Le Harem entr'ouvert

Part 10

Chapter 103,775 wordsPublic domain

Fatime l’écoutait, hébétée. Elle comprenait une seule chose, c’est qu’elle ne verrait plus jamais sa petite Hadda, son unique joyau, et qu’il lui faudrait mourir loin d’elle, seule et misérable. Elle se demandait aussi comment elle vivrait à présent, car Hadda était une fileuse habile, et l’argent n’avait point manqué tant qu’elle était restée chez sa mère.

La dure réalité ne permit point à Fatime de s’endormir en son chagrin. Elle était forte et jeune encore, ayant à peine dépassé quarante ans; elle trouva vite à se louer chez un cultivateur qui l’employait toute la journée aux plus rudes besognes, et lui donnait en échange une maigre pitance.

Pourtant lorsque Fatime, pliée en deux pour moissonner, modulait une vieille complainte berbère, sa voix rauque se brisait parfois en un sanglot, au souvenir de l’absente; et son cœur était tellement rétréci de tristesse qu’elle ne voulait plus aller aux noces, et fuyait, farouche, la société des mères heureuses. Elle n’avait de goût que pour la vieille Aïcha dont le fils était mort durant le même voyage, et avec laquelle, sans cesse, elle ressassait la commune douleur.

Une seule chose soutenait encore la pauvre Fatime, un espoir fou, sans fondement: celui de voir rentrer ses enfants avec le prochain pèlerinage. Lorsque revint l’époque du Miloud elle partit à pied pour Mogador. En cours de route elle rencontra une caravane qui la recueillit pour aider au soin des bêtes, et elle fit ainsi, à dos de mule, une partie du trajet. Néanmoins elle arriva trop tard pour assister au débarquement. Les pèlerins avaient déjà quitté la ville, mais l’un d’eux, attardé, lui affirma que ses enfants n’en faisaient point partie.

Fatime erra tout le jour dans le port, suppliant les marins de la prendre sur leurs vaisseaux pour faire les gros ouvrages, et de l’emmener à la Mecque. Mais ils la repoussaient, impatientés, la croyant folle. Seul un vieux débardeur eut pitié de sa peine.

--Ma fille,--lui dit-il,--on ne peut aller sur ces bateaux sans payer, et je vois bien que tu n’as pas d’argent. Du reste je sais qu’ils ne partent pas pour notre sainte ville, mais pour des pays roumis où tu n’as que faire. Retourne dans ta demeure, il n’est pas bon qu’une femme voyage seule. Le Seigneur te tiendra compte de ton intention.

Alors Fatime lui confia son chagrin et lui fit part d’une étrange et soudaine résolution:

--Puisqu’il en est ainsi, j’irai sur mes jambes à travers le pays, et, s’il plaît à Dieu, je rejoindrai ma fille.

--S’il plaît à Dieu!

--Dis-moi quel chemin dois-je suivre?

--Il faut te diriger de ce côté,--dit le vieillard en montrant le nord,--ne t’écarte pas du rivage. Que ton voyage soit béni!

Et Fatime partit, suivant ce conseil. Depuis deux ans, elle remonte la côte, de port en port. Lorsqu’elle a gagné quelque argent par ses travaux, elle s’engage dans une caravane qui l’emmène plus loin, à dos de chameau, de mule, ou simplement à pied. Elle a séjourné ainsi à Saffi, à Mazagan et à Casablanca, cette étrange et terrible ville pleine de roumis et de voitures mécaniques qui l’affolaient.

A présent elle est arrivée à Rabat où l’on gagne beaucoup d’argent au service des Nazaréens[46], et où les maisons surgissent du sol comme les iris au printemps. C’est une compatriote, retrouvée par hasard, qui l’a engagée à travailler chez nous. D’abord Fatime ne voulait pas, pleine de frayeur et de honte. Puis l’exemple de Sfïa, la négresse, et l’appât de gain l’ont décidée... Elle s’est rassurée peu à peu et a compris que les roumis ne sont pas méchants. Souvent elle me parle de Hadda, «sa petite fleur, son pigeon, son jeune faon», à qui elle avait donné «tout ce qu’il y a de blanc dans son cœur».

[46] Nom donné aux chrétiens.

--O! Allah! je suis si lasse de ne savoir rien d’elle!

Et les larmes coulent sur son visage ravagé...

--Si tu veux, Fatime,--lui proposai-je,--ton maître écrira une lettre à Lhaoussine. Tu dois avoir son adresse là-bas.

--Que la bénédiction d’Allah soit sur toi! Qu’il te donne un enfant pour réjouir ton existence!

Mais lorsqu’il fallut dicter sa lettre, Fatime eut de la peine à réunir ses idées. On parvint cependant à rédiger un message contenant ce qu’elle désirait:

«_A sa seigneurie, l’élevé, le pieux pèlerin Lhaoussine Mtouggi. Que Dieu le fortifie à jamais!_

_Amen!_

«_Après le salut, sache que je ne suis pas consolée de votre absence, et que tous les jours je pleure en pensant à ma fille Hadda. Je suis partie depuis beaucoup de mois et voici déjà trois fêtes du Mouloud que j’ai célébrées en dehors de ma demeure. Sache que je suis partie dans le but de me rendre à la Mecque et j’y arriverai s’il plaît à Dieu! bien que je n’aie pas d’argent pour le bateau._

«_Écris-moi à l’adresse que je te donne, car je resterai encore quelques mois dans cette maison, s’il plaît à Dieu! Sur toi et sur ma fille Hadda,--qu’Allah vous protège et vous sauve!--le salut complet de celle qui se confie en son Dieu._

«_Fatime Moha._»

Dès que la lettre fut partie, Fatime me demanda chaque matin si nous avions reçu des nouvelles. Mais des semaines et des mois passèrent et la réponse n’arriva point. Fatime attendait toujours sans se lasser, alors que nous avions compris depuis longtemps qu’il n’y avait plus d’espoir... Et comme notre ami, Si Ahmed Es Slaoui, s’embarquait avec un nouveau pèlerinage, nous le chargeâmes secrètement de rechercher à la Mecque Si Lhaoussine Mtouggi et son épouse Hadda.

Fatime accumulait sans relâche, dans une vieille sacoche en cuir, les pesetas hassani[47] qui lui permettraient de continuer son voyage. Le sac était presque rempli lorsque revint le pèlerin Ahmed. Il nous conta ses étapes et ses émerveillements: Tunis la Verte, où il avait bu le café à l’ombre de la mosquée Halfaouine; le Caire, plein de lettrés et d’étudiants; Damas, aux souks innombrables. Mais il garda le silence sur Médine et la Mecque, dont il ne voulait pas décrire les merveilles sacrées à des Nazaréens. Pourtant il nous dit:

[47] Monnaie marocaine.

--Je me suis informé là-bas de Si Lhaoussine Mtouggi, et j’ai su qu’il était mort, ainsi que son épouse, durant la grande épidémie de peste qui fit tant de victimes. Qu’Allah leur donne la miséricorde!...

Quelques jours plus tard, Fatime nous faisait ses adieux:

* * * * *

--Une caravane qui se dirige vers Larache passera demain à Rabat. J’ai assez d’argent pour me joindre à elle. On me dit qu’il faut encore bien des mois afin de gagner la Mecque. Mais je reverrai ma petite Hadda avant de mourir, s’il plaît à Dieu!

--S’il plaît à Dieu!

Je ne pouvais tuer son unique espoir.

Et Fatime continue l’interminable pèlerinage dont elle n’atteindra jamais le but...

IV

MEKTOUB

Khdija descendait du Prophète,--que Dieu lui donne la bénédiction et le salut!--et s’apparentait au Sultan par sa mère, Lella Zohra, des Chorfa[48] Alaouiine. Son père, Si Ali, le puissant pacha de Salé, était un petit-fils du grand Vizir, Si Mohammed Es Slaoui.

[48] Les Chorfa (sing. Chérif) sont les descendants du Prophète Mahomet.

Le palais du pacha Ali, construit par un ancêtre, agrandi et embelli par chacun de ses descendants, avait une juste réputation de splendeur. Les plus célèbres zaouakin de Meknès en avaient peint les portes et les plafonds; les zleigiin de Fez avaient composé de savantes rosaces en mosaïques sur le sol et sur les murailles; le marbre qui pavait les riad[49] avait été apporté d’Italie à grands frais, et, luxe suprême, l’eau, si rare dans les villes de la côte, captée en des sources profondes, jaillissait des vasques et des fontaines.

[49] Jardins intérieurs.

Khdija était née sous une coupole dorée, ses yeux n’avaient connu que les merveilles créées par l’art et la richesse. Elle n’imaginait pas que les boiseries pussent ne point être ciselées et décorées avec une patience infinie, où que des murs ne soient pas en dentelle de stuc. Elle ne sortait jamais de chez son père, et ne montait même plus à la terrasse depuis quelques mois, mais le palais du pacha était un monde suffisant à ses investigations: chaque corps de bâtiment se reliait aux autres par des escaliers sombres, et des couloirs mystérieux. Les patios étaient ornés de colonnes et de galeries; quelques-uns formaient des jardins bien clos, aux allées de mosaïques entre les daturas, les bananiers, les jasmins, et les orangers. Du menzah où les artistes aux pures traditions andalouses avaient déployé leurs suprêmes talents, on dominait toute la ville, et on apercevait aussi la mer, l’embouchure de l’oued sillonnée de barcasses, et la kasbah des Oudayas qui s’avance, altière et dorée, au milieu des flots toujours agités. Mais Khdija montait rarement dans cette salle haute, réservée au pacha et à ses amis. Elle se tenait avec les femmes, dans les pièces du rez-de-chaussée, et passait ses journées à broder, à boire du thé et à se parer.

Le pacha Ali avait quatre épouses, et d’innombrables concubines. Khdija s’enorgueillissait d’être fille de Lella Zohra, la première femme et la plus considérée à cause de sa très noble origine. Elle traitait avec dédain ses sœurs, aux teints plus ou moins bronzés, selon la couleur maternelle. En les voyant, parées comme des idoles, quitter, pour celle de l’époux, la demeure du pacha, Khdija songeait avec joie à la splendeur plus merveilleuse encore qui accompagnerait ses noces prochaines, car elle était nubile depuis peu. Et elle se pavanait, fière des lourds bijoux hérités des Chorfa, qui appesantissaient sa coiffure.

Le pacha Ali avait une prodigalité magnifique. Il n’était pas aimé, mais admiré et respecté à cause de son faste. Sa puissance s’étendait chaque jour davantage; les chefs des tribus voisines venaient lui apporter des présents comme à un sultan. On disait que son palais recélait des trésors immenses, accumulés par ses ancêtres et par lui. Leur renommée était telle que Moulay Abd El Aziz s’en émut et en conçut de l’envie.

Une nuit qu’elle dormait paisiblement, Khdija fut éveillée en sursaut par de violents coups de heurtoir frappés à la porte. Puis elle entendit les voix effrayées des esclaves, alternant avec celles des visiteurs insolites, et enfin, celle du pacha, furieuse et grondante, mais moins assurée qu’à l’habitude. Une grande rumeur envahit la maison, des gémissements se mêlèrent bientôt au bruit des pas, des imprécations, des luttes, des crosses de fusil tapant sur le marbre... Khdija tremblait comme le serviteur d’Allah au jour du dernier jugement, et n’osait quitter sa chambre pour apercevoir la vérité. Une négresse en pleurs se réfugia près d’elle, et lui apprit que les soldats du sultan pillaient la demeure; quelques minutes plus tard, sa porte fut ébranlée... Khdija s’enfuit par un escalier sombre conduisant à la cuisine, et s’alla cacher au fond d’un réduit. Elle y passa la nuit. Les moghaznis ne s’aperçurent pas de son absence, parmi les cent cinquante femmes qu’ils emmenèrent en prison. Seule, une vieille Juive fut épargnée, car elle ne faisait point partie de la maison du pacha, et n’y séjournait que par périodes, pour des travaux de couture. Elle découvrit la retraite de Khdija.

--Oh! Rebka..., sauve-moi!--implora la jeune fille.--Que sont devenus mes parents?

--Mes yeux ont vu le pacha Ali et Lella Zohra chargés de chaînes.

--Au nom d’Allah, le Clément, le Miséricordieux, emmène-moi! Délivre-moi de ce péril!

--La maison est pleine de soldats...

--Femme, mon père te récompensera...

--Celui qui entre en prison ne sait quand il sera délivré,--répliqua la vieille. Pourtant, elle ajouta aussitôt:

--Ne bouge pas, attends-moi. Par l’Éternel, je veux ton bien.

Au bout d’une heure elle revint:

--Les moghaznis m’ont laissé passer,--dit-elle.--Voici le salut, habille-toi.

Et elle tira de dessous ses jupes un costume de Juive, à la taille de Khdija. Malgré sa répugnance, la jeune fille endossa les vêtements exécrés: l’ample jupe à godets remplaça son caftan, le châle vert et rouge couvrit ses épaules, les soualef coiffèrent inélégamment sa chevelure.

--Viens et ne te trahis pas,--souffla la vieille.--Il y va de ta vie et de la mienne.

Elles passèrent sans être inquiétées au milieu des soldats assoupis. Pour la première fois, Khdija franchissait le seuil paternel. L’air vif du matin frappait son visage nu... Elle eut une courte hésitation.

--Ah! Seigneur, tu veux donc ma mort!--gémit la vieille à voix basse.

Khdija sortit... Une rougeur de honte lui colora les joues, de se trouver en pleine rue, exposée à tous les regards, dans cet accoutrement... Ses pieds, habitués aux marbres et aux mosaïques, butaient contre les pavés, et la gaucherie de son allure la trahissait. Mais quelques maraîchers et artisans circulaient seuls à cette heure matinale. Et qui eût songé à deviner, en cette humble Juive, la fille du pacha Ali, la petite cousine du sultan?...

Rebka et sa compagne arrivèrent au Mellah[50] sans encombre. Elles suivirent une ruelle sale et puante, et frappèrent à une porte qui s’ouvrit aussitôt. Khdija pénétra dans un étroit patio dont les murailles étaient de chaux nue et colorées en bleu tendre; de misérables chambres donnaient sur cette cour. Une odeur fade et répugnante s’exhalait du logis, encombré de vieillards, de femmes aux longs visages blêmes, et de petits Juifs pouilleux et pelés sous leurs calots noirâtres. Ils entouraient la jeune fille avec respect et curiosité, car elle gardait encore le reflet du prestige paternel, malgré les événements de la nuit. Les parents louaient Dieu de l’aubaine qu’il leur accordait en la conduisant chez eux, et ils supputaient la somme dont le pacha ne manquerait pas de les récompenser.

[50] Quartier israélite.

Khdija pleura pendant plusieurs jours, malgré les prévenances dont elle était l’objet. La cuisine israélite l’écœurait, la laideur et la pauvreté environnantes offensaient ses yeux. L’ignoble saleté du logis, les parfums d’égout qui s’en dégageaient, l’humidité suintant aux murailles, la crasse de plusieurs générations dont elles étaient enduites, l’accablaient de dégoût. Les matelas et les individus grouillaient de vermine... Elle sentait plus lourdement sa déchéance chez ces Juifs méprisés, à qui elle devait le salut.

En vérité, elle eût voulu mourir de chagrin. Mais la mort ne vient pas chez qui l’appelle...

Et Khdija vivait des jours de plus en plus mornes et désespérés.

Les Juifs lui rapportaient les rumeurs de la ville: le pacha et ses épouses avaient été mis aux fers et torturés. On voulait en vain leur faire divulguer la cachette des trésors. Trois des femmes étaient mortes dans les tourments. Lella Zohra, plus robuste, avait résisté. Les prisons de la ville regorgeaient des parents, des enfants, des serviteurs et des amis du pacha Ali. Ses esclaves avaient été vendues, ses biens distribués aux favoris du moment, son palais saccagé par les envoyés du Sultan.

Dans la fiévreuse recherche des trésors, on enlevait les poutres, les marbres, on fouillait les parterres, on détruisait les précieuses boiseries, on arrachait les mosaïques... Et l’on ne trouvait toujours rien.

A mesure que passait le temps, le prestige du pacha s’évanouissait; sa délivrance devenant improbable, les Juifs commençaient à regretter le sauvetage de Khdija. Elle leur était une lourde charge, une bouche inutile à nourrir. Certes, on le lui faisait sentir! Les enfants la frappaient et l’injuriaient, les vieillards maudissaient sa religion. Khdija l’orgueilleuse devait accomplir les besognes les plus viles, pour gagner quelques restes abjects qu’on lui abandonnait en maugréant. Aucune humiliation ne lui fut épargnée. Il lui fallut servir, en esclave, ses hôtes exécrés. Et ils se vengeaient, lâchement, avec joie, sur une descendante du Prophète, de la honte et de l’asservissement où les Musulmans les tiennent depuis des siècles... S’ils ne la jetaient pas dehors, comme une chienne, c’était uniquement dans la crainte que le secours apporté par eux étant connu, ne leur attirât une punition.

Khdija languissait au Mellah depuis quelques mois, lorsqu’un jour, la vieille Rebka lui présenta une femme avec qui elle avait eu de nombreux conciliabules. Fatima Bent Brahim tenait, dans les bas quartiers de Salé, une maison de courtisanes. Elle engagea la jeune fille à venir y habiter, en lui dépeignant sous les couleurs les plus douces l’existence qu’elle y mènerait. Khdija n’eut aucun mouvement de révolte. Elle était minée par le malheur, accablée par sa destinée. Elle désirait surtout quitter ses hôtes répugnants. Elle accepta l’unique moyen qui s’en offrait. «C’était écrit»... «_Mektoub_!»

Elle ne fut plus bientôt qu’une fille publique, dont les soldats et les mariniers s’amusaient. On avait changé son nom, mais sa véritable identité perça peu à peu; sa déchéance fut connue de tous... Chacun voulut approcher la fille du pacha Ali, et la clientèle de Fatima Bent Brahim s’augmenta des plus riches Slaouiin, de tous les débauchés, jeunes et vieux de la ville. Mais cette curiosité fut vite satisfaite. Khdija continua son métier... Lorsque les Français s’établirent dans le pays, elle fut très recherchée par les zouaves et les marsouins.

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*

* *

Mon amie Lella Zohra m’avait invitée à passer quelques jours chez elle. Je regarde, toujours avec le même émerveillement, la cour somptueuse qui s’ouvre devant ma chambre. Le soleil du soir dore les arcades festonnées, et colore de mille reflets le sommet du jet d’eau qui fuse, très svelte, vers le ciel.

Ce jet d’eau me fatigue..., il est d’une insolence bruyante. Nuit et jour, il s’élance et crache avec une rage que rien n’apaise. L’eau retombe dans la vasque de marbre au milieu d’un éclaboussement irisé, puis rebondit dans le bassin toujours mouvant. Il semble qu’on entende des murmures, des bruits de pas et de voix parmi le fracas des eaux.

Ce jet d’eau prend une importance démesurée dans le silence.

A cette heure, le palais du pacha paraît désert. Les esclaves sont toutes montées aux terrasses. Lella Zohra seule reste au rez-de-chaussée, comme il convient à une Slaouia de bonne famille. Elle vient s’accroupir près de moi et nous causons... Pour la centième fois, elle me raconte l’événement formidable de son existence, dont son esprit est toujours hanté: la nuit tragique, la prison, la torture... Et elle me montre les cicatrices de ses poignets, où les fers ont tracé des sillons livides et profonds.

--Trois ans, j’ai pleuré dans un cachot, enchaînée par les mains, les pieds et le cou! Pendant douze jours, je fus suspendue, debout, sans pouvoir m’accroupir. Ma sœur était en face de moi. Je l’ai vue mourir de ses souffrances, peu à peu, et son cadavre est resté là une semaine!... Mon corps sera dans la terre depuis longtemps qu’il frémira encore des tourments supportés!... Ce sont les Français qui m’ont délivrée. O ma fille, je ne l’oublierai pas... Que la bénédiction d’Allah soit sur eux!... S’ils n’étaient pas venus, je n’aurais jamais revu la couleur du soleil...

Pourtant, Lella Zohra n’inspire pas la pitié. Elle est grasse et blanche, et son visage aux larges joues garde l’expression naïvement béate de sa jeunesse.

Le pacha traverse la cour et me salue. L’épreuve a plus lourdement pesé sur lui que sur son épouse. Sa figure émaciée est celle d’un vieillard; ses épaules se voûtent; ses mains tremblent; sa voix, jadis dominatrice, hésite, fêlée, à bout de souffle. En vain lui a-t-on restitué sa famille et ses biens, en vain a-t-il retrouvé ses trésors si bien cachés, il ne cesse de regretter le prestige enfui, les moghaznis accroupis à son seuil, les chefs de tribus venant implorer sa protection, les Slaouiin courbés très bas sur son passage. Un autre pacha règne sur le pays...

--Allah est grand et m’avait désigné pour cette épreuve,--murmure-t-il. Mais le cœur est loin des lèvres...

--O! ma fille, nous ne voulons pas affliger ton esprit par nos tourments,--reprend Lella Zohra.--Va rejoindre ces femmes qui rient là-haut.

Malgré mes protestations, elle me pousse amicalement vers l’escalier. La terrasse du palais domine celles de la ville qui s’étagent alentour, orangées par les derniers rayons. Quelques-unes, plus basses, sont déjà noyées dans l’ombre bleue, tandis que le minaret de la grande mosquée se détache tout en or sur l’Océan. L’oued Bou-Regreg, aux courbes molles, sinue entre les collines et sépare les deux rivales, Rabat et Salé, qui «_ne se réconcilieront que le jour où la mer deviendra douce et sucrée_».

Les esclaves s’ébattent, insensibles aux beautés de l’heure, mais joyeuses de rencontrer des voisines et de bavarder avec elles. Khdija est accroupie au bord de la terrasse et fume une cigarette. Elle me tend la main en disant avec un indescriptible accent cocasse:

--Bonjour, mon bibi, ça va bien?

C’est tout ce qui lui est resté de ses... relations avec les Français: quelques phrases et cette habitude de fumer sans cesse, dont elle ne saurait se passer. Elle est rentrée bien sagement au logis, pour n’en plus sortir jamais, comme il sied à une jeune fille de son rang. Mais on ne peut l’empêcher de monter aux terrasses avec les esclaves, quand arrive le moghreb. Khdija se sent un peu prisonnière; elle s’ennuie dans le palais du pacha, et peut-être regrette-t-elle vaguement les années d’épreuve, avec leurs brutales émotions...

Ses sens, éveillés chez Fatima Bent Brahim, l’asservissent et l’affolent. Elle a parfois de véritables crises, et ses parents ferment les yeux sur les intrigues qu’elle parvient à nouer avec des voisins.

Khdija est, comme eux, une victime de la tourmente...

Elle ne se mariera pas. Nul ne voudrait épouser une fille que tous les hommes du pays ont connue. Elle songe avec rage à ses sœurs, nées d’esclaves, qui sont riches et considérées dans les maisons de leurs époux, alors qu’elle, Khdija, la fille de Lella Zohra, la descendante du Prophète, aura cette honte, si rare pour une Musulmane, de rester célibataire.

Cette pensée durcit son regard, et contracte sa bouche. C’est cela seul dont elle souffre, et non des souvenirs du passé.

Mais Khdija chasse l’inopportun souci avec la fumée de sa cigarette, ses yeux reprennent leur tranquille et bestiale expression.

A quoi bon se révolter?

--C’était écrit!

_Mektoub!_

V

LE MARIAGE DE RITA

Rita se sentit très joyeuse le jour où elle devint nubile, car ses noces ne pouvaient plus tarder. Elle y songeait souvent avec un tressaillement d’envie, sans oser l’avouer à personne. Même, lorsque ses jeunes sœurs ou d’autres femmes la taquinaient en y faisant allusion, elle se sauvait «pleine de honte» et leur criait toute fâchée:

--Taisez-vous, filles de péché, que vos langues soient nouées!... S’il plaît à Dieu, ce malheur me sera épargné... S’il plaît à Dieu, je ne connaîtrai point le mariage!...

Mais elle se plaisait à ces propos, malgré son apparente colère,--Allah pénètre le fond des cœurs,--car ils lui rappelaient l’échéance prochaine et désirée.

Rita n’était pas malheureuse au logis paternel, bien que les soins et l’affection d’une mère lui eussent manqué depuis l’enfance. Saadia, la seconde femme de Si Abd Er Rahman, le zaouak[51], témoignait à ses propres rejetons une préférence bien légitime. Pourtant, elle vivait en bonne intelligence avec les deux filles de l’épouse répudiée: Zohra, mariée depuis plusieurs années au menuisier Ali, dont la demeure était voisine, et Rita, beaucoup plus jeune, qu’elle avait presque élevée.

[51] Peintre décorateur.