Part 4
Car qu’est-ce que la beauté, avant tout? La beauté effective c’est l’accomplissement de l’homme dans toutes ses possibilités et à chacune de ses minutes. La beauté ce n’est pas d’abord la statue mais l’homme qui marche dans la rue et qui salue le jour d’un geste réussi. Je ne reconnais à la beauté son plein sens d’harmonie des forces que si elle préside à tout notre exercice quotidien.
--Eh bien! Tout en satisfaisant à ton art, quand tu sors de ton cabinet, tâche d’être encore un honnête homme. Ne renonce à rien entièrement.
--A quoi bon tenir la beauté dans ses mains si l’on ne peut s’en armer contre tout, contre la laideur et contre la maladresse?
La ruse, l’élégance qu’on peut employer à masquer cette lèpre qui altère les traits humains sur le visage de tout artiste, ne peuvent taire en moi une protestation profonde.
Pourtant elle est subtilement engageante la leçon qu’il me semble que me donne une certaine lignée: Montaigne, La Rochefoucauld, Racine, Fénelon, Saint-Simon, Chateaubriand, Constant, Beyle, Barrès, et même Rousseau, et même Gide. Aucun n’a renoncé à faire figure. N’est-ce point par bravoure que chacun a essayé de vivre selon le siècle? Ils sont plus naturels que Flaubert.
«Tu n’écriras, me disent-ils, qu’après avoir vécu et agi. Alors, tu rendras compte de ce que tu as fait et ressenti. Tu n’écriras que pour prendre conscience de tes ressorts et de tes mobiles, pour préparer de nouvelles actions, pour élucider ta volonté par ton intelligence. Ou si tu n’écris pas pour faciliter ta vie, ce sera pour faciliter la vie des autres hommes. Ou bien encore tu écriras, après avoir entièrement vécu pour te souvenir, pour rassembler tes jours, pour laisser une copie plus efficace que le brouillon, pour te saisir avant de te perdre».
Tel est le conseil discret de l’humanisme français. L’écoutais-je? En tout cas, je ne pouvais plus haïr et mépriser le subjectivisme comme je l’avais fait, parce que je ne le concevais plus de la même façon. J’entrais dans une nouvelle saison. Les distinctions tombaient comme des fleurs qui font place aux fruits. Où commençait, où finissait mon moi, après tout? Je ne confondis plus, à cause d’une stupide notion due au réalisme, l’art avec la photographie, truquage fait d’oppositions grossières. La première fois que j’avais voulu chanter mes amis, ignorant encore qu’ils sont des parties secrètes de ma conscience, qui vivent librement, hors de son contrôle tâtillon, je m’étais tourné vers le plus particulier d’entre eux et je lui avais dit: «Ne bougeons plus.» Le regardant à travers mes verres encore mal accommodés, j’avais été fort étonné de le voir couvert de mille petites laideurs comme d’une soudaine maladie de peau. Sur le moment je ne comprenais qu’il en était ainsi parce que depuis deux minutes, nous ne bougions plus ni l’un ni l’autre et que mon œil se voilait de mille taches, mais je m’en étais pris à lui et je l’avais accusé de m’avoir trompé jusqu’à ce jour. Il était résulté de ce malentendu une caricature épaisse et inerte que j’avais publiée sous le titre de «La Valise vide», et qui avait eu un joli succès car les gens aiment qu’un portrait soit ressemblant. Celui-là l’était au point qu’une femme qui a beaucoup aimé cet ami Jacques, n’a jamais voulu admettre, ne trouvant aucune vérité dans mes observations textuelles, que j’eusse songé à Jacques en l’écrivant. Elle l’avait toujours regardé avec les yeux de l’amour, et non à travers un kodak.
Mais pour moi non plus il ne s’agit désormais que de l’amour, et non plus de Jacques ou de Paul, mais de mille signes dans le ciel et sur la terre qui, pour le plaisir de remuer, décrivent le développement enfin libre et généreux de cet univers qui est en moi et qui est bien autre chose que ce qu’on appelle une personnalité.
Par là, il me semble que je rejoins la vie; à de certains moments, j’en viens à croire qu’écrivant, je vis.
Peut-être écrivant, est-ce en moi qu’il y a le plus de vie?
V
LA LIBERTÉ
Je joue sur les mots. Je vis peut-être plus qu’il y a deux ou trois ans mais enfin je ne suis pas un homme.
Or j’ai toujours supposé qu’il ne s’agissait que d’une chose au monde: d’être un homme. Un homme, celui qui rend justice à toutes ses facultés. Ce dont j’ai le plus souffert, c’est de l’inachèvement des hommes.
Pour être un homme, il faudrait que je fusse à la fois un athlète, un ami, un amant, un artiste et pourtant que la mort puisse venir.
Un athlète, d’abord et avant tout. Certes, la question ne se pose plus: depuis 1914, depuis que je suis entré dans ces grands troupeaux inertes que remuent à peine les guerres et les révolutions, mon corps s’est oublié et voici que j’ai plus de trente ans. Quoi que je fasse, il ne me viendra plus que cette ombre de tombeau sur les dents. Mais enfin, la beauté, c’est tout ce qui nous est donné et je ne pardonnerai jamais à mes amis ni à moi de n’avoir pas tout fait pour être moins laids. Et puis, il faut être fort, pour supporter décemment la douleur et casser la gueule de quelques gêneurs. La poésie, c’est la force; la plus belle image, c’est un corps. C’est le plus grand scandale que les poètes soient si faibles, si laids, si vulgaires, si timides.
Un ami et un amant. J’ai perdu mes amis, je jette les femmes par la fenêtre, après l’argent. Eh bien! C’est une honte. Il faudrait savoir être sociable, poli, urbain. Cela fait trop de plaisir aux dieux, ce relâchement, cette déroute de toutes les alliances humaines. Je suis quinteux, je suis inepte. Manque de tempérament: j’ai tant de peine à installer mon petit univers que tout le monde me gêne et qu’à l’instar de Barrès, qui froidement donna la recette de l’avarice, je les nomme barbares et je me constitue une liberté qui ressemble à une rente viagère.
Un artiste. Quand je prends en haine l’écriture, ce n’est point à cause de l’écriture même, mais à cause des ravages qu’elle assure en moi. Mais si je pouvais être à la fois un athlète, un homme de commerce heureux,--et aussi un homme capable de prière--je ne voudrais pas alors renoncer à être un écrivain. Car c’est aussi une façon d’accomplir le monde. J’aime les belles formes et les belles manières: aussi donc les maisons, les vêtements. Or qui donne forme à tous ces objets usuels? L’art, l’art du peintre, de l’écrivain. Si je ne noircis pas cette feuille de papier, si je ne la marque pas de lettres bien moulées, tout va décidément s’en aller à vau-l’eau, et nous allons retomber dans une simplicité inarticulée qui n’est supportable qu’au désert.
Il me faut autour de moi une fabrique nombreuse. Et pourtant je ne tiens pas moins à assurer à ma vie une ouverture mystique. Donner la plus grande attention à tout ce détail qui est le monde, et aussi se tenir prêt à tout lâcher.
Une telle grossièreté règne partout qu’on me traitera d’éclectique. Mais il faut bien que j’exprime cette idée qui est assise dans mon cœur comme la mère de toutes mes passions: je ne veux renoncer à rien.
Par un côté, je veux être un ascète, et néanmoins parce que l’art est un ascétisme, je l’envoie rejoindre la religion. Je ne veux point prononcer pour toujours les vœux ignobles: pauvreté, chasteté, humilité.
Je regrette de n’être pas un homme.
Vous me comprenez bien. Il ne s’agit pas de l’individu, de celui qui avait une mère, des autos, un matricule dans une armée, une femme et un enfant dans un pays, une ambition, une vanité--tout cela n’était que signaux superficiels, tout cela s’est évanoui,--mais de la suggestion abondante et symphonique que fait l’idée de l’homme complet au milieu du monde.
Et puis je souffre d’être l’homme d’aujourd’hui, l’homme menacé, l’homme qui s’oublie, l’homme qui va se noyer et qui se crispe.
Je suis désespéré, moi l’Européen, j’aime encore tout ce dont je désespère. J’aime mes mains libres et les outils si fins et si forts que je peux saisir et reposer. O beaux gestes, nets et fermes, garantie d’un intellect victorieux: le geste de la guerre et le geste de l’amour. Tuer son ennemi et prendre une femme, tuer celui qu’on méprise et enfermer celle qu’on craint. Les gestes qui créaient, les gestes qui tour à tour déchaînaient et réenchaînaient le mouvement. Comment affirmer, créer, si l’on n’est pas capable à l’extrême limite de son désir et de son vouloir, de tuer et d’être tué? Tuer ou se faire tuer, c’est la même chose, c’est manifester également qu’on croit à l’identité humaine. C’est le cri certain. Et pourtant, qui, aujourd’hui, peut tuer sans effort? Une brute, ou un vicieux, ou un gamin drogué de mots. Moi, en dépit de mes campagnes, de tout ce sang en Champagne et en Ukraine, je pâlis devant le sang. Alors le cri certain tourne à n’être qu’une fanfaronnade malsaine, digne d’un sectaire de ruisseau, fasciste ou communiste.
Et ce geste de la prière à la fin qui remettait tout en place, qui anéantissait tout. L’homme des rebellions à main armée, l’homme des exactions hardies, l’homme des désirs et des assouvissements, l’homme qui avait un caractère et dont on peignait le portrait, il savait reconnaître les saisons, et un beau soir, il se rendait à Dieu. Alors c’était un dernier combat, une dernière étreinte, un dernier dialogue, d’où sortait une nouvelle et suprême forme de l’être.
Tout cela s’embrouille et m’échappe. Et pourtant je suis encore debout et je proteste.
Après tout, je ne suis pas qu’un écrivain, je suis un homme en proie au problème total.
Toute cette écriture, toute cette tunique de signes qui s’accroche à mes reins, c’est votre tourment à tous, c’est votre vieille conscience fatiguée, exsangue.
Il me semble pourtant que je suis encore vif, que je la déchire, que je l’arrache, qu’elle tombe.
Je brise le travail, le lucre, l’application, mille fariboles de fer.
En dépit de la mitrailleuse de Lénine ou de Mussolini, je ne veux pas rentrer dans votre usine américaine. Plus de métiers, puisque tous vos métiers tuent. Pour être un homme complet, je voulais, entre autres bonnes choses, avoir un métier, parce que j’aime encore les formes, pour multiplier les formes dans le monde.
Mais les formes flanchent partout, plus moyen de les redresser. Alors, bonsoir mon métier, bonsoir l’art. Je ne veux pas m’estropier le corps et l’esprit pour essayer de rebourrer encore des formes qui se resserrent à vue d’œil.
Puisqu’il n’y a plus moyen d’être un homme avec les hommes, à nous la liberté atroce des fakirs ou des chemineaux.
Enfin ce qui l’emporte c’est ce que je désigne depuis le début: la paresse, la bienfaisante paresse que je découvre et que je salue au fond de mes jours. Enfin son flot vivant est le plus fort et toutes les distinctions sont emportées par sa crue.
Athlète, ascète, artiste, amant: il ne s’agit plus de tout cela.
Où est maintenant le rêve? Où est maintenant l’action? Tout cela se mêle et se roule dans la liberté.
Je m’enfonce dans un anonymat divin. Comment hier encore pouvais-je avoir peur de renoncer à mon nom? Enfin je me suis perdu.
Mon moi, ce n’est plus l’individu dans la société mais l’univers marqué du sceau de l’homme, une dernière fois.
Je suis seul et avec tous. Je ne prie pas, je chante. J’ai tout convoité, je possède tout.
J’entre dans un royaume sans nom, peuplé de figures nombreuses, ce sont des parties de l’être que je salue, les plus nobles et autrefois les plus négligées, que je retrouve grandies dans la liberté.
J’ai renoncé à l’action, mais mon rêve marche sur deux pieds.
Croyez-vous que j’use encore de l’encre et du papier? Eh oui! par lâcheté, pour gagner mon pain, je préfère encore ce métier à un autre. Et puis un reste de coquetterie, de lascivité. C’est pourtant la pire souillure de faire ce métier, car c’est celui que j’aime. Écrire pour moi c’est ce qui ressemble le plus à la prostitution. Or que peut faire d’autre pour subsister un paresseux comme moi sinon se prostituer? Je suis comme une femme qui autrefois a tout donné à un amant, en vain; et maintenant tout le monde peut y passer: devant tous, elle refera les gestes qu’elle avait inventés pour un seul. Et n’oubliez pas mon petit cadeau.
J’écris encore. Mais les hommes écriront-ils toujours?
La solitude est une action qui m’empoigne et m’anéantit comme un rêve.
Pas d’argent, pas d’amis, pas de femmes, pas d’enfants, pas de dieu, pas de métier. Peu importe que je sois enfermé dans ma chambre ou traînant les routes.
Pardonnez-moi d’écrire. Autant en emporte le vent. Mais comment ne pas dire adieu aux formes humaines qui disparaissent à l’horizon. Et cet adieu, comme j’ai envie de le prolonger, de le répéter, car produire des formes, c’est toute la passion de l’homme. Mais mon époque ne va-t-elle pas, à travers l’évidente dissolution des formes, à une spiritualité de foudre?
Qui a jamais lu un livre?
Que je fasse cela ou autre chose, puisque je ne peux pas tout faire, puisqu’il est interdit de ne rien faire.
La paresse est plus forte que tout. Ainsi j’appelle la liberté, ainsi j’appelle la vie.
«Vie». Cela fait de nombreuses années que ce mot est celui dont on use pour désigner ce qui est sacré, ce que les hommes adorent et cultivent. C’est le dieu qui a remplacé Dieu.
L’idée de Dieu renfermait cette idée de la vie, mais autour faisait des cercles plus larges.
Poussant ma réflexion amoureuse dans les plantes, les sexes aux riches racines, la terrible soif du cœur, une complication merveilleuse m’entraîne. Alors je ne peux plus me contenter de ce mot «Vie». Je m’efforce de former un vocable qui dise la réalité du monde, la force intime du sang. J’en appelle à la magie.
C’est alors que d’aucuns prononcent: «Dieu», mais il me semble que ce n’est qu’une image. Et moi je me suis perdu depuis longtemps parmi les images.
Que le chant de ma paresse emporte la rumeur de mes derniers soucis.
LE MUSIC-HALL
Il y a un tragique moderne: c’est une espèce de grand volant qui tourne et qui n’est pas dirigé par la main.
Louis Aragon.
(_Le paysan de Paris_.)
I
UNE MAISON SANS VISAGE
Sur un côté de cette rue sombre, étroite et montante, j’aperçus tout à coup une zone de lumière. Elle s’écartait d’une façade et s’abattait sur le pavé, comme la lame sort du manche d’un couteau replié. Le reflet sur la misérable paroi opposée montrait des persiennes accrochées au néant. Descendu de taxi, je fis face à ce monument électrique inséré dans l’ombre.
Mais, devant ce seuil, point d’espace où je puisse prendre du champ pour embrasser toute la prestance de l’architecture. Les lieux qu’ils réservent pour le développement dans leur cœur de quelque admiration, les hommes de ce temps n’en ménagent nullement l’accès de façon qu’un esprit de solennité naisse du parcours de la distance, qu’une vue d’abord générale ne le cède que par degrés à la jouissance des détails. Dans une promiscuité virulente, ils entassent leurs bâtisses sur de sordides lambeaux de terrains qu’ils se disputent à prix d’or. Ils remplacent la perspective qui aère l’esprit et ouvre des avenues dans sa profondeur par les effets à longueur de bras, en coups de poing d’une lumière assommante.
Non seulement la destination de l’endroit n’apparaissait point par l’ordonnance de ses abords, mais le fronton, bas et large, était noir derrière les rampes lumineuses, muet. L’élocution, la signification des lignes était remplacée pauvrement par un signe tout contracté: le nom du bâtiment, son emploi, posé sur lui, plus gros que lui: CASINO DE PARIS.
Je suis repassé au jour devant ce temple sans visage. Sous la poussière et la lumière triste du jour, deux femmes de plâtre finirent par s’exhumer avec mollesse de la masse inexprimée: du plâtre sur du ciment. Il n’y a plus de pierre; elle coûte trop cher. Cette civilisation, ruinée par de vagues largesses, ne peut rien s’offrir de solide.
Au XIIIe siècle, quand un voyageur arrivait dans une ville, avant de prendre soin de ses affaires peut-être, il allait à l’église. S’il ne savait pas le parler du pays, et même le sachant, comme il souffrait de l’insolite de toutes choses, c’est dans ce lieu qu’il retrouvait ses aises, où, plongeant dans la catholicité, il se délivrait d’être étranger. Il retrouvait là une langue semblable chez tous les peuples de l’Europe et, s’il ne la comprenait pas non plus, des cérémonies qui, chaque jour, par toute la chrétienté, se répétaient selon des rites constants et signifiaient pour tous les hommes les mêmes désirs et leur commune satisfaction.
Au XXe siècle, quelle que soit la grande ville où se pose l’homme errant, ce sont des acrobates, des animaux qui lui offrent un plaisir sans besoin de traduction. Et partout le flux et le reflux des danseuses, la montre des femmes demi-nues lui vantent la splendeur de l’argent qu’il cherche tout le jour et illustrent l’amour vénal qu’il trouvera à minuit sur le trottoir.
Tout ce qu’on allait voir à l’intérieur essayait de se faire remarquer dès la porte: la foule des acteurs par le trou des affiches se ruait vers la foule des spectateurs qui entraient, pour conquérir d’emblée un regard unanime, la vedette. Sur ces placards les noms des cabotins s’empilaient, grimpaient les uns sur les autres, les plus gros écrasant les plus petits de lettres énormes. Ces noms étaient aussi bizarres que possible: empruntés à toutes les langues, ils étaient tous truqués, syllabes torturées, déracinées de toute étymologie, étiquetant une racaille aussi cosmopolite que l’eau sale des ports.
Toutefois, l’ensemble du spectacle portait le nom de la ville où il était donné et promettait quelque pittoresque local:
PARIS MIS A NU
Près du box du contrôle, où veillent des anges miteux qui règlent la distribution des humains dans ces paradis, j’imaginai la silhouette du tenancier. Espèce d’homme-sandwich, va-t-il tenir les promesses qu’il sème sous les pieds des passants, parmi les crachats? Il montre l’orgueil petit d’un épicier marseillais transformé en boss américain. Ce qui fait parisien c’est cette camaraderie de coulisses qui aveulit sa lèvre. Il a la figure brouillée, lavée à l’eau de vaisselle, de tous les gens qui vivent de la nuit, depuis le plongeur jusqu’au suzerain de Deauville.
Quand on entre dans un music-hall, on trouve, peinte sur la face du personnel, la même idée de séduction grossière que dans un palace. Voici la foule nombreuse des domestiques de la Foule. Le chasseur, paisiblement cynique, ne veut même plus persuader l’homme qui vient vers lui avec son argent, qu’il lui aura de son copain du contrôle de meilleures places. Il sait qu’il lui extorquera à coup sûr quelques francs, par le sens soudain qu’il va lui donner d’une obligation mondaine. «Monsieur, vous êtes assez riche pour voir s’incliner devant vous le fantôme d’un larbin. Donnez de la réalité à cette apparition flatteuse, en lui tendant une main qui me rende ignominieux». Par le truchement de ces faibles coupeurs de routes, s’opère une discrète corruption des classes les unes par les autres.
II
UNE SALLE VIDE
Je suis arrivé le premier, il est huit heures et demie, je resterai le dernier. Le rite va se nouer et se dénouer; je vais voir passer les hommes.
Je promène mon regard à l’aise dans ce palais de ciment, camouflé de plâtre et de sapin.
Comment est cette salle? Mais peut-on décrire ce qui n’est pas? Ce n’est point par vice que je m’attarde à rassembler les fragments misérables de nos villes. Elle est assez vaste, certes, mais, pour augmenter le gain, on a voulu y faire tenir tant de sièges que tout dessin est débordé et effacé, qui d’un troupeau accumulé ferait une assemblée humaine, équitablement répartie, persuadée de prendre des postures aisées qui l’ennoblissent, doucement pliée par des lignes demi-circulaires à former entre ses divers membres une conscience familière. Ici on ne voit que deux plans superposés, celui de l’orchestre et celui du balcon, celui-ci écrasant celui-là, et tous deux dans un vaisseau plus long que large, s’enfonçant dans une profondeur bestiale d’étable. Aucune sociabilité n’est créée entre les spectateurs puisqu’ils ne sont pas placés de façon à pouvoir se regarder les uns les autres. Leur force de collaboration est ainsi annulée et les acteurs ne tiennent plus compte d’eux. Il se fait une situation nouvelle, qui me désoriente, que je déclare inhumaine, il n’y a plus aucun rapport entre la scène et la salle. Il en est ainsi partout, dans toutes les rencontres de cette civilisation. Partout la croissance du nombre rend tout abstrait, défait toutes les relations qui étaient fondées sur la mesure de nos sens: le soldat ne voit plus son général, le citoyen ne connaît pas le ministre. Nous entrons dans une époque où la vie n’est qu’un rêve collectif. Les hommes mènent des destinées parallèles; chacun ne pense qu’à son individu mais il ne trouve plus pour nourrir cet individu qu’une panade commune, un brouet spartiate, de plus en plus délayé.
Regardez dans un cinéma cette foule qui baigne dans une ombre égale. Ce poisson vient battre, comme dans un aquarium, contre la paroi lumineuse de l’écran, la seule issue pour tous ces égoïsmes, noyés, asphyxiés. L’individu exaspéré, exténué va mourir, et de lui va naître un communisme étrange, fascinant, inévitable.
Cela me fait peur. Quelle tournante évolution suit l’humanité? Pour le moment voilà où nous en sommes, à cet alignement monotone de signes, sans plus de valeur personnelle, de plus en plus désincarnés.
Et la scène va-t-elle produire quelque chose de plus substantiel que ces chiffres serrés les uns contre les autres, qui ne gardent que par habitude leurs vieux masques divins, ces chiffres qui font semblant d’être encore des visages?
Ces tapis salis, ces rideaux souillés, ces ors; l’obsession partout de l’or, ce faux or partout. L’ignorance totale de l’architecte: il trouve la recette des anciens styles dans quelque livre de cuisine, et comme une cuisinière qui est saoûle, embrouille les sauces. Dans la maigre fantasmagorie qui essaie de remplir ce lieu-ci, il entre du Directoire, du Chinois; on tire du Dix-Huitième à la fois et de l’Orient un relent d’érotisme; et pourtant un air nouveau est obtenu par le va-comme-je-te-pousse de l’assemblage. La médiocrité des matériaux est telle que cela semble un raffinement satanique. Et, en effet, le goût du laid, et du laid pauvre, n’est-ce pas la pourriture de l’élite du jour? Les millionnaires collectionnent les cartes les plus triviales ou recherchent le mobilier de la Restauration, de Louis-Philippe et du Second Empire, premiers moments de la décadence, styles composites. Oh! ce Second Empire cossu et mesquin, renfrogné, avec de soudaines niaiseries d’un sentimental faisandé, triste, avec des richesses sourdement provocantes, style éclos sous le signe du Deux-Décembre de bourgeois enrichi qui a peur pour son argent et qui pourtant veut le sentir.
Et par là-dessus, deux catastrophes: éclairage, acoustique. L’acoustique, personne n’y songe, n’en parlons pas. L’éclairage: sauf dans quelques intérieurs étroits, l’homme n’a pas su encore maîtriser la force nouvelle de l’électricité, dont il se blesse par mille éclats, par infatuation. Il ne sait pas la capter, la calmer, la rendre chaude et douce ou alors il l’amortit, il la met sous le boisseau, et ce sont des pénombres funèbres.
La contemplation de ce lieu vide et misérable ne peut durer bien longtemps. Les fidèles vont remplir le temple. Les voilà qui arrivent: un, deux. Quelle genèse jamais imaginée: le premier spectateur qui arrive dans un théâtre. Le voilà, cet Adam, suivi de son Ève. Le couple s’avance timide et orgueilleux. Il admire cette salle parce qu’on y dépense beaucoup d’argent, on y fait une grande prodigalité pour provoquer celle de la foule qui achète fauteuils et loges à des prix qui remplissent tout le monde de satisfaction.
Arrivent d’abord les plus pauvres, ceux qui garnissent de désirs faibles le pourtour du promenoir: silhouettes perdues que fait la poussière innombrable des villes, naïfs fatigués par la répétition des mirages et pourtant encore étonnés, ombres louches de femmes et d’hommes prostitués qui essaient de devenir votre ombre.