Le Harem entr'ouvert

Part 9

Chapter 93,844 wordsPublic domain

Meryem ne manqua pas de remarquer son trouble, et, comme il était jeune et séduisant, avec son profil énergique au nez hardiment busqué en bec de faucon, elle pensa tout le reste de sa promenade à cette rencontre, sans espérer toutefois qu’elle se renouvelât, car les Musulmans ne viennent guère au Mellah; mais en rentrant chez son père, elle le trouva en grande conversation avec El Hadj Mohamed au sujet d’une affaire de terrain subitement inventée par celui-ci. Meryem se sentit submergée d’un immense orgueil, car elle comprit que c’était pour elle seule que le seigneur arabe honorait leur demeure. Il coulait à chaque instant vers elle des regards admiratifs qui lui brûlaient le cœur et en précipitaient les battements. Pourtant il ne lui adressa pas la parole, très affairé en apparence à discuter avec le vieux Youdah, mielleux, déférent, mais âpre au gain.

Le lendemain, comme Meryem traversait le souk, elle fut abordée par un petit Juif mendiant et borgne, dont la réputation était mauvaise.

--Écoute,--lui dit-il,--je viens de la part d’El Hadj Mohamed qui veut te parler. Il retournera demain chez ton père; sois près de la porte pour lui ouvrir.

Meryem ne répondait pas, bouleversée d’émotion.

--Tu as compris?--interrogea Simouel.

--Oui,--dit-elle enfin,--mais au nom de l’Éternel, ne répète ceci à personne!

--Je l’ai juré sur les Tables de la Loi,--répliqua le gamin sans ajouter qu’El Hadj Mohamed s’était assuré de son silence par des menaces et un beau réal d’argent.

Meryem rentra chez elle, agitée de mille pensées contradictoires. Les heures lui semblèrent interminables jusqu’au lendemain; elle les mit cependant à profit en décidant ses parents à s’installer au premier étage, selon leur coutume de chaque hiver, car les jours devenaient plus frais. Le matin elle fit sa toilette avec un soin minutieux, sans oser toutefois changer ses vêtements quotidiens, ni ajouter aucune parure, dans la crainte d’attirer l’attention; mais elle nettoya les taches dont sa jupe et son boléro de drap étaient criblés, et elle se regardait à tout instant dans le miroir, heureuse de s’y trouver fraîche et désirable.

Elle ne quittait pas le patio, sous prétexte d’en laver les mosaïques, et elle attendait, le cœur anxieux, l’oreille attentive au moindre bruit... Des coups retentirent à la porte, elle se précipita pour ouvrir. El Hadj Mohamed se dressait devant elle, tout enveloppé de ses mousselines blanches et parfumées. Il lui prit la main en murmurant:

--Que tu es belle!... plus belle que l’aurore délicieuse!... N’est-il pas fâcheux que tant de beauté doive s’étioler au Mellah, près du vieillard auquel on te destine?... Viens avec moi, je te donnerai des bijoux et des esclaves.

La petite main tremble dans la sienne, Meryem reste silencieuse.

--Tu me plais et je désire ton bien,--répète le jeune homme,--chez moi tu seras heureuse, adulée, belle et parée comme une sultane...

Tout à coup une voix glapissante cria:

--Qui est là?

--C’est le Hadj Mohamed qui veut voir mon père,--répondit Meryem en s’efforçant de donner à ses paroles un timbre naturel.

Youdah se précipita vers l’escalier pour recevoir son hôte, mais comme il était vieux et descendait lourdement, El Hadj Mohamed eut encore le temps de murmurer:

--Tâche de sortir cette nuit de ta maison. Le petit Simouel t’attendra, suis-le sans crainte. Je m’arrangerai pour que les portes du Mellah restent ouvertes... Tu viendras, Meryem?... promets-le...--répète-t-il d’un ton autoritaire, en serrant la main de plus en plus tremblante.

--Oui, Seigneur,--répond Meryem à voix basse.

Son père arrivait dans le vestibule, tout ému par l’honorable visite et par les rasades de mahia avec lesquelles il combattait les froids de l’automne.

... Meryem, à demi défaillante, contemple la bague qu’El Hadj Mohamed a laissée à son doigt, et, malgré son trouble, elle évalue le prix de l’énorme rubis qui vaut au moins cent douros!... Puis, à regret, elle la retire et la noue soigneusement au coin de son mouchoir.

L’affaire fut conclue le jour même et Youdah se félicitait d’avoir su tromper El Hadj Mohamed!...

Ce soir-là, Meryem ne voulut pas manger. Elle se dit en proie à de si violents maux de tête que les larmes coulaient sans cesse de ses yeux. Une affreuse tristesse la saisit au moment de quitter tous les siens, d’abandonner son milieu, sa famille, pour une coupable destinée. Elle sait que ses parents la maudiront et ne voudront plus jamais la revoir, que la Communauté la rejettera ignominieusement de son sein... Pourtant l’attrait irrésistible de l’aventure domine ses scrupules et aussi les ardeurs de son sang, éveillées sans pitié durant son enfance, et qui ne sont plus satisfaites alors que sa jeunesse s’épanouit... De temps à autre elle regarde le mirifique rubis et ses résolutions s’affermissent...

Au milieu de la nuit, elle se leva doucement et comme, malgré ses précautions, sa mère demandait d’une voix engourdie de sommeil:

--Que fais-tu?

--J’ai la fièvre,--dit Meryem,--je vais boire.

Elle descendit dans le patio et puisa un peu d’eau, attendant, anxieuse, que sa mère fût rendormie. Puis elle se dirigea vers la porte dont elle avait eu soin la veille de graisser le verrou. Simouel se dissimulait près du seuil.

--Viens vite!--dit-il.

Et ils se sauvèrent comme des malfaiteurs à travers les ruelles sombres...

Le gardien du Mellah, soudoyé par El Hadj Mohamed, a laissé la porte entr’ouverte. Il n’a pas l’air d’apercevoir les fugitifs. Meryem respire plus librement lorsqu’elle se trouve dans la campagne; la nuit est si pure que l’on aperçoit les plus lointaines montagnes, aux neiges scintillantes sous les rayons lunaires. Un vent léger fait frissonner les bambous entre lesquels s’encaisse le chemin, et leur plainte se mêle au gazouillis des ruisseaux et au bruit des cascades.

Quelques cavaliers sortirent de l’ombre. Meryem eut peur et poussa un faible cri... mais déjà El Hadj Mohamed est auprès d’elle et la presse passionnément contre lui... Sur un signe de leur maître, les serviteurs amènent une mule et des vêtements. El Hadj Mohamed enveloppe lui-même la jeune femme du selham et du burnous, l’installe sur la bête dont un esclave prend la bride, et, lançant un petit sac à Simouel, il le congédie... Le sac s’aplatit dans la poussière avec un bruit métallique.

Simouel, ravi, comptait les douros; quand il releva les yeux, les cavaliers avaient disparu.

*

* *

El Hadj Mohamed emmena Meryem dans sa jolie maison neuve du Tala; un jet d’eau s’élançait d’une vasque de marbre au milieu du patio; des mosaïques azurées luisaient sur tous les murs, les sofas étaient remplis de laine et surchargés de coussins. Il lui donna quatre esclaves noires, des caftans de soie et d’innombrables bijoux. Elle passait ses journées à se parer en l’attente du bien-aimé. Il la traitait comme une courtisane, et Meryem, habituée aux exigences de son ancien mari, ne s’en étonnait pas. Elle était heureuse, presque sans remords, ardente au plaisir, affolée, grisée, auprès d’El Hadj Mohamed, par ce qui, jadis, avait fait le supplice de ses nuits... Elle avait conquis si complètement son amant qu’il ne savait rien lui refuser, et lorsqu’elle parla de mariage, il accéda sans peine à son désir, trop ravi de s’assurer la possession définitive de cette femme.

Certes, il avait eu à souffrir pour elle déjà plus d’un tourment! Le lendemain de la fuite, les Juifs, ameutés par le vieux Youdah, ayant fait un énorme scandale, El Hadj Mohamed avait dû se résoudre à un gros sacrifice d’argent pour se concilier le khalifat du Pacha, et empêcher que ses adversaires, forts de leur bon droit, obtinssent satisfaction...

Lorsqu’il émit l’intention d’épouser Meryem, la réprobation générale fut plus terrible encore. On le traitait d’insensé en lui prédisant tous les malheurs. Le marchand ne se laissa pas émouvoir. Orphelin et libre, rien ne pouvait contrecarrer ses desseins. N’avait-il pas, en compensation de cette hostilité, les caresses affolantes de l’épouse au corps blanc, perverse et lascive pour lui plaire...

Meryem crut atteindre au sommet du bonheur, mais elle ne tarda pas à s’ennuyer dans sa solitude. La réclusion lui pesait, elle n’avait aucune amie et ne voyait personne. Il ne suffit pas, pour être heureuse, d’avoir un époux amoureux, une jolie demeure, des esclaves, une existence oisive et large. Il ne suffit pas de posséder les plus somptueuses parures, si nulle ne peut les voir et les envier... Quand, au crépuscule, elle montait à sa terrasse, les femmes des maisons voisines tournaient dédaigneusement les épaules, jalouses au fond du cœur de cette Juive trop belle, dont elles parlaient avec mépris. Meryem sentait même la sourde hostilité de ses négresses qui, hors de sa présence, crachaient après avoir prononcé son nom et ne manquaient pas d’ajouter:

--Sauf ton respect!...

Elle avait espéré que les revendeuses juives, les vieilles au nez crochu et au menton retroussé, viendraient chez elle comme dans les autres logis, proposer leurs marchandises. Mais, toutes, d’un commun accord, se gardaient de pénétrer chez la fille d’Israël coupable, la chienne qui osait se prostituer à un Musulman...

Un jour pourtant, alléchée par l’appât du gain, la vieille Sarah vint apporter des bijoux et des étoffes. Elle ne voulait pas entrer, prétendant, contre la coutume, rester à la porte, avec des airs de chatte qui a peur de se souiller.

Meryem la fit introduire de force par ses négresses et elle soutint sans rougir les invectives de la sorcière qui joignait à son petit commerce, un autre trafic moins honnête et très lucratif. Lorsque Sarah eut fini de l’anathémiser, Meryem lui glissa une bourse d’argent entre les doigts et la vieille, soudain, devint plus amène. Elle consentit à boire un verre de thé et à raconter quelques histoires du Mellah que Meryem écoutait avec un intérêt passionné. Pour achever de la corrompre elle paya une sebenia trois fois plus que sa valeur et Sarah s’en fut, ravie d’avoir trompé sa coreligionnaire.

Dès lors, la revendeuse devint la commensale habituelle du logis. El Hadj Mohamed ne pouvait entrer chez lui sans trouver Meryem en grande conversation avec l’horrible vieille qu’elle gavait de sucreries et comblait de cadeaux. Leurs voix s’unissaient, nasillardes, dans les romances populaires du Mellah.

Il éprouvait pour Sarah une extrême répulsion, mais, amoureux et faible devant sa femme, il n’osait la priver de son plus grand plaisir. Meryem reprenait peu à peu ses coutumes presque abandonnées après sa fuite; elle célébrait le Sabbat, les Pâques et les innombrables fêtes juives, avec le consentement morne de son époux.

Au bout d’un an elle lui donna un fils qui ne vécut pas, et, féconde, elle continua chaque année à mettre au monde un enfant. Mais, par une malédiction du Seigneur, elle n’en pouvait élever aucun; ils mouraient tous, frappés d’un mal mystérieux...

*

* *

Meryem perdit vite sa beauté, ses chairs devinrent molles et flasques, son nez s’accusa désagréablement, sa peau blanche prit la teinte blême d’une bougie. A vingt ans elle était laide et son mari ne l’aimait plus.

El Hadj Mohamed n’eut aucun soin de lui cacher son détachement; il se montra exigeant et parcimonieux, il interrompait ses romances avec colère et lui interdit de recevoir la vieille Sarah, son unique amie. Les esclaves, devinant les nouveaux sentiments du maître, se firent de plus en plus insolentes vis-à-vis de Meryem; les voisines de terrasses ricanaient très haut en l’apercevant, haineuses et satisfaites, et leurs sarcasmes atteignaient cruellement la délaissée.

El Hadj Mohamed, fort embarrassé de sa Juive, ne voulut cependant pas la répudier, par amour-propre, afin de ne pas donner raison aux amis qui lui avaient autrefois prédit le malheur de cette union. Peut-être aussi, retenu par un attrait voluptueux que la savante perversité de Meryem exerçait encore sur ses sens...

Mais un jour il se remaria.

El Batoul entra dans sa maison avec des airs de sultane.

Elle était fille d’un humble kateb[41], et n’avait toutefois consenti à devenir la coépouse d’une Juive, qu’éblouie par le faste et le rang d’El Hadj Mohamed. Sa jeunesse et sa fraîcheur enchantèrent l’époux. Elle avait des joues rondes et fermes, des cheveux crépus, une bouche épaisse et des narines aux larges tendances décelant le sang noir qui courait dans ses veines.

[41] Scribe.

Elle prit aussitôt dans le logis l’importance d’une «maîtresse des choses»; elle affectait de traiter Meryem avec plus de hauteur que ses négresses, ne manquant aucune occasion de l’humilier. La pauvre Juive se sentait désespérément seule dans ce milieu hostile, en butte aux mille méchancetés des esclaves et de la favorite, n’ayant personne pour l’en protéger. El Hadj Mohamed ne lui permettait pas de se plaindre.

Pourtant il passait avec elle une nuit sur deux, selon les préceptes du Livre, car il craignait de paraître devant Allah, au jour de la Rétribution, comme ces maris «dont les fesses seront inégales, pour avoir injustement réparti leurs faveurs envers leurs coépouses[42]»... Et il pensait satisfaire toutes les exigences religieuses par cette concession pour laquelle il conservait toujours quelque goût.

[42] Commentaires du Coran.

Meryem s’efforça de garder sur l’époux cette dernière séduction... Mais après les brutales ivresses, il la quittait sans une parole, hautain et méprisant.

Elle n’osait plus sortir de sa chambre dans la crainte des quolibets et des mauvaises farces, et là encore, malgré les tentures, ces mots: «La Juive! La Juive!» sans cesse accolés d’épithètes injurieuses, parvenaient jusqu’à Meryem pour la flageller d’une constante humiliation.

Souvent même on ne lui donnait pas à manger, les femmes avalaient en hâte la harira matinale ou le couscous et, lui montrant les plats vides, prétendaient «qu’on l’avait oubliée». Alors elle rentrait chez celle plus haineuse, plus aigrie par la souffrance, et elle cherchait vainement, en son esprit, le moyen de se venger.

Depuis son malheur, des remords l’assaillaient! Meryem ne conçoit plus par quelle aberration elle consentit à suivre El Hadj Mohamed, trahissant ses parents et les préceptes de son Dieu... Elle se souvient d’un proverbe de Salomon que le vieux Youdah aimait à répéter:

La femme sage édifie son foyer, la femme folle le détruit.

Ah! certes, elle a été cette femme folle qui n’écoute que les séductions mensongères! Elle a, de ses propres mains, détruit le bonheur auquel ses parents la destinaient!... A cette heure elle devrait, épouse respectée du vénérable Chlamou, élever ses enfants dans la cour badigeonnée d’outremer où les générations d’Abitbol se sont succédé... Elle se promènerait chaque samedi dans les ruelles encombrées de familles en toilette, un châle vert-perroquet aux rouges bariolages, bien tendu sur ses épaules. Elle jouirait de la société des hommes, partageant les orgies de mahia, au lieu de se ronger, prisonnière, en une maison musulmane, plus méprisée que la dernière des chiennes!...

Un bruit léger l’arrête en ses pensées. El Batoul a soulevé la tenture et pénètre dans sa chambre pour la première fois... Meryem, surprise, se demande quel nouveau tourment on va lui infliger? mais El Batoul a un air de bienveillance inaccoutumé.

--Comment vas-tu?--dit-elle.

--Avec le bien... et toi? Tu n’as pas de mal?

--Aucun mal, grâce à Dieu!

Les formules de politesse amorcent l’entretien et dissimulent la gêne des deux femmes.

--Tu dois t’ennuyer, toujours seule,--reprend El Batoul aimablement.--Pourquoi ne viens-tu jamais chez moi?

Elle s’accroupit sur le sofa sans manifester de répugnance.

--J’aurais peur de t’importuner,--répond Meryem.

--Du tout! J’aimerais causer avec toi.

--As-tu quelque souci,--interroge la Juive, devinant que sa coépouse a besoin d’elle.--Puis-je t’être utile?

El Batoul esquive la question. Non! elle désire seulement mettre fin à ce malentendu dont elle souffre. Ce sont les esclaves,--ces filles de péché!--qui lui ont au début raconté un tas de mensonges. Ensuite elle a bien vu que Meryem était une honnête femme, en qui l’on peut se fier, et elle aurait aimé avoir des rapports amicaux avec elle, mais une fausse honte la retenait...

La réconciliation est aussitôt scellée, les coépouses prennent ensemble le thé, au grand ébahissement de leurs négresses...

Le lendemain El Batoul insista pour que Meryem passât la journée dans sa chambre et elle lui fit présent d’un petit mouchoir brodé. Elle n’était plus que miel et sourires. Au bout de quelques jours, elle confia, non sans réticences, à sa nouvelle amie, qu’elle avait un gros souci dont elle seule pourrait la tirer... Meryem proteste de son dévouement... El Batoul, avec des larmes et des soupirs, avoue enfin que sa tête est troublée par un jeune voisin, Si Abdesselem, qui a osé la suivre un vendredi, alors qu’elle se rendait au cimetière. Depuis lors, ils se meurent tous les deux du même supplice... Elle l’aperçoit quelquefois du haut de sa terrasse, en se penchant imprudemment au-dessus de la rue, et ils se font quelques signes...

Meryem écoute, attentive, cherchant un moyen d’aider sa coépouse. Avec la souplesse de sa race, elle oublie toutes ses rancunes, prête à obliger servilement la Musulmane qui daigne recourir à elle.

--Écoute,--dit-elle enfin.--Veux-tu recevoir Si Abdesselem la nuit prochaine? Je me charge de si bien occuper El Hadj Mohamed qu’il ne sortira pas de ma chambre avant le dohor, je le jure!...

--O Meryem, ô ma sœur!... Que la bénédiction d’Allah soit sur toi!... Mais je crains les négresses, leur langue est imprudente...

--Achète-leur du rhum. S’il plaît à Dieu, l’ivresse les rendra sourdes et aveugles.

--O Allah! Quelle ruse!... et la clé?...

--Je te la procurerai,--dit Meryem.--El Hadj Mohamed l’accroche au-dessus du lit en se couchant. Tiens-toi prête à la saisir dès que j’ouvrirai ma porte, et ce soir, entends-toi bien avec Si Abdesselem du haut de la terrasse.

Le lendemain El Hadj Mohamed, après avoir fermé la maison, pénétra sans soupçon dans la chambre de Meryem, et, suivant sa coutume, il suspendit l’énorme clé à un clou planté dans la muraille. La Juive, d’un air indifférent, prend un caftan qui traînait sur un matelas et le suspend au même clou. Puis elle éteint les cierges qui brûlaient dans les chandeliers de cuivre et gagne le lit où son époux ne tarde pas à la rejoindre. Mais à peine est-elle couchée qu’elle se redresse en sursaut.

--Il y a quelqu’un dans la chambre!...

--Tu es folle.

--J’ai entendu remuer...

Elle se glisse hors du lit, rallume la bougie et se dirige vers le fond de la pièce.

--C’est un chat. Que Dieu le maudisse!--s’écrie-t-elle en agitant l’animal qu’elle avait traîtreusement enfermé sous une corbeille... Elle ouvre la porte et le jette au dehors, tout en tendant la clé dont elle est parvenue à s’emparer sans éveiller l’attention du Hadj Mohamed... Une main fébrile s’en saisit.

Alors Meryem revient auprès de son mari, et elle déploie de si diaboliques ressources, des perversités tellement irrésistibles, qu’il râle de plaisir en demandant grâce.

Pendant ce temps, El Batoul, qui a grisé toutes ses négresses, va tranquillement ouvrir la porte à Si Abdesselem. Elle l’introduit dans sa chambre: les brûle-parfums répandent d’odorants effluves, la bouillotte siffle sur le mejmar de cuivre, des «sabots de gazelle», des ghribat à forte saveur emplissent les plats de Fez délicatement décorés. El Batoul porte un caftan de brocart jaune à grands ramages qui fait valoir sa peau brune rehaussée de fards. Des bijoux couvrent se poitrine et ses bras.

Dans sa chambre, comme en celle de Meryem, la nuit fut voluptueuse. Lorsque chanta le muezzin matinal, elle éveilla son amant, et le reconduisit jusqu’à la porte avec mille promesses de se revoir, puis elle s’en fut heurter discrètement à la pièce voisine. Meryem entr’ouvrit et prit la clé qu’elle lui passait.

--Tout va bien?--demanda-t-elle.

--Pour le mieux!--répondit El Batoul à voix basse.

El Hadj Mohamed, épuisé, ne s’était pas réveillé...

Tous les deux jours, désormais, Meryem s’ingénie en des ruses extraordinaires pour faciliter le péché à sa coépouse.

El Batoul lui en a une reconnaissance profonde, admirant l’intelligence de cette Juive, jadis tant méprisée. Elle ne peut plus se passer de Meryem; elle la comble de cajoleries et de présents; elle exige des esclaves une extrême déférence envers sa coépouse et, même, elle persuade si bien les voisines que celles-ci, revenues de leur prévention, accueillent enfin Meryem à leur petit cercle des terrasses.

* * * * *

Grâce à l’adultère, le bonheur est revenu pour la Juive dans la maison de son époux.

III

LE PÈLERINAGE DE LA PAUVRE FATIME

Courbée en deux, Fatime lave à grande eau les mosaïques du patio. Ses jambes brunes, nerveuses, cerclées aux chevilles de tatouages, sortent jusqu’aux genoux des haillons trop courts dont elle se drape. Ses bras fermes et bien musclés s’activent sans relâche au-dessus du sol. Tous les matins Fatime parcourt la maison du haut en bas, l’échine ployée, comme une bête, pour accomplir son humble besogne. Le reste du temps, elle travaille dans une sania[43] voisine, au compte d’un cultivateur.

[43] Verger situé en dehors des murs.

Fatime sent l’étable, la terre et la sueur: ses loques blanchâtres ont pris, à la longue, la couleur du sol qu’elle entretient. Elle garde presque constamment l’attitude des quadrupèdes, et, lorsqu’elle se redresse, on est tout étonné de lui voir enfin celle d’un être humain.

Pourtant Fatime n’est point une esclave. C’est une femme libre, et c’est même une pèlerine,--Allah pardonne ses fautes!--qui se dirige vers la sainte ville du Prophète.

Certes Fatime est encore à des milliers et des milliers de kilomètres de la Mecque; et son humble cerveau se refuse à concevoir pareille distance. Elle sait seulement que c’est loin, très loin, tout au bout de la mer qu’il lui faudra longer pendant d’innombrables années, en des pays toujours plus inconnus, où les Musulmans, ses frères, ne comprennent même plus son rude idiome du Sous. Et lorsqu’elle arrivera enfin en la ville de Notre Seigneur Mohamed,--qu’Allah lui donne la bénédiction et le salut!--Fatime sera très vieille et lasse, tout près de la mort.

Mais rien ne la décourage, et son esprit, son cœur, sa volonté, sont inlassablement tendus vers l’orient sacré, but de ses efforts. C’est que Fatime est soutenue par une ardeur plus grande que la foi. Fatime est une pèlerine d’amour maternel. Elle va rejoindre sa fille Hadda, prunelle de son œil droit.

Voici trois ans que Hadda partit pour la Mecque, au lendemain de ses noces avec le pieux Lhaoussine Mtouggi. Depuis lors Fatime est sans nouvelles de son enfant; il ne lui est pas même arrivé l’odeur d’une lettre.

Pourtant Lhaoussine et Hadda n’avaient point quitté Taroudant sans esprit de retour. Dès l’instant où Fatime avait vu sa fille s’éloigner sur sa mule, avec la caravane, pour gagner le port d’embarquement, elle avait vécu dans l’attente résignée de leur future réunion. Vers le Miloud[44] le bateau ramena la troupe des pèlerins qui s’éparpilla dans le pays. Chacun regagnait son village, tout heureux de la vénération nouvelle qu’on lui témoignait. Il en était parti sept de Taroudant, il n’en revint que quatre. Le plus âgé, le hadj[45] Hammou était chargé d’apprendre à la vieille Aïcha que son fils avait succombé dans Médina la Sainte, et à Fatime, que ses enfants s’étaient installés à la Mecque pour y vivre et y mourir pieusement, à l’ombre de la grande mosquée.

[44] Anniversaire de la naissance du Prophète.

[45] Titre donné aux musulmans ayant fait le pèlerinage de la Mecque.

Les deux femmes poussèrent de longs cris tragiques et se déchirèrent le visage à coups d’ongles.

--Allah est grand!--dit le hadj Hammou à la vieille Aïcha; et il fit honte à Fatime de se lamenter ainsi d’une séparation bénie du Seigneur, et qui était pour sa fille un gage de félicité.