Part 14
--Vous comprenez, je ne suis pas comme une autre, moi. J’ai ce malheureux sur la conscience. On m’a forcé de l’abandonner. Mais, vous voyez, la justice arrive toujours: il m’a retrouvée. Et alors, comment oser dire que je ne dépends de personne? C’est pas possible. Et puis, il me semble que j’attirerais du malheur sur vous si je vous épousais comme ça, sans rien dire. Et pour vous, avez-vous réfléchi? Qu’est-ce que vous feriez s’il prenait mal notre... mariage et s’il devenait malfaisant avec vous?
Elle s’arrêta. De toute sa vie, excepté dans sa confession à sa sœur, elle n’avait parlé si longuement, d’un trait, et sans chercher ses mots.
Silas l’écoutait ardemment, penché sur elle.
--Ah! dit-il, comme vous avez tort! Vous refusez de prendre la seule voie qui vous mettrait à l’abri.
Il y eut un silence. On entendait à travers le pré le bruit du moulin, le moulin de la vieille route sur laquelle on avait couché le chemineau. Le soleil descendait vers la colline, en jetant une nappe d’or sur les nappes d’herbes et la rivière fumait, chaude avec son écœurante odeur d’eau qui a servi.
Silas s’approcha encore.
--Fanny, dit-il, c’est un excès de scrupule qui vous fait agir. Voyons, il n’y a pas que votre fils. Il y a vous et moi. Vous ne pouvez pas nous sacrifier à lui, un étranger qui ne vous cherche que par...
Elle leva si vivement la main qu’il n’acheva pas.
--Non, non, il ne faut pas le dire. Nous n’avons pas le droit.
Il dut sentir qu’il faisait fausse route et qu’il n’en restait plus qu’une.
--Fanny, dit-il d’une voix changée, de cette voix profonde qu’elle ne pouvait entendre sans frémir, Fanny, vous avez promis, vous êtes à moi autant qu’à lui. Et je vous réclame maintenant pour moi, pour moi.
Il lui avait pris les mains et les serrait dans ses grandes mains chaudes. Et ses yeux brûlants la brûlaient.
Elle ferma les yeux. Elle retrouvait le goût oublié de la volupté. Quelle douceur!
Une minute s’écoula, qui fut pour elle un instant indéfini et contint l’infini. Et puis elle évoqua encore Félix, et trouva la force d’arracher ses mains. Et, les yeux détournés pour gagner du temps, elle dit:
--Non, non, je ne peux pas. C’est impossible, pas tout de suite. Il faut que je lui parle. Après, alors, après, oui, je ferai comme vous voudrez.
Avec un douleur infinie, il répliqua:
--Comme je voudrai! Vous ne m’aimez pas!
Alors, dans son ardeur à adoucir le coup, elle le regarda, et dit avec plus de simplicité qu’aucune vierge n’en aurait trouvé:
--Oh! comment pouvez-vous dire ça. Moi... oh! je donnerais de si bon cœur pour vous...
--Tout, n’est-ce pas?
--Tout, oui.
--Excepté Félix, dit-il amèrement.
Sa douceur se révolta.
--Mais non! C’est pour vous que je veux être sûre qu’il soit consentant et qu’il ne vous fera pas de tourment.
--Consentant! répéta-t-il avec mépris.
Si proches, ils s’éloignaient l’un de l’autre comme deux barques qui font force de rames. Entre eux les paroles avaient fini leur temps. Elle vit passer dans ses yeux le désir de la prendre dans ses bras et de la porter sur l’herbe épaisse, le désir criminel de la traiter comme elle avait été traitée, le désir de vaincre sa volonté obstinée à un devoir chimérique, le _désir_ au lieu de la tendresse dont elle avait besoin.
Incapable de trouver les mots compliqués qu’il aurait fallu, elle s’arracha de lui et s’en alla. Le soleil, ayant touché la crête de la colline, redescendait derrière les bois. Déjà, le val bleuissait; l’herbe et les pommiers échappés à l’enchantement du couchant s’ombraient de grandes traînées sombres.
Devant le coude du sentier, Fanny se retourna. Silas était toujours dans le pré; la tête penchée, comme enraciné, sombre et seul. Il ne la regardait pas. Elle eut peur de ce qu’elle venait de faire, et se sauva en courant.
II
Les demoiselles Bernage reçurent beaucoup de visites de curiosité en ce mois d’août-là. La bonne Mme Gallier, elle-même, sentit l’aiguillon la piquer. L’assiduité du soldat avait été remarquée; on n’en pensait pas grand’chose; néanmoins, l’incident méritait d’être tiré au clair.
Berthe, sa bouderie passée, semblait avoir pris un nouveau parti et pressait le départ. Elle adopta une attitude.
--Ce soldat? Un neveu de Marthe, notre ancienne bonne, dont maman s’était occupée autrefois. Il est venu de sa garnison qui est plus près d’ici que de son pays, là-bas, du côté de Dieppe. Ce pauvre malheureux, on n’a pas pu le renvoyer comme ça!
Fanny, abasourdie, la regardait inventer et mentir, mélanger avec art et une sorte de volupté le faux et le vrai pour en former un tissu impénétrable où l’œil ne pouvait plus distinguer ce qu’il connaissait.
«Pourtant, songeait-elle, on ne nous a pas appris à mentir. Papa nous enseignait qu’un huguenot n’a qu’une parole: «Que votre oui soit oui, que votre non soit non...» Maman non plus...
Et, soudain, elle aperçut ce qu’elle n’avait encore jamais vu, c’est que le grand mensonge de sa vie avait entraîné tous les autres. Car, dans l’armature de leur moralité sévère, aucune place n’était laissée à la faiblesse humaine. Et une autre parole lui revint: «Si ton œil te fait tomber dans le péché, arrache-le et jette-le loin de toi.» Oui, c’était cela que la grande Bernage avait pris pour un ordre et auquel elle les avait tous sacrifiés. Et c’est depuis que le mensonge était entré chez eux que le bonheur, qui vient de l’équilibre entre la vie et l’âme, les avait quittés.
--Alors, vous allez l’employer à La Hêtraye?
--Ma foi, le père Laurent se fait vieux, il a besoin d’aide... Et, comme ce garçon a été élevé dans la culture, peut-être qu’il le prendra sur notre conseil.
On leur disait aussi:
--Qu’est-ce qui vous prend d’aller passer des vacances à La Hêtraye? N’en avez-vous point assez de la promenade, avec votre voyage à Paris?
Car un peu d’indiscrétion était utile parfois pour déterrer la vérité.
Berthe se renversait en riant du rire satisfait des gens gras.
--Il est temps de nous y mettre. On n’avait encore rien vu, à notre âge.
Chacun reniflait l’air de la maison, car des bruits couraient aussi sur un mariage possible avec l’instituteur, qui venait chez elles. On le savait.
--Deux ou trois fois, _au moins_, assurait une des veuves à Mme Gallier, qui la calmait dans la main. Au moins, c’est la mère Auzoux, qui demeure en face, qui l’a vu. Il ne se cachait seulement pas!
La curieuse entreprit de confesser le père Oursel, dont elle ne tira que des grognements indignés, entremêlés de démonstrations de surdité et, enfin, une trop directe protestation clairement formulée:
--Est pas vos affaires.
Ainsi, Berthe élevait avec une prévoyante patience le mur qui couvrirait leur retraite.
Quant à Silas, il était reparti le soir même de leur explication, après avoir écrit à Fanny une lettre qu’elle reçut le lendemain matin et qui contenait ces seuls mots:
«J’irai chercher votre réponse à La Hêtraye.»
Elle mit sa lettre sur la copie qu’elle avait faite de mémoire de la lettre de son amant d’une heure, parmi ses quelques souvenirs et ses bijoux.
Ce fut Berthe qui écrivit à Félix, selon qu’il avait été convenu quand, de La Hêtraye, Fanny avait écrit à M. Froment de ne pas donner suite à son projet de lettre. Berthe, d’ailleurs, n’en toucha que quelques mots à sa sœur, comme par acquit de conscience.
--Je vais dire à Félix qu’on l’essaiera à la ferme.
Fanny s’étonna un peu. Si vite! était-ce mieux?
--Mais oui, dit Berthe avec impatience. Tu sais bien qu’on lui a dit qu’on lui écrirait. On est forcé de s’arranger avec lui, ou bien alors, quoi?
Fanny ne répondit rien. Ce n’est pas ainsi qu’elle aurait voulu réparer. Elle se sentait déchirée entre tous ceux qui ne la comprenaient jamais ou la comprenaient trop tard.
Berthe écrivit donc au gars une lettre laborieuse qu’elle recommença dix fois. Il s’agissait de l’amadouer sans rien promettre, de tâcher de recevoir sans rien donner. Car le plan de Silas, que Fanny proposa timidement, fut repoussé.
--De l’argent! offrir de l’argent! Faudrait être folles! C’est pas toi toute seule qu’as eu cette belle idée-là?
La belle idée, portée au compte de son auteur, était disséquée, ridiculisée, avec une âpreté forcenée.
--Il est généreux avec l’argent des autres, le voisin!
Elle disait «l’argent» comme si le mot lui emplissait la bouche pour y fondre délicieusement. Et elle s’acharnait sur Silas et sa trouvaille, étalant si clairement, si naïvement, sa rancune, que Fanny en eût-elle été capable, n’eût pas trouvé le courage de remporter la si facile victoire qui passait à portée de sa main.
La lettre de Berthe, qui ne contenait que la ratification en termes prudents de l’offre de prendre Félix comme domestique, ne reçut d’ailleurs, aucune réponse. Il devint visible que le gars ne jugeait pas utile de faire la dépense d’un timbre, et qu’il s’en tenait à la possession d’un document important et à la conversation finale de La Hêtraye.
A mesure que la date fixée pour leur départ approchait, Berthe semblait reculer devant le plan adopté, si changé dans son exécution depuis le refus de Silas. Son humeur nouvelle soufflait ses bourrasques sur la pauvre Fanny désarmée et tremblante.
--Si c’est possible de se bouleverser la vie à ce point-là! Qu’est-ce que je vais aller faire à La Hêtraye?
En vain, l’aînée remontrait-elle doucement qu’elle voulait bien y aller seule, l’autre comprenait à présent l’impossibilité qu’il y avait à ce qu’elles se séparassent et la prise qu’elles donneraient ainsi à la malignité. Non, leurs vies étaient liées, indissolublement, inextricablement, et Fanny voyait sa sœur se débattre avec fureur contre le filet que toutes les tentatives n’arrivaient qu’à resserrer sur elles.
Au jour dit, elles partirent pour La Hêtraye.
III
Le gars Félix se présenta libéré du service militaire, sans le moindre embarras, avec un air d’habitué qui supprima les difficultés du revoir. Les quinze premiers jours coulèrent si naturellement et sans heurt ni à-coups que Fanny, dont le cœur contracté se préparait à souffrir, osa reprendre un peu d’espoir.
Il n’est pas d’éternelle souffrance: elle pensa un peu follement que, peut-être, c’était la fin de la sienne, et que son fils, heureux, aurait pitié d’elle et la laisserait se calmer dans sa maturité et dans sa vieillesse, cachée, auprès de lui, dans une entente muette.
C’était une espèce de rêve très doux qu’elle faisait en le regardant partir, la fourche à l’épaule, de son pas cadencé de paysan, si loin d’elle, séparé par tout son remords, si près pourtant.
La fin de la moisson et les grands travaux d’automne prenaient entre eux cette place prépondérante qui est la leur dans les saisons d’activité. Elle trônait, cette activité, dans les chars pleins, aux fêtes du «Caudet», quand le coq, lié par les pattes au bout d’une gaule, promène son agonie d’une journée en trophée barbare, dans les batteries, sentant la paille, le charbon et la sueur des forcenés, dépoitraillés, qu’une besogne démoniaque semble pousser aux reins. Elle trônait encore dans les grandes journées calmes d’automne où la charrue sort pour accomplir son rite solennel. Non, en vérité, Fanny le sentait obscurément, ils appartenaient tous alors à la terre, et rien ne pouvait les en distraire.
Et ce fut par un dimanche de la fin d’octobre qu’ils parurent tous s’éveiller subitement, et, comme un dormeur quittant son rêve, retrouver leur existence réelle au point où ils l’avaient quittée.
Silas Froment arrivait à la barrière par le chemin du plateau. Berthe et Fanny, qui revenaient à pied du temple de Villebonne, de loin l’aperçurent. Et Félix venait vers elles dans la cour, rasé, endimanché, avec le dandinement habillé des jours chômés.
Tous quatre, ils s’arrêtèrent quelques secondes, parce que l’ancien instinct de défense qui agonise en nous jette parfois une lueur inattendue; puis, ils se remirent à marcher en se composant un visage. Fanny sentait son cœur battre dans sa poitrine et elle devinait l’émoi des autres. Et ils s’abordèrent tous comme s’ils se voyaient pour la première fois tels qu’ils étaient, éclairés par cette lumière surnaturelle qui dénude alors les êtres.
Pourtant ils ne prononcèrent pas d’autres mots que ceux des salutations banales.
Dès qu’il put isoler Fanny, Silas lui demanda vivement.
--Eh bien, lui avez-vous parlé?
Fanny détourna ses yeux craintifs.
--Non, pas encore.
Il s’arrêta:
--Comment!
Elle le pressa:
--Ne nous arrêtons pas. Ils nous regardent.
Félix, détourné, posait, en effet, sur eux un regard aigu et fugitif. Berthe l’imita et ils les regardèrent venir.
--Alors, vous venez dîner avec nous, monsieur Froment? dit-elle presque gracieusement.
--Si je ne suis pas indiscret, fit-il. Je m’excuse de ne pas vous avoir prévenues. Mais je suis revenu...
Il buta court, comme s’il allait dire un de ces choses essentielles qu’on doit taire, bien que l’âme en déborde.
L’explication resta inachevée, sans que personne la relevât. Les paroles couvraient les pensées vitales qui, présentes, les obsédaient tous.
Le repas amena sa détente coutumière. Il y a tant d’animalité dans tous les gestes de la table, que préoccupations et soucis sont forcés de céder le pas. Les deux couples mirent tacitement de côté leurs tourments pendant que le pot-au-feu et le coq rôti apparaissaient successivement sur la nappe, dont le fil avait été filé par une Bernage défunte, restée bien loin déjà dans le siècle disparu.
Lorsqu’ils se levèrent de table, l’ordinaire pléthore agréable des fins de bons repas mettait une buée rose aux visages. Berthe était franchement congestionnée.
--Allez, dit-elle, on va faire un tour. C’est beau dans la campagne, _du moment_.
Ils sortirent. La fine lumière d’automne glissait sur la cour. Le peuple noir des pommiers aux bras tordus semblait crier au ciel contre la perte de ses fleurs et de ses fruits, qu’une divinité malfaisante lui enlevait deux fois l’an.
Ici et là, un arbre tardif, étayé de perches, croulait sous les guirlandes de pommes jaunes ou rouges. L’herbe sombre, peignée par les grandes pluies d’équinoxe, était une longue chevelure défaite sur le sol. Au delà de la voûte verte des pommiers, une double rangée de sapins noirs faisait sentinelle, à la mode normande. Et, plus loin, la bordure du taillis, qui commençait là de vêtir la colline tombante, brûlait du feu ardent de l’automne.
Ils marchèrent d’abord tous les quatre. M. Froment avait offert une cigarette à Félix. Et puis Berthe appela le gars quelques pas en arrière.
--Venez un peu voir ce pommier, qu’est-ce qu’il a, Félix, dit-elle.
Il s’arrêta. Les autres s’éloignèrent lentement, tandis que le couple examinait l’arbre.
--Votre sœur a compris, dit Silas à demi-voix.
--Ça m’étonne, répliqua Fanny. Berthe n’est pas...
Elle s’interrompit. Les mots qu’elle disait sans intention bien arrêtée venaient d’ouvrir une porte mystérieuse dans son esprit, et ce qu’elle apercevait la bouleversait. Elle répéta:
--Berthe n’est pas...
Mais Silas devait poursuivre lui-même tant de pensées qu’il ne prit pas garde à cette phrase demeurée suspendue en l’air comme une menace.
--Fanny, dit-il enfin, pourquoi ne lui avez-vous pas parlé? Je vous ai donné le temps...
Sans répondre, elle ouvrit la barrière qui, de ce côté, donnait sur le bois dévalant la pente abrupte de la colline. Du domaine de la verdure permanente, ils entraient dans la folie rouge de l’automne. Sous leurs pieds, les premières feuilles tombées étendaient un tapis flamboyant, selon la loi qui les rend plus vivantes à l’heure où elles vont disparaître. Fanny fit un effort:
--Non, dit-elle, je n’ai pas pu.
Il s’étonna:
--Comment, depuis le temps!
Elle baissa la tête comme une petite fille coupable et puis aussi pour détourner les yeux.
--Mais on a eu la moisson, le battage et tout le travail après.
--Etes-vous donc devenue fermière à ce point-là? demanda-t-il.
Elle secoua la tête sans répondre, comme quelqu’un qui en a trop à dire.
Il saisit son bras:
--Fanny, il faut me répondre maintenant, il faut lui parler. Je ne m’en irai pas sans cela.
Cette fermeté lui fit l’effet d’une brutalité et tomba sur son courage comme un soufflet. Elle s’arrêta, s’adossa contre un arbre et se mit à sangloter.
Maintenant, à travers les hêtres de pourpre pure, on apercevait la Seine qui luisait au fond de la large vallée. Des peupliers blancs, étoilés d’or pâle, jalonnaient son lit par places. Ils ne voyaient rien. Les bras tombés, Silas regardait les sanglots profonds secouer le corps de Fanny. Enfin il dit de cette voix brisée des hommes sensibles:
--Je vous en prie, je vous en prie, Fanny!
Plus que sa voix, l’idée qu’ils se trouvaient dans un chemin quasi public réussit à la calmer. Elle s’essuya les yeux.
--Qu’est-ce qu’il y a? demanda-t-il tendrement. Dites-moi ce que c’est, dites-moi comment vous souffrez.
Ses larmes faillirent redoubler. La douceur lui paraissait encore plus difficile à supporter. Et, amèrement, elle jeta toute sa peine hors d’elle-même, comme à pleines mains.
--Je n’ai rien su lui dire. Je n’ose pas lui parler. Je ne sais rien de lui seulement. Ni son nom, ni même...
Il la regardait. Il y avait de l’horreur sur son visage égaré. Elle le sentit et baissa la voix.
--Je ne sais pas sa religion, comprenez-vous? Je ne sais pas s’ils en ont fait un catholique... Mon fils!
Une si poignante détresse résonnait dans son accent que Silas retint la pensée qui se formulait en lui: l’enfant abandonné allait être réclamé! Il dit seulement:
--Mais pourquoi?
--Est-ce que je sais! Une fois Marthe disparue, il a été avec ces Malandain, qui étaient des catholiques. Alors...
Le sentier descendait à pic. La vallée enchantée venait à eux avec un parfum de mousse et d’écorce mouillée. M. Froment dit:
--Voyons, Fanny, à propos de son nom, expliquez-moi comment c’est possible.
Les pierres roulèrent sous les pieds de sa compagne. Elle étendit une main, qu’il saisit:
--Arrêtons-nous, fit-il, on ne peut pas parler dans cette descente.
Ils s’assirent sur le petit talus qui bordait le sentier, au pied d’un hêtre géant éployé sur le bois. Devant eux, le taillis dépouillé fuyait, voilant à peine, encadrant plutôt le noble paysage, qu’ils ne voyaient pas. Fanny répondit enfin:
--C’est comme ça que ça c’est fait. Maman a déclaré ce qu’elle a voulu à sa naissance, sans rien me dire.
La tête détournée, il questionna:
--Où était-ce?
--A Bures, un petit pays; je croyais que Berthe vous l’avait dit.
--Oui, c’est vrai.
Il réfléchit un moment et reprit, toujours sans la regarder:
--Et vous ne savez pas quel nom elle a donné?
--Non, je ne sais rien, sauf qu’elle m’a dit: «Veux-tu Félix!» J’ai dit oui. J’étais si faible, si abattue, si honteuse...
--Mais alors, êtes-vous sûre?...
Il hésita, puis se décida:
--...qu’il ne porte pas votre nom?
Saisie, elle fit:
--Mon nom? Vous croyez? Est-ce que c’est possible?
--Cela se fait souvent, voyons, c’est la reconnaissance, mais ce n’est jamais une obligation légale.
Elle demanda craintivement:
--Vous connaissez tout ça?
--Oui, j’ai été secrétaire de mairie.
Entre eux, un degré était franchi. Ils arrivaient à parler de _la chose_ comme d’un événement passé. Elle reprit:
--Non, comme je connais maman, elle a dû tout faire pour ne pas donner de nom...
Leurs pensées firent encore du chemin dans le silence, et Silas termina tout haut la sienne:
--Alors, elle a dû mettre: «de père et mère inconnus».
Fanny se leva.
--Oh! ce n’est pas possible, ce n’est pas possible! Non, elle n’a pas fait ça!
Il lui prit les mains.
--Mais, ma pauvre enfant, c’est la loi: ou la reconnaissance ou cela.
Elle se laissa retomber et cacha sa figure. C’était trop de honte devant lui.
Il fit quelques pas sur le sentier, et revint vers elle.
--Vous vous arrêtez à peu de chose auprès du reste, Fanny.
Elle sanglota:
--Peu de chose? Jamais aucune mère n’a été comme moi. Je ne sais ni le nom ni la religion de mon fils!
Il dit, avec la patience qu’il devait mettre à raisonner un élève désemparé:
--Ce n’est qu’un des côtés de la question, et rien ne sera changé quand vous serez renseignée. Il y en a de plus importants. J’ai besoin que vous m’écoutiez.
Elle parvint à refouler ses larmes pour obéir et se redressa, sans savoir combien elle était touchante dans sa détresse féminine. Il continua:
--Félix sait-il quelle est sa mère?
--Non.
--Comment! il n’a pas encore deviné?
--Non. Il parle si peu. Il nous regarde seulement l’une après l’autre.
--Mais comment vous appelle-t-il?
--Il ne nous appelle pas, dit-elle si naïvement que l’instituteur eût ri, si quelque chose au monde eût eu le pouvoir de l’égayer en cet instant.
Il dit en rêvant:
--C’est incroyable, incroyable!
Le soleil, maintenant, ruisselait sur le fleuve lointain, qui devenait de pur argent doré. Et les bois, gorgés de ces derniers rayons, les renvoyaient en flamboiements.
Fanny se leva.
--Il faut rentrer. «Ils» doivent nous chercher.
Il l’imita.
--Mais non, soyez tranquille, «ils» nous permettent cette équipée. Ah! vous êtes bien gardée, Fanny!
Ils reprirent, sans parler, le sentier montant. Quand le sommet fut atteint, Silas dit encore:
--Dans quinze jours, je reviendrai. Je veux une réponse. Vous entendez: _je veux_. Voyons, observez-le. Et puis parlez-lui. Dites-lui que c’est vous. Et puisque vous avez cette folie de vouloir sa... sa permission, avertissez-le de nos projets.
Accablée sous toutes ces paroles, elle baissait la tête. Il la regardait, se détachant dans sa robe noire du dimanche, qui la faisait plus pâle sur le fastueux paysage de sang et de feu. Un singulier charme émanait de cette figure, mystique dans sa maturité même. Une impulsion soudaine parut saisir le grand homme, si maître de lui. Brusquement, il s’arrêta, prit les poignets de Fanny, et, abaissant contre la sienne sa figure soudain enflammée et ses yeux durcis, il lui dit avec cette espèce de haine d’amour qu’est la jalousie:
--L’autre, l’autre, l’aimiez-vous, Fanny, l’aimais-tu?
Poussant un faible cri, elle arracha ses mains, et recula avec un visage décomposé. Alors il se détourna, fit un geste. Et, sans un mot, descendant le sentier jonché d’or, s’enfonça dans le brasier ardent de l’automne.
* * * * *
Au matin, après un court sommeil, Fanny reçut comme une clarté cette certitude: «Mais, il m’aime!» Ce que n’avait pu faire ni la douceur de son fiancé, ni sa mansuétude, ni sa longue patience, ce mot arraché aux profondeurs de sa nature, ce mot de jalousie banale l’accomplissait, tant la sincérité possède une lumière d’illumination.
Elle traversa deux jours sans le savoir, soulevée par une force nouvelle. Mais, le troisième, elle s’avisa qu’il lui fallait prendre des mesures pour obéir à Silas, et elle se força à regarder autour d’elle.
Le temps s’était mis à la pluie, et Berthe ne cessait de se plaindre.
--Ah! qu’on était bien à Beuzeboc, au sec et au chaud!
Ici, les cheminées tiraient mal, le bois était mouillé... le vent soufflait dans les corridors...
Le père Oursel, monté de la ville pour leur apporter quelque commission, dit enfin de sa voix rocailleuse:
--Pourquoi que vous n’y retournez point, chez vous?
Berthe le regarda avec étonnement.
--Pourquoi?
Il dit:
--Vous savez bien pourquoi...
Fanny écoutait comme si, de cette conversation, allait enfin sortir quelque chose de nouveau. Mais c’était déjà une grande nouveauté que d’entendre le bonhomme parler le premier.
Berthe cria:
--Je ne crains personne, moi!
Le père Oursel ne la regarda pas, puisqu’il ne regardait jamais ses rares interlocuteurs. Il leva la main et dit:
--On verra.
L’étrange conversation finit là, et Fanny n’en garda que la sensation d’avoir frôlé l’inconnu, tant étaient singuliers le réveil subit du taciturne et le son même de sa voix, tant il était inouï, surtout, de lui découvrir des intentions et, peut-être, une pensée.