Le Harem entr'ouvert

Part 8

Chapter 83,722 wordsPublic domain

Un serviteur de Mouley Abbas vint le matin même renouveler l’invitation, de peur que je ne l’eusse oubliée. La maison du Chérif s’emplissait d’une joyeuse rumeur. D’innombrables négresses en vêtements de fête se bousculaient dans le patio, portant des aiguières, des plateaux, des corbeilles remplies de gâteaux. Tout autour de la grande salle, les invitées se tenaient accroupies sur les divans, immobiles, silencieuses et solennelles comme des idoles. Leurs visages, insolemment fardés, s’encadraient d’énormes anneaux d’oreilles ornés de pierreries, et de longs glands en perles fines ou en émeraudes. Quelques-unes avaient des diadèmes enrichis de diamants, d’autres se couronnaient d’un turban de plumes roses ou d’une étoffe brodée. Les hautes ceintures à ramages leur montaient, très raides, jusque sous les aisselles. Les brocarts des caftans se cassaient en plis lourds, à peine voilés sous la gaze éclatante des ferajiat[34] et les colliers splendides, aux plaques finement ciselées, reposaient sur de très ridicules petites collerettes dont la mode est venue d’Europe.

[34] Robes de dessus transparentes.

Lella Kenza m’installa tout près d’elle, à côté de son lit. Elle me comblait d’amabilités et se penchait constamment vers moi pour me désigner ses parentes ou me faire remarquer un détail de la fête. Pourtant je lui trouvai un air soucieux, malgré son apparente gaîté.

--Comment va ton fils?

--Grâce à Dieu!... L’assemblée est belle, n’est-ce pas? Tu resteras toute la nuit.

--Non, non, c’est impossible.

Elle en fut désolée, et, à force d’instances, obtint de me garder jusqu’au moghreb.

Les invitées ne se départissaient pas de leur attitude rigide, tandis qu’à l’autre extrémité de la pièce, les cheikhat accompagnaient rageusement, de leurs instruments, des chants nasillards. On ne s’entendait plus... il me fallait parler très haut à Lella Kenza et je perdais la moitié de ses phrases. Elle semblait, du reste, de plus en plus lasse et préoccupée.

Quelques vieilles femmes, accroupies autour de l’accoucheuse, tenaient de longs conciliabules. Elles firent apporter sur le lit un petit canoun allumé, dans lequel on jeta divers ingrédients qui dégagèrent une âcre fumée. L’enfant fut exposé au-dessus des charbons, puis frotté avec un liquide mystérieux. Il poussait de faibles cris en s’agitant.

Lella Kenza le regardait d’un air inquiet.

--Que lui fait-on?--demandai-je.

--Rien... des choses à nous...--me répondit-elle évasivement, et elle détourna mon attention sur le thé, le lait d’amandes, les sucreries et les parfums que les négresses passaient à la ronde. L’une d’elles offrait aussi de la gouza[35] en poudre, dont les invitées avalaient une pincée, tandis que leurs regards devenaient plus vagues et leur expression plus hébétée.

[35] Noix de muscade avec laquelle les Marocaines se donnent une sorte d’ivresse.

Les cheikhat, excitées par leurs chants, se démenaient avec une frénésie grandissante. Le soleil avait quitté le haut des murs, et les esclaves alignaient sur les tapis de gigantesques chandeliers en cuivre garnis de cierges.

Je me levai pour partir, malgré les instances de Lella Kenza.

Alors, subitement, son visage se décomposa, et elle me dit d’une voix suppliante, tandis que ses yeux s’emplissaient de larmes:

--Je t’en conjure, va me chercher cette toubiba dont tu m’as parlé. Mon enfant est très malade, les vieilles ont vainement essayé tous leurs remèdes...

--Allah!--m’écriai-je,--est-ce possible! Pourquoi ne m’as-tu pas avertie plus tôt? Voilà trois heures que je suis ici.

--Je ne voulais pas qu’aucun souci troublât pour toi la fête. Mais à présent tu pars... Mouley Abd Es Selem va mourir si tu ne trouves rien pour le sauver!

Un chagrin si poignant la bouleversait, que je n’arrivais pas à comprendre comment cette femme en pleurs avait pu, tout le jour, dissimuler son anxiété par simple politesse envers ses hôtes.

Je partis en courant à travers les ruelles noires, avec un petit esclave qui portait une lanterne. La toubiba habitait à l’autre extrémité de la ville, et je dus attendre son retour. Il était au moins huit heures lorsque nous revînmes à la demeure du Chérif Jilali.

Mouley Abbas nous attendait, très anxieux, dans ses appartements, puis nous passâmes à ceux des femmes qu’emplissait toujours la joyeuse rumeur. Les cheikhat continuaient leur concert endiablé, et les invitées dodelinaient de la tête au rythme de la musique, tout en croquant des pâtisseries. Quelques-unes se levaient parfois pour esquisser un mouvement de danse... Derrière les tentures du grand lit, Lella Kenza sanglotait à côté de l’enfant moribond... La toubiba s’accroupit auprès d’elle, prit le petit des mains de la vieille et l’examina.

--J’arrive trop tard,--me dit-elle en français.

--Comment le trouves-tu?--interrogea Lella Kenza toute tremblante.

--N’aie pas peur, je vais le soigner.

--Il ne mourra pas? Oh, que tu deviendras chère à mon cœur si tu le guéris!

--Je donne les remèdes, Allah accorde la guérison...

--Cela est vrai, opinèrent les vieilles, Allah seul est grand.

En hâte, la doctoresse avait griffonné une ordonnance qu’emportait un serviteur du Chérif, puis elle demanda de quoi baigner l’enfant. Les esclaves s’agitaient dans le tumulte de la fête. De temps à autre, les invitées soulevaient les rideaux de l’alcôve et s’enquéraient de Mouley Abd Es Selem, puis elles reprenaient leur thé ou leurs danses.

On apporta sur le lit un bassin de cuivre rempli d’eau chaude, où la toubiba plongea le bébé, dont le misérable petit corps aux membres raidis était secoué par des convulsions.

--Il allait bien jusqu’à mercredi,--expliquait en pleurant Lella Kenza;--cette nuit-là, je suis allée au hammam. A mon retour je l’ai trouvé malade, et, depuis, il ne veut plus téter.

La doctoresse me dit tout bas:

--C’est le tétanos, il est perdu... Voici la première fois que je vois un pareil cas. La plaie ombilicale a dû être infectée au moment de l’accouchement. Ces femmes ont un tel manque de soins!

Lella Kenza levait sur nous ses grands yeux pleins de détresse:

--Oh, que j’ai peur!--murmura-t-elle d’une voix brisée...

Mouley Abd Es Selem mourut avant l’aube, avec les derniers accords de la musique, alors que les invitées prenaient congé de la Chérifa. Il fut enterré le matin même.

Lorsque je quittai Fez, quelques jours plus tard, j’emportai la hantise du désespoir où je laissais Lella Kenza.

Et puis, les mois ont passé, insensibilisant, peu à peu, l’acuité de sa douleur. Aux premiers jours d’avril, j’ai retrouvé la Chérifa charmante et joyeuse dans son arsa pleine d’orangers. Elle a repris son air ingénu de petite fille aux grands yeux étonnés. Les esclaves étalent des tapis sous l’ombrage et préparent le thé; la neige odorante des pétales tombe toujours autour de nous et l’air frémit doucement, chargé de toutes les senteurs et de toutes les ivresses du printemps.

Les fils du Chérif jouent dans les hautes herbes; le plus jeune trotte à présent, très assuré sur ses jambes. Il s’est approché de Lella Kenza, qui fronce les sourcils et le renvoie d’un geste brusque. Mouley Saïd en tombe assis sur son petit derrière noir.

--Dieu te pardonne,--lui dis-je étonnée,--comme tu es dure avec cet enfant!

--C’est celui de Marzaka,--répliqua-t-elle d’une voix altérée par la haine,--de la pécheresse qui a tué mon fils.

--Par le Prophète!--m’écriai-je,--tu l’accuses à tort. Certes, je comprends que tu n’aimes pas cette femme, mais elle est étrangère à la mort de Mouley Abd Es Selem...

--Écoute! le mensonge ne sort pas de mes lèvres, j’en jure par Mouley Idriss[36]! mon enfant allait bien tant que je suis restée auprès de lui. Le cinquième jour, je suis allée me purifier au hammam. A mon retour, je l’ai trouvé tout raide, il ne voulait plus téter... C’est cette fille du diable qui l’a empoisonné en mon absence, pour que ses fils restent les seuls. La toubiba a dit que Mouley Abd Es Selem est mort d’une maladie dont j’ai oublié le nom, et Mouley Abbas l’a crue. Mais moi, je connais la malice de Marzaka la chienne. Puisse Dieu la confondre! je la déteste, je lui souhaite tous les maux de la terre! De ma vie, je n’oublierai son crime.

[36] Le Saint protecteur de Fez.

Lella Kenza, frémissante et les yeux pleins de larmes, jette ses malédictions sous les arbres en fleurs.

Et j’aperçois Marzaka, suivie de ses trois rejetons, qui passe lourdement à l’autre bout de l’arsa, la démarche pesante, la taille déformée...

Le Seigneur, une fois encore, a béni le ventre de la négresse.

II

LA JUIVE

Un cortège de noces se déroulait à travers les ruelles du Mellah. Les musiciens chantaient à tue-tête, avec des voix éraillées, et les invités, malgré la circonstance, conservaient cet air lamentable de leurs visages aux longs nez, de leurs crânes rongés de teigne sous le calot crasseux, et de leurs lugubres lévites d’un noir déteint. L’un d’eux portait à bras tendus, au-dessus de sa tête, la chaise où se tenait assise la mariée.

C’était une toute petite fille, une minuscule petite fille, si chétive, si frêle, qu’on lui eût à peine donné cinq ou six ans, bien qu’elle en eût atteint huit depuis les Pâques, âge auquel il convient qu’une petite Juive de Fez soit mariée.

Juchée sur ce siège mouvant, Meryem s’efforçait de conserver sa dignité, mais ses mains s’agrippaient aux bras du fauteuil dont les balancements l’inquiétaient. La peur de tomber était son unique préoccupation. Du reste, elle se souciait fort peu des événements en perspective, malgré que les conseils maternels eussent essayé de l’y préparer. Les fêtes nuptiales qui duraient depuis neuf jours n’avaient été pour la fillette que des alternatives de plaisirs et de tourments: joie d’être belle et parée, de manger les sucreries, présents du fiancé; joie des bombances données en son honneur et qui se terminaient invariablement par des orgies de mahia, l’eau-de-vie de figues, âpre et brûlante.

Mais elle avait eu aussi l’ennui des interminables cérémonies durant lesquelles il faut être sage, ne pas bouger, ne pas rire ni parler, et surtout de cette piscine glaciale où on l’avait plongée trois fois, selon les rites, et dont le souvenir la faisait encore frissonner. Elle connaissait son fiancé depuis longtemps et n’éprouvait aucun sentiment à son égard.

Moché Abitbol exerçait le métier de bijoutier dans l’échoppe de son grand-oncle, dont il était un des meilleurs apprentis. Il avait appris l’art des émaux et des filigranes; il savait ciseler à la lime les bagues, les bracelets, les ferronnières chères aux Musulmanes, ainsi que ces plaques d’or, légères comme des rosaces de dentelle, au milieu desquelles s’épanouit la fleur d’une émeraude pâle. Il assemblait en collier les perles et les pierreries venues des Indes, avec une harmonie délicate, un sens réel de la beauté. Pourtant Moché n’était qu’un petit Juif sale et dépenaillé, aux regards fuyants, à l’air vicieux..., on eût dit un vieillard malgré ses dix-sept ans et il avait déjà causé plusieurs fois le scandale de la Communauté par ses fredaines.

Meryem n’avait que faire de tout cela... Le mariage était pour elle une suite de fêtes après lesquelles, devenue dame, elle porterait la coiffure des femmes mariées. Déjà le premier jour, on avait remplacé sa sebenia de fillette par le fistoul, qui retombe en voile jusqu’à la taille, et sur lequel les soualef de fil noir forment deux bandeaux réguliers de chaque côté du visage.

Le cortège approchant de la maison nuptiale, les musiciens redoublaient de pathétique nasillard. Ils chantaient:

Bienvenue à la beauté de Fez! Accourez et prosternez-vous, Devant la sultane du Palais!

«--Viens chez moi te reposer, Dans mon cœur, je t’aime, Je tolérerai tous tes caprices, Même si tu marches sur mon cœur...

Comment ferai-je, ô femmes? L’amour m’a déchiré, Le supporter est pénible, Je suis fatigué de l’attente...

Il n’y a pas de remède à mes maux. Il n’y a pas de médecin, Qui puisse me guérir Ni même me soulager[37]!...»

[37] Paroles attribuées au fiancé.

«--Pourquoi ma tête est-elle partie?[38] Mon cœur est tranquille Il n’y a pas de honte à aimer... Reconnais-le et excuse-moi!

[38] Réponse de la fiancée.

Pourquoi ma tête est-elle partie? Pourtant mes os sont rassemblés, Rien de mes os n’est cassé. Mon cœur se réjouit des parfums,

Un parfum passe en ma tête, Tout entière je suis pure, Les arbres ne se dessèchent Que lorsque les fleurs sont fanées.

Viens, le malheur ne t’atteindra pas! Ma salive est douce, Ma tête est toute troublée, Je vais de droite et de gauche...»

O la fleur qui s’épanouit! Petite sultane est son vrai nom, Voici que son maître paraît...

Bienvenue à la beauté de Fez! Accourez et inclinez-vous, Devant madame la mariée.

Le cortège s’était engouffré dans une étroite cour, fraîchement badigeonnée d’outremer et de jaune serin, et l’on déposa Meryem sous un dais où Moché Abitbol vint la rejoindre. Son regard oblique s’illumina d’une lueur en contemplant la petite épouse qui lui était destinée. Elle avait bon air au milieu du scintillement de ses bijoux! Des rangs de perles se mêlaient aux soualef, des bracelets chargeaient ses bras fluets, des boucles d’oreilles aux longues pendeloques tremblaient à chacun de ses mouvements, et d’innombrables colliers de pierreries couvraient sa gorge enfantine, toute plate, mais dont la peau très blanche apparaissait entre les joyaux. Meryem n’osait remuer dans son beau costume de velours vert brodé d’or; l’ample jupe à godets s’étalait autour d’elle en plis raides, et le boléro enserrait son buste d’une cuirasse étincelante, au-dessus de laquelle une guimpe décolletée, en mousseline lamée d’or, jetait un éclat plus fin. Le visage de la petite, rehaussé de rouge et de kohol, restait invisible sous un voile.

Moché lui mit dans la main un guirch[39], en prononçant les paroles sacramentelles:

Au nom de la loi de Moïse, Tu m’es consacrée.

[39] Petite pièce d’argent valant environ 0 fr. 25.

Puis on emporta Meryem sur le lit nuptial où elle passa le reste du jour à s’amuser avec ses petites compagnes, tandis que les invités festoyaient au son des chants et des instruments. Lorsque la fête fut terminée, tout le monde se retira et Moché Abitbol pénétra dans la chambre où l’attendait la petite mariée. Elle eut bien soin de se tourner vers la muraille comme on le lui avait recommandé; mais l’époux s’approcha d’elle, la prit par les épaules et la fit virer de son côté...; il exhalait une forte odeur de mahia et avait des gestes imprécis...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... Ce fut un viol hideux, sans pitié pour la terreur ni les cris aigus de l’enfant...

*

* *

La vie de Meryem reprit au domicile de l’époux à peu près telle que chez ses parents. Sa belle-mère Rebka, une grande femme pâle et maladive, l’initiait peu à peu aux soins du ménage et lui montrait à confectionner les petits boutons de passementerie, que l’on vend aux Musulmans, et dont le produit est l’unique revenu des femmes juives. Mais, comme Meryem était encore très jeune, elle passait la plus grande partie de son temps à jouer avec ses belles-sœurs et elle se fût trouvée tout à fait heureuse sans le supplice des nuits conjugales, auxquelles, malgré divers remèdes conseillés par les matrones, elle ne pouvait s’habituer. Quand arrivait le crépuscule, Meryem commençait à trembler et à pleurer. Même elle tomba sérieusement malade; elle ne mangeait plus, avalait à peine quelques gorgées de mahia, toujours secouée de fièvre, avec des yeux trop grands, et trop brillants dans son pauvre petit visage blême.

Un jour Moché réussit à amener chez lui un médecin étranger dont la réputation tenait du miracle et du sortilège. Il était vêtu comme un Musulman et parlait l’arabe. Il examina la petite en fronçant le sourcil, puis entraîna l’époux et la belle-mère hors de la pièce et leur posa des questions précises. Et, tout à coup, il fut saisi d’une grande colère; il secouait par les épaules Moché Abitbol en criant que les mœurs juives le dégoûtaient et que, si le mari voulait achever cette malheureuse, il n’avait qu’à continuer l’œuvre si bien entreprise. Quant à lui, il s’en lavait les mains, aucun remède autre que l’abstinence n’étant capable de sauver la pauvre enfant.

Bien entendu, Moché n’en crut rien..., mais à quelques jours de là, le Seigneur intervint.

D’inquiétantes rumeurs circulaient entre les murs bleus... une sorte d’angoisse planait sur le Mellah, si souvent éprouvé, où le souvenir des derniers massacres hantait encore les esprits. Un jour, de longs cris d’épouvante et de mort retentirent de nouveau à travers les ruelles. La populace, mêlée de soldats et de Chleuhs, folle de cruauté, grisée de meurtres, montait de Fez... Après avoir massacré les chrétiens, elle se ruait sur le quartier juif, détruisant tout sur son passage, enfonçant les portes, sabrant les femmes et les enfants.

Une folle épouvante précipita le Mellah vers la fuite, l’unique salut. Rebka entraînait ses filles; Moché emportait Meryem, trop faible pour marcher. Poursuivi par une bande d’assassins, il ne tarda pas à se débarrasser du léger fardeau qui entravait sa course, peut-être avec l’espoir que l’enfant arrêterait la meute enragée... Mais les massacreurs négligèrent la petite malade, et elle les vit avec horreur assommer, à quelques pas d’elle, son mari qui demandait grâce, sans même essayer de se défendre...

Plus tard, un Juif ramassa l’enfant évanouie et la chargea sur ses épaules. Il atteignit sans encombre le Palais du Sultan dont les portes, sur l’ordre de Moulay Hafid, avaient été ouvertes aux malheureux.

Les cris durèrent jusqu’à la nuit; puis, las de tuer et de piller, dispersés par quelques moghaznis, les Fasi rentrèrent chez eux.

Mais, dès le lendemain, la fusillade reprit avec l’accompagnement sourd des canons. Les Berbères de la montagne, attirés par l’appât du pillage, s’abattirent autour de Fez comme une nuée de faucons, et les soldats français accouraient, de leur côté, au secours de leurs compatriotes enfermés dans la ville. Les Juifs gémissaient en implorant l’Éternel, à chaque explosion qui venait du Mellah, car leur malheureuse cité paraissait une cible pour tous les adversaires... Et, pendant des jours et des jours, le chœur de leurs lamentations s’unit au fracas des combats. Puis, le calme ayant repris ses droits, ils se hasardèrent à rentrer chez eux, le désir de vérifier si la cachette des trésors familiaux avait échappé aux investigations dominant leur terreur. Mais les femmes et les enfants restaient encore au palais. On les avait parqués, en différentes cours, même dans celle de l’impériale ménagerie. C’est là que Meryem avait retrouvé sa famille échouée entre les cages dans lesquelles tournaient, viraient, rugissaient et glapissaient affreusement des lions, des tigres, des hyènes affolés par cet amas de chair humaine à forte senteur.

Les fillettes pleuraient, secouées de peur, une épouvante succédant à l’autre, Meryem en oubliait ses souffrances, elle ne pouvait détacher ses yeux d’une panthère dont l’énorme patte, aux griffes contractées, se tendait vers elle à travers les barreaux, comme pour la saisir. La nuit, des yeux phosphorescents brillaient au fond des cages, et tout à coup un horrible rugissement secouait le silence, prélude du concert auquel tous les fauves ne tardaient pas à prendre part... Le froid était encore vif, et les misérables n’avaient qu’une litière de paille pour s’étendre; des esclaves noirs leur distribuaient, l’air méprisant, quelques pains et un peu de soupe. Le Sultan, protecteur attitré des Juifs en son empire chérifien, ne pouvait moins faire que leur accorder cette hospitalité.

Après quelques semaines de ce cauchemar, ils commencèrent à regagner le Mellah. Ceux dont les demeures n’étaient plus habitables, trouvaient asile chez des amis et dans les synagogues; les autres réparaient en hâte les dommages de leurs maisons pour s’y réinstaller.

Meryem rentra chez ses parents. Les esprits s’apaisaient peu à peu; les enfants, avec l’insouciance de leur âge, recommençaient à jouer, les femmes à se faire des visites où elles buvaient du thé tout en savourant les confitures de cédrat et de fleur d’oranger.

Le petite veuve, délivrée du supplice quotidien, revint à la santé. On l’avait aussitôt promise au frère aîné de Moché, le vieux Chlamou Abitbol qui venait de perdre sa femme, et était allé à Gibraltar régler quelques fructueuses affaires.

Meryem avait onze ans et devenait fort jolie, elle se plaisait à la parure, s’attardait devant les miroirs venus d’Espagne, et le jour du Sabbat, où l’on se promène gravement en toilette à travers les ruelles nauséabondes, lui procurait un plaisir jusqu’alors inconnu. Elle sentait le regard des hommes s’arrêter sur elle avec insistance, une étincelle allumée au fond de leurs longs yeux sournois. De romanesques pensées hantaient son esprit; elle imaginait mille aventures dont elle serait l’héroïne, des paroles d’amour suaves et troublantes, des compliments, de grands personnages agenouillés devant sa beauté, lui prodiguant les bijoux et les parures... Mais, à vrai dire, toutes ces rêvasseries n’avaient rien à faire avec l’avenir réel, le fiancé à mâchoire édentée, ni la vie conjugale dont la première expérience l’avait si fort rebutée, bien qu’à présent elle sentît quelques secrets penchants aux plaisirs sensuels.

Non, le héros de ses rêves n’était, il faut l’avouer, pas même un coreligionnaire, mais plutôt un être fantaisiste doué de toutes les qualités, de tous les prestiges, un étranger venu d’un pays très lointain... peut-être, à la rigueur, un de ces Juifs de la jeune génération qui portent des complets européens, des chapeaux de feutre et de scintillantes chaînes de montre. Tout en y songeant, Meryem supportait sans peine son veuvage et l’attente prolongée du vieux Chlamou.

*

* *

Un samedi, tandis que Meryem se promenait avec sa mère et ses sœurs, fière, droite, le châle de soie blanche coquettement drapé sur ses épaules, selon la mode nouvelle, un cavalier musulman vint à la croiser.

El Hadj Mohamed Ben Zakour, jeune et riche négociant en soieries, se faisait édifier une maison au Tala[40], et, malgré sa répugnance à circuler à travers le Mellah, il s’était décidé à y aller voir certain plafond d’un style moderne, dont on vantait la décoration.

[40] Quartier de Fez.

Les Juifs se rangeaient, humbles et serviles, devant lui, mettant un empressement exagéré à lui indiquer son chemin. Mais à peine El Hadj Mohamed eut-il aperçu la petite veuve qu’il en oublia l’objet de ses recherches.

Meryem était alors d’une beauté saisissante, dans tout l’éclat de ses douze ans épanouis. Les soualef de soie noire faisaient ressortir sa peau fine, si blanche, avivée d’un rose exquis, plus tendre que celui d’un pétale. Ses grands yeux sombres prenaient une expression doucement voluptueuse entre les cils très longs qui palpitaient comme de petites ailes; le nez mince, presque droit, s’inclinait à peine au-dessus d’une bouche semblable à la grenade entr’ouverte. Et l’ovale parfait du visage évoquait celui des madones que les Chrétiens mettent en leurs temples, à la fois candides et troublantes par le charme extrême de leur beauté.

Malgré l’habituel mépris des Musulmans pour les Juifs, El Hadj Mohamed se sentit embrasé d’un subit amour irrésistible, peut-être en raison d’une lointaine hérédité... Chacun sait que les Ben Zakour descendent d’Israélites convertis à l’islamisme, au temps de Mouley Ismaïl.