà au milieu de la route, qui lui faisaient de grands coups de tête accompagnés d’abondants remerciements.

Quand les sœurs eurent atteint la rivière sous le chemin ombreux, Berthe dit:

--J’ai eu peur. Quelle curieuse que cette femme-là, crois-tu!

Fanny secoua les épaules de ce geste las qu’elle avait souvent. Et elle dit seulement:

--On va y aller.

Berthe s’arrêta. Devant elles, le chemin remontait jusqu’à la voie ferrée, assez raide entre ses hauts talus herbeux, et, bien après les bâtiments de la station, on le voyait filer, blanc entre les deux rubans verts, à perte de vue sur une colline ronde qui fermait l’horizon. Il faisait chaud; les étoffes noires et le crêpe emmagasinaient le soleil. Berthe ruisselait. Elle dit violemment:

--Tu vas pas encore nous faire tourner en bourrique, non?

Fanny ne répondit pas et continua à marcher; et Berthe dut presser le pas pour la rattraper.

--Mais quoi! cria-t-elle, qu’est-ce que tu veux? Nous voilà à la gare, retournons chez nous.

Fanny tourna à demi la tête et, avec une patience inébranlable, elle répéta:

--On va y aller, je veux voir. Après, je serai tranquille.

Berthe saisit un mot pour y accrocher la discussion.

--Voir quoi, pauv’ fille? Qu’est-ce que tu verras? A tout bien prendre, si on finit par les dénicher, ces gens-là, qu’est-ce que tu iras leur dire?

Fanny marchait toujours. Quelques mètres à présent les séparaient. Sans tourner la tête, elle répondit:

--Je leur dirai rien. Je verrai s’il est bien, et c’est tout.

--Et s’il est mal?

Fanny fit encore un geste. Elle n’osait pas se retourner. Son éternelle douceur et sa soumission de toujours n’étaient pas si oubliées qu’elle ne les regrettât, comme un vêtement aisé auquel on est habitué. Et la gare proche était une étape rude à franchir. Elle sentait que, si elle ralentissait un instant, elle n’aurait jamais la force de vaincre la discussion qui s’engagerait. Aussi dépassa-t-elle le passage à niveau sans ralentir.

Berthe, pourtant, faillit se fâcher pour de bon. Elle héla sa sœur, mais un employé qui roulait à regret une futaille vide sur le quai, se retourna si vite qu’elle dut se taire. Et, après avoir hésité quelques secondes devant les rails, elle la suivit.

Le soleil de mai, qui paraît subitement si lourd en Normandie, chauffait la route montante toute dénudée, car elle s’en allait à l’assaut de ces rondes petites collines singulières qui amorcent la falaise crayeuse du littoral. Derrière, tout le doux pays de Bray s’étalait mollement, les pieds dans l’eau de ses prés, diapré par ses bocages capricieux. La folle expédition s’annonçait longue, aucun signe de village ne paraissait à l’horizon que bornait un pays montueux et boisé. Berthe rejoignit sa sœur et l’arrêta de force.

--Ça va-t-il durer longtemps, cette comédie-là?

Fanny la regarda. Cette grossièreté glissait sur son âme d’aujourd’hui sans y pénétrer. Et elle ne trouva rien à répondre.

Alors la grande cadette lui secoua brutalement le bras:

--Parle, au moins! J’ suis là à te suivre au lieu de reprendre le train... Crois-tu que c’est pour mon plaisir? Tu ne sais seulement pas où tu vas! As-tu demandé quelque chose à quelqu’un?

Sous cette avalanche de mots, Fanny se fit plus petite. Elle se sentait si loin de tout cela sans pouvoir l’examiner. Et sa pauvre réponse fut pourtant pathétique:

--Berthe, laisse-moi, il faut que j’aille jusqu’au bout.

--Mais, encore une fois, dis ce que tu veux faire après! Enfin, tu veux lui donner de l’argent, ou le ramener ce... ce bâtard?

Elle lâcha le mot qui n’avait jamais passé ses lèvres, car il y a des choses qu’on ne dit pas chez les puritains. Et, une fois dehors, sa résonance parut les étourdir toutes deux. Fanny entendait, cette fois.

Mais elle ne montra rien. Elle ne se révolta pas, elle ne cacha pas sa figure dans ses mains, elle se remit seulement à marcher avec une espèce de désespoir forcené. Et Berthe dut la suivre.

Elles marchèrent ainsi longtemps. Comme il arrive alors, le balancement du corps endormant la fatigue des muscles, elles ne sentaient plus qu’un besoin machinal d’aller, d’aller toujours. Le soleil allongeait leurs ombres. Autour d’elles, des champs, du seigle déjà haut, du blé, et du colza en fleur dont l’odeur sucrée affadissait l’air. La colline ronde tournée, une autre s’était offerte, puis une gorge entre deux autres. Enfin, le bois de l’horizon traversé, un village s’ouvrit. Depuis une heure, pas une parole n’avait été échangée, mais, ici, Berthe s’arrêta.

--Ça ne peut pas durer comme ça. Faut prendre quelque chose.

Fanny parvint à ralentir et puis à cesser cette marche forcenée qui la menait comme malgré elle.

--Comment! dit-elle, où?

--Mais, à un café, n’importe!

--Au café!

Elles se regardèrent, terrifiées à cette seule pensée. Au café, elles, les demoiselles Bernage!

Berthe fit un mouvement de la tête un peu désespéré et elles repartirent.

La première maison du village se trouva précisément être un débit de boissons et de tabac. Cela les rassura et elles entrèrent dans le dessein de demander des timbres. L’emplette faite, elles s’enhardirent à prier timidement la buraliste de bien vouloir leur donner une tasse de café.

--Avec un peu de lait, dit Berthe, et une tartine de beurre, s’il y a moyen.

La buraliste, une forte femme joviale, dit que c’était facile si ces dames voulaient bien passer dans la salle du café. Les sœurs jetèrent un regard effrayé vers ce lieu de perdition où deux ou trois voix rurales se cognaient contre les murs nus. Mais elles ne bougèrent pas:

--Si ça ne vous faisait rien de nous le donner ici... dit timidement Fanny.

La petite boutique bourdonnait comme une cage à mouches. Dans une armoire vitrée, du gruyère achevait de moisir auprès d’un camembert aplati. Un moulin à café cuivré dominait le comptoir. Sur des rayons, on voyait des étoffes pliées. Et une odeur de hareng saur et de chicorée flottait sur tout.

La buraliste regarda les sœurs avec étonnement. Préférer la boutique au café constituait une innovation qui ne laissait pas de la surprendre. Pourtant elle dit:

--Si vous voulez, si vous voulez.

Et elle pénétra dans la salle d’où elle rapporta deux tasses épaisses.

Sur le coin trop haut du comptoir, elles burent leur café douceâtre. La buraliste vaquait autour d’elles, en femme qui ne demanderait pas mieux que de causer. Enfin, elle commença:

--Sans doute que ces dames viennent de loin?

Après avoir bu avec méthode, Berthe hocha la tête.

--Ça se voit, dit encore la commère.

Un silence fut peuplé par le bruit des mouches affolées par l’arôme nouveau du café chaud. Et Fanny demanda avec précaution:

--Connaissez-vous un nommé Malandain, ici?

Berthe frémit. La question dévoilée parut soudain remplir la pièce. La commère allongea son cou à plis de graisse hors du caraco à carreaux.

--Malandain? Oui, j’avons ça, dit-elle. Vous l’ connaissez?

Berthe intervint encore dans la dangereuse explication:

--Oh! dit-elle, au hasard, pour tâter le terrain, c’est du monde de Bures qui nous a dit qu’à sa ferme on trouverait du beurre ou, toujours, des œufs.

La débitante considéra profondément ceci et en trouva le défaut:

--Mais, dit-elle, ils en ont, à Bures!

--Oh! dit encore Berthe, un peu trop vite, c’est parce qu’on se promenait, pas? On est à Dieppe, alors, on s’ promène.

La commère fit voyager ses yeux aigus sur ces baigneuses de mai, en villégiature à Dieppe, qui se «promenaient» à vingt kilomètres. Et elle dit, mystérieusement, comme quelqu’un qui prépare un coup de théâtre:

--Eh bien, il est là, justement, au café, Malandain, Albert Malandain, si c’est lui que vous voulez.

Les sœurs se levèrent d’un seul mouvement, prêtes à fuir. Et Berthe dit avec embarras:

--Oh! ce n’est pas qu’on ait besoin de le voir, c’est seulement pour aller à sa ferme.

--Eh bien, il vous y mènera, car il s’en retourne.

Elle alla vers la salle de café, ouvrit la porte, et cria:

--Maît’ Albert! On vous demande!

Il y eut un bruit de chaises repoussées et de pas lourds. Et un homme parut au seuil, avec une barbe de cinq jours sur une grosse figure réjouie de luron. Il paraissait à peine trente ans.

--Me v’là, la maîtresse!

--C’est ces dames qui «baignent» à Dieppe qui sont venues vous acheter des œufs et du beurre.

Une malice sournoise égayait les yeux vifs de la matrone.

Le paysan bégaya:

--Ces dames-là? L’ beurre, est pas bien le jour. On l’ fait d’main pour le marché. Mais pour les œufs, ça s’ peut, oui, ça s’ peut.

Il les regardait avec embarras et surprise, de côté, sans oser les fixer.

Alors, Fanny encore se décida:

--Eh bien, allons, dit-elle.

Ils sortirent ensemble dans le bruit des paroles de la buraliste et du fermier qui luttaient de politesse dans les adieux. Le soleil, déjà oblique, chauffait la petite place où aboutissaient les chemins verts de la campagne. Ils en prirent un et furent bientôt entre deux haies de pommiers qui passaient de longs bras chargés de bouquets blancs et rose au-dessus des haies basses.

--C’est-il loin, vot’ ferme? demanda Berthe.

--Point, dit-il, est la dernière ed’ la route.

La glace rompue, il reprit:

--Comme ça, ces dames viennent de Dieppe?

--Oui, répondit Berthe sèchement.

Le cœur de Fanny battait follement. Cette fois, son fils lui devenait presque tangible à travers cet homme si difficilement trouvé. Et, tout à coup, elle songea: «Il est bien jeune pour l’avoir depuis cinq ans avec lui.» Mais elle n’osa rien tenter pour éclaircir le mystère, car elle savait bien qu’elle reconnaîtrait son fils dès qu’elle le verrait.

Enfin, ils arrivèrent à la barrière. Le fermier la poussa et ils se trouvèrent dans ce grand reposoir fleuri qu’est une ferme normande en mai. L’herbe haute touchait parfois les basses branches et il régnait un demi-jour religieux entre ce vert et ce blanc. Ils s’engagèrent dans un sentier silencieux qui courait parmi les arbres et, de loin, ils aperçurent la maison rayée noire et blanche et toute bordée de ravenelles couleur de feu.

Un chien tira follement sur sa chaîne en aboyant et une femme parut au seuil.

Fanny s’arrêta. Elle ne pouvait plus avancer vers son fils inconnu.

Le fermier cria:

--Est des dames, des baigneuses de Dieppe qui veulent des œufs, car pour du beurre...

La fermière, coiffée de mèches blondes, se flanquait de deux petits enfants aux cheveux décolorés. Sa jeunesse déconcerta Fanny. Elle montra un sourire édenté pour dire:

--Est sûr!

Ils restèrent à se considérer tous les six, étrangement, comme lorsqu’il y a une signification cachée sous les regards. Enfin, Berthe se mit à parler avec volubilité puisqu’il fallait rompre ce silence dangereux.

La jeune femme lui répondit. Comment bouder à une causette avec des «étrangers» quand, depuis des jours, parfois, on n’avait vu que les bêtes de la ferme?

Et Fanny, à l’abri de cette conversation, regardait de toute son âme autour d’elle, sans apercevoir la petite silhouette qu’elle cherchait.

A grand renfort de politesse hospitalière, on fit entrer les dames pour leur offrir «une» bol de lait. Mais, dans la maison, il n’y avait qu’une grand’mère cassée qui accomplissait au fond de l’âtre immense quelqu’une de ces besognes mystérieuses des vieilles femmes.

La jeune fermière parlait toujours, entre deux taloches à l’aîné des enfants, lorsqu’il devenait trop importun. Et, tout à coup, Fanny entendit cette phrase:

--Du temps du cousin Malandain qu’était «sur la ferme» avant nous.

Et elle dit, comme malgré elle:

--Il n’y a pas longtemps que vous êtes ici?

--Non, répondit l’homme. J’avons r’pris la ferme à mon cousin qu’est parti du côté d’Abbeville.

Il déroula une longue histoire compliquée, pleine de considérants sur les tenants et aboutissants de l’exode du cousin et de sa famille.

Dans sa tête douloureuse, Fanny calcula. Cinq ans que la vieille Marthe était morte. Et, sans souci des convenances rurales, elle l’interrompit.

--Alors, il y a longtemps qu’ils sont partis?

--Deux ans, dit l’homme, deux ans qu’y a eu à Pâques.

Ainsi, il avait alors neuf ans. Elle demanda encore:

--Ils avaient des enfants?

--Oui, trois, sans compter...

Fanny répéta:

--Sans compter?

Tous restèrent en suspens comme si les paroles qui allaient être dites devaient tomber dans ce silence d’attente. Et Malandain prononça:

--Oh! rien, un p’tit gars qu’ils avaient recueilli, un nourrisson.

Malgré elle, Fanny dit encore:

--Petit?

--Non, dans les neuf, dix ans.

Berthe avança d’un pas devant Fanny.

--Allons, dit-elle, c’est pas tout ça, faut nous en r’tourner. Quelle heure qu’il peut bien être?

La longue horloge gainée de bois luisant sonnait justement six heures. Elle s’écria:

--Si c’est possible! Et on ne sait seulement point l’heure de notre train pour Dieppe!

Mais la fermière s’exclama qu’il fallait prendre un bol puisque, précisément, une servante apportait un seau de lait. Elle s’empressa, mit sur la table du pain, du beurre salé et du lait qui moussait encore. Malgré le goûter qu’elle venait de prendre, Berthe ne refusa rien, mangea, but et parla beaucoup pour masquer le silence de sa sœur qui vida seulement son bol d’un trait.

--Elle est pas forte, et elle n’en peut plus, expliqua-t-elle.

Tous les identiques yeux bleus de la famille Malandain s’ouvraient grands par-dessus la longue table de cuisine pour regarder avec profit la visite inattendue. Et le fermier dit posément:

--J’ vas pas êt’ sans vous «porter» jusqu’à la «gâre».

Il fallut accepter. Les demoiselles, munies de deux douzaines d’œufs soigneusement calées dans de vieux numéros de _La Gazette du Village_ sortirent dans la cour.

Elle étincelait sous le soleil couchant. Les pommiers fleuris s’ouvraient comme des parasols couverts de neige. Fanny regardait sans voir. Tout lui semblait fini. Et un grand accablement tombait sur elle. Tant surmonter d’obstacles pour en arriver là, pour s’en aller sans ce regard dont elle se serait contentée pour toute la vie!

Ce fut comme en rêve qu’elle prit congé de la fermière aux mèches blondes, qu’elle monta le haut marchepied de la charrette. Le jeune cheval partit furieusement à travers les arbres magiques, et tourna de court la barrière. Berthe causait avec Malandain pendant que la voiture dévalait les pentes de la colline ronde et que la contrée verte venait à eux comme un beau parc sinueux.

Le fermier les laissa à la gare après tous les compliments voulus de part et d’autre. Le fier petit cheval dansa, et partit. Et les demoiselles se retrouvèrent enfin sur le quai de la gare, seules en face d’elles-mêmes.

Il y eut d’abord le silence gêné qui précède les explications et dans lequel, comme dans un bain, se retrempent les individus avant de s’affronter. Et puis, tout le ronron des Malandain était encore dans leurs oreilles et il leur fallait le laisser diminuer et s’éteindre.

Berthe installa sa sœur sur le banc avec le paquet baroque qui contenait les œufs et elle disparut dans la gare pendant que Fanny rêvait, accablée.

Quand elle revint, elle jeta: