Le Harem entr'ouvert

Part 12

Chapter 123,798 wordsPublic domain

La neggafa tressait les cheveux de Rita qu’elle mêlait de soie verte et blanche, en y attachant mille amulettes contre le mauvais œil. Quand elle se mit à natter le côté gauche, les musiciennes, qui jusqu’alors faisaient rage, se turent subitement, et la neggafa, d’une voix chantante, psalmodia les stances du départ:

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* *

Au nom d’Allah, nous maudissons le démon!

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--Tends ta main hors des manches, Aujourd’hui est venu ton grand jour, Tends ta main, nous te mettrons du henné... O mariée, tais-toi, ta mère pleure... Et chez l’époux, chacun se réjouit.

--Pourquoi! ô mon père! m’as-tu exilée? Rends l’exilée à sa famille. On dit: «Le père a donné le bien» S’il a donné sa fille à un jeune homme. On dit: «Le père a donné le malheur» S’il a donné sa fille à un vieillard.

Les anges se sont réjouis et nous taperons du tambour, La mariée s’en va chez son cousin Les anges se sont réjouis et nous taperons du tambour. La mariée est allée chez Mouley Ali[59]. --Pourquoi, ô mon père, m’as-tu exilée à la cime des monts? Personne que je puisse interroger. Personne à qui m’adresser. Je n’ai trouvé que des Berbères et des loups... Rends l’exilée à son sol. La maison de mon père me renie. La maison de mon époux m’accueille...

[59] Allusion aux noces de Lella Fathma, fille du Prophète, avec son cousin Mouley Ali.

--O fille de mon caïd! O fille du caïd des caïds! Tu es partie, ô celle qui arrange tous les coins! Tu es partie, ô voisine des voisines! Tu es partie, ô mon amie, ma sœur! Fille du lion silencieux, Mais dont le rugissement dans le désert serait effrayant. Ta taille me plaît, Et ton caftan me donne la beauté. Va-t’en... Ne crains pas, Tu trouveras bonheur parfait.

La neggafa prit un petit tambour et continua:

Haddou l’Rahmani, Celui qui t’a réjouie deux mois, Réjouis-le deux ans. Réjouis-toi en ce jour Où ne se réjouissent que mes amies, Mes sœurs et mes cousines.

Aie la paix, ô Lella, Donne la paix à notre demeure, Donne la paix à ce jour!

Toute l’assistance sanglotait durant ce chant que la neggafa répéta trois fois, et les pleurs de Rita redoublaient d’amertume, car le jour des larmes était venu pour elle... Un immense déchirement la poignait à l’idée du départ si proche, de la séparation définitive d’avec tous ceux qu’elle avait aimés et connus jusqu’alors; et la demeure de Si Taleb lui apparaissait inquiétante, étrangère, pleine de périls mystérieux.

On la reporta dans le qtaa en l’attente du cortège nuptial; les fillettes, excitées par le prochain dénouement, tenaient à leur amie des propos indécents sur ce qui allait se passer... les femmes se complaisaient aux recommandations:

--Aie soin de ne pas déplaire à ton mari.

--Tu vas connaître la douleur des noces.

--Mords tes vêtements pour ne pas crier.

... Zohra vint auprès d’elle et fit sortir tout le monde, afin de donner à sa sœur les suprêmes conseils.

--Tâche d’être une fille raisonnable qui fasse honneur à notre maison. Ne repousse pas ton époux, laisse-le t’approcher afin qu’on sorte vite ton seroual[60].

[60] Pantalon.

Ces paroles augmentaient le trouble de Rita... Tout à coup, elle tressaillit. Une rumeur significative emplissait le patio, dominée par la plainte acide des flûtes. Si Abd Er Rahman entra dans le qtaa, Rita lui baisa la main en pleurant, puis il la chargea sur son dos et la porta jusqu’à la mule arrêtée au seuil de la maison. Après l’interminable attente anxieuse, le départ se fit très vite. Les neggafat arrangèrent en hâte le haïk de la mariée et, très soigneusement, elles appliquaient un coin de son voile sur l’arrière-train de la bête, de crainte qu’un ennemi, durant le trajet, y mît le doigt, ce qui eût aussitôt rompu la virginité de l’arousa. Le cortège s’ébranla au milieu de la musique, des chants et des cierges, dont la flamme vacillait au vent. Bien que la demeure de Si Hamou fût toute proche, il fit un long détour à travers les souks silencieux et noirs, où de rares marchands s’attardaient encore en leurs échoppes... des yous-yous exaspérés accueillirent son arrivée.

Le zaouak descendit sa fille de la mule, et la porta sur son dos jusqu’au seuil de la chambre nuptiale, dont Lella Fathma barrait l’entrée; Rita, guidée par la neggafa, dut, en témoignage de sa future obéissance, passer trois fois sous le bras étendu de sa belle-mère, puis on l’introduisit dans le qtaa qui avait été préparé au bout de la pièce. Les parentes du marié se bousculaient pour apercevoir la jeune fille, mais la neggafa les renvoya d’un geste autoritaire, et, après avoir une dernière fois retouché les parures de l’arousa, elle fut s’accroupir à l’autre extrémité de la chambre vide...

Une angoisse affolante s’empara de Rita, elle eût voulu fuir et n’osait faire un mouvement dans la crainte de déranger sa toilette... L’épreuve conjugale, dont elle savourait longtemps à l’avance le trouble délicieux, lui causait, à présent que l’heure était proche, une appréhension, une terreur qu’elle ne pouvait dominer. Son cœur battait à grands coups, et elle se sentait défaillir, la sueur ruisselant le long de ses tempes... Puis, comme l’attente se prolongeait, elle sombra dans une sorte de torpeur, d’engourdissement hébété... Soudain, l’impression d’une présence humaine la rendit à son épouvante. Le marié était entré dans le qtaa sans qu’elle s’en aperçût, et la neggafa se retirait discrètement en fermant les verrous.

Si Taleb contemplait sa femme, et il la trouvait à son gré.

--Tu es belle,--dit-il, en l’embrassant sur le front.--Pourquoi trembles-tu? Il ne faut pas avoir peur... Tu sais, je ne veux que ton bien... te voici mon épouse, celle qui réjouira toute ma vie, s’il plaît à Dieu!

Rita restait immobile, silencieuse et les yeux clos, troublée, jusqu’au plus profond de son être, par cette voix mâle, par le contact de cet homme qu’elle ne voyait pas... et comme il voulait l’étreindre, elle se jeta brusquement en arrière, d’un instinctif effroi.

--Ne crains pas,--répéta Si Taleb,--tu dois être raisonnable pour que les gens ne rient pas de moi... Ta mère et tes parentes sont dans l’anxiété, elles attendent ton seroual, ne prolonge pas leur impatience...

Alors, comme Rita était une fille sensée, elle laissa son mari l’approcher et elle retint ses cris...

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Si Taleb ne sortit de la chambre nuptiale qu’au moment où chantait le muezzin. La neggafa se précipita dans le qtaa en poussant des yous-yous, s’empara triomphalement du seroual et l’emporta dans le patio pour le livrer à l’admiration de l’assistance.

Lella fille très pure,--disaient les invitées,-- Fille de ceux qui t’ont bien gardée, O belle ceinturée, Ton seroual est teint de rouge!

Pendant ce temps, Rita, brisée de fatigue, s’était endormie... Au retour du hammam, Si Taleb vint la rejoindre dans le qtaa. Il essayait de la faire parler, mais Rita était trop bien élevée pour répondre, elle avait honte et ne levait pas les yeux. Pourtant, ayant aperçu furtivement son mari, elle se réjouit de le trouver agréable et jeune... La chambre était close, éclairée par des cierges, les époux s’y sentaient très seuls, loin de tout, bien que la rumeur de la fête pénétrât à travers la porte. Si Taleb caressait Rita, la prenait sur ses genoux, se livrait à mille jeux galants, et la jeune femme, revenue des terreurs nocturnes, commençait à trouver quelques charmes au contact de son mari. Comme il était sorti vers l’acer pour prier, elle l’attendit avec une certaine impatience...

En l’absence de Si Taleb, la neggafa vint changer les parures de l’arousa, et deux fois par jour, durant toute la semaine, elle la revêtit de caftans différents, de façon à ce que l’époux la trouvât sans cesse en des toilettes nouvelles... Il n’était pas besoin de cela pour exciter l’amour de Si Taleb, et Rita, peu à peu, se sentait embrasée par une telle ardeur...

Elle n’en restait pas moins pudique et réservée, toujours silencieuse, levant à peine les yeux sur son maître, toute pénétrée des conseils qu’on lui avait prodigués chez ses parents. Car un mari s’étonne si la vierge qu’il épouse ne témoigne pas, durant les premiers temps, une très grande honte. A la fin de la semaine, elle semblait s’apprivoiser et répondait timidement:

--Oui, Seigneur...

--Non, Seigneur...

--Je ne sais pas...

Six jours après les noces, on remit à Rita sa ceinture, et on enferma ses cheveux dans une sebenia de soie, à la manière des femmes mariées. Puis, la neggafa la fit sortir du qtaa qu’elle n’avait pas encore quitté, et elle éprouva une délicieuse sensation à respirer l’air qui pénétrait par la porte entr’ouverte, et à revoir la lumière du jour. Le soir, elle se rendit au hammam avec Lella Fathma; au retour, deux femmes couchèrent auprès d’elle dans le qtaa, pour en interdire l’entrée à Si Taleb. Lorsqu’il retrouva Rita le lendemain matin, il se mit à la taquiner:

--Tu n’as pas voulu de moi... Hélas! que cette nuit fut longue! Es-tu donc rassasiée de ma présence? Moi, je ne le suis pas encore de t’avoir.

Rita répondit d’un air modeste:

--Que veux-tu..., ce n’est pas ma faute, telle est la coutume, tu le sais bien...

Elle n’osait pas lui avouer qu’elle aussi avait maudit cette habitude qui sépare les époux la sixième nuit de leurs noces.

Dans l’après-midi arrivèrent Saadia et ses parentes, parées de leurs plus beaux atours. Elles entouraient l’arousa, lui prodiguant les caresses et les démonstrations affectueuses.

--Comment vas-tu?--demandaient-elles.

--Ton mari te plaît-il? On dit que tu n’es pas à plaindre, et qu’il te témoigne beaucoup d’amour.

--Grâce à Dieu, te voici devenue femme. Dis, chérie, as-tu crié la nuit de tes noces?

Elles lui posaient mille questions insidieuses auxquelles Rita, pleine de honte, se gardait bien de répondre, et Mabrouka lui glissait à l’oreille des propos tellement égrillards qu’elle en rougissait sous le fard, toute troublée d’un plaisir sensuel.

La cérémonie de la ceinture lui causa la plus vaniteuse des satisfactions.

La neggafa l’avait revêtue de caftans magnifiques, drapés d’un izar de gaze. Une haute ceinture de Fez, raide et chatoyante, s’enroulait autour de sa taille comme pour l’enserrer d’un étui précieux; des bijoux trop éblouissants l’accablaient de leur splendeur et de leur poids, mais elle restait hiératique, très droite et les yeux toujours clos, sur l’immense fauteuil des mariées dont les dorures rayonnaient derrière sa tête en auréole resplendissante.

Toutes les femmes, accroupies autour du patio, lui faisaient une cour dont elle était la sultane; une esclave agitait devant elle un éventail pour rafraîchir son visage et chasser les mouches importunes. Sept fois, la neggafa changea ses parures, toutes plus somptueuses les unes que les autres, et l’apparition de l’arousa était toujours saluée de yous-yous et de propos flatteurs. Cette apothéose l’enivrait d’orgueil, elle eût voulu, malgré sa fatigue, que les fêtes nuptiales durassent longtemps encore. Elle ne se lassait pas d’en être l’héroïne, belle et parée, auprès de qui chacun s’empresse, et un regret lui mordait le cœur à la pensée que l’apogée de sa gloire en marquait fatalement la fin.

Grâce à Dieu, l’amour de Si Taleb lui resterait, et les plaisirs voluptueux, sans compter la satisfaction d’être une femme mariée qui peut se livrer à la coquetterie en toute sécurité du devoir accompli, et non plus une vierge aux vêtements simples.

Le soir, lorsque son mari vint la rejoindre dans le qtaa où ils devaient dormir une dernière fois, il lui demanda:

--Tu as revu ta famille... voudrais-tu à présent rentrer chez ton père?

--Je ne sais pas,--répondit Rita d’une voix réservée.--C’était ma maison, j’étais habituée... Je dois m’accoutumer ici.

Mais l’éclat de ses yeux démentait les paroles trop pudiques, et cette nuit fut une longue ivresse.

*

* *

Les dernières invitées étant parties, le calme reprit ses droits dans la demeure du marchand de babouches. Rita se mit peu à peu au travail domestique; elle aidait Lella Fathma à éplucher les légumes, à rouler le couscous, à nettoyer le linge familial; elle passait de longues heures à sa toilette pour garder l’amour de Si Taleb, variait chaque jour sa coiffure, se traçait au milieu du front les arqous aux dessins compliqués, avivait ses joues de carmin et ses yeux de kohol. Du reste, elle voyait peu son mari, mais les plaisirs conjugaux ne lui étaient pas épargnés... Si Hamou semblait tout ragaillardi au contact du jeune couple, il regardait son fils d’un air d’envie... Lella Fathma, trop vieille pour émouvoir encore son époux, s’inquiétait à juste titre de ce regain de jeunesse; elle prenait volontiers Rita pour confidente.

Un jour, elle vint la trouver en sa chambre, bouleversée par la nouvelle qu’une amie empressée venait de lui transmettre: le marchand de babouches songeait à se remarier... Déjà, il avait envoyé le sadoq à la fille de son amin[61], une répudiée de vingt ans, dont on vantait la beauté, et les noces seraient célébrées le mois suivant.

[61] Chef d’une corporation.

Les deux femmes se taisaient, atterrées par la catastrophe. Elles y voyaient l’une et l’autre la fin de leur prestige, l’écroulement de tout leur bonheur: Lella Fathma, vaincue d’avance par l’ascendant d’une jeune rivale, Rita elle-même qui cesserait d’être l’arousa cajolée, adulée de tous, le jour où une nouvelle mariée entrerait dans la maison... Elles essayèrent en vain tous les moyens pour conjurer le péril, tous les sortilèges pour détourner Si Hamou de ses projets; elles n’osèrent cependant pas s’en plaindre à lui-même, sachant la réserve et le respect qui sont dus au «maître des choses».

Si Taleb, de son côté, était un fils soumis qui ne se permettait jamais de juger les actes de son père, à plus forte raison de les combattre; et lorsque le marchand de babouches lui enjoignit de répudier Rita, parce que sa future épouse entendait être la seule arousa du logis, il ne sut que balbutier son désespoir...

--Il y a des femmes à Sidi Nojjar,--insinua le vieux libertin,--n’es-tu pas las de caresser toujours la même?

Si Taleb essaya timidement de défendre Rita, mais, le soir même, il se souvint du conseil paternel et se dirigea vers le quartier où s’était réjoui son célibat... Une courtisane, arrivée de Fez, l’attira chez elle... Aïcha était lascive et belle, toute parfumée d’essences violentes, elle connaissait les hommes et le secret de les affoler. Si Taleb comprit, entre ses bras, qu’il pourrait très facilement renoncer à sa femme...

Une semaine plus tard, il ramena Rita au logis paternel, sans donner aucune raison à cette visite hors d’usage. Et comme il tardait à venir la reprendre, le zaouak s’en émut. L’explication ne manqua pas de s’envenimer. Si Abd Er Rahman reprochait à son gendre le tort qu’il faisait à la famille, en répudiant ainsi Rita sans raison, après trois mois de mariage; mais, surtout, il s’irritait pour une question de haïk neuf, que Si Taleb se refusait à rendre... Après avoir discuté et crié à s’en érailler le gosier, les deux hommes allèrent chez le cadi qui prononça la répudiation.

L’affaire du haïk restait toujours pendante; durant des mois, elle occasionna d’incessantes disputes; elle avait pris toute l’importance en l’événement, et les femmes la commentaient, sans se lasser, avec la plus vive indignation... Toutefois Rita regrettait secrètement les plaisirs voluptueux que Si Taleb lui avait révélés, et dont la privation lui était sensible...

Un jour, Mabrouka, toute jubilante, vint apporter une nouvelle qui réjouissait le quartier et alimentait d’interminables commérages: au cours d’une querelle plus violente que les autres avec sa jeune coépouse, Lella Fathma avait été précipitée dans le puits... Grâce à Dieu, on l’en avait retirée à temps, mais Si Hamou, excédé par les disputes et les doléances, venait, répudiant les deux femmes, de faire maison vide. Et il allait lui aussi, avec Si Taleb, se consoler à Sidi Nojjar.

Rita songeait complaisamment à cette aventure, tout en maniant ses pinceaux en poils d’âne, qu’elle avait repris. D’invraisemblables guirlandes s’enroulaient autour du coffret ébauché, les canaris s’étourdissaient de roulades en leurs cages de jonc, et les femmes, réunies et babillardes, buvaient, comme jadis, le thé à la menthe plus sucré qu’un sirop. Les choses sont écrites, Allah connaît notre lot pour demain. Confions-nous en sa mansuétude.

Depuis quelque temps, la mère du chérif voisin témoigne à Rita beaucoup d’affection, lorsqu’elle la rencontre au crépuscule sur la terrasse... La petite répudiée escompte déjà en sa tête les prochaines noces dont elle sera l’héroïne, s’il plaît à Dieu... Et elle bénit le Seigneur de lui avoir ménagé ce renouveau de plaisir et d’orgueil...

VI

UN HAREM BIEN GARDÉ

Ayant maintes fois vérifié l’excellence du dicton: «_Il faut moins de temps à un homme et à une femme pour commettre le péché qu’à une esclave pour cuire un œuf_», le tajer[62] Mansour savait profiter des expériences de sa jeunesse.

[62] Marchand.

Certes, il gardait un souvenir délicieux de ses folles aventures: des harems où il avait pénétré sous un déguisement féminin, des rendez-vous furtivement obtenus au sortir d’un hammam, de la complicité coûteuse, mais sûre, des servantes et des Juives qui portent leur pacotille de maison en maison... Il n’en était que mieux armé pour défendre son propre bien.

Nulle revendeuse, nulle messagère, n’avait le droit de franchir sa porte, au seuil de laquelle se relayaient nuit et jour deux gardiens incorruptibles et hargneux.

Un hammam, étincelant de marbres et de mosaïques, avec ses chambres de chauffe et ses fontaines, fut installé dans sa propre maison. Et les épouses ou les favorites perdaient, en entrant chez lui, toute occasion de communiquer avec le monde extérieur d’où s’infiltrent les tentations.

Pourtant le tajer Mansour n’était pas un tyran, il aimait ses femmes, il les voulait heureuses et belles, et leur ayant retiré le plaisir de recevoir les humbles visiteuses qui vendent des étoffes et colportent les nouvelles, il ne leur ménageait pas les présents, et leur laissait la suprême jouissance de monter sur les terrasses lorsque le soleil déclinant dore les vieux murs et incendie les minarets.

La maison du tajer Mansour, imposante et riche, dominait tout le quartier, en sorte que ses habitantes pouvaient, de très haut, bavarder avec les voisines sans qu’aucune escalade leur permît de se rejoindre.

Une seule demeure restait accessible, celle du chérif Mouley Saïd, et, par une faveur d’Allah,--qu’Il soit exalté!--c’était justement un vieillard pieux et méfiant qui usait des mêmes restrictions que le tajer Mansour. Si bien que les eunuques du chérif et les portiers du marchand défendaient avec une commune vigilance la vertu des chérifat et celle des riches bourgeoises dont ils avaient la garde.

Les noces de Rahma s’achevaient à peine, que déjà cette nouvelle, charmante, et très jeune épouse du tajer s’était rendu compte de toutes ces choses, sans avoir levé les yeux ni prononcé la moindre parole, ainsi qu’il sied à la pudeur d’une vierge récemment mariée.

La maison de son père n’était pas à ce point surveillée; et Rahma regrettait les allées et venues perpétuelles des esclaves et des revendeuses, les incursions chez les voisines à l’heure du moghreb et les nuits sans lune où l’on se rend au hammam, bien enveloppée dans un haïk dont la fente laisse passer une prunelle curieuse... Par Sidi Abdelkader! cela ne l’avait pas empêchée d’arriver à sa treizième année aussi pure que l’eau de Lalla Chafia et d’apporter à son mari les fleurs écarlates dont les pétales avaient jonché leur couche nuptiale.

Rahma n’était que la troisième épouse de Si Mansour; une négresse et une femme blanche partageant avec elle cet honneur. Mais la noire Setra, pas plus que Lella Mina, toujours pâle et maladive, ne semblaient exercer un grand empire sur le marchand.

Lorsque Si Mansour avait atteint l’âge où les jeunes garçons, troublés par le printemps, jouent du gumbri au bord des oueds, son père,--qu’Allah l’ait en Sa Clémence,--lui donna Setra dont l’expérience amoureuse initia sa timidité. Plus tard, par acte passé devant le Cadi, il éleva l’esclave au rang d’épouse légitime, bien qu’il n’en eût pas eu d’enfant.

Lella Mina, la languissante, fille d’un notaire dont l’alliance honorait le marchand, mit au monde six rejetons, plus malingres qu’elle-même et qui moururent. C’est alors que le soin d’assurer sa postérité incita Si Mansour à placer en son jardin une petite plante fraîche et vigoureuse; sur le point de s’épanouir.

Il possédait, en outre, plusieurs jeunes négresses, prêtes à satisfaire les caprices du maître. Mais le tajer n’avait aucune exigence. Il entendait jouir chez lui d’une vie douce et reposante, réparatrice des fatigues de sa jeunesse. Même, il devait convenir, devant Allah, que ses capacités amoureuses n’étaient pas tout à fait suffisantes pour les trois épouses auxquelles seul il était appelé à dispenser la joie... et cette angoissante constatation augmentait les craintes du marchand et l’incitait à redoubler de ruses et de surveillance pour défendre son harem contre les entreprises des jeunes hommes libertins.

Après la semaine des noces où il témoigna, comme il convient, un amour plein d’ardeur à la jeune arousa, il reprit l’habituelle quiétude de son existence. Il entrait chaque soir, selon leur tour, dans la chambre de ses femmes, mais ne se dérangeait guère de sa couche pour les aller rejoindre en celle où l’aube ne doit pas surprendre les maris. Rahma comprit très vite qu’avec un tel époux, elle ne goûterait que rarement aux plaisirs merveilleux en l’attente desquels palpitent les vierges...

Mais le tajer Mansour, louange à Dieu! était un homme d’une générosité magnifique; il ne se passait pas de semaine où il ne distribuât à son harem les plus estimables présents. Il se félicitait de savoir si bien, et sans peine, grâce à l’entendement qu’Allah lui avait dispensé, satisfaire ainsi les exigences de toutes ses femmes.

On n’entendait jamais une dispute ni une plainte en sa demeure, bien qu’il hébergeât aussi une sœur répudiée, Lella Saadia, et leur mère, la vieille Lella Fatime, femme d’expérience et de raison. Une entente parfaite unissait les esclaves et leurs maîtresses.

Rahma n’avait point été sans remarquer avec quelle sérénité, exempte de toute jalousie, ses coépouses assistèrent aux noces, la parant même de leurs propres mains, au lieu d’imiter celles qui, en pareille circonstance, se retirent chez leurs parents, ou tout au moins en leur chambre, pour cacher une douleur faite d’humiliation et de rage.

La vie s’écoulait, très douce, dans la maison de Si Mansour. Chaque matin, il distribuait lui-même, à toutes les femmes, leur part de sucre et de thé, sans «rétrécir» avec aucune. Puis il remettait les clés du coffre enfermant les précieuses denrées, à «la maîtresse des choses», la vieille Lella Fatime, sa mère, en la sagesse de laquelle il se fiait. Un serviteur invisible, qui ne pénétrait jamais dans la maison, allait au souk faire les achats. Il prenait les ordres de Lella Fatime. Elle seule avait le droit de lui parler; tapie au fond du vestibule sombre, derrière la porte soigneusement close. El Bachir l’entr’ouvrait à peine un moment pour tendre la couffa aux provisions, ou recevoir l’argent que lui passait une main décharnée.

Les repas étaient plantureux et occupaient une partie du jour. Si Mansour ne ménageait ni l’huile, ni le couscous, ni la viande, et la négresse Ammbeur qu’il avait fait venir, à grands frais, de Tétouan, savait confectionner des tajin et des pâtisseries dont on rendait bruyamment grâce à Dieu, pendant des heures.