Part 11
Une impasse tortueuse et sombre conduisait chez Si Abd Er Rahman, et les hautes murailles d’une maison voisine, habitée par un Chérif, projetaient leur ombre sur l’étroit patio toujours empli d’odeurs ménagères. Quelques plantes s’étiolaient vainement en des amphores cassées, un canari s’égosillait sur ses barreaux de jonc, et le peintre avait décoré lui-même les portes des trois chambres, sans parvenir à égayer son logis. Mais les habitantes n’en souffraient pas, attachées au cadre familier de leurs travaux, de leurs plaisirs, de leurs disputes et de leurs peines. Elles se glorifiaient de n’en sortir jamais, telles les femmes des grandes familles, que les nuits où, furtives et voilées, elles se rendaient au hammam.
Une vieille négresse boiteuse les aidait au ménage; Si Abd Er Rahman avait acheté Mabrouka pour la somme de vingt douros, en raison de son âge et de ses difformités. Et il louait Allah de cette acquisition, qui relevait l’éclat de sa maison aux yeux des gens, et rendait d’incontestables services.
Car Mabrouka, en dépit de ses tares, était solide, travailleuse, et pleine d’expérience. Elle possédait mille secrets pour guérir les maux dont le _serviteur_[52] est affligé; ranimer l’amour des maris inconstants; rendre les femmes fécondes ou les frapper de stérilité, et enfin pour confectionner d’excellentes pâtisseries. En outre, nul ne pouvait rivaliser avec elle quant à la langue; aucune riposte ne la prenait au dépourvu, et elle savait toujours toutes les histoires de la ville, qu’elle racontait dans leurs détails les plus scabreux, à l’hilarité complaisante des femmes, tandis que les jeunes filles affectaient une grande pudeur... Mabrouka était vraiment la joie du logis; les heures passaient en d’interminables conversations auxquelles Zohra, la fille aînée du zaouak, escaladant les terrasses qui séparaient sa demeure de la maison paternelle, venait chaque jour prendre part.
[52] Le serviteur d’Allah,--l’homme.
Rita écoutait attentivement leurs propos, tout en décorant d’ornements géométriques, de bouquets et de lignes enchevêtrées, les coffrets et les étagères dont son père lui confiait l’exécution. Elle avait manifesté, dès son enfance, un goût particulier pour ces travaux, et Si Abd Er Rahman l’initiait peu à peu aux secrets de la peinture à l’œuf et du vernis à la graça. Rita maniait avec dextérité son pinceau en poils d’âne, tandis que les autres femmes épluchaient des ghorchef ou cousaient de blanches ferajiat. Parfois, une voisine venait se joindre au groupe familial, car les récits de Mabrouka étaient célèbres dans tout le quartier. L’eau bouillait sur le mejmar de terre, et Saadia, de ses mains brunes, préparait gravement le thé à la menthe, dont on dégustait les trois tasses à petites gorgées.
Par Mouley Idriss!... C’était une douce vie que celle de Rita au logis paternel... Et pourtant, elle avait hâte d’en changer, car un diable malin tourmente les vierges qui arrivent à leur treizième année; et le jour où elles commencent à sentir _la honte de leur visage_ et à se voiler devant les hommes, elles se prennent à désirer celui devant lequel toute pudeur sera superflue... Les réflexions égrillardes de la négresse remuaient Rita d’un secret plaisir et elle portait un intérêt grandissant aux démêlés conjugaux de sa sœur. Parfois, on entendait, jusque chez Si Abd Er Rahman, les cris et les gémissements de celle-ci sous la raclée maritale. Mais le bâton attendrit les épouses d’une douce langueur: au lendemain de ces querelles, le menuisier Ali se laissait surprendre par l’aube dans la couche de sa femme, en dépit des préceptes sacrés, et le visage de Zohra s’embellissait d’une voluptueuse et touchante lassitude...
Vers l’Achoura, une vieille dame du quartier, qui sortait rarement de chez elle, vint avec sa fille rendre visite à Saadia:
--Le salut sur toi...
--Le salut... Comment vas-tu?
--Avec le bien. Quelles nouvelles y a-t-il de toi?
--Aucun mal?
--Aucun mal sur toi?
--Comment est Si Abd Er Rahman?
--Grâce à Dieu...
--La bénédiction d’Allah en ta maison...
Tout en échangeant les formules d’usage et en se débarrassant de leurs haïks, les deux femmes jetaient des coups d’œil furtifs vers Rita. Et subitement, celle-ci comprit... D’un bond, elle s’enfuit, ayant peine à contenir le tumulte joyeux de son cœur... Le coffret où d’étranges fleurs commençaient à s’épanouir fut disloqué dans sa chute, une écuelle pleine de couleurs se renversa sur un œuf qu’elle brisa, et des ruisseaux jaunes et bleus maculèrent le tapis de Rabat aux bords élimés.
--Quel scorpion t’a piquée?--demanda Saadia d’un air fâché...
--O ma fille, ma colombe, nos vieux visages te font donc peur?--roucoulèrent les visiteuses.
--Reviens, chérie, reviens, ô Lella, fille de mon maître,--implorait l’esclave d’un ton moqueur.
Mais les supplications et les remontrances furent vaines; Rita s’était verrouillée dans la chambre voisine, et ne consentit même pas à faire entendre sa voix tant que dura la visite.
--Pardonne-lui, ô ma mère--dit Saadia d’une voix ingénue.--Les jeunes filles sont fantasques, elles en oublient leurs devoirs de politesse. Mais, ô Allah! je ne rétrécirai pas avec Rita...
--Ma fille, n’en fais rien... Je t’en conjure par Sidi Ahmed!... Nous serions désolées de faire pleurer ses jolis yeux. Nous savons que les vierges sont plus promptes à se troubler que la surface d’un oued.
Mille congratulations furent échangées, et Saadia, en reconduisant ses visiteuses, s’excusait encore pour l’attitude de sa belle-fille, tout en se réjouissant de l’avoir trouvée si fine et bien élevée en la circonstance.
Lorsque Rita sortit de la chambre, chacune épiait son visage et Mabrouka ne put se tenir de lui décrocher quelques réflexions à double sens:
--Préparons le couscous pour les hôtes qu’Allah nous enverra,--répétait-elle avec insistance.--Mes vieilles oreilles tintent... c’est la musique des rita et des timball...
--Cesseras-tu d’agiter ta langue?...--s’écria Rita rageusement.
--Le bruit de mes paroles trouble donc tes pensées?
--Je n’ai que faire de tes plaisanteries quand mon cœur est triste.
--La tourterelle n’est-elle pas l’oiseau qui souffre et se plaint le plus?
--Puisses-tu être rôtie à quatre cuissons!...
La querelle se termina par une claque sur les joues sèches et ridées de la vieille, qui s’en fut en clopinant.
--L’annonce du mari énerve la vierge...--lança l’esclave lorsqu’elle fut hors de portée.
A cette parole trop explicite, Rita se mit à pleurer, et comme elle était en effet très fébrile et surexcitée, elle n’eut aucune peine à finir par une crise dont la sincérité fit l’admiration de toute la famille.
Mabrouka, sans rancune, lui confectionna une mixture calmante d’eau de rose et de khanfoussa pilés--car, disait-elle, ces insectes restent immobiles pendant des heures,--puis elle l’endormit en fredonnant la chanson des Gnaoua:
Sidi mange de la viande, Lella en mange le gras, M’Barka n’a plus que la sauce, Kali Mbouara qu’un vieil os.
Allah, ô Seigneur, notre maître, Kali Mbouara est malchanceux. Allah, Allah, ô notre maître, Kali Mbouara est un pauvr’hère.
Sidi revêt un caftan, Lella un’ mansouria, M’Barka revêt des haillons, Kali Mbouara rien du tout.
Allah, ô Seigneur, etc...
Sidi chausse des babouches, Lella, des mules brodées, M’Barka chausse des savates, Kali Mbouara s’en va nu-pieds...
Allah, ô Seigneur, etc...
Sidi dort sur un mat’las, Lella sur un bon tapis, M’Barka sur un’ peau d’mouton Kali Mbouara sur la terre, etc... etc...
Lorsqu’elles jugèrent la jeune fille assoupie, les femmes commentèrent l’événement à voix basse. Rita se gardait de remuer pour ne pas attirer l’attention, et pouvoir, sans feindre la honte, écouter leurs propos.
--S’il plaît à Dieu, notre chérie aura fait bonne impression, car il est temps que ses noces soient célébrées,--disait Saadia.
--O Lella, n’aie pas de crainte. Je gage que, bientôt, les _hôtes de Dieu_ dîneront ici,--répondit l’esclave.
--La boutique de Si Hamou est la mieux achalandée du Souk...
--Certes, qui veut avoir de belles cherbil[53] doit s’adresser à lui.
[53] Babouches brodées.
--C’est aussi un homme intègre, son ventre est fermé.
--Celui qui est rassasié n’a pas de mal à respecter le couscous d’autrui.
--Il ne saurait y avoir, pour notre Rita, de meilleur parti que son fils.
--A présent, Si Taleb n’a rien à faire qu’à se promener tout le jour.
--Par le Prophète!... on dit que Sidi Nojjar[54] est souvent le but de ses sorties...
[54] Quartier des courtisanes.
--Eh! sans doute... Il manque une épouse dans sa maison.
--C’est pourquoi Si Hamou tient à le marier jeune...
Malgré l’intérêt de cet entretien, Rita fatiguée par les émotions, ne tarda pas à s’endormir.
Une semaine passa, toute semblable aux autres en apparence, mais les femmes s’énervaient de ne pas voir venir la visite escomptée. Chaque coup frappé à la porte les faisait tressaillir et leur dépit augmentait de jour en jour.
Rita, la plus déçue, affectait de rire et de chanter pour dissimuler son amertume de n’avoir pas été jugée assez jolie.
Pourtant, elle était fière de sa peau blanche, qu’elle comparait volontiers à celle de la brune Saadia, de ses cheveux lisses et luisants, de ses yeux très noirs, de ses joues rondes... Vraiment, cette vieille ne possédait aucun goût... Mais d’autres sauraient apprécier sa beauté... Qu’avait-elle à faire avec le fils d’un marchand de babouches? Allah lui réservait peut-être d’épouser un Chérif.
Malgré tous ses raisonnements, Rita ne se consolait pas de sa déconvenue. En réalité, le fils du marchand de babouches eût comblé ses désirs, car on le disait jeune, riche et encore célibataire. Aussi, son bonheur fut-il grand, lorsqu’un vendredi, au retour de la Mosquée, le zaouak reçut la visite de Si Hamou qu’accompagnaient deux membres de sa corporation. Après s’être longuement et poliment congratulés, Si Hamou prononça les paroles décisives:
--Nous sommes les hôtes de Dieu et les tiens, nous venons à cause de ta fille.
Si Abd Er Rahman prit un air grave:
--Laissez-moi consulter ma tête. Revenez demain, et, d’ici là, interrogez sur moi comme j’interrogerai sur vous...
Le jour suivant, Si Hamou se présenta de nouveau, et le zaouak l’accueillit par ces mots:
--Sois le bienvenu chez moi,--afin qu’il comprît que sa démarche était agréée.
Les femmes en émoi épiaient ces allées et venues, dont elles s’efforçaient de deviner le résultat. Pourtant, malgré leur intense curiosité, elles n’osèrent pas interroger le _maître des choses_, mais il daigna le soir même confier sa décision à Saadia, qui s’empressa de la faire connaître à toute la maisonnée.
Rita pleura du moghreb à l’Acha sans prononcer une parole; elle refusa de manger, bien qu’il y eût de la touba dont elle était fort friande. Ses gestes se firent plus lents et réservés, car elle avait conscience de sa nouvelle importance.
Lella Fathma ne tarda pas à revenir une après-midi, escortée de sa fille et de sa sœur Aïcha, une vieille dame aux joues tombantes et aux allures lasses. Saadia les reçut avec de grandes démonstrations amicales, elles passèrent au moins un quart d’heure à se faire les compliments les plus exagérés, en protestant de leur affection. Mais lorsqu’on arriva enfin aux choses sérieuses, la conversation prit un tour moins tendre et faillit même dégénérer en querelle.
--Combien voulez-vous de sadoq[55],--demanda Lella Fathma.
[55] Dot que le marié verse au père de la jeune fille.
--Il nous faut cent réaux,--répondit Saadia,--un caftan de drap, un de brocart tissé d’or, deux sebenia et une paire de cherbil en velours.
--Ma fille, tu n’y songes pas!... Nous sommes gens modestes... comment pourrions-nous satisfaire de telles prétentions?
--Veux-tu donc faire dire que nous avons donné notre fille à un meskin?
--Non, certes, mais sois raisonnable. Tu sais combien les temps sont amers... La moindre chose se paye dix fois plus que jadis...
--Soit... à cause de mon amitié pour toi, je consens à une réduction...
--Enlevons trente réaux...
--O Sidi Ali Mennoun! ô mon malheur! c’est impossible... dix tout au plus.
--Tu veux nous ruiner. On m’avait bien dit que tu étais âpre à l’argent.
--Et à moi qu’il t’est plus cher que ton propre fils.
Les voix s’élevaient hostiles et aigres. La vieille Aïcha intervint:
--Vous ne connaissez pas la honte de vous disputer ainsi un pareil jour... Allons, que chacune y mette du sien.
Elles finirent par s’accorder pour un sadoq de 80 réaux, et convinrent aussi de remplacer une des sebenia par une jolie dfina. Lorsque le marché fut conclu, elles redevinrent affectueuses et empressées; elles s’envoyaient réciproquement mille flatteries, tout en buvant du thé à la citronnelle.
Rita n’avait point paru, elle s’était réfugiée dans la cuisine, le cœur tumultueux et l’air indifférent.
Après le départ des visiteuses, toute la maison fut en effervescence, car les hommes étaient annoncés pour le dîner du surlendemain. Mabrouka s’en fut au souk acheter des poulets, des pigeons, de succulentes têtes de mouton, et Saadia, aidée de Zohra, confectionna un ragoût de viande au miel, relevé de safran, d’épices et de raisins secs, comme on n’en mangeait même pas chez le pacha.
Si Hamou et ses amis arrivèrent après le moghreb, escortés par beaucoup de jeunes garçons tenant des cierges allumés. Les femmes épiaient le cortège à travers les fentes de leurs portes, elles l’accueillirent par des yous-yous plus exaspérés au moment où l’on récita la Fatiha[56] qui consacre les fiançailles.
[56] Premier chapitre du Koran.
Le lendemain, Lella Fathma et ses parents, toutes parées, vinrent à leur tour apporter des dattes, les cierges destinés aux noces, un caftan de soie couleur radis, et un plat rempli de henné sur lequel étaient disposés quatre œufs. Elles trouvèrent la maison ornée de coussins, de tapis et de broderies que Saadia avait tirés des coffres et empruntés à ses voisines. A l’un des bouts de la principale chambre, on avait aménagé le qtaa, mystérieux sanctuaire des fiancées, que les tentures et les mousselines séparent du reste de la pièce. La jeune fille y entra, le cœur palpitant d’orgueil et de joie. Son rêve s’accomplissait enfin. Elle devenait l’héroïne vers qui tous les regards convergent, l’arousa, plus semblable à une houri qu’à une simple créature d’Allah. Ses sœurs et ses jeunes amies l’entouraient en babillant comme des oiselles. Mais Rita ne répondait pas à leurs propos; elle s’appliquait à garder l’attitude rituelle, immobile, les yeux baissés, le visage impassible et grave. De temps à autre, les invités écartaient un peu la tenture, afin de juger sa contenance, et elles ne tarissaient pas d’éloges sur cette arousa qui témoignait une si grande honte. Elles partirent à la nuit, après la cérémonie du henné qui eut lieu en grande pompe au milieu du patio. Seules, les fillettes restèrent dans la maison pour tenir compagnie, durant trois jours, à leur amie. Elles la taquinaient gentiment, selon la coutume:
--Hélas!--disaient-elles,--tu vas nous abandonner.
--Tu préfères la compagnie d’un homme à la nôtre.
--Nous n’étions pas rassasiées de t’avoir...
Et Rita répondait d’un ton navré:
--Qu’ai-je à faire avec un homme?... Non, je ne veux pas quitter ceux que j’aime. Oh! combien je vous préfère, fillettes semblables à moi.
De grosses larmes roulaient sur ses joues, mais, dans le fond du cœur, elle se réjouissait...
Quelques jours plus tard, Lella Fathma envoya une neggafa[57] porter l’argent et les objets du sadoq. Elle avait disposé les pièces de drap et de brocart, la sebenia, les cherbil, sur un plateau de cuivre à hauts rebords, ainsi qu’un pain de sucre, signe de joie et de prospérité. Une mousseline brodée recouvrait les cadeaux, mais elle eut soin d’en laisser un côté relevé, afin que les voisines pussent apercevoir les présents du fiancé.
[57] Femme dont le métier consiste à régler toutes les cérémonies du mariage du côté féminin.
Dès lors, une fiévreuse activité régna dans la maison du zaouak: Saadia et Zohra taillaient et cousaient sans relâche les pièces du trousseau. Les seroual[58], étroits et raides, les tahtiat, les transparentes ferajiat s’empilaient au fond de la chambre. Une mouallema brodait les coussins et les tentures aux vives couleurs; Mabrouka, brandissant un long balai en feuilles de palmier, reblanchissait à la chaux toutes les murailles, et les voisines venaient à tout propos donner des conseils et épier l’attitude de la nouvelle arousa.
[58] Pantalon.
O Allah! que la vierge est pudique et timide... Le moindre propos suffit à l’effaroucher, et elle s’enfuit, telle la gazelle au pied rapide.
Combien de larmes brûlantes verse la fiancée, dont le visage ne fut contemplé par personne, dont le teint a la pâleur mate des œufs d’autruche soigneusement cachés dans le sable. Celui qui doit la connaître s’impatiente en sa demeure... son amour est comme une chèvre bêlante, s’il tente de l’étouffer, il se met à crier plus fort.
Voici venir la semaine des noces. Pilez le souak et le henné. Préparez l’arousa pour les désirs de l’époux. Qu’il se hâte, lui, dont la brûlante ardeur séchera ses larmes.
* * * * *
Rita vivait dans une exaltation dont elle ne laissait rien soupçonner, partagée entre les sentiments les plus divers: elle tâchait de se représenter Si Taleb qu’elle n’avait jamais aperçu; les propos de Mabrouka hantaient son esprit.
--... Un visage brun, des yeux qui flambent, et une vigueur... dont l’épouse apprécierait les charmes...
Ses nuits étaient hantées de songes voluptueux, et elle se réveillait toute tremblante, le cœur battant à grands coups, le visage en feu et les membres brisés... Mais, en même temps, elle se sentait envahie de l’oppressant effroi, qui saisit les vierges à l’approche de l’époux et les trouble douloureusement.
Lorsque les invités en toilette s’installèrent dans la maison, que le qtaa redevint l’asile de l’arousa pour les fêtes nuptiales, sa terreur s’accrut, submergeant ses autres impressions; elle commençait aussi à sentir le regret du logis paternel qu’il lui fallait quitter pour une demeure étrangère, et, bien souvent, ses larmes coulaient sans feinte...
Elle refusait toute nourriture, malgré l’insistance de ses petites compagnes qui lui présentaient, du bout de leurs doigts rougis au henné, quelques bouchées des plats dont elles mangeaient.
--Prends,--disaient-elles,--ceci est le sadoq que je te donne.
Mais Rita tournait la tête d’un air excédé.
--Non, non, je n’ai pas faim. Assez pour moi...
Il fallait lui faire avaler de force un œuf ou du laitage.
Et, de fait, des nausées la prenaient dans ce qtaa surchauffé par les cierges, toujours empli de jeunes filles; et dont l’atmosphère, emprisonnée entre les tentures, ne se renouvelait pas...
Elle était devenue, aux mains de la neggafa, une poupée que l’on manie, que l’on habille, que l’on transporte, que l’on parfume et que l’on pare. Une poupée silencieuse, dont les pieds ne devaient plus toucher le sol, qui ne pouvait ni rire, ni remuer, ni parler, et à qui seulement il était permis de pleurer... De temps à autre, on la sortait du qtaa tout enveloppée de voiles très lourds, tissés de soie et d’or, sous lesquels Rita se sentait étouffer. On la portait dans le patio, sur la mertba, haute estrade garnie de coussins, où la mariée s’accroupit pour les diverses cérémonies accompagnées de chants, de musique et de yous-yous stridents. Le bruit parvenait indistinctement jusqu’à elle; parfois la neggafa entr’ouvrait ses voiles devant les invitées assemblées, et l’on apercevait le visage impassible aux yeux clos, pâle, ruisselant de sueur, parmi les bijoux scintillants, et les cheveux épars ceints d’un bandeau de pierreries et de perles... Un peu d’air frais ranimait la jeune fille; elle se savait belle et admirée par toutes ces femmes qu’elle ne voyait pas...
Mais presque aussitôt, les voiles retombaient, l’enveloppant de leur nuit épaisse et chaude, jusqu’au moment où on la reportait dans le qtaa envahi de fillettes.
--Que tu es heureuse,--disaient-elles,--tu vas manger des noix, des gâteaux, des amandes.
--Tu revêtiras des caftans de soie, tu farderas ton visage et tu seras belle.
--O ma sœur, tu deviendras femme et tu te réjouiras avec ton époux.
--Touche mes vêtements pour que mon tour ne tarde pas à venir.
--J’ai rencontré ton fiancé dans les souks. C’est un homme vigoureux, il a une petite barbe et des yeux ardents... Quel est ton bonheur!
Ces propos distrayaient Rita et lui mettaient au cœur d’agréables espoirs; cependant elle restait muette, toute pénétrée de honte. Une sorte de torpeur l’envahissait peu à peu, causée par les parfums, les émotions, la fatigue et la chaleur; toutes les pensées s’embrouillaient en sa tête, ses larmes coulaient sans cesse, et les invités tiraient d’heureux augures de son chagrin, car il convient qu’une fille aimante et pudique manifeste une extrême douleur au moment de ses noces.
Le jour nuptial se leva enfin; l’agitation grandissait dans la maison, les femmes qui, depuis le début de la semaine, avaient savamment gradué le luxe de leurs parures, arborèrent les caftans de cérémonie et s’accroupirent tout autour du patio, plus éblouissantes que des sultanes. Elles avaient le sentiment de leur splendeur et ne faisaient pas un mouvement, les yeux fixes, les mains posées à plat sur leurs genoux. Les brocarts tissés d’or ou de ramages multicolores se cassaient autour d’elles en plis raides et luisants, les sebenia étaient couronnées de turbans, de bandeaux brodés de sequins, et parfois de plumes légères couleur pois chiche, ou cœur de rose... D’énormes anneaux d’oreille, des colliers de perles fausses, et d’autres, dont les pendeloques s’ornaient de verroteries, essayaient de singer les parures des riches citadines... Certaines femmes cependant portaient des émeraudes et des rubis véritables, reliques d’une opulence familiale disparue, mais leurs bijoux avaient alors des formes désuètes, passées de mode...
Des fards rehaussaient l’éclat des visages, et les plus noires s’illuminaient si violemment de carmin que leur peau évoquait la rougeur des cuirs Filali... Malgré leur apparente impassibilité, elles s’épiaient les unes les autres, glissant entre leurs cils baissés une sournoise prunelle critique. Et elles évaluaient en elles-mêmes la parure des autres invitées... Quelques réflexions s’échangeaient à voix basse:
--O ma sœur, as-tu vu le caftan neuf de Zohra? Il est en brocart à deux réaux la coudée.
--Par Mouley Idriss! ce ne peut être à elle; son mari gagne à peine de quoi la nourrir. On le lui a certainement prêté.
--Je ne savais pas que Lella Khaddouje eût des bracelets d’or... Ils pèsent bien vingt mitqual.
--Certes Sidi Mohamed n’a pas rétréci avec son épouse! Il ne regarde pas au poids quand c’est du cuivre doré...
Et les propos perfides voltigeaient sans bruit à travers l’assistance, tandis que l’on attendait la mariée.
La neggafa parut enfin, portant sur son dos un volumineux paquet d’étoffes et de voiles, qu’elle déposa au milieu des coussins de la mertba. Puis, elle écarta le haïk de soie à rayures abricot et couleur d’yeux chrétiens, sous lequel Rita se sentait défaillir. Elle avait un caftan de brocart émeraude à ramages d’or, d’innombrables bijoux prêtés par des amies complaisantes, et ses cheveux, épars sur les épaules, se couronnaient d’une sfifa rehaussée de pierreries et de perles. Mais on n’apercevait pas son visage, voilé par une mousseline. Tout autour d’elle, les fillettes, debout, portaient de gros cierges en cire dont les flammes, agitées par le vent du soir, jetaient un éclat fumeux.