Le joug: roman

Part 16

Chapter 163,847 wordsPublic domain

Berthe ne la tourmentait plus. L’exil de Beuzeboc, si amèrement consenti, ne semblait plus lui peser, même pendant la noire période mortelle de la terre.

C’était comme si une mystérieuse influence travaillait son humeur et toutes ses passions de colère et même de curiosité pour les changer. Et Fanny se sentait plus éloignée d’elle que jamais et un peu effrayée de ce changement inexplicable. Pourtant, elle avait tant soupiré après l’affection fraternelle qu’un peu d’espoir lui en venait. «Elle a vu mon malheur, elle a peut-être fini par avoir pitié.» Et cela préparait son cœur dévasté à revivre.

Quant à Félix, il n’approchait guère de la maison que le dimanche. Et il y apportait les mêmes airs, oscillant de la sournoiserie à l’assurance. Et jamais il n’adressait la parole à sa mère depuis le jour de leur terrible entretien de la charretterie. Fanny devait dépenser des trésors de diplomatie, de vigilance, pour se garer ainsi des mots dangereux qui eussent pu rappeler ceux de ce jour-là. Mais Berthe déployait une si étourdissante volubilité que rien ne pouvait se remarquer et que le drame de ce mutisme se poursuivait à leurs seuls yeux.

Ce jour-là, de la fenêtre, elle vit l’oncle Nathan qui passait dans le fond de la cour, tout seul, l’air absorbé. Fanny s’étonna de ne pas voir Félix avec lui, car le vieillard, dans ses visites, le recherchait toujours. Il semblait à présent en faire grand cas.

--C’est un cultivateur, celui-là, et un bon, disait-il.

Ou encore:

--On ne peut pas lui en remontrer sur la chose de la culture. Sacré Félix, va!

Tout l’hiver, il avait fait ainsi de longues promenades avec le gars, et les sœurs, qui marchaient par derrière, les voyaient passer cette revue des terres nues ou emblavées, pure jouissance dominicale des terriens. On devinait que le vieillard étudiait profondément le jeune homme avec une idée secrète.

Fanny goûta un moment la paix qui baignait la chambre aux rideaux blancs, luisante et ordonnée, comme, autour d’elle, la maison, le village, le plateau et la vallée. Elle éprouvait ainsi des moments de quiétude où, la sourde douleur s’endormant, elle n’était plus sensible qu’à un pauvre espoir de bonheur qui s’éveillait au fond d’elle.

Tout bas, elle répéta, comme elle le faisait quelquefois:

--Mon péché est enterré.

Et c’est alors qu’elle aperçut M. et Mme Gallier qui ouvraient la barrière.

Elle ne les reconnut pas tout d’abord, tant ils étaient loin de sa mémoire. Mais, dès qu’ils eurent fait quelques pas dans l’allée, elle les retrouva tout entiers avec leurs vêtements noirs que rien n’égayait jamais et leur allure un peu grotesque de citadins endimanchés dans un chemin de campagne.

Elle posa sa main sur sa poitrine: c’était du malheur qui arrivait avec eux. Pourtant, elle se remit, et sortit au-devant d’eux.

M. Gallier roulait sa courte taille à jambes torses, dans un tangage qui n’appartenait qu’à lui. Son haut-de-forme et sa redingote semblaient ainsi avancer en largeur. Mme Gallier trottinait menu, avec une espèce d’obstination, et sans perdre un instant. Ils hélèrent Fanny.

--Hé! bonjour!

Elle jeta un coup d’œil autour de la cour. L’oncle Nathan avait disparu. Quant à Berthe, elle ne revenait pas. Elle ne songea pas à Félix, puisque la visite ne le concernait pas.

--Nous avons pensé venir vous surprendre, dit Mme Gallier, il faisait si beau!

Sous les fines gouttelettes qui perlaient à sa peau rose d’ancienne blonde, son honnête figure portait une expression un peu angoissée. Et M. Gallier laissait tomber, plus encore que de coutume, sa grosse bouche lippue dans sa face ravinée où la bonté traçait ses signes mystérieux.

Fanny leur proposa de s’asseoir dehors, mais, d’un geste pareil, ils refusèrent.

Quand ils furent installés dans la «salle», assis avec le rond de sparterie sous les pieds, près de la table couverte d’un châle-tapis, il y eut un silence, car toutes les congratulations sans danger étaient finies. Et puis, ayant regardé sa femme, ce fut M. Gallier qui commença:

--Mademoiselle Fanny, vous êtes seule et c’est préférable pour ce que nous voulons vous dire. Aussi je ne tarderai pas davantage.

L’accent du Midi roulait par la chambre, dépaysé, se cognant au mur, étrange et étranger dans cette maison faite à l’économe patois de Caux.

Fanny pâlit un peu plus. Elle songea: «Hélas!» Et sa bouche desséchée dit avec peine:

--Qu’est-ce qu’il y a donc?

--Il y a, reprit aussitôt le vieil homme, que nous avons entendu courir des bruits qui nous ont chagrinés. Et, quand je dis des bruits, cela prend l’allure d’accusations.

Il regarda sa femme, comme si Fanny lui faisait peur, avec sa face exsangue de condamnée attendant le supplice.

Mme Gallier se pencha, posa sa main sèche sur les siennes.

--Nous vous aimons trop pour ne pas venir vous le dire tout droit, afin d’être à même de répondre à ceux qui parlent si mal.

Fanny se redressa péniblement. Elle ne pouvait que les laisser aller.

La bonne dame reprit:

--On dit une chose affreuse, dont jamais nous n’avons entendu parler jusqu’ici et que nous ne pouvons pas croire, n’est-ce pas, monsieur Gallier?

Un signe de tête lui permit de reprendre du champ.

--Et vous allez nous dire si nous avons eu raison de répondre que tout ça n’était pas vrai. Mais vous nous expliquerez quelque chose...

Elle chercha une longue respiration:

--Voyons, mademoiselle Fanny, vous qui êtes l’aînée...

Dans la courte pause, Fanny eut le temps de penser:

--Tout est découvert. Elle va me parler de mon malheur.

Et elle faillit crier:

--Ne dites rien. C’est vrai. On ne vous a pas trompés. La vérité est venue au jour.

Mais la bonne dame continuait:

--Pourquoi laissez-vous votre sœur se compromettre à ce point-là?

Fanny la regarda avec de tels yeux d’incompréhension qu’elle parut découvrir tout à coup la vérité.

--Comment! Vous ne savez rien? Vous n’avez rien remarqué? C’est encore plus étonnant que je ne pensais.

Fanny put trouver enfin sa voix:

--Ma sœur?

Mme Gallier expliqua avec une patience décidée à tout:

--Votre sœur se compromet très gravement en ce moment. Votre voyage à Paris avait déjà attiré l’attention. Puis, à peine revenues, vous quittez Beuzeboc une première fois, puis une deuxième, et vous abandonnez votre belle maison de ville pour passer tout l’hiver ici. On n’y comprend déjà rien. On cherche des raisons... Enfin, «vous êtes dans la langue du monde».

Fanny l’écoutait avec le même étonnement. Et, comme l’autre se taisait, elle plaça:

--Mais pourquoi?

--A cause des raisons qu’on a trouvées en cherchant. On ne se retire pas à la campagne avec un jeune homme.

Fanny répéta:

--Avec un jeune homme?

Et elle pensa à Silas.

--Mais oui, ma petite, voyons: ce soldat, ce garçon qu’on a vu rôder autour de chez vous et qui est reçu chez vous avant votre voyage et après... et qui vous a suivies ici... Mettez-vous à la place du monde: ça semble drôle, drôle...

Fanny cria:

--Félix?

Et elle se mit à rire, de son rire nerveux, incoercible.

M. Gallier se leva et se dirigea discrètement vers la fenêtre. Mme Gallier tapotait le dos de Fanny d’un air effrayé. Enfin, celle-ci put parler:

--Félix, vous dites: Félix?

Elle allait ajouter:

--C’est son neveu, à Berthe!

Mais elle se retint à temps.

--C’est un gamin qu’on a vu tout petit chez Marthe, notre vieille bonne, dit-elle, vous vous rappelez?

La vieille dame hocha la tête et dit, plus brusquement que de coutume:

--Ça n’empêche pas que ça fasse jaser. Aussi, dans son intérêt, dites-le à votre sœur. Vous n’avez qu’une chose à faire: revenez à Beuzeboc.

Fanny baissa la tête. Elle savait bien qu’on ne pouvait pas satisfaire le monde en cela. D’ailleurs, la visiteuse, délestée de son message, se levait aussi. Ils se trouvèrent tous deux devant la fenêtre. Les deux formes noires faisaient sur la clarté de tristes taches de deuil qui entraient de force dans les yeux de Fanny en les violentant. Elle les suivit:

--Voulez-vous venir dehors, en attendant la collation?

Mme Gallier accepta. Ils sortirent. L’oncle Nathan arrivait à grandes enjambées et, au fond de la cour, ils aperçurent Berthe et Félix qui marchaient côte à côte.

Les Gallier partirent après la collation plantureuse dont les «nourolles», les grands plats de crème aux œufs marbrés de brun et le cidre bouché avaient fait les frais. On se leva pour mettre les visiteurs en voiture, car Félix les reconduisait à la gare de Villebonne.

Quand le couple se fut éloigné, au trot pesant de l’épais cheval pattu que Félix trouvait moyen de galvaniser, l’oncle et les nièces regardèrent autour d’eux avec cet air dérouté qui suit les départs.

Le ciel passait en magnificence le printemps posé sur la terre. La vaste coupole de turquoise verdie répandait une sorte de fraîcheur lumineuse.

Machinalement, ils prirent le chemin qui mène aux cavées. Mais Fanny ne sut jamais bien où ils étaient allés ce jour-là. Quand elle y pensait plus tard, elle revoyait seulement les «fossés», comme des murs de primevères, car la grâce de la saison, touchant la terre brune couverte encore de feuilles mortes, et le soleil d’un jour, avaient suffi pour faire jaillir du sol la moisson qui a la couleur et l’odeur du miel.

Et c’était Fanny, pourtant, qui entraînait les autres, avertis confusément de ces paroles qu’on voyait sur elle comme un fardeau qui allait bientôt lui échapper.

Depuis la conversation avec les visiteurs, elle se sentait possédée par une force étrangère. Ce soupçon affreux qu’ils lui avaient apporté grandissait en elle d’heure en heure. La chose monstrueuse, seulement suggérée, cachait tout le reste, et il lui fallait la rejeter sous peine d’étouffement. Pourtant de sa mémoire surgissaient vingt souvenirs qui corroboraient _la chose_; et, par-dessus tout, le souvenir du jour horrible qui lui démontrait clairement de quoi son fils était capable. N’avait-il pas dit: «Une tante, c’est une femme tout de même»?

L’air fraîchissait. Dans le ciel, maintenant violet à l’est, une étoile trembla.

--Où que tu nous mènes comme ça, ma Fanny? cria l’oncle.

Il marchait cependant à vingt pas devant les deux sœurs et il reprit sa marche sans attendre de réponse. Elle s’arrêta. On ne distinguait plus très bien les couleurs de la terre, comme si le ciel eût tout à la fois rayonné et absorbé la lumière. C’était bien, elle aurait moins de honte à parler.

--Berthe, commença-t-elle, il faut que je te dise quelque chose.

Berthe ne tourna pas la tête. Et elle dit, de cette voix contrainte avec laquelle on essaye de jouer le naturel:

--Qu’est-ce que c’est?

--M. et Mme Gallier m’ont dit quelque chose.

--Quelque chose?

Le mot puéril qui couvrait des révélations que l’une savait, que l’autre devinait si graves, sonna faux. Fanny dut faire un effort.

--Oui, on parle à Beuzeboc, on parle de nous.

Berthe, qui continuait à marcher, s’arrêta et, se tournant, croisa les bras.

--Ah bon! dit-elle. Fallait bien croire que ça finirait par là.

Fanny n’osait plus la regarder. Elle n’éprouvait pas ce sentiment de revanche naturel au persécuté qui peut enfin persécuter. Et elle ne savait comment formuler la laide accusation. Elle balbutia:

--Oui, nous sommes «dans la langue du monde».

Berthe répéta:

--Nous?

Fanny n’osa pas dire: «Toi!» Elle affirma seulement:

--Oui. C’est à cause de Félix.

--Tout se découvre toujours, fit sentencieusement la cadette.

Elles avaient repris leur marche dans le sentier velouté d’ombre à présent. Berthe reprit:

--Et qu’est-ce qu’on dit, au juste?

--C’est à cause de toi, dit enfin l’aînée.

--De moi?

--Oui, avec Félix.

Elle eut peur en entendant ses paroles et se hâta de les commenter.

«Mme Gallier m’a assuré qu’on parlait de lui depuis notre voyage à Paris. Et puis notre séjour ici, ça a semblé drôle... Enfin, on dit que c’est pour toi qu’il est là... Oui, on dit ça, crois-tu? Quelle horreur, comme si c’était possible.»

Comme Berthe faisait un geste, elle se hâta d’ajouter:

--Oh! mais je ne le crois pas, moi, non! Une chose pareille, jamais! Mais, enfin, tu vois, voilà où on en est. Tu comprends, les gens ne savent pas ce qu’il nous est.

La voix de Berthe, changée à ne pas la reconnaître, proféra:

--Et alors?

--Alors, je ne sais pas... Mme Gallier dit: «Rentrez à Beuzeboc, ça fera taire le monde.» Voyons, il faut que nous trouvions un moyen de laisser Félix ici. Il s’y plaît...

Elle hésitait. Elle n’avait pas l’habitude de proposer; de choisir... Et la voix nouvelle, la voix frémissante de Berthe s’éleva de l’ombre.

--Il y restera, Félix, il y restera tant qu’on voudra. Mais pas tout seul.

Fanny répéta sans comprendre la menace:

--Comment, pas tout seul?

--Non, avec moi, avec moi. Nous nous parlons. On est d’accord.

Ecrasée, Fanny ne trouva que les mots qu’elle venait d’entendre:

--On est d’accord?

--Oui. Je croyais que tu l’aurais deviné à nous voir, mais tu ne vois rien, toi.

Elle haletait un peu. Certainement, une grande émotion la secouait. Elle reprit haleine.

--Ah! le monde parle? Eh bien, il a raison. Mais on va le faire taire. On va lui apprendre que je me marie avec Félix. On allait vous le dire à Pâques, mais, puisque c’est comme ça, autant tout de suite.

Elles rejoignirent l’oncle. Maintenant qu’on n’y voyait plus, le parfum des primevères semblait plus fort, plus tangible. Il les enveloppa jusqu’à la maison où elles se retrouvèrent sans que Fanny pût s’en rendre compte.

Et, comme elles allumaient la chandelle dans la cuisine, on entendit rouler la voiture. Alors, Berthe sortit sans rien dire. L’oncle Nathan regarda Fanny.

--Où qu’elle va, ta sœur?

La chandelle vacillante jetait des clartés rougeâtres qui dansaient dans l’ombre de la vaste cuisine. Les durs traits du vieillard semblaient grimacer selon les jeux de la flamme qui argentaient ses bouclettes. Il dit encore:

--Elle est-il folle?

Fanny ne se sentit pas le courage de chercher des mots. Elle ne trouvait plus même de pensées cohérentes. Et, pour dissimuler, elle alluma une autre chandelle dans l’arrière-cuisine et se mit à desservir la table.

Elle terminait sa besogne lorsque des pas résonnèrent sur le chemin, et le couple entra.

Ils se tenaient «crochés» bras dans bras selon la plus correcte formule cauchoise des promis. Fanny manqua crier d’énervement, de chagrin, de honte à ce premier contact avec la réalité. Et l’oncle Nathan, debout devant la cheminée, les regardait sans parler.

Enfin, Berthe prononça:

--Voilà. On est venu vous le dire.

Il y eut un silence qui parut interminable, puis, l’oncle Nathan dit posément:

--Ah! ah! C’est ça! Je me disais: «Aussitte!»

Il les considéra encore et ajouta:

--Vous pourriez faire plus mal.

Il s’arrêta pour réfléchir à quelque chose et il dit encore:

--Mais, es-tu protestant comme nous, toi, mon gars?

La question parut tomber dans un gouffre de silence. Sans doute était-ce parce qu’elle touchait à ces choses interdites que chacun évitait avec tant de soin depuis leur vie commune. Et ce fut encore Berthe qui répondit:

--Il est «rien». Les Malandain savaient pas quoi faire. Il est resté comme ça.

Elle ajouta après quelques secondes:

--Il fera ce que je voudrai.

Fanny répétait stupidement en elle-même: «Il est rien, il est rien.»

La chandelle charbonnait tout à fait, maintenant, dans sa gaine en spirale de fer. Les ombres et les clartés se succédaient sur les figures en leur prêtant des expressions surnaturelles. Berthe reprit:

--On est d’accord sur tout.

Alors l’oncle demanda:

--Et quand qu’ vous allez faire ça?

--Après Pentecôte, pour les papiers de Félix et... la chambrée...

Elle pausa un instant:

--On invitera M. Froment, termina-t-elle.

VI

La dernière voiture roula longtemps sur le chemin. On l’entendit jusqu’à la descente qui ceinture la colline et puis il n’y eut plus que le silence surnaturel d’une cour de ferme en mai, car le pommier en fleurs supporte une neige qui étouffe le son et ouate l’air, comme la vraie.

Fanny, dans sa robe de cérémonie, qui était d’une épaisse soie noire sans reflets--une vraie toilette de mère de marié--marchait dans l’étroit sentier toujours envahi par l’herbe haute de la saison.

Voilà. Tout était fini. Berthe venait d’épouser Félix. Le garçon de vingt-deux ans était le mari de la vieille fille de trente-cinq ans. La tante devenait la femme de son neveu. Toute cette idylle au goût d’inceste s’achevait ce soir.

Fanny marcha plus vite, le cœur soulevé de dégoût. Le dégoût! c’était une chose nouvelle que tous ses désespoirs ne contenaient pas jusque-là, mais dont les deux mois passés venaient de la saturer. Voir, jour après jour, Félix faire le galant auprès de la grosse fille amoureuse, être obsédée de leurs rencontres furtives à tous les coins de la ferme, attraper au vol les regards, les baisers, les étreintes furtives et deviner, comme elle le devinait, savoir comme elle le savait, intuitivement, avec la certitude infaillible de l’instinct, qu’il n’y avait là qu’un calcul, et ne pouvoir intervenir! Elle se rendait compte, pourtant, que Berthe était sincère. A cette dernière chance de mariage qui passait, elle se cramponnait désespérément. Mais un mariage, cette horrible chose?

Et pourtant, c’était légal et, tout à l’heure, ce serait consommé. Oui, cette union monstrueuse avait pu être célébrée et bénie. La lumière, lorsque Fanny songeait à cela, lui semblait insupportable et, seule sous le ciel du soir, elle voila sa figure de sa main ouverte.

Telle était la fin de son péché qu’elle croyait enterré. N’eût-il pas mieux valu mille fois le scandale de la découverte, si, toutefois, le scandale éclaté eût empêché la scandaleuse union?

La rosée commençait à tomber. Elle songea: «Il n’est pas encore l’heure.» La journée des noces avait été longue et dure. Quoiqu’on n’eût fait que les strictes invitations nécessaires, des théories de cousins de la vallée et du plateau avaient défilé à la mairie et au temple de Beuzeboc. Fanny mariait son fils. Personne ne le savait. Et elle jouait pourtant le rôle de mère du marié.

A la mairie, la lecture de l’acte la fit défaillir, lorsque le greffier, près du maire décoré de l’écharpe flamboyante, se mit à lire:

«D’une part,

«Entre Félix, Jean, dit Malandain, de père et mère non dénommés.

«Et, d’autre part,

«Berthe-Zémyre Bernage, fille de feu Alfred Bernage...»

De _mère non dénommée_ et elle était là, elle, vivante et martyrisée, et elle possédait la copie de la lettre où le père se nommait, nommait sa parenté et son pays.

Au temple, elle avait conduit son fils jusqu’au fauteuil de velours rouge, puis, retournant dans son banc d’honneur, abîmée intérieurement sans posséder le droit de l’être, elle écoutait derrière elle le murmure de l’assemblée et celui de la ville et de la campagne qui stigmatisaient le mariage singulier de la seconde des demoiselles Bernage. S’ils avaient tout su!

Et la longue noce serpenta en voiture sur les routes parmi les villages en émoi, et sur la grande plaine que coupent les oasis de hêtres surmontés de la fine aiguille du clocher. Ensuite, il ne restait plus à Fanny qu’une souvenir d’interminable mangeaille, car un seul repas dînatoire s’étendait sur toute l’après-midi, et, surtout, de ces plaisanteries de circonstance qu’elle exécrait de tout temps.

A dire vrai, la rigidité huguenote n’est pas si abâtardie que de lâcher la bride à l’humour normand dans sa verdeur; pourtant, elle cède un peu et ferme les yeux en ces occasions de beuveries pour le bon motif. Fanny le savait. Elle connaissait les spécialistes, et leur jeux de mots, et leurs gaillardises permises et attendues, et leurs sous-entendus et leurs mines de circonstance. Et toute sa pudeur et son tact étaient hérissés sur elle comme un manteau d’épines.

Mais tous les supplices ont une fin et, maintenant, elle attendait sa revanche. Elle attendait l’heure où Silas Froment arriverait comme arrive un amant furtif qui, à travers bois, donne l’assaut à la colline escarpée.

* * * * *

Depuis le jour de la bourrasque, ils ne s’étaient pas revus.

Mais Silas Froment, en face de ce fait nouveau et imprévu: le mariage de Berthe et de Félix, avait fait une suprême démarche.

C’était une lettre, longue et pressante, par laquelle il l’adjurait de se décider à recommencer sa vie:

«Je comprends à présent, écrivait-il, pourquoi l’idée d’un mariage entre nous vous effrayait. Vous prévoyiez ce qui est arrivé. Il est trop certain, maintenant, que Félix, officiellement installé dans la famille et dans la maison, fera l’impossible pour vous empêcher de la quitter. Et l’affichage de nos bans serait, pour lui, le signal du scandale. Vous l’avez discerné avant moi, je le reconnais: le mariage ne vous est pas permis, puisque vous ne voulez pas braver le scandale.»

Et il lui proposait, comme seule solution, leur départ pour Lyon, où ils vivraient inconnus et heureux.

«Ne vous arrêtez pas aux mots, disait-il encore, notre union, à nous, sera sainte et bénie quoique libre et volontaire. Nous l’aurons achetée par trop de douleur pour qu’elle ne soit pas solide.

«Et ne dites pas que cette fuite sera _aussi_ un scandale. Le scandale ne peut vous suivre ni vous atteindre dans une ville inconnue où nous vivrons cachés et si unis, d’ailleurs, que nous forcerons l’estime des honnêtes gens. Le peu qui nous éclabousserait, que serait-il en comparaison de cette vérité proclamée: «Félix «Malandain» est le fils de Fanny Bernage et vient d’épouser Berthe, sa tante.» Je vous connais si bien, Fanny, que je sais à présent qu’elle vous tuerait, cette vérité proclamée, plus, je le sens, à cause de l’abandon de l’enfant qu’à cause de sa naissance.

«Que regretteriez-vous ici, d’ailleurs? La haine et l’ingratitude? Ceux qui restent ne sont pas dignes de vous. Et vous ne pouvez pas, vous ne _pouvez pas_ demeurer. Pourquoi les supporteriez-vous plus longtemps? Ne perdez plus votre amour, Fanny, je le veux pour moi seul. Je veux tout remplacer auprès de vous: famille, amis, pays.»

Et il lui traçait le plan matériel de l’évasion:

Quoi de plus simple?

«Nous gagnons la gare de Villebonne à pied, sans même étonner quelqu’un en ce jour exceptionnel. N’avez-vous pas la clef de votre maison? Et ne pouvez-vous choisir quelques jours de retraite à Beuzeboc? Ce sera le premier pas vers la liberté, vers la décision que personne ne peut, moins que jamais maintenant, vous empêcher de prendre. Car vous serez libre, _si vous voulez être libre, mais il faut le vouloir_.»

Il l’avertissait donc que, le soir des noces, il serait là, à l’attendre, à l’endroit du sentier qu’elle connaissait bien, au pied du hêtre gigantesque.

Et il terminait:

«Si, au soir dit, je vous vois descendre le sentier, je saurai que vous êtes résolue à secouer le joug et à venir à moi.»

Elle s’était arrêtée sous un pommier retombant en parasol qui la forçait à sortir du chemin. Au-dessus d’elle, les fleurs faisaient un seul bouquet blanc que sertissait le ciel encore un peu vermeil. Sur sa belle robe elle avait jeté un manteau, un chapeau et, dans sa poche, elle serrait la clef de Beuzeboc et une liasse de billets, tout son argent disponible.

Entre les branches, elle passa la tête pour regarder et écouter la maison toute vibrante encore de tout ce qui venait de la traverser, car les demeures humaines sont plus résonnantes que nous ne le croyons. Mais on ne voyait personne. Fanny songea encore avec le sombre désespoir d’un enfant révolté:

«S’ils m’aimaient seulement un tout petit peu, je n’aurais jamais pensé à partir... Mais pas même aujourd’hui il n’a eu seulement un regard un peu bon pour moi. Il est dur. Il est comme maman. Et Berthe ne m’a jamais aimée. Personne ne m’aime que Silas...»