Part 14
L’éclat de leurs noces, les trésors dont la princesse emplissait la demeure conjugale, hantèrent longtemps les imaginations; l’enfance de Mouley Larbi en avait été émerveillée comme d’un conte. Un reflet de cette gloire l’auréolait dans sa retraite, bien qu’il ne songeât point à s’en prévaloir.
Après des années de splendeur, la destinée de Mouley Ben Naceur fut accomplie, Lella Rita devint veuve.
Un autre sultan régnait, dont elle était la sœur préférée. Il s’inquiéta tendrement de son sort. Lorsque fut écoulée la période consacrée aux lamentations et au deuil, il lui dit:
--O ma sœur! Il n’est pas bon qu’une femme vive dans la solitude. Cesse de pleurer un époux respectable,--Allah l’ait en sa Miséricorde!--pour arrêter ton choix sur un autre chérif. Je n’ai pas voulu prendre une résolution sans te consulter, car je te sais prudente et pleine d’entendement. Je m’en rapporterai donc à ton désir, et je ne doute pas qu’il soit excellent.
Puis il lui cita plusieurs personnages, tous plus riches et considérés les uns que les autres, pouvant aspirer à l’honneur de partager sa couche.
Mais Lella Rita secouait la tête, indécise. Elle répondit:
--O notre Maître! Permets-moi de faire tout d’abord les prières du parti à prendre. Je te donnerai ma réponse dans quelques jours.
Elle se mit à jeûner et à exécuter les pratiques pieuses prescrites en pareil cas. Lorsque revint le Sultan, elle lui dit:
--Allah inspira mon cœur et me révéla le mariage que je dois contracter. S’il plaît à Dieu et à ta volonté, ô notre Maître! j’épouserai mon beau-frère Mouley Larbi Ed Doukkali.
Le Sultan conçut un extrême étonnement de cette décision. Il n’ignorait pas la vie retirée du Chérif, et ne pouvait comprendre que sa sœur lui accordât la préférence sur tant d’autres, plus fortunés et dignes d’elle par leur éclat. Néanmoins, devant la ferme volonté de la princesse, il céda, puisque après tout Mouley Larbi pouvait, par sa naissance, accéder à cette union.
Un Vizir traversa le pays avec une nombreuse escorte, pour l’informer de l’honneur qui lui était échu.
A cette nouvelle Mouley Larbi sentit sa raison vaciller, et le jour s’assombrit devant ses yeux. Mais il retint toute parole désordonnée, de crainte de trahir le trouble extrême qui agitait son âme.
--Entendre c’est obéir!--répondit-il.
Puis il prit soin que ses hôtes fussent traités avec magnificence, et il ne se retira qu’ensuite en ses appartements, pour se livrer au désespoir.
Son épouse, Lella Aïcha, le voyant au comble de l’affliction, sans en connaître la cause, essayait en vain de le consoler.
--Un malheur te frappe donc, ô mon seigneur le chéri?--demandait-elle!--et ne puis-je l’alléger? La sécheresse compromet-elle tes récoltes? Les Berbères sont-ils venus rafler nos troupeaux?
--Hélas!--répondit avec abattement Mouley Larbi,--ce n’est rien de tout cela! ô fleur de mon jardin! délice de mes jours! sache que le Sultan m’a désigné pour épouser sa sœur Lella Rita, veuve de Mouley Ben Naceur!
Alors Lella Aïcha se mit à gémir et à déchirer ses vêtements, car l’adversité dépassait les bords de la coupe où elle allait s’abreuver. Elle prévoyait que la princesse n’accepterait jamais une coépouse, et que son propre bonheur serait le prix dont Mouley Larbi payerait cette éclatante union...
Lui aussi versait des larmes amères. Il songeait tristement à tout ce qu’il devrait abandonner: sa vie champêtre et plaisante, son pays des Doukkala, son repos et surtout la colombe tant aimée, la belle au corps souple et flexible comme le fût d’un palmier!
Mais on ne refuse pas une sœur du Sultan!
Et l’époux pleura toute la nuit auprès de l’épouse, sans ajouter de paroles superflues.
Dès le lendemain il prépara son départ, choisit un intendant et s’en fut chez le cadi pour répudier, ainsi qu’il convenait, Lella Aïcha, sa charmante. Il ne le fit point sans lui accorder généreusement une partie de ses biens, en sorte qu’il se trouvait presque pauvre au moment de contracter une impériale alliance.
Le mariage n’en eut pas moins lieu, à Fez, avec tout le luxe désirable, Lella Rita était fastueuse et pleine de vanité. Ayant été l’épouse déférente d’un puissant, ce ne fut pas sans raison qu’elle désigna pour lui succéder le modeste chérif. Dès la nuit de leurs noces, elle se félicita de le trouver, suivant sa réputation, jeune, vigoureux et plus beau que la lune à son apogée.
Mais, pour ce qui est de Mouley Larbi, il n’en fut pas de même. L’arousa possédait une taille épaisse, des traits rudes, et le charme de sa jeunesse datait d’un autre règne... Il s’efforça néanmoins de la contenter, car il était fort pénétré de l’honneur qu’elle lui avait fait en le choisissant.
Après les fêtes, qui furent longues et splendides, ils entamèrent leur vie conjugale. C’est alors que le Chérif perçut la qualité de son destin. Il habitait un palais rutilant de peintures et d’ors, aux vastes cours pavées de marbres, aux jardins enchanteurs entre les murs. D’innombrables esclaves s’empressaient à le servir et lui témoignaient un excessif respect... Elles ne pénétraient jamais en la pièce où il se trouvait que prosternées, se traînant sur les genoux et les mains, selon la coutume des maisons impériales. Les repas se succédaient, abondants et délicieux, les chambres étaient garnies de sofas, de tentures et de tapis.
Pourtant Mouley Larbi, au milieu de cette prospérité, se sent plus misérable que le dernier des mendiants, plus asservi que les négresses rampant à ses pieds...
Lella Rita, seule, règne en la demeure. Elle entend que son époux se plie, comme les autres, à son despotisme. Elle ne l’autorise pas à donner un ordre, elle contrôle ses actes, fait espionner ses sorties... Le Chérif se révolta tout d’abord contre cette tyrannie, mais Lella Rita s’en plaignit au Sultan. Et le souverain fit comprendre à l’époux rebelle qu’il pouvait choisir entre une existence dévouée à la princesse, ou une discrète suppression, qui permettrait à celle-ci d’élire un mari plus souple...
Mouley Larbi n’a plus de recours qu’en Dieu. Il répète, en s’efforçant d’atteindre la résignation:
--Chacun porte sa destinée attachée à son cou. Je me réfugie en Toi, ô Clément! ô Miséricordieux!
Lella Rita le tient courbé sous un joug d’autant plus impitoyable qu’elle l’aime. Elle s’est prise d’une ardente passion pour ce jeune homme qui réjouit sa maturité. Elle le veut sans cesse à ses côtés, elle sollicite les brûlantes déclarations.
Que d’artifices elle emploie pour lui plaire! Que de bijoux chargent ses épaules!
Les Juives lui apportent chaque jour des onguents, fabriqués par les sorcières, dont elle espère ranimer sa beauté. Les marchands de la kissarïa lui adressent leurs brocarts aux arabesques brillantes, leurs sebenias bariolées et lourdes, leurs mousselines les plus impondérables.
Et c’est le rouge! et c’est le kohol! et ce sont les essences précieuses! et les caftans magnifiques! et les joyaux de sultane!
Et c’est néanmoins la vieille épouse, brèche-dents, obèse et mal odorante!
Pauvre Mouley Larbi!
Malgré sa bonne volonté, il ne parvient pas toujours à satisfaire les exigences de Lella Rita. Elle devine une contrainte dans ses caresses, des réticences à ses flatteries, une lassitude sous ses transports... Mais elle a un sûr moyen de l’en châtier.
Ces jours-là, les esclaves n’apportent point de repas à Mouley Larbi. Et comme son amour-propre répugne à chercher ailleurs la pâture qui lui est refusée dans son logis, le Chérif attend, affamé, que l’épouse mette un terme à ses rigueurs.
Par une infortune superflue, la maladresse de son intendant dissipa tous ses biens. En sorte que Mouley Larbi, dans son apparente opulence, ne possède plus de quoi s’acheter un burnous, et ne peut attendre que de son épouse l’argent nécessaire à ses moindres dépenses.
Il n’a même pas la compensation d’oublier ses tourments entre les bras d’une jeune et tendre négresse. La farouche jalousie de Lella Rita veille sans trêve, et elle poussa la prévoyance jusqu’à ne s’entourer que d’esclaves dont les visages de poix mettraient en fuite le diable lui-même.
L’unique plaisir qui reste au Chérif est de participer à ces réunions de lettrés, ses anciens compagnons de jeunesse, où l’on boit beaucoup de thé, tout en reprenant les vieilles et puériles controverses inlassablement passionnantes pour les générations et les générations.
«_Doit-on recommencer la prière lorsqu’on s’aperçoit qu’on avait un pou sur son vêtement?_
«_Est-il permis d’accompagner le cercueil d’un libertin?_
«_Le jeûne du Rhamadan est-il rompu par les fileuses qui réunissent les brins de lin entre leurs lèvres?_»
Chacun donne son avis avec courtoisie, et cite l’opinion des savants illustres et des commentateurs. Une paix reposante emplit les mesrias où l’on s’assemble. Les matelas, un peu durs et plats, sont enveloppés d’étoffes très blanches; des nattes de jonc, faites à Salé, recouvrent la chaux des murs, les livres et les papiers s’empilent dans un coin de la chambre. Quelquefois une douce et fauve tourterelle roucoule dans sa cage, et la boule d’un basilic jette une fraîche note de verdure. Car ces doctes personnages ont gardé leurs goûts d’étudiants. Au printemps, ils aiment à s’assembler dans les vergers en fleurs étagés sur la colline. Ils continuent à discuter l’excellence des prières surérogatoires, tout en humant délicieusement le parfum des roses et des orangers, dont le vent secoue les pétales sur leurs genoux.
En l’une de ces réunions, plus plaisante encore que les autres, ils firent venir des cheikhat habiles à jouer du luth, du tambourin et du gumbri. Elles chantèrent d’amoureuses chansons:
O gens! qui dira les tourments endurés En l’absence d’une belle aux cheveux musqués! Le brasier de ses yeux enflamma mon cœur, La souplesse de sa taille égara ma raison!
Mais vint mon amie. Et avec elle Le contentement des désirs et le bonheur de l’esprit! Le barbier des tatouages avait tracé les ornements Et les dessins que j’aime sur les mains de ma gazelle.
Moins étincelante était la lumière des flambeaux, Moins brûlante en était la flamme, Moins consumée la cire de leurs cierges, Que ma belle ardente et langoureuse... O gens! qui dira les délices de cette nuit?
Les voix se faisaient plus enchanteresses à mesure que s’effaçait le jour. Il y eut un festin et des jouissances délectables... Dieu seul distingue toutes choses à travers le voile des ténèbres...
Les lettrés, s’étant divertis extrêmement, se promirent de renouveler leur plaisir en une prochaine réunion.
Mais ce jour-là on attendit en vain Mouley Larbi pour commencer le repas sous les orangers. Ses amis inquiets lui dépêchèrent le notaire Si Saïd.
--Qui est là?--demanda une esclave à travers la porte.
--Ouvre!
--Que s’ouvrent devant toi les portes du paradis!--répondit la négresse, sans ébranler celle qui les séparait.--Que désires-tu?
--Porte à ton maître le salut de ses compagnons, et informe-le de notre impatience à jouir de son estimable présence, en l’arsa du Fkih Mokhtar ben Mohammed.
L’esclave revint au bout de quelques instants et dit:
--Le Chérif te remercie et te salue. Il te prie de l’excuser auprès des lettrés de l’impossibilité où il se trouve d’aller les rejoindre. Car notre maîtresse ayant fait fermer toutes les portes de cette maison, et les clés étant en sa possession, il ne saurait aujourd’hui, pas plus que moi, en sortir. C’est pourquoi il te demande de lui pardonner s’il ne peut non plus te recevoir, et il vous souhaite à tous, pleine de contentement et de félicité, cette journée qu’il eût aimé passer avec vous. Et le salut!
Le notaire s’en fut en songeant à l’étrange aventure du Chérif prisonnier.
Et il remerciait le Rétributeur de n’avoir fait de lui qu’un simple mortel, et de lui avoir donné une femme comme les autres, que l’on enferme soi-même et que l’on fustige à son gré, selon le droit naturel des maris.
IX
LES DOUBLES NOCES DE LELLA NFISSA
Grâce à Dieu! Lella Nfissa ne connut jamais d’autre époux que Moulay Ahmed El Mrakchi,--Allah prolonge ses jours!--et pourtant elle fut deux fois l’arousa, la vierge éblouissante pour qui se déroulent splendidement les fêtes d’un mariage.
Elle naquit à Meknès dans le palais tout doré où le Chérif El Hossein commençait à mourir, après une nonchalante existence voluptueuse. Cette petite Nfissa, présent inespéré d’Allah à sa vieillesse, devenait son unique héritière, tous ses autres enfants l’ayant, par une fatalité, déjà précédé dans la tombe. Mais alors que Lella Nfissa ouvrait les yeux, Azraél[69] emportait sa mère et Sidi El Hossein, accablé par l’âge, se sentait atteint du mal auquel il devait succomber.
[69] Ange de la mort.
Pourtant il vécut encore neuf années, toujours plus las et misérable dans son corps. Il eut ainsi la joie de voir grandir la fillette, son unique amour.
Lella Nfissa se souvient du vieillard si pâle, soutenu par des coussins, auprès duquel s’est écoulée son enfance. Il la voulait sans cesse avec lui, la caressait, ne s’occupait que de la distraire. Sur ses ordres, les esclaves achetaient les brocarts les plus splendides et les mousselines les plus transparentes pour parer l’enfant.
--Petite précieuse,--disait Sidi El Hossein--tu réjouis mon cœur attristé, ainsi que mes yeux privés de tout autre spectacle... Tu es la source vive désaltérant le voyageur après un long trajet dans le désert... Tu es la datte délicate qui tombe pour lui du palmier... Tu es le repos bienfaisant... l’aurore exquise.
Et il lui murmurait encore mille choses qu’elle ne pouvait comprendre, mais dont elle percevait la tendresse.
Quand il se sentit tout près de la mort Sidi El Hossein voulut assurer lui-même l’avenir de sa fille. Il eut de longs entretiens avec de nobles personnages venus de Fez, et dont il écartait la petite. Lella Nfissa s’étonnait un peu de cet exil, car elle était habituée à régner dans la chambre paternelle, quels que fussent les visiteurs.
C’est ainsi que son mariage fut décidé.
Cela ne se passa pas tout à fait selon la coutume, en raison de la maladie du Chérif. Nul ne sut ce qui avait été convenu entre lui et son futur gendre durant les conversations insolites qu’ils tinrent à ce sujet... Le vieillard paraissait tout heureux et apaisé.
On célébra les noces avec un faste inimaginable. Longtemps on parlera dans la ville des cadeaux offerts par le père et le fiancé: des coussins, des matelas de laine moelleuse, des haïti en velours et en drap, des brocarts chatoyants, des cherbil brodées d’argent fin, des colliers, des diadèmes enrichis de pierreries, des bracelets, des anneaux d’oreilles et des cinq négresses expertes à toutes les choses nécessaires en l’existence... Les femmes célébraient à l’envi les parures merveilleuses dont était chargée l’arousa.
Lella Nfissa n’en sentait que la fatigue. Ses frôles épaules ployaient sous les soieries trop lourdes, sous les pesants joyaux somptueux. Elle n’osait ni remuer, ni ouvrir les yeux; elle était une impassible et hiératique petite mariée; ses larmes coulaient, ainsi qu’il convient, de ses paupières closes. Mais ce n’était point par pudeur ou regret de la maison paternelle, car Lella Nfissa n’avait pas encore compris la signification des noces, ni qu’il lui faudrait suivre, à Fez, un époux inconnu...
Elle pleurait d’ennui et surtout de lassitude.
Lorsque arriva l’heure suprême, celle où le fiancé pénètre dans le qtaa pour l’accomplissement des rites, les sanglots de la petite fille redoublèrent. Un silence solennel planait sur la pièce déserte et sombre, éclairée de quelques cierges dont les reflets s’accrochaient aux bijoux et aux satins de la mariée comme pour la mieux désigner... Moulay Ahmed s’accroupit auprès d’elle, et doucement écarta les voiles brodés d’or... Mais, comme il l’embrassait sur le front, Lella Nfissa eut bien peur. Malgré les recommandations qu’on lui avait faites, elle se sauva jusqu’au bout de l’alcôve en poussant des cris affolés.
L’époux cherchait à la calmer.
--Ne crains rien, petite colombe chérie,--disait-il--ne crains rien, petite gazelle! Je ne te ferai aucun mal, je ne te toucherai pas...
En effet, il n’essaya pas de l’approcher.
C’était un homme jeune, au visage très doux. Lella Nfissa n’écoutait pas ses paroles, mais son immobilité la rassurant, elle cessa de crier. Même elle consentit à revenir auprès de lui, et, toute tremblante, elle le laissa contempler son visage.
Moulay Ahmed n’en chercha pas plus cette nuit-là, et, bien entendu, on ne sortit pas le siroual[70]...
[70] Pantalon.
Chaque soir, il revint près de Lella Nfissa qui commençait à s’accoutumer à sa présence. Il dormait sur un des sofas, sans troubler le repos de la petite. Lella Nfissa retrouvait sa gaîté, et, le _jour de la ceinture_, oublieuse de son rôle, elle causa un gros scandale en courant à travers la cour avec les fillettes de son âge.
Ce lui fut un nouveau chagrin de quitter Meknès, ses amies, ses servantes et son tendre père si malade. Elle n’avait point encore atteint les remparts de Fez que Sidi El Hossein s’endormait dans la miséricorde d’Allah...
Moulay Ahmed n’en avertit point sa petite épouse; ce n’est que de longs mois après qu’il commença, très doucement, à lui faire pressentir la vérité...
Il possédait une fort belle demeure et beaucoup d’esclaves, Lella Nfissa fut accueillie comme une sultane, adulée, comblée de présents. Chacun de ses désirs se trouvait aussitôt réalisé. Du reste, elle préférait à toutes choses les jeux et bavardages avec les négrillonnes de la maison, ou les fillettes, parentes du Chérif, qu’on amenait souvent pour la distraire.
Peu à peu elle oubliait les longues heures de contrainte passées auprès d’un vieillard malade, et la sage immobilité apprise durant son enfance. Il semblait que toute l’ardeur juvénile de son être voulût prendre sa revanche. Elle courait comme une gazelle à travers les allées du riadh, essoufflée, joyeuse, un peu folle, Moulay Ahmed la regardait avec un sourire attendri. Chaque nuit il accompagnait sa femme dans l’immense salle reluisante de mosaïques et de dorure qui était leur chambre conjugale, et il s’étendait sur un des grands lits à colonnes, tandis que la petite, toute fatiguée de ses jeux, tombait endormie sur un sofa.
Alors, sans bruit, l’époux quittait la pièce et s’en allait rejoindre Mahjouba, la négresse...
Lella Nfissa ne l’ignorait pas et n’en prenait aucun souci...
Elle grandit ainsi chez son époux, très insouciante et heureuse, dirigée par les sages conseils de sa belle-mère, Lella Maléka, qui l’aimait tendrement et lui donnait l’illusion d’un amour maternel dont elle n’avait jamais connu la douceur.
Plusieurs années s’écoulèrent sans changement, mais Lella Nfissa ne courait plus dans le patio. Elle s’était transformée en une souple jeune fille au visage séduisant. Elle se savait belle et en concevait de la joie, elle commençait à prendre goût à la parure, à songer aux choses qui troublent le cœur des femmes... La noire Mahjouba lui devenait odieuse, et elle pleurait, sans savoir pourquoi, quand elle se réveillait, la nuit, dans sa chambre déserte.
Moulay Ahmed ne la regardait plus sans tressaillir et, devant l’épanouissement de cette charmante créature, il remerciait Allah de l’avoir enfin délié du serment fait à un mourant... Toutefois il ne voulut pas que leur union fût consommée au hasard de son désir, et résolut de l’entourer de toutes les pompes habituelles.
C’est alors que furent célébrées les secondes noces de Lella Nfissa Bent El Hossein avec Moulay Ahmed El Mrakchi. Elles furent encore plus brillantes que les premières.
*
* *
... La demeure trépidante du bruit des fêtes devient tout à coup silencieuse, un frisson passe sur les femmes en attente...
--Le marié vient!...
Derrière la porte de le chambre nuptiale refermée, retentissent les yous-yous stridents.
Une fois encore, Lella Nfissa resplendissante et pudique attend l’époux au fond du qtaa. Ses yeux sont clos, sa poitrine palpite, mais aujourd’hui elle sait le visage de celui qu’elle ne doit pas regarder. Soudain, elle comprend qu’il n’en est pas de plus troublant au monde... Il s’approche... elle tremble et ne s’enfuit pas. Elle le redoute et le désire, elle défaille de bonheur entre ses bras... et, vierge, elle éprouve un sentiment interdit à ses sœurs, les mariées musulmanes.
Lella Nfissa aime et frémit d’amour, à l’heure même de son mariage.
X
AMMBEUR LA FAVORITE
Certes, Allah s’était montré généreux envers sa créature en conduisant Ammbeur chez Si Othman el Arfaoui, l’homme pieux. Et bien qu’elle ne fût qu’une esclave, ses jours s’écoulaient tièdes et limpides derrière les hauts murs blancs qui séparaient cette demeure du reste de l’univers. Pourtant, elle avait été volée très loin, dans le Sous, alors qu’elle accomplissait à peine sa deuxième année.
Lella Myrrah l’éleva presque maternellement avec ses deux filles, et Si Othman lui témoignait une hautaine mansuétude. Dans la maison, chacun l’aimait pour sa gaîté, sa douceur et sa grâce; depuis qu’elle était nubile, son visage revêtait une grande beauté.
Celui qui verra Ammbeur sera ensorcelé, car sa chevelure noire et soyeuse recouvre ses épaules; ses yeux sont langoureux comme ceux de la gazelle; ses lèvres rouges s’ouvrent dans un sourire sur une rangée de perles, et ses sourcils ressemblent aux noun tracés par un habile calligraphe. Elle est fine et brune, d’un brun exquis se rapprochant de la couleur ambrée. Ammbeur[71], tu es bien nommée... Celui qui te possédera, ses blessures guériront, ses tourments seront oubliés... A ton poignet est un tatouage délicat; tes membres sont de beaux cierges lisses et les seins font saillie sur ta jeune poitrine, telles les pommes des pays chrétiens.
[71] Ambre.
Ammbeur est une rose épanouie dont nul encore n’a froissé les tendres pétales. Déjà Oum Keltoum et Mina, ses compagnes d’enfance, ont quitté la demeure paternelle au milieu du brillant cortège des noces. Ammbeur s’est réjouie, sans les envier, car elle sait que l’esclave n’est pas destinée au lit d’un époux... Elle ignore seulement si le maître l’appellera un soir auprès de lui, ou si elle est réservée à l’inexpérience de Si Mohammed, le fils aîné, dont la quatorzième année s’accomplira au Ramadan. Elle se confie en son Dieu, elle vit insouciante et joyeuse...
Un hôte est entré dans la maison: Si Driss el Bagdadi vient de Fez; on dit que des affaires importantes l’appellent à Rabat, où il veut s’installer, et le maître en témoigne une grande joie, car Si Driss est l’ami cher de sa jeunesse, alors qu’ils étudiaient tous deux à Karaouïn[72].
[72] Université religieuse de Fez.
Il l’a installé dans la plus belle salle du menzah, et les femmes s’ingénient chaque jour à cuire des repas succulents pour celui qui honore leur demeure. Lorsqu’il traverse le patio, elles laissent retomber en hâte les rideaux de leurs chambres afin de n’être point aperçues, mais leurs yeux curieux épient Si Driss à travers la mousseline, et elles interrogent avidement les esclaves qui servent les repas au maître et à son ami.
--C’est un homme solide, au teint blanc,--rapporte Messaouda, la négresse.
--Il est rassasié[73],--déclare Yasmin.
[73] Riche.
--Une barbe bouclée décore son visage,--dit Mbilika.
Ammbeur se tait, volontairement affairée à nettoyer la merfia. Pour la première fois de sa vie, elle sent la pudeur de son visage, car Si Driss la contemple avec des yeux d’extase, et, bien qu’il s’observe et dissimule, elle devine constamment le regard de l’hôte glissant vers elle... Toute sa jeunesse a frémi à cet appel muet; Ammbeur pense si longuement à Si Driss que la nuit lui apporte des rêves voluptueux...
Deux semaines plus tard, Si Driss el Bagdadi quitta l’hospitalière demeure de son ami pour s’installer dans celle qu’il venait de louer à un riche Rbati[74], et la vie perdit son goût pour Ammbeur.
[74] Habitant de Rabat.