Le Harem entr'ouvert

Part 13

Chapter 133,728 wordsPublic domain

Les femmes aimaient à se réunir sous les arcades de la cour, aux scintillantes mosaïques, en face de la fontaine dont les eaux procurent une agréable fraîcheur. Elles s’allongeaient, indolentes, sur les sofas disposés par les esclaves tandis que celles-ci filaient la laine en chantant, accroupies à une distance respectueuse de leurs maîtresses. La coquette Setra arborait des caftans aux teintes vives. Elle passait sa vie à se tracer, au milieu du front, les arqous minutieux et fins comme des broderies; à noircir ses lèvres et ses gencives avec le souak qui rehausse la blancheur des dents, et à enluminer de rouge la peau sombre de son visage.

Lella Mina, toujours languissante, poussait des soupirs et des exclamations; elle se plaignait des maux dont elle était affligée et auxquels chacune, par politesse, affectait de prendre part. Ce qui ne l’empêchait nullement de faire honneur aux repas ni de s’égayer dans les secrètes orgies du vendredi, tandis que le marchand accomplissait à la mosquée ses dévotions.

Ce jour-là, les femmes prenaient de la gouza, qui trouble délicieusement la tête, du hachich, dont les effets sont érotiques, et parfois même de ce vin des pays chrétiens à la mousse légère et grisante. Les largesses de Lella Fatime, la très sage, savaient décider l’esclave El Bachir à dissimuler drogues et bouteilles au fond de la couffa pleine de légumes.

Que l’existence semble suave à celle dont la coupe s’emplit d’une boisson capiteuse! Son parfum suffit à troubler les sens, le cœur s’inonde aussitôt de joie, et le chagrin s’évanouit. «_C’est ce qu’il y a de plus pur et cependant ce n’est point de l’eau, ce qu’il y a de plus léger et cependant l’air ne la compose point. C’est une lumière que le feu engendre, c’est une âme qui n’a pas de corps._[63]»

[63] Du poète Omar ben Fared.

Une joie voluptueuse enchante tous les visages, les prunelles sont noyées de larmes, des gestes imprécis dérangent la belle ordonnance des caftans et celle des turbans de gaze. Setra presse contre son sein la petite esclave Yasmin; Lella Mina se renverse en riant d’un rire nerveux et sans fin entre les bras de sa belle-sœur Saadia. Les négresses chantent à tue-tête: Lella Fatime somnole, et Rahma, doucement ivre, étendue parmi les coussins, contemple avec béatitude le patio qui se transforme et s’agrandit, les arcades multipliées dont les colonnes oscillent, et le ciel d’azur subitement agité d’un fantastique vol de tous les oiseaux...

Et lorsque, à son retour, le marchand s’étonne de l’air étrange et joyeux d’une épouse, celle-ci répond avec une émotion très réelle:

--Ah! seigneur! puis-je approcher de ta chère personne sans être troublée!...

Mais Si Mansour n’insiste pas et, subitement, il songe qu’un ami l’attend à Bab Berdaïne...

Souvent aussi les femmes s’invitaient en leurs chambres à prendre le thé. Elles se faisaient alors mille politesses, comme à des visiteuses étrangères et la «maîtresse des choses» ne manquait d’aucune largesse envers ses hôtes. Elle sortait des coffres ses coussins les mieux brodés, les mrech d’argent, au col long et mince, pour s’asperger d’eau de rose ou de fleur d’oranger, et elle ne ménageait pas, dans les brûle-parfums, l’odorant aoud el Qomari dont les effluves noyaient la pièce d’une brume bleuâtre et embaumée.

Accroupies et parées, elles buvaient à petites gorgées le thé à la menthe qui évoque les vertes arsas et les plaisirs interdits, et elles racontaient d’insignifiantes histoires mille fois ressassées. Lorsque la réception prenait fin, chacune se retirait en cérémonie, tout en rendant grâce à Dieu et à celle qui les avait si bien traitées. Seule la préférée, l’amie favorite, s’attardait en la chambre tiède et bien close...

Lella Mina avait un tendre penchant pour sa belle-sœur Saadia dont elle ne savait se passer. Setra entourait de soins jaloux et passionnés sa petite esclave Yasmin, à la peau blanche et aux candides yeux clairs. Chaque servante avait son inséparable, et il n’était point jusqu’à la vénérable Lella Fatime qui ne portât un intérêt particulier à Messaouda, la négresse, qu’elle gorgeait de sucre et de thé.

Au crépuscule, lorsque les rayons roses quittent, à regret, les tuiles vertes au-dessus du patio, les femmes montaient en hâte à la terrasse. Elles avaient soin de varier leurs parures, afin que les voisines pussent s’en apercevoir, et les envier... Penchées au bord des murs, elles tenaient de longues conversations avec celles des maisons environnantes qui leur apprenaient les nouvelles. Elles correspondaient aussi, par signes, avec les femmes des terrasses éloignées, qu’elles n’avaient jamais vues de plus près, mais dont elles savaient les noms et toutes les histoires, grâce à ce langage astucieux que les Marocaines apprennent dès l’enfance.

--Comment es-tu?--demandaient-elles en élevant la main.

--Malade, et toi? quel est ton état?

--Que le mal s’éloigne de toi!

--Et qu’il ne t’atteigne pas... Comment va ton mari?

--Avec le bien! Il est parti vers l’Orient.

Sur toutes les terrasses on aperçoit des caftans abricot, des caftans «cœur de pierre», des caftans «soleil couchant», et des caftans couleur de sucre dont les longues manches s’agitent. La cité crépusculaire appartient aux femmes et aux oiseaux; l’air est tout frémissant de leur ramage et du mouvement de leurs ailes. Les cigognes traversent le ciel d’un vol hâtif pour regagner les ruines de l’Aguedal, les hirondelles babillent à la crête des murs, et des troupes de pigeons tournoient lourdement autour des minarets émaillés d’émeraude.

La ville dégringole, tel le lit caillouteux d’un oued, dans un enchevêtrement de terrasses et de treilles. Au delà des remparts, la vallée du Bou Fekrane étend ses bois d’oliviers et de micocouliers. Un vent léger dissémine le parfum des roses et celui des fleurs sauvages, il fait palpiter les robes de mousseline, les sebenia de soie aux couleurs vives, et parfois il trouble le cœur des femmes en leur révélant toutes les ivresses printanières... Là-bas, le soleil disparaît derrière les collines irréelles des Guerrouan.

Rahma s’est accroupie au bord de la terrasse, loin du groupe des bavardes; elle semble épier, impatiente et mélancolique, une amie qui n’est pas venue... Soudain une voix l’appelle de la maison voisine et la fait tressaillir.

--Il n’y a pas de mal sur toi, madame ma colombe?

--Il n’y a pas d’autre mal que de t’attendre, madame ma gazelle... Pourquoi viens-tu si tard? Mon cœur en est serré.

--Le Chérif m’a retenue en bas. Que Dieu l’éloigne! Mais à présent il est parti et ne rentrera pas ce soir.

--O puissant! Si Mansour est allé aux noces de son intendant!...

--Louange à Dieu! Madame ma colombe! veux-tu voler jusqu’à moi?

--O madame ma gazelle, y songes-tu? si mon maître rentrait à l’improviste...

--On te préviendrait vite et je laisserais l’échelle... Je t’attends comme un voyageur aspire à la source au milieu du désert!--murmure la Cherifa de sa voix la plus suave.

Rahma est partagée de désir et de craintes.

--Va, ma fille,--dit maternellement Lella Fatime, qui s’est approchée,--je veillerai en ton absence, mais, par Allah! reviens avant l’aube.

--J’arrive dans quelques instants!--s’écrie Rahma en bondissant vers l’escalier.

Elle se précipite dans sa chambre, ouvre ses coffres, bouscule les coussins, et gourmande ses esclaves dont la hâte n’égale point la sienne.

Toute la maison est au courant de l’aventure, et chacune s’empresse à la parer: Saadia lui apporte des bracelets, Lella Mina insiste pour lui prêter sa belle sebenia étincelante d’or; Setra lui farde les joues et trace des arqous affolants au milieu des ses sourcils... Elle revêt un caftan émeraude ramagé d’argent qu’elle n’avait point porté depuis ses noces. Rien n’est trop beau pour la colombe qui a ravi son cœur... Accablée de joyaux et pénétrée de parfums suaves, Rahma semble une arousa prête à rejoindre l’époux...

Des négresses l’attendent sur la terrasse bleutée par la lune, et l’aident à descendre au moyen d’une petite échelle. C’est la première fois que Rahma pénètre chez son amie. La maison du Chérif est plus ancienne et plus sobre que celle du marchand, mais la chambre de Lella Oumkeltoum étincelle à la lumière des flambeaux comme pour une fête, et des coussins bien rangés s’empilent sur les sofas.

Toutes les femmes accompagnent la visiteuse en poussant des yous-yous d’allégresse. Puis elles se retirent discrètement après lui avoir fait mille amabilités.

--O ma colombe,--s’écrie la Cherifa,--te voici donc enfin, belle et parée pour me plaire, ainsi que je te voyais en mes rêves depuis le «_jour de la ceinture_» où je t’aperçus du haut de la terrasse. De ce jour, ma tendre aimée, mon cœur fut la proie des tourments, et je mourais d’un mal dont aucun taleb ne connaît le remède.

--Lumière de ma prunelle! J’étais comme l’aveugle misérable tant que je ne te connus pas, et chaque matin je soupire en songeant aux heures qui me séparent du crépuscule.

--O ma beauté! que ta peau est blanche! Que ton parfum est délicat! Il trouble ma tête et me pénètre de toutes les délices...

--Je ne suis qu’une esclave auprès de toi, madame ma gazelle. Tes joues rivalisent avec la fleur de l’églantier! Tes yeux sont des olives mûres sur le point d’être cueillies et tes dents brillent plus blanches qu’un réal d’argent...

--Palmier de mon jardin, combien ta taille flexible est élancée! A quelle hauteur dois-je aller ravir tes fruits plus doux que le miel...

--Aie pitié de mon impatience, ô ma dame! toi seule sauras guérir la soif dont je suis tourmentée!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Elles passèrent la nuit dans le contentement, sur une couche sans égale, garnie d’étoffes merveilleuses et de coussins en brocart. Leurs soupirs s’élançaient avec la flamme des cierges et la fumée des cassolettes.

Rahma regagna sa chambre au chant du muezzin. Aucun bruit ne troublait le silence. Lella Mina dormait entre les bras de Saadia, Setra et Yasmin, enlacées, avaient sombré dans le sommeil.

Tandis que le tajer Mansour se réjouit aux noces, toutes ses femmes, vaincues par la volupté, s’alanguissent en des rêves enchanteurs.

Depuis lors, Rahma ne vécut plus que dans l’espoir de renouveler son plaisir. Mais les maris s’absentent rarement un même soir, et les deux amies durent se contenter des entrevues au crépuscule, et des tendresses que l’on murmure d’une terrasse à l’autre.

Elles s’envoyaient aussi de petits présents, échangeant leurs bijoux ou leurs turbans brodés. Rahma, une fois, à force de cajoleries, obtint de Lella Fatime un repas succulent et complet que les négresses descendirent à la Cherifa, lorsque la nuit eut étendu le voile de ses ténèbres. Mais tout cela ne parvenait point à tromper leur impatience et elles languissaient dans la contrainte, comme des plantes qui pensent mourir aux derniers jours de l’été.

--O ma gazelle,--soupirait Rahma!--combien d’obstacles me séparent de toi! des murailles épaisses et des portes, et la vigilance d’un époux soupçonneux. Pourtant mon cœur épanche vers toi tous ses désirs, tels les pleurs du nuage, ô rose parfumée! et je succombe sous la tristesse de mon sort.

--Qu’il m’est dur, madame ma colombe, de ne pouvoir répondre à tes souhaits! Tes larmes tombent sur mon cœur comme des gouttes d’huile brûlante, et l’embrasent. C’est plus de tourments que je n’en puis supporter... Qu’Allah me protège! Je viendrai demain soir en ta chambre.

--Je reconnais là ton amitié, mais je crains que nos époux ne s’éveillent et ne nous fassent appeler.

--Tu trembles au moindre vent, ô ma beauté! Dieu n’a-t-il pas donné la force à l’homme et la ruse à la femme? Et pourquoi fait-il pousser dans les jardins la fleur au suc d’oubli?... Demande à Lella Fatime de se procurer un peu d’afioun[64], dont tu me passeras...

[64] Opium.

Rahma sut profiter du conseil de l’expérience. Lella Fatime, que troublaient aussi les effluves du printemps, accepta sans trop de peine, la suggestion de sa bru: La couffa d’El Bachir dissimulait, ce jour-là, sous la tige verte des ghorchef, plus de bouteilles et de drogues qu’il n’en fallait pour la joie et la tranquillité de mille et un harems...

Quelle fête dans la maison aux apprêts discrets!

Chacune dispose secrètement les atours dont elle se parera pour la bien-aimée, et frémit d’impatience en l’attente des plaisirs nocturnes. Le tajer, sans défiance, fait honneur au repas et aux trois tasses de thé que Lella Fatime a préparées elle-même.

--O ma mère, qu’Allah te bénisse! Tu m’as donné ton lait en mon enfance, à présent tu me verses la boisson parfumée sans laquelle le fils d’Adam n’a point de force. Grâce à ta sagesse et à ton ordre, ô ma mère, je vis tranquille en ma maison. Puisse le Seigneur t’accorder une place aux jardins de l’Éden, femme vertueuse!...

Puis comme la fatigue appesantit subitement ses paupières, il se dirige vers la chambre de Setra, dont c’est le tour, et tombe endormi sur un sofa.

O la nuit merveilleuse et plaisante que rien ne trouble!

La Cherifa est accourue, Lumière des yeux! la Cherifa aux charmes sans pareils, en l’honneur de qui l’on s’assemble.

Toutes les étoiles étaient allumées au firmament et tous les flambeaux dans les chambres closes. On n’entendait que le bruit léger des rires et des baisers unis aux chants amoureux, aux sons étouffés des instruments. Les coupes circulaient pleines d’une boisson généreuse, moins grisante que l’air de cette nuit et l’haleine embaumée des femmes... Et elles furent ivres les unes des autres, ivres de joie et de volupté, tandis que le tajer Mansour dormait en paix dans son harem si bien gardé.

VII

LA CHERIFA, FILLE DU SULTAN

O croyants qui entendez mes paroles, sachez que ce récit est véridique et bien fait pour émouvoir les amants.

* * * * *

J’ai composé ces vers délicats en l’honneur de celle dont le regard est affolant, d’une beauté aux noires prunelles.

Écoutez et jugez:

* * * * *

Je rencontrai ma belle dans la nuit, comme elle se rendait au hammam. Elle marchait languissamment au milieu de ses négresses.

* * * * *

Par Mouley Idriss! c’est une fille de noble race... son haïk de laine fine la dissimule tout entière... Pourtant, je vis son talon, son petit talon, teint de henné; ainsi, je connus qu’elle était jeune.

* * * * *

La curiosité s’empara de mon esprit. Je passai ma nuit à l’attendre... Lorsqu’elle sortit, ô la plus douce des récompenses! J’aperçus deux yeux noirs, deux yeux au regard pénétrant, dont mon cœur fut à jamais troublé.

* * * * *

Depuis ce jour, je devins la proie des tourments; le sommeil déserta ma couche et j’errai à travers la ville sans regarder aucune chose. Le fardeau de l’amour excédant mes forces, j’allai trouver une vieille astucieuse, et lui confiai ma peine:

* * * * *

--O ma mère, dis-moi quelle est cette beauté aux noires prunelles, qui fut au hammam de Mouley Ismaïl la seizième nuit de Chabane?

Dans ma main brillaient des réaux d’argent...

* * * * *

La vieille répondit:

--Pour l’amour de celle qui t’a enfanté, j’irai m’enquérir de ce que tu souhaites.

Je l’attendis jusqu’au moghreb:

--L’insensé,--me dit-elle,--élève ses regards au-dessus de lui et s’écrie: «Je veux cette étoile.» Oublie, pour ton repos, jeune imprudent, que tu t’es trouvé sur le chemin de Lella Zeïneb, la Cherifa, fille du Sultan.

* * * * *

--Par le Prophète!--m’écriai-je enflammé,--je pressentais qu’il n’y a pas plus noble créature, ni plus digne de mon amour!... O ma mère Khdija, aide-moi en mes desseins, et qu’Allah t’accorde ses grâces au jour des comptes et de la balance.

Dans ma main brillaient des réaux d’argent...

* * * * *

La vieille répondit:

--J’y consens par égard pour ton aïeul, Sidi Ali, qui fut un saint homme. Mais songe qu’on ne prend pas les tourterelles avec des grains de sable...

Je lui comptai ce qu’elle voulut. Elle s’en fut acheter des brocarts, des sebenia de soie claire, des cherbil brodées d’argent fin, et les porta de maison en maison.

* * * * *

O la plus déplorable des revendeuses!... O la plus fine des vieilles aux mille ruses!... Le bruit s’en répandit dans les harems; Lella Zeïneb fit appeler la marchande...

* * * * *

La voici qui s’avance avec sa camousa qu’elle déballe au milieu de la cour:

--O Lella, ô ma maîtresse,--murmure-t-elle,--celui qui te rencontra près du hammam, la seizième nuit de Chabane, se meurt de ta beauté. Rends-lui la vie par une douce espérance.

* * * * *

La Cherifa répond à voix basse:

--Tais-toi, fille de péché!... ou je te dénonce à mon seigneur... Qu’ai-je à faire avec cet inconnu?... Dis-lui qu’il y a des femmes parées à Sidi Nojjar[65]. C’est là qu’il se rendait sans doute lorsqu’il passa sur mon chemin.

[65] Quartier des femmes galantes, voisin des palais de Mouley Ismaïl, habités par la famille impériale.

Moi, je suis Cherifa et fille du Sultan!

* * * * *

Hélas! mon cœur fut flagellé quand la vieille me rapporta ces propos. Mais je ne perdis pas tout espoir.

Dans ma main brillaient des réaux d’argent...

La vieille repartit au palais.

* * * * *

--Assez de cruauté,--dit-elle,--tu as donné à la pudeur ce qu’il convient de lui accorder, mais ton cœur est tendre, il ne peut souhaiter la mort d’un homme jeune, beau, et de noble lignée... O lumière des yeux, aie pitié de ceux que tu blesses.

* * * * *

Elle répliqua, l’intraitable beauté:

--Abrège!... ses tourments m’importent peu... Quand ses pleurs feraient déborder la mer, je le jure, il ne verrait pas même mon ombre! Qu’il s’en souvienne:

Moi, je suis Cherifa et fille du Sultan!

* * * * *

Elle dit... l’inflexible vertu, celle qui éblouit au milieu des constellations, celle qui est un joyaux précieux enfermé dans les coffres de cèdre.

* * * * *

Elle dit..., mais au moghreb, elle me dépêcha son esclave. O la plus excellente des négresses! O la meilleure des messagères!

* * * * *

--Prends cette clé que t’envoie ma maîtresse, et pénètre par la petite porte dans le jardin du Sultan. Le portier ne t’entendra pas...

* * * * *

Que la nuit fut lente à venir!... Je me consumais dans l’attente. Quand les ténèbres furent tombées sur terre, je me dirigeai vers le jardin. Le portier ne m’entendit pas...

* * * * *

Je marchai dans l’herbe fraîche, sous les orangers au parfum pénétrant. La négresse me conduisit à un petit pavillon, garni de tapis moelleux, de sofas et de coussins. L’aloès brûlait dans les cassolettes, et des coupes étaient préparées, pleines de boissons limpides plus douces que le miel.

* * * * *

Elle vint!... la belle aux yeux agaçants... Elle vint! et moi, je demeurai stupéfait, tel celui qu’aveugle l’éclair dans la nuit sombre.

* * * * *

Je la vis s’avancer au milieu des cyprès dont sa taille a la sveltesse et la fierté, parmi les fleurs jalouses de son teint, et les lianes grimpantes qui n’égalent pas sa souplesse.

* * * * *

O la plus fortunée des nuits!... Tous mes désirs furent satisfaits, tous les enchantements me furent prodigués.

J’ai visité le jardin et cueilli les fruits du verger...

* * * * *

Une seule de ses beautés jette le trouble en mon esprit. Comment osai-je en affronter l’ensemble?...

Son front est la lune nouvelle brillant dans les ténèbres de sa chevelure. Ses sourcils bien arqués semblent tracés par un kateb[66] du Maghzen. Ses yeux sont des puits profonds où se mirent toutes les étoiles.

[66] Secrétaire.

Une seule de ses beautés jette le trouble en mon esprit. Comment osai-je en affronter l’ensemble?...

Ses dents surpassent en blancheur les perles de la Chine; son nez est un jeune faucon aux ailes frémissantes, et sa bouche un petit anneau précieux, plus rouge et plus suave que la grenade entr’ouverte.

* * * * *

Je le jure, ô croyants, par le serment!... Les yeux n’ont vu sa pareille en aucune contrée, ni à Fez, ni à Marrakech, ni chez les Berbères de la montagne.

* * * * *

Une seule de ses beautés jette le trouble en mon esprit. Comment osai-je en affronter l’ensemble?...

Chaque nuit, je revins au jardin. J’ai saccagé tous les parterres, et me suis enfui avant l’aube, tel un voleur avec son butin.

* * * * *

Hélas! jour néfaste celui où la négresse me réclama la clé:

--Le Chérif arrive de Fez. Des propos perfides lui sont parvenus... Voici le salut de ma maîtresse aux yeux enchanteurs: «Qu’Allah lui accorde l’apaisement.» Ne retourne pas au jardin... Le portier ne dormira plus...

O la plus triste des messagères!... O négresse!... je te revis au souk du vendredi[67], le crieur te mettait à l’encan. O négresse!... le Chérif renouvela tous ses esclaves. Un eunuque vigilant garde sa porte.

[67] Marché aux esclaves.

* * * * *

Depuis des mois, j’erre comme un insensé le long des murs bâtis par les captifs chrétiens. Mais le vent ne m’apporte même pas l’odeur de la beauté bien gardée, de celle dont l’haleine est plus douce que le parfum des roses et des jasmins mélangés.

* * * * *

La douleur me consume et mon esprit est déchiré par la séparation. Depuis des mois, j’espère la revoir, et toujours s’éloigne le terme de mon attente... Que mon sort est affreux! Seul, je me sens décliner parmi les jeunes hommes de mon temps.

* * * * *

Assez de lamentations... Le chagrin m’entraîne au tombeau. Je suis un mort déjà lavé, insensible au fracas du monde. L’amour qui me tue est celui d’une fière beauté, d’une beauté aux noires prunelles...

Cette poésie, ô croyants, fut composée dans la ville de Sidi ben Aïssa en l’an 1335 de l’hégire. J’en suis l’artisan ingénieux et mon nom est inscrit dans celui des compagnons du Prophète originaires de Médine[68].

[68] L’Ensar, «les Secoureurs», ainsi appelés parce qu’ils avaient secouru Mahomet contre ses ennemis de la Mecque.

VIII

ESCLAVAGE

Mouley Larbi ed Doukkali vécut heureux et libre jusque vers sa trentième année. C’est alors qu’il fut réduit en esclavage.

Certes! Allah ne permit pas qu’un Chérif de si noble race connût la honte d’être mêlé au lamentable troupeau de ceux que l’on acquiert pour une somme d’argent.

Mouley Larbi reste un homme considéré; les gens s’inclinent toujours très bas sur son passage, et, dévotement, lui baisent l’épaule. Cependant nul n’ignore qu’il n’est plus qu’un esclave, l’esclave humble et soumis de son épouse, Lella Rita, sœur du Sultan.

Il n’avait jamais songé à une telle union, étant de cœur simple et modéré dans ses ambitions. Il savait aussi la distance qui sépare un aîné de son cadet, et qu’il ne convient pas à celui-ci d’aspirer aux mêmes honneurs. Mouley Larbi fréquentait peu Mouley Ben Naceur, son frère, de quinze ans plus âgé et né d’une autre mère. Il ne manquait pas de lui témoigner un grand respect, bien qu’ayant été dépouillé par lui de sa part d’héritage paternel.

Mouley Larbi vivait en sage dans ses terres des Doukkala, uniquement occupé de ses récoltes et de ses livres. Car, de ses études à Karaouïne, lors de sa jeunesse, il gardait un goût très vif pour les textes saints.

Le faste de son frère et la haute situation qu’il occupait au Maghzen, ne parvenaient point à troubler la quiétude du Chérif campagnard.

Grâce à sa naissance, à sa richesse et à son esprit astucieux, Mouley Ben Naceur était devenu le favori du Sultan qui, pour le mieux distinguer, lui donna en mariage une de ses filles, Lella Rita. Il en avait eu deux enfants.