Le joug: roman

Part 15

Chapter 153,920 wordsPublic domain

Cependant, depuis la promenade du dimanche, rien n’était changé en apparence. Félix, maintenant pensionnaire régulier des Laurent, reprenait la ronde des travaux avec le vieux fermier. Quelque chose, peut-être, paraissait différent en lui. Il trouvait mille prétextes pour venir rôder autour de la maison, pour emprunter un outil, demander une autorisation, un ordre. Et c’était, alors, enracinée au sol, une présence dont on ne pouvait plus venir à bout.

Enfin Fanny vit avec stupéfaction qu’il cherchait à la trouver seule.

«Il sait, se dit-elle, et il cherche aussi une explication.»

Elle s’arrangea donc pour la lui faciliter. Et, justement, une belle saison tardive s’insérait dans l’automne. De courtes journées dorées naissaient et mouraient sur la vallée et le plateau, encore chauds de l’été. Berthe menait grand train de nettoyage à fond, dans la maison qui, toutes ouvertures béantes, respirait avant l’hiver. La mère Laurent et une petite fille du village la secondaient. Et Fanny, sa tâche faite, allait s’asseoir au bout de la cour, là où l’on voyait se creuser tout à coup la coupe de la vallée, au fond de laquelle luisait l’eau argentée du fleuve. Aussitôt, le gars surgissait, un outil à l’épaule, avec un air faussement affairé.

Cela dura encore trois jours, pendant lesquels ni l’un ni l’autre ne firent les premiers pas. Berthe, tacitement, acceptait la situation, se contentant de les épier de loin, sous un rideau, dans l’entre-bâillement d’une porte.

Et, subitement, Fanny fut frappée de découvrir en son fils quelque chose de nouveau. Elle ne s’expliquait pas bien en quoi cela consistait. C’était un air répandu sur sa figure, une lueur dans ses yeux, quelque chose de connu qu’elle ne pouvait pas reconnaître. Et, chaque fois qu’il sortait de derrière un arbre, avec cette allure sournoise et muette qui était la sienne, elle sursautait d’inquiétude. Il finit par prendre un sarcloir et par se mettre à gratter l’allée où elle se trouvait. De temps en temps, il s’arrêtait, se redressait, bombait le torse et tordait sa courte moustache en la regardant. Un malaise gagnait Fanny: une sorte d’hypnose engourdissante. Où avait-elle vu ces yeux et cette expression de mâle avantageux? Et, tout à coup, elle se secoua pour parler.

--Félix, dit-elle timidement, venez un peu, voulez-vous?

Il laissa tomber son outil. Et, sans hâte, ajustant sa ceinture sur ses hanches étroites, il vint comme quelqu’un qui s’attend à être appelé.

Quand il fut là, en face d’elle, ce fils inconnu qui la gênait si horriblement, elle détourna les yeux. Comment lui dire ce qu’il fallait?

Et ce fut lui qui commença:

--Ça ne me fait pas de peine de venir vous causer, fit-il. C’est pas passqu’on est de la campagne qu’on ne sait pas ce que c’est que des dames.

Elle le regardait, sans comprendre ce nouveau Félix qui lui était révélé.

Il continuait, s’écoutant parler avec un plaisir notable:

--Je connais le sesque. J’ suis-t-amateur. Pendant mon congé, à Lisieux, j’en ai fréquenté qu’étaient des femmes tout à fait bien.

Il eut un rire de suffisance.

«Tout à fait bien, oui!»

Fanny se demanda: «Aurait-il bu?» Mais, à son odorat si difficile, aucun relent équivoque ne se décelait, sortant de cette bouche pareille à la sienne. Et elle dit malgré elle:

--Mais pourquoi que vous me dites ça!

Il lui jeta un regard velouté, en coin, et, se dandinant d’un pied sur l’autre:

--Parce que... Vous savez bien pourquoi on se parle.

Elle ne comprit pas encore.

--Comment, on se parle? Ça vous fait donc plaisir de venir auprès de moi?

--Oh! oui! fit-il avec une manière de sentiment, en roulant des yeux blancs.

L’émotion montait en elle. Le cœur parlait donc chez ce pauvre enfant perdu? Il devinait sa mère. Elle fit, les yeux mouillés:

--Moi aussi, mon petit, moi aussi.

Une si belle flamme monta à ses yeux pâles, ses prunelles claires brillaient tant au travers de ses larmes qu’elle en fut comme transfigurée.

Le gars parut puiser de l’audace dans son encouragement. Et il osa:

--Une tante, c’est une femme tout de même, surtout quand elle est comme vous.

En disant cela, il la regardait d’une façon si peu équivoque qu’elle comprit enfin, et que la ressemblance qu’elle cherchait obscurément lui revint. C’était la figure du père qui revivait là, la figure hagarde et impérieuse de la nuit horrible.

Et, comme il avançait tout près de la sienne cette face qui lui faisait horreur en ressuscitant le passé, elle lui cria enfin d’une voix de folle, en le repoussant des deux mains:

--Mais c’est moi ta mère, c’est moi!

Et puis elle éclata d’un rire nerveux, épuisant, d’un rire qui ne finissait pas et la brisait en deux.

Quand, la tête serrée d’un étau de fer et le corps endolori, elle put enfin s’arrêter, son fils avait quitté l’allée, et il approchait du banc où Berthe cousait.

Et elle vit que sa sœur le regardait venir avec un sourire accueillant.

IV

Dans le ciel du couchant encombré de nuages le soleil faisait saigner sur le paysage sa blessure ouverte.

Devant la porte de sa chaumière, la mère Laurent le regardait comme les paysans regardent la nature, d’un œil qui observe, comprend et se souvient. Elle tourna enfin vers Fanny sa figure de cire jaune craquelée, qui sentait la pomme et le lait, et elle dit d’une petite voix fêlée:

--J’ai ouï dire à défunt mon père que le ciel était souvent de cette couleur-là, l’année qu’on a coupé la tête au roi.

Fanny tenait à la main une assiette dans laquelle elle venait de porter des os au chien enchaîné devant la porte, et les paroles de la mère Laurent succédaient à d’autres qui n’étaient point parvenues jusqu’à son entendement préoccupé. Elle fit un effort pour comprendre:

--Le roi?

--Oui, le roi qu’on a tué là-bas, à Paris, dans le temps...

Elle faisait un geste court de vieille femme dans la direction de la ville d’iniquité. Et le siècle s’abolissait comme un jour sur ce paysage immuable entouré jusqu’à l’horizon de champs monotones, de fermes et d’herbages.

Fanny sentit comme jamais toute cette durée dont elle faisait partie et cela fut une halte dans le tourbillon qui l’emportait furieusement par des chemins inconnus, depuis le jour si proche encore où elle avait révélé sa maternité à son fils. Après tout, c’était peut-être la seule chose réelle, durable, cette continuité de la race. Et elle, elle, dans la douleur et dans la honte, elle la continuait, cette lignée...

La durée, durer... si c’était là le vrai sens de la vie? Elle ne fut qu’effleurée par cette révélation qui, pourtant, s’incrustait là, dans un coin de sa raison pour s’y développer obscurément, sans qu’elle le sût. Car, déjà, son tourment la reprenait toute.

Félix. L’enfer de cet instant auquel elle ne pourrait jamais penser sans honte était passé. Mais ceci restait: quand elle criait: «Je suis ta mère!» Il était parti sans un mot, sans un regard de pitié, sinon d’affection... Et toujours, comme une brûlure, revenait la certitude que l’abandon l’avait fait ainsi.

Et elle n’osait plus lui parler. Huit jours d’hésitation passés, il ne lui en restait plus qu’un pour obtenir cet avis qu’elle devait donner à Silas le lendemain. Car, dans son désarroi, cela seul subsistait: elle _devait_ une réponse à Silas. Et ce couchant, plein de sang céleste, était celui du samedi.

Soudain éperdue, elle chercha des yeux le gars, et l’aperçut, tout au fond de la cour, sous la charretterie, occupé à quelque besogne. Allons, c’était le moment; il n’y avait plus à différer. Après un adieu à la vieille fermière, elle prit le sentier qui traversait la cour.

Félix la vit venir. Elle eut l’impression qu’il n’était pas étonné, qu’il l’attendait peut-être, qu’il n’avait cessé de l’attendre depuis le jour où il _savait_.

Elle se retourna. Du seuil de la maison, Berthe les regardait, oisive, et singulièrement absorbée dans cette contemplation.

Fanny soupira. Toujours autour d’elle des conspirations, des silences soudains, des présences furtives. Elle se détourna et parla très vite:

--Félix, je vous cherchais; je voulais vous parler.

Il attendit un instant et dit, très naturellement:

--Pourquoi que tu ne me dis pas tu, puisque t’es ma mère?

Elle recula avec un faible cri, comme s’il l’avait frappée. Alors, il reprit:

--Ben oui, y’a pu rien de caché, à c’t’heure, alors?

Fanny bégaya:

--Ça ne se peut pas, c’est, c’est pas possible.

Il avança près de la figure de sa mère sa mauvaise figure pâle sous le tan.

--Pourquoi, qu’ ça s’ peut pas? Faut une raison dans tout. T’es-t-il ma mère, oui ou bien non?

Elle baissa la tête pour affirmer.

--Alors, faut.

Désespérément, elle dit:

--Mais tout le monde le saura.

Il se mit à rire sans bruit.

--Ça changera pas guère c’ qu’on croit.

Alors, abandonnée par son courage, elle se laissa tomber sur la brouette qu’il réparait et cacha sa figure dans ses mains. Au bout d’un instant que le silence avait rempli, elle dit d’une voix étouffée:

--Si tu m’aimais, seulement!

Mais ce fut le marteau qu’il avait repris qui lui répondit.

Pourtant, la brutalité de la diversion la remit. Elle le regarda travailler un instant. Dans sa petite taille presque chétive, il ne manquait pas d’une certaine grâce découplée. Et il savait le secret des mouvements nécessaires. Elle se leva, incertaine. Il s’arrêta, sentant peut-être sourdement que des paroles décisives allaient venir.

--Quoi? fit-il.

Elle se serrait les mains convulsivement, comme toujours lorsqu’elle hésitait. Enfin, elle se décida.

--Félix... Il faut que je te dise une chose.

Il sentit le moment venu et parut en arrêt.

--Qui qu’ c’est?

Elle se recueillit. C’était difficile. Quelle femme avait eu tant de choses difficiles à annoncer!

--Félix, je vais peut-être me marier.

Malgré sa crainte, malgré sa honte, malgré tout, elle levait les yeux. Et elle vit que l’étonnement vrai, celui qui ne ment pas, ne luisait point dans ceux du garçon. Mais, déjà, il donnait le change.

--Comment, cria-t-il, te marier?

--Oui. C’est décidé. J’ voulais te le dire.

Il lâcha son marteau et se croisa les bras.

--Par exemple! Et avec qui?

Il prenait un ton outragé. Elle dit:

--Avec M. Froment, l’instituteur, notre voisin.

Allons, c’était fait. Elle se sentit soulagée. Mais elle vit qu’elle ne lui apprenait rien. D’avance, il savait tout, et sa réponse précautionneuse arriva trop vite:

--Avec M. Froment! Ah! c’est ça! Je me disais «aussite»!

S’étant ainsi donné du temps, il continua:

--Vous avez arrangé tout ensemble. Et vous croyez que ça va se passer comme ça. Et moi, alors?

--Comment, toi?

--Oui, c’est moi qui ai des droits sur toi, c’est pas lui! Qui qu’il vient faire ici, lui? On n’en a pas besoin. Qu’il s’en aille faire son école!

Sa haine dépassait sa prudence et l’emportait. Atterrée, Fanny dit:

--Mais, nous étions d’accord avant que tu viennes, mon pauvre gars.

Il ne se contint plus devant ce rappel du temps où il n’était rien qu’un inconnu dans le passé. Rageusement il rétorqua:

--Tu n’as pas le droit de t’ marier à c’t’heure que tu m’as retrouvé! cria-t-il. T’as pas le droit!

Suffoquée, elle ne trouva rien à répondre. Le jour tombait. Un vent froid s’éleva. Le ciel ne portait plus que les nuages rejoints. Toutes les paroles dites restaient là, autour d’eux, vivantes, bruissantes à leurs oreilles. Elle balbutia enfin:

--Mais pourquoi, pourquoi qu’ tu dis ça? J’ te ferais pas d’ tort.

Tout de suite, il se retrouva.

--Si, tu me ferais du tort! T’as pas qu’ faire de te marier. Tu l’as été assez.

Il se mit à rire d’un rire ignoble qu’elle ne put supporter.

--Tais-toi, supplia-t-elle. Tais-toi. Tu ne sais pas le mal...

Ils reprirent haleine, car les terribles joutes de paroles et de sentiments ont, comme les autres, des moments de trêve où on soigne les blessés, où l’on emporte les morts. Et Fanny dit encore:

--Si tu savais tout ce que j’ai souffert dans ma vie, tu ne serais pas si dur.

Elle hésita et, à voix presque basse:

--Je l’aime, Félix. Et lui aussi.

Elle ne le distinguait plus, car il était rentré dans la charretterie complètement obscure, maintenant. Mais sa voix lui parvint, dure, inflexible, certaine comme le destin. Et cette voix disait:

--Tu n’avais qu’à ne pas fauter.

* * * * *

L’ouragan se déchaîna avec le jour. Fanny, au sortir d’un sommeil de dix heures, se réveillait comme foudroyée de fatigue. Elle ouvrit les yeux, surprise de ne pas retrouver son fardeau de soucis. Non. Ils avaient glissé d’elle, ou, peut-être qu’elle gisait, assommée, sous leur poids, mais elle ne les sentait plus. La température de la souffrance suit des courbes comme celle de la fièvre. Et la guérison ou la mort ont la même apparence, parfois. Et puis, quand la nature s’en mêle et qu’elle jette sa folie au travers de la nôtre, il faut bien s’arrêter pour la laisser passer.

Le grand courant d’air du fleuve drainait à lui tous les vents du plateau qui menaient infernalement la ronde. Par moments, une averse impétueuse faisait mollir la tempête. Le ciel se déchirait et s’effilochait en nuages incessants accourus du fond de l’horizon marin vers la bouche immense de l’estuaire. Fanny songea d’abord:

«Il faut que j’aille au-devant de Silas. Je ne veux pas qu’il le voie avant.»

De tous ses tourments, il semblait ne lui rester plus que ce petit souci lancinant.

Quand dix heures sonnèrent, elle sortit.

Dès la porte, une rafale la prit et la colla contre le mur, suffoquée, sans voix et sans souffle. Il y avait de tout dans le vent: de la pluie, de la grêle et des feuilles chassées horizontalement.

Enfin, une accalmie lui permit de gagner le chemin détrempé. La tête et les épaules sous un châle de laine noire, elle marchait, pliée en deux, les oreilles bourdonnantes, ahurie, abrutie, vidée de réflexion et même d’idées.

Quand elle aperçut Silas, il débouchait du tournant de la route de Villebonne et le vent d’ouest le poussait vers elle tout en la retenant. Elle songea confusément: «C’est notre vie». Mais il la rejoignait et lui cria ses salutations.

Une cavée s’ouvrait à leur droite. Elle prit son bras et l’y entraîna.

Il y régnait un certain calme. Les talus, barrant le vent par leur digue d’arbres et de terre, les accueillirent comme une église. Le grand homme ôta son chapeau.

--Tonnerre de Brest! cria-t-il, quel temps? J’ai eu chaud à monter de la gare.

Tout son corps vigoureux tremblait encore de l’effort donné. Il se mit à rire.

--Eh bien, Fanny?

Puis, il la regarda mieux et n’ajouta rien. Alors, elle dit:

--Je suis venue parce que...

--Oui, fit-il, comme elle s’arrêtait.

--Parce que je voulais vous voir avant...

Elle s’arrêta encore.

--Pourquoi? demanda-t-il impatiemment.

Elle baissa la tête.

--Il ne veut pas.

Le grand homme parut de pierre. Puis il dit:

--Il ne _veut_ pas?

Sans parler, elle fit «non».

La phrase était tombée entre eux comme un bolide: fulgurante, incompréhensible, inattendue. Enfin, M. Froment prononça:

--Qu’est-ce que ça signifie? Est-il fou? A-t-il des droits sur vous? Que lui avez-vous dit depuis quinze jours?

Elle répliqua seulement:

--Il sait.

--Ah! fit-il.

Elle le vit qui semblait vaincre une difficulté à parler. Enfin, il ajouta:

--Et alors?

--Alors, il m’a dit qu’il était le premier, le seul, à avoir des droits sur moi.

Elle ajouta encore:

--Il a eu une vie malheureuse, à cause de moi.

--Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai! cria-t-il passionnément. Il y en a de plus malheureux. Et maintenant vous l’accueillez, vous ne lui refusez pas une place: il doit vous laisser vivre.

--Non, dit-elle, il ne veut pas.

Alors, fâché, il cria plus fort dans le vent qui s’élevait de nouveau:

--C’est que vous n’avez pas su lui dire. Vous acceptez tout!

Elle baissa la tête.

--Comment a-t-il osé! dit-il encore. Vous ne lui avez pas dit que c’était décidé?

--Si. Il est buté. Il ne veut rien écouter. Il me reproche...

Il pencha sa tête vers elle.

--Quoi donc?

--Ma faute.

Cette fois, il recula, les mains inertes.

--C’est un monstre! siffla-t-il entre ses dents serrées.

--C’est tout de même mon garçon, dit-elle simplement.

Il la regarda. Quelque chose comme de l’adoration parut dans ses yeux, et il lui prit violemment les mains.

--Fanny, vous avez besoin qu’on vous protège contre vous-même. Sans quoi, vous serez toujours esclave et martyre. Votre fils ne veut pas que vous vous mariiez, dites-vous? Légalement, il ne peut s’y opposer. Il ne peut que faire du scandale.

Elle répéta obstinément:

--Il ne veut pas.

Sans écouter, il continua:

--Voulez-vous passer outre? Retournez à Beuzeboc. Laissez-moi faire nos publications. Vous êtes libre.

--Il ne veut pas.

Il s’exaspérait:

--Est-ce le scandale qui vous fait peur?

Elle frissonna:

--C’est pas possible.

Il sembla recueillir sa patience de maître qui se prépare à convaincre un élève obstiné:

--Voyons, raisonnez. Tout être s’appartient. Personne ne peut vous empêcher de suivre votre route. Faites votre devoir vis-à-vis de votre fils, un partage, ce que vous trouverez juste, et ne vous sacrifiez pas davantage.

Elle secoua la tête.

--Vous ne comprenez pas. Ce serait trop facile. Non, j’ai bien vu qu’il ne veut pas et qu’il saura m’empêcher d’être autre chose que sa mère.

--Il vous aime, alors?

--Ce n’est pas ça, fit-elle humblement, non, ce n’est pas ça, mais il ne veut pas que je lui fasse tort.

Déjà, acceptant l’objection, il courait, en homme, aux réalisations.

--Mettons que vous ayez raison. Il ne reste qu’un moyen. Laissons tout. Il m’est revenu quelques milliers de francs de mon père. J’ai un cousin du côté de Lyon qui me donnerait une situation dans sa fabrique; j’avais déjà pensé abandonner l’enseignement lors d’un événement de ma vie... Partons ensemble librement.

Elle joignit les mains d’horreur, mais il les prit, les serra, essayant de dompter cette pauvre volonté défaillante de toute sa dure volonté d’homme fort.

--Fanny, venez, soyez à moi, je vous attends, je veux vous délivrer. Vous voyez bien que vous n’aurez de bonheur qu’en moi. Votre sœur, votre fils ne vous font que du mal. Laissez-moi vous rendre heureuse.

Ses mains fiévreuses pétrissaient les mains glacées et ses lèvres cherchaient les lèvres pâles. Fanny ferma les yeux un instant. Tout le bonheur de sa vie tint en cette minute. Ce fut sa nuit de noce et le matin plus délicieux qui la suit, et toute la douceur et toute la folie de l’amour concentré pour elle, ici, sans son amertume et ses désillusions. Mais elle rouvrit les yeux.

L’accalmie cessait. Les branches pliées fouettaient l’air. Au sommet des hêtres, des corbeaux dérangés se fâchaient bruyamment. Et le vent, ayant sauté, entrait à présent dans la cavée.

Ce fut comme si Fanny retrouvait son sang-froid, sa raison et tout ce que l’amour emporte. D’ailleurs, il fallait lutter. Déjà, la respiration coupée, ils durent se séparer. Et tout débat, tout entretien même devenait impossible. Il fallait crier dans le vent pour se comprendre. L’ouragan reprenait, formidable.

Ils suivirent la cavée. Au tournant, le vent les bouscula à revers. Alors, Silas s’approcha de l’oreille de Fanny:

--Je m’en vais, cria-t-il.

Il y avait autant de fureur dans sa voix que dans celle de la tempête. N’était-ce pas par elle qu’il était vaincu? Sait-on la part des petites choses dans les grandes et l’effet des grands mouvements de la nature sur nos petites passions humaines?

Elle fit «oui» des yeux et de la bouche. La barrière était en vue, et, en face, le sentier bordé de peupliers qui rejoignait la route du plateau.

Elle lui tendit la main. Il se détourna sans la prendre. Et il cria:

--Vous regretterez ce jour-là!

Maintenant, elle se possédait tout à fait. La maison apparue la reprenait: la maison, la terre, la race, tous les obscurs devoirs dont on a l’habitude, et qui sont si lassants et si nécessaires.

Elle voulut le regarder encore, et se retourna avec peine contre une bourrasque.

Il était déjà au milieu du sentier. Elle le suivait des yeux quand, soudain, il y eut un long craquement et l’un des arbres du talus, choisi comme victime, oscilla et s’abattit avec un affreux bruit d’écrasement à la place même où Silas venait de passer un instant auparavant.

Elle cria follement dans le vent:

--Silas!

Il avait franchi le tournant sans se retourner. Sa pensée fut traversée par un éclair:

--S’il revient, je le rejoins et je pars avec lui!

Mais la tempête intérieure qui emportait l’homme était plus forte que l’ouragan et il ne reparut plus.

V

Fanny laissa tomber l’_Almanach des Bons Conseils_ qu’elle lisait. La solitude ne lui pesait jamais et elle se trouvait souvent seule en ce début de printemps.

Elle s’approcha de la fenêtre. Le beau dimanche d’avril traînait sa longue après-midi désœuvrée. L’oncle Nathan, sitôt le déjeuner fini, avait aiguillé Félix vers les champs, pour la visite dominicale de rigueur. Quant à Berthe, elle venait de disparaître sans rien dire, comme elle le faisait depuis quelque temps.

Après la tourmente qui, passant sur elle à l’automne, manquait de l’arracher de son existence, comme le bel arbre s’arrachait du talus, elle était restée anéantie au point de garder plusieurs jours le lit. Sa sœur expliquait avec volubilité qu’elle avait eu les «sangs tournés» en entendant l’arbre tomber sur ses talons. Elle restait prostrée, sans fièvre et sans aucun symptôme précis, simplement atone, indifférente, privée cette fois tout à fait du goût de vivre.

Avec le géant foudroyé, son amour lui semblait anéanti. Elle appuyait sur la plaie sans la sentir. Elle répétait: «Il est parti. Je ne le reverrai jamais ou je le reverrai comme on revoit un indifférent.» Et cela ne lui faisait rien. Elle se disait même: «Est-ce que je l’aimais vraiment? Qu’est-ce que c’est que l’amour? Est-ce ça?» C’était comme si, en devenant femme trop vite et trop tôt, elle avait perdu la profonde sensibilité féminine qui juge et pèse si sûrement les choses de la passion.

Après la crise d’inappétence à la vie, elle entra dans la souffrance. Les jours et les nuits se succédèrent, désolés ou cruels, tandis qu’elle éprouvait cette sensation qu’on a d’être dans des mâchoires qui se referment perpétuellement. Alors, Silas grandissait dans sa mémoire, dans son cœur, pour mieux la déchirer de l’avoir perdu. Ses mots, se gestes, ses moindres attitudes la torturaient en souvenir. Et elle sut enfin qu’elle l’aimait comme jamais elle n’avait cru pouvoir aimer.

Elle vécut enfermée avec son rêve agonisant pendant les mois noirs de l’hiver, sans rien apercevoir d’extérieur, comme si ses yeux eussent été tournés en dedans sur le seul spectacle de sa douleur.

Et jamais elle ne se disait: «Je vais aller le rejoindre.» Cette chose possible, cette chose suggérée et déjà un peu réalisée par les paroles qui l’avaient représentée, ne se montrait pas à elle comme une alternative. Peut-être était-ce parce qu’elle allait instinctivement vers la souffrance à cause de l’orientation de sa vie, ou peut-être simplement parce que les habitudes sont trop difficiles à quitter.

* * * * *

Son premier apaisement lui vint dans ces mois aigres où le printemps s’éveille. L’isolement parfait de la vie à la Hêtraye, qui séparait les deux sœurs de leur petit monde connu, environnait leur retraite d’une sorte de paix silencieuse. Un soir de mars où elle rentrait à la maison en tenant les premières primevères trouvées au revers d’un fossé, sous un ciel qui allait du violet le plus profond à un safran inexprimablement doux, elle crut sentir mystérieusement que sa souffrance ne resterait pas inutile, qu’elle serait la rançon du scandale étouffé. Son péché, cette fois, était enterré, et rien n’en subsisterait qui pût éclabousser les autres. Le nom des Bernage ne serait pas sali. Ce fut une certitude consolante qui descendit sur elle.

Les autres, cependant, continuaient leur vie parallèle et, sortant tout à coup de son sommeil intérieur, elle se mit à les considérer.