Le jeune Européen

Part 5

Chapter 53,861 wordsPublic domain

Viennent les ménages qui ont assez d’argent et qui vont s’accroupir en rangées profondes de l’orchestre aux combles. Arrivent de plus en plus tard, selon le chiffre de leur fortune, les plus riches qui prennent possession des premiers rangs et des loges. Les gens s’assoient autour de moi. Des couples, des familles, des bandes; quelques isolés obscènes.

Musique. Bastringue impudent, poubelle de quelques siècles, pot-pourri joué par l’orphéon d’un asile d’aliénés d’ailleurs paisibles, au fond d’une province. Ces musiciens sont des esclaves endormis dans leur chiourme, moins âcres que des bêtes de somme.

L’humanité est laide, qu’elle vienne de Chicago ou de ces quartiers par-delà la place de la République. Je regarde cette viande de cheptel: un milliard sept cent millions d’hommes. J’ai connu une grande fadeur, j’ai lu les statistiques qui mêlent les Boschimans, les Eskimos, les quarante académiciens de France, le Pape et le Dalaï-Lama, le Christ de Bombay, le roi des joueurs d’échecs, le microcéphale de l’Exposition, Rockefeller, Mussolini, l’enfant qui vient de naître, et peut-être le chienchien de madame X... puisqu’elle l’appelle son petit homme. Quelques milliers d’esprits soutiennent sur leurs épaules cette pyramide amoncelée et croulante, au sommet de laquelle je vois culminant, arrogant, parfaitement sûr de soi et depuis toujours inconscient, un petit verre à la main, l’homme le plus vieux du monde, l’Irlandais de cent-vingt-cinq ans, dont l’autre jour les journaux publiaient la gloire.

Je regarde cette viande et cette étoffe de confection.

Une femme magnifique passe devant moi pour gagner son fauteuil, suivie d’un homme fier comme Artaban. J’aimerais avoir une femme à moi. Mais partout la propriété est en train de mourir, aussi dans mon cœur.

Tout à coup la salle bascule dans l’ombre. C’est une catastrophe incroyable, cette foule s’abîme dans les jeux de l’esprit: la rampe s’allume. Il est encore des temples: l’homme oppose encore quelque chose à lui-même; il ne s’est pas encore entièrement retrait dans sa somnolence avaricieuse. C’est l’Art.

III

ENTRÉE EN MATIÈRE

Le rideau se lève sur un premier paysage.

Tous les paysages de la terre se sont fanés sur cette scène. Est-ce donc ainsi qu’est l’Espagne? La Chine? C’est ainsi qu’ils les ont vues; c’est ainsi qu’elles se sont montrées. Nous sommes chez les hommes, race abâtardie, vulgaire.

Une idée mort-née s’est formée de l’Espagne dans on ne sait quels cerveaux intermédiaires qui brossent ces décors, tailladent ces costumes. Cette idée mort-née, tirant sans cesse du néant de nouvelles ressources d’agonie, recrève ici tous les soirs.

Une paresse indécrottable s’avère dans ce fait piteux que les décors, sous les feux agressifs des rampes et des projecteurs, sont restés ce qu’ils étaient au temps des chandelles. Ces idiots aveugles, incapables de se tenir à la hauteur de leurs propres inventions, n’ont pas encore remarqué que l’électricité tuait les nuances et que seules des couleurs crues, profondément massées, pouvaient faire front contre ces charges de clarté blanche. De même, le vêtement n’est pas traité à l’échelle neuve: des détails vétilleux embrouillent la tache des costumes, entravent l’arabesque des corps.

Il faudrait faire alterner des partis-pris: tantôt, sur un fond uni, faire ressortir le corps humain à force de lumière, comme le font photographes et cinégraphes, et tirer de cette seule matière tout son trésor de suggestion linéaire quand c’est une ombre plate sur un fond clair, ou de plasticité quand son volume est pétri par l’ombre: tantôt fondre ce corps dans le décor, ne l’utiliser plus que comme un élément entre autres, comme un véhicule pour charrier des couleurs, un mobile pour déplacer des lignes dans un tableau qui capte tout le tourbillon de la nature, comme font les Ballets Russes.

Entrent une grue et un efféminé qui essaient de faire radoter les personnages anachroniques du compère et de la commère. Ils expédient sans conviction quelques bribes de dialogue sur l’Andalousie. Ils commencent de dire leurs sottises avec timidité, mais ils s’enhardissent et montrent bientôt leur mépris pour l’idée et la parole. Puis ils se taisent, ils chantonnent. Paroles sentimentales, mais qu’accompagnent une ironie immonde et une indifférence haineuse. Personne ne les écoute.

La décadence du théâtre se fait sentir jusque sur les planches du music-hall. L’inquiétude me reporte à ces lieux de scandale: la Comédie-Française, l’Opéra et le Conservatoire où l’on assure la castration des eunuques qui sont chargés de garder l’arche du Répertoire, amas merveilleux d’erreurs qui sont nées on ne sait plus quand, de rabâchages fatigués que personne ne songera plus jamais à interrompre dans ces maisons fermées, abandonnées. Le Répertoire est le texte quotidien d’un contresens obstiné où se dénoncent la paresse, l’infatuation, la méchanceté des sots réunis dans une conjuration perpétuelle et triomphante contre le bon sens du cœur et la verdeur des sentiments. Et à chaque génération nouvelle, les sots qui sont en pied savent se recruter les plus justes successeurs.

Et dire que partout en Europe, sur les Shakespeare, les Gœthe s’acharnent des moribonds sadiques qui tirent du génie enterré des langueurs infâmes.

Du reste tout ce qui était éminemment contraire à l’esprit du music-hall et de tout art moderne, l’explication, le commentaire, qui était si mal défendu par le compère et la commère, a disparu à peu près, mais il reste encore dans les airs d’Opéra qui reviennent comme des odeurs de cuisine, dans les sketches qui insistent sur la cochonnerie pour que comprennent les enfants, dans certains pas de danse où s’étiole un dernier rond de jambe, dans les décors qui copient la nature, des traces inquiétantes du voisinage de ces foyers pestilentiels, les théâtres.

Avec ces débris on fait des bouche-trous. Les éléments viables ne se sont pas entièrement dégagés. Mais dans tout spectacle ne doit-il pas y avoir des parties plus ternes pour assurer des moments de repos; tout ne peut pas être de la même intensité, de la même époque.

IV

LE CONTORSIONNISTE

Le rideau est assez beau. Je me raccroche à tout. Rien n’est tout à fait laid pour moi. Mais rien ne serait trop beau. L’homme enfonce si avant ses pinces dans la Nature, qu’il la tue. Je regrette les étoffes de jadis plus luxuriantes que les forêts du Brésil. Pourtant je réclame du neuf, même s’il doit être atroce comme les déserts des pôles.

Le rideau s’entr’ouvre sur le vide. Soulagement pour certaines parties fatiguées de mon âme. Effarement de la foule. Il y a une boîte sur la scène, comme l’œuf du monde. Passe un moment: l’attention commence de vibrer autour de ce réceptacle inerte. Le couvercle se soulève, lourd d’abord, puis il devient léger. Par des ondulations délicates mais perceptibles comme celles du son dans le cristal, une forme se dénoue d’un reploiement peu à peu, on ne sait comment, déchiffrable. Je commence à croire que l’orchestre, qui a mis la sourdine, nous donne un concert de délices. C’est un corps d’homme. C’est un homme. Un éphèbe jaune, narquois et doux se déroule enfin tout entier, selon la légère chute de soie de son costume de Chine. Il déploie en dernier ressort sa queue nouée à son cou comme un ruban de jeune fille, du temps de l’innocence. Je suis ravi, le peuple paraît soumis. La suite de ses gestes, ininterrompus, fondus l’un dans l’autre, perpétuels, accouche mon imagination, dans une succession suave, de toutes les attitudes possibles. Son ventre est le centre de son corps. Son nombril est un axe inaltérable autour de quoi ses deux jambes et le thorax, à triple embranchure, tête et bras, fleurissent dans mille circonflexions, mille rêveries comme des écharpes. Toute jointure, dans ce système également morcelé, est huilé du pouvoir parfait d’articuler dans tous les sens les membres qui par elle se rejoignent.

Je conçois la vérité du génie, l’excellence du monde; en témoigne cette variété inexhaustible. La souplesse de ces mouvements signifie l’aisance, la liberté. Qui crie encore que l’homme est une créature? L’homme est du côté du manche, c’est du centre même de l’homme que part l’impulsion qui crée le monde. Délivrance: l’homme creuse la loi, il se tortille si bien à l’intérieur de ce monde, qu’on voit bientôt que celui-ci n’est que sa volonté. Tu n’auras jamais fini de te réjouir de lancer dans l’air des figures alertes et gaies. Réjouis-toi dans tes mains et dans tes pieds et dans le ressort de tes reins, et dans la danse des étoiles. Bien malin qui dira quand tu as commencé. Je suis ivre d’une profusion de faune et de flore inimaginables. Je gambade comme un léger bétail d’antilopes et je me noue comme une liane.

Je ne remarque pas que me gagne la stupeur de la contemplation. Un sourire calme est au milieu de toutes ces évolutions faciles. L’harmonie inflexible de la vie se décèle. Si j’appelle Dieu, il est trop tard, je suis pris avec lui dans un système inexorable qui se referme comme une mâchoire.

Cet exercice asiatique, accompli par un Américain exactement grimé, a pour effet, à un point remarquable, de concentrer l’attention et de l’épuiser. Feinte infinie, atroce; désolante simagrée. Peu à peu ma rêverie cesse de déborder les lignes qui sourdent toujours de l’impalpable dessinateur, elle s’absorbe, elle s’anéantit dans un cercle de finesses comme un médaillon de cheveux. C’est une marée descendante de musique. Je m’abandonne doucement sur le sein de la création qui s’apaise. Le monde se résorbe dans l’intime de mon cœur. L’homme rentre dans sa boîte, dans son œuf. Le rideau retombe.

Dans une ombre de limbes je me retrouve au milieu de mes contemporains. J’aperçois à trois rangs de moi une troupe de gens à la mode: gens du monde qui sont mêlés de gens de lettres, gens du monde qui s’amusent à jouer au demi-monde. Ils peuvent supposer qu’ils y réussissent. L’on manque de point de repère: il n’y a pas plus de monde que de demi-monde. En tout cas, oisifs et intellectuels communient dans la même pâmoison devant ces gestes qui s’esquissent et se détruisent sur la scène. C’est tout ce qui les flatte; ces gestes sont rapides et se remplacent sans cesse les uns les autres, en sorte qu’ils ne laissent jamais l’esprit devant un problème déterminé, un symbole arrêté. Mais la série inépuisable des indications redonne à tout instant le plaisir d’apercevoir une idée et évite de la poursuivre, ce qui, à ces paresseux et à ces fatigués, ne paraîtrait qu’ennui et ridicule. Ils évoquent toujours de nouvelles ombres pour se détourner des proies.

Un énorme acquis dort dans ces têtes que réveille suffisamment la moindre allusion. Ils se sont couchés sur les coffres où dort leur richesse: de discrètes souris viennent grignoter le bois solide et carré; elles seront suivies de rats arrogants.

Ces façons sur la scène éparpillent l’esprit dans le silence. Les muses patientes et pleines de diction sont parties à la débandade. Viennent les mimes. Tout discours est brisé d’un geste précis qui n’est plus qu’une songerie vague.

* * * * *

J’ai cru tout à l’heure que ces rangées d’enfermés et d’assis frémissaient d’émulation et d’amour à voir l’un de leurs semblables réaliser une liberté dont ils sont incapables.

Mais après tout il n’y a là qu’une mécanique musculaire, une difficulté vaincue par une patience qui n’a eu besoin que d’être méticuleuse, qui n’a pas eu à craindre ni à braver l’imprévu. Maintenant je trouve que ce contorsionniste ressemble à mes voisins et que c’est de cette ressemblance qu’ils se satisfont. Tous les jours, pendant trois heures, depuis sa tendre enfance, ce vendeur de gestes s’est exercé à un péril parfaitement limité, comme tous ces banquiers, ces téléphoneurs, ces petits joueurs.

Et il en est de même des acrobates. Ils exécutent le soir, dans la parfaite assurance du moindre risque, le geste répété le matin, et ce qui plaît aux spectateurs c’est le caractère arithmétique du résultat obtenu.

Pourtant quelquefois une hésitation fait refleurir légèrement dans l’air l’idée de danger. Il paraît qu’il y a dans ce métier de nombreuses pertes. Mais il en est de même à bien d’autres étages de la vie moderne. Bien que cette vie soit à l’abri d’une multitude de malencontres qui sévissaient autrefois, elle en crée quelques autres. Mais ces nouveaux dangers ne redressent pas chez les hommes le sens de la douleur et de la mort. En dépit de la persistance des fléaux et des accidents, les hommes se préparent de moins en moins à trépasser et l’apparition de la fatalité leur tire des petits cris misérablement surpris.

* * * * *

De moment en moment passent des femmes nues. Elles défilent, elles font une théorie; puis elles se rassemblent, elles font une apothéose.

Que de femmes, cette époque est femme, abîme de jouissance anxieuse et énervée.

Femme nue, tu uses ton prestige, tu exténues le pouvoir de ton sexe dans l’eau de mille et de mille yeux comme dans un bain de vapeur. Et si tu es habillée, tu multiplies, par des découpages savants, ce prestige, mais en le compliquant, tu le divises, tu le disperses, tu le perds.

V

DÉCADENCE ET DESTRUCTION

Maintenant que le spectacle est en train, je quitte mon fauteuil, et je viens m’asseoir sur la herse de feu, me retournant contre les spectateurs.

Les projecteurs coupent cette pénombre humaine comme des rayons de soleil l’air moisi d’un temple où ne viennent plus ni dieux ni prêtres.

Je veux saisir cette chose par tous les côtés: je me ferai ciron entre les pieds puissants des hommes, je ramperai entre des montagnes d’odeurs, je surprendrai ce paysage solitaire: les deux jambes oubliées de la femme de l’ingénieur, ses pieds en dedans, tandis que là-haut son esprit est possédé par le plaisir. Je grimperai dans les combles, et, à travers les constellations anthropocentriques, je scruterai cette vallée de têtes.

Ainsi je puis considérer l’ensemble de la société qui habite cette planète. Je n’y distingue ni peuples ni classes.

Pas une race qui ne soit ici représentée par quelqu’un qui ne ressemble à tous ses voisins. Ce nez est latin, ce menton saxon, cette oreille juive, cet œil chinois, mais ces caractères conventionnels, c’est de la poudre aux yeux, cela ne me convainc pas de différences vives. C’est en vain que les écrivains et les orateurs leur assurent qu’ils s’opposent les uns aux autres par la vertu ombrageuse du génie national: mes yeux les voient sombrer dans la confusion.

Pourtant si l’espace se laisse réduire, si la géographie succombe, le temps et l’histoire résistent un peu. Sous l’uniforme des vestons et des smokings, j’enregistre encore pour quelques minutes la mascarade des anachronismes. On oscille entre l’âge de pierre et l’époque de Wells. Ce Russe: paysan d’il y a deux mille ans, authentique païen, mais aussi communard, mineur du Klondyke, sans oublier le greffier du commissaire de police. Cet Italien: Second Empire. Cet Allemand: “ordre moral”. Ce Français: époque Victorienne. Cet Anglais: 1913. Cet Américain: Martien. Ce Chinois: première expérience de Mongolfier. Personne n’est à l’année 1926. Mais vous n’aurez pas besoin d’attendre plus tard que 1930 pour que tout le monde soit à la page.

L’apparence, c’est toute la réalité pour ces foules déracinées et tournoyantes. Je sais ce que pèse leur nationalisme de timbres-poste, et bien qu’ils soient encore prêts à tirer dix mille canons pour s’assurer qu’ils sont distincts les uns des autres, je vois que tous, vêtus des mêmes vestons anglais, des mêmes robes françaises, vénérant tous le dollar américain et tous tombés un peu plus bas, après cette affreuse déconvenue de la Russie, cette oblitération de l’Asie plus rapide que la course de la peste, ils n’échapperont pas au déluge: les hommes noieront les hommes.

La foule de la mercante démocratique empilée dans les fauteuils, flanquée dans les loges par les millionnaires qui l’animent et l’encouragent de l’œil et du geste, assouvit ici le furieux goût de complicité de tous les hommes vivants. Ce troc effronté se prolonge en arrière par des plans insensibles dans l’épaisseur troublée, l’amère connivence du balcon où l’amas des traînards s’enivre d’une convoitise qui se ronge les ongles, qui s’use les crocs, car il ne s’agit plus de révolution mais de partager un bonheur de fer-blanc grâce à des trucs qui sont maintenant connus de tous. Les mille fissures percées par la combine rendent toute cette foule solidaire.

Tout cela se repaît à la même mangeoire. Le commerçant et l’industriel de l’orchestre partagent leur plaisir avec le banquier des loges, et, debout derrière eux, l’employé, le cou pris dans le carcan de son col bourgeois, se félicite d’entrer dans cette parfaite communion spirituelle. La simple envie gradue tous ces étages: le Français enviant l’Américain; celui qui gagne 100.000 enviant celui qui a gagné 200.000. Mais l’envieux ne méprisant plus l’envié, il en résulte que tous ces humains sont amis comme cochons.

On sait très bien à quoi on en viendra, à une parfaite égalité. Quant à la liberté et à la fraternité, cela n’a jamais intéressé que ceux, peu nombreux, qu’intéressait moins l’égalité.

En principe, ceux qui sont dans les loges sont plus riches que ceux qui sont à l’orchestre. Les uns et les autres sont fort contents: d’être regardés ou de regarder. Ils ont besoin les uns des autres.

Les hommes sont enlaidis par la fatigue, les femmes lustrées par l’argent. Épaules dénudées sur plastrons blanchis. Et les perles, bavures du fond des mers.

Il est impossible de savoir d’où viennent tous ces gens-là, de les distinguer les uns des autres. Mais ça se tasse, ce grand pêle-mêle; ça se partage l’argent à la foire d’empoigne.

Les deux ressorts qui font aller toute la machine se correspondent selon un mécanisme de plus en plus unifié, lubrifié: le travail et l’amour. Il y a de moins en moins de paresse, de fantaisie, de licence, de risque, de bénéfice dans la prostitution. Le travail est de plus en plus vague, inefficace, uniforme, trompeur, si corrompu qu’il n’est plus que la trahison de tous par chacun, comme la prostitution. La mercante et la putasserie se rejoignent: ceci et cela s’appelle du même nom: «business».

Dites-moi la différence qu’il y a entre cette femme et cet homme, là, dans cette loge de gauche. Il est banquier, c’est une putain. Son âme, à lui, a été grignotée tout le jour par l’appel silencieux du téléphone sur sa table. Il a brassé les signes, il s’est épuisé dans ces derniers déplacements infimes que fait la richesse dans le monde avant de se fixer en définitive, de se résorber dans un coffre-fort unique qu’on fermera à jamais. Elle, depuis midi, s’est prêtée trois ou quatre fois, roulée dans ce système de simulation sexuelle, dans ce manège qui tourne sur lui-même avec une vitesse de plus en plus accélérée: une pauvre petite sensation traquée court d’un corps à l’autre, plus éperdue qu’une souris Place de l’Opéra. Tous les deux ont joué sur le change; tous les deux ont empoché beaucoup de signes de papier, tous les deux ont gagné, tous les deux ont perdu, tous les deux, dans une agitation qui les a éreintés jusqu’à la fibre, ont ajouté à cette immobilité progressive qui menace l’homme.

Et ces deux autres de l’orchestre qui les regardent avec une envie béate, qui attendent l’heure d’être promus à leur rang. Lui aussi est dans les affaires, elle aussi. Ils fabriquent n’importe quoi, ils le vendent à n’importe qui. Ils croient qu’ils sont habillés, mais leur laideur se fait sentir comme une plaie envenimée sous le pansement. Leur création a sans doute échappé à la Nature qui ne montre nulle part ailleurs une pareille faiblesse de forme: il n’est point de caillou qui donne l’idée d’un tel avortement. C’est ici qu’on voit tout ce qui subsiste d’une particularité orgueilleuse, c’est ici qu’on voit s’avouer l’échec de l’humanité.

Et ceux du balcon: ils n’ont pas vendu leur chemise pour être ici--on ne vend plus sa chemise--mais ils ont fait le nécessaire, dans la journée. Ils ont tous fait la même chose, hommes et femmes, de petites affaires. Ils ont beaucoup pâti et beaucoup joui, sans le savoir, des derniers sursauts de la fantaisie. Apparemment, on peut se retourner encore dans le monde par un débrouillage individuel; l’un est très fier d’avoir inventé un nouveau système de boutons de manchettes; l’autre d’avoir réuni la fabrication des fromages et l’industrie touristique dans le Lot-et-Garonne. Mais ils ne prennent pas garde que leur initiative émerge à peine un instant du courant de plus en plus monotone de la production moderne, et qu’en réalité, depuis le président de banque jusqu’au dernier comptable, ils sont tous employés, salariés, dans les mêmes bureaux, mobilisés de force au service d’un vaste communisme obscur, confortable, ennuyeux, laid.

Il n’y a pas de bonté, mais un grand adoucissement des mœurs. Les riches ne voient pas les pauvres, ne conçoivent pas les pauvres. Mais peu à peu, riches et pauvres abandonnent leur état particulier pour se rencontrer et se fondre dans un état intermédiaire.

Il manque les ouvriers à ce tableau. Ils sont dans leurs faubourgs, au cinéma, et se gorgent de films qui, pour quelques sous, les introduisent dans les salons des riches.

Il suffit de voir les hommes devant les bêtes pour constater leur unanimité.

Voici justement sur la scène des otaries.

J’entends les hommes le lendemain: «Dis-donc, Félix, on ne s’est pas embêté, hier soir, hein! Nous en avons eu pour notre argent. Et qu’est-ce qu’on s’était mis à dîner. Il faut raconter cela à Léon. Garçon! trois Chambéry-fraise. On a été avec Mme Félix et la gosse au Casino. Dis-donc, c’est bien le moins, hein! Il y a assez longtemps qu’on turbine. Un peuple, mon vieux, bondé. Des gens chic. Y avait des tas de gonzesses à poil. Pas mal. Mais quand l’Américain a amené les otaries... Ah! les vaches! C’est le moment qu’on a commencé à jouir. On se sentait vivre. Non! Sont-elles moches! Tu dirais des gonzesses qui ont le derrière pris dans un édredon et qui courent après l’autobus. Ah! C’est pas permis d’être bâti comme ça. C’est tout désossé, ça tortille sa viande comme une amoureuse. Ça se pousse, ça tangue, ça mugit comme un veau, ça essaye de se mettre en colère.»

Félix, Léon et Ernest boivent d’autres Chambéry-fraise.

«Nous sommes les hommes, c’est nous les rois. Le soir, on nous voit assis, avec nos lardons, au music-hall. Tout est en ordre sur la terre. Nos femmes sont en peaux de bêtes et couronnées d’oiseaux morts. Nous avons roulé l’éléphant, soufflé au lion ses chasses. Le cheval n’est qu’un abruti et le chien fut pris par ses bons sentiments. Nous avons vaincu toutes les bestioles. C’est la gloire. Nos petits drapeaux ornent les Pôles. Nous avons traîné les otaries dans les cirques comme des reines liées par les genoux. Tu en fais, un œil. Hourra! Que la grosse caisse crève! Tant pis, si les cymbales attrapent des ampoules! Hourra pour la coterie! Sifflons avec la puissance de la vapeur: on va écraser les étoiles. C’est une fameuse rigolade.»

Otaries, sirènes, glissez dans l’eau et la nageuse sera sans grâce.

MOI

Je voudrais savoir de quoi je vis.

L’AUTRE

Tu vis de l’idée que tu te fais de demain.

MOI

Je crois que demain sera fait d’aujourd’hui. Je crois qu’aujourd’hui est mauvais, que demain sera pire, que tout finira demain.

L’AUTRE

Parle, soulage-toi de tes fantômes.

MOI

Je m’efforce d’approcher, jusqu’à les toucher du doigt, les caractères de mon époque. Je les trouve abominables, et si dominants que l’homme affaibli ne pourra plus se soustraire à la fatalité qu’ils énoncent et qu’il en périra bientôt.

Machinisme, égalitarisme sont les araignées qui tissent la toile de leurs noms cruels entre mes paupières. Je vois un horizon de barreaux de prison.