Le Harem entr'ouvert

Part 7

Chapter 73,787 wordsPublic domain

--Plusieurs dizaines de mille francs suivant leur beauté. Lella Tejelmouk a coûté, dit-on, soixante-quinze mille francs. Elle avait treize ans et a été parmi les dernières alégias vendues à Tunis. Tu connais le souk el Trouk?

--Oui, celui des gebbas et des burnous.

--Eh bien, c’était là qu’on vendait autrefois les alégias. J’ai souvent entendu mon grand-père regretter le temps où l’on allait s’y promener en regardant les belles filles exposées et richement parées. Et les citadins, à qui leur fortune permettait de s’en payer une, demandaient au marchand la permission de les voir dévêtues, dans les chambres qui existent encore derrière les boutiques. Cela n’était accordé qu’à bon escient, mais il y avait toujours un monde fou dans le souk.

--Je l’imagine.

--Puisque Lella Tejelmouk t’intéresse, je vais te la présenter, elle est très gentille.

La princesse Bederen’nour alla dire quelques mots à la belle Circassienne. Puis elles revinrent toutes deux vers moi, de leur identique démarche balancée.

Notre conversation fut banale, mais je fus invitée par Lella Tejelmouk à l’aller visiter dans son palais près de Sidi Bou Saïd.

--Une belle demeure,--me dit plus tard la princesse Bederen’nour,--et que les beys eussent pu envier autrefois, car maintenant il ne doit plus y rester grand’chose. Si Beji ben Abd er Rahmane est ruiné, aux mains des Juifs...

--Lella Tejelmouk est-elle vraiment sa femme?

--Oui, il l’a épousée presque tout de suite après l’avoir achetée. Il l’adorait et tu n’imagines pas toutes les folies qu’il fit pour elle: les bijoux, les étoffes de Perse et de l’Inde, les broderies... Lorsqu’elle paraissait à un mariage elle portait sur elle une fortune. C’est bien changé!

En effet, Lella Tejelmouk était assez simplement vêtue d’un costume en satin mauve et argent. Un seul bijou, triangle de diamants aux franges d’ambre, ornait sa gebba.

--Le pauvre Si Beji doit avoir l’âme resserrée de vendre ainsi toutes les parures de sa femme,--continua la princesse,--car il en est, dit-on, toujours amoureux. Pour lui plaire, il répudia jadis ses deux autres épouses, Lella Aïcha et Lella Fathma.

--Ont-ils des enfants?

--Elle en eut deux, une fillette morte vers cinq ans, et un fils, très mauvais sujet, dont on n’a plus de nouvelles depuis longtemps. Dieu est puissant!...

Par une éblouissante journée de printemps, j’allai voir Lella Tejelmouk. Sa demeure n’était pas sur la colline de Sidi Bou Saïd, mais à quelque distance au bord du golfe. Une vieille bédouine m’y conduisit par un sentier bordé d’aloès et de figuiers de Barbarie aux feuilles grasses, dont les ombres bizarres ne suffisaient point à protéger d’un soleil très ardent. Une longue muraille dégradée enserrait un jardin.

--C’est là,--me dit la bédouine, et elle disparut comme une sorcière avant que j’eusse eu le temps de lui donner quelques sous.

J’atteignis une porte monumentale et en heurtai vainement le marteau, et comme elle était entr’ouverte, je me décidai à pénétrer seule.

Une allée de cyprès conduisait au palais. A droite et à gauche, une folle végétation avait envahi les parterres, dont on devinait encore la forme régulière. Çà et là, des vases de marbre brisés, des mosaïques entourant un bassin, apparaissaient au milieu des lianes, des géraniums grimpants et des fleurs sauvages.

Quelques grands palmiers, des eucalyptus, des poivriers pleureurs au feuillage délicat, des orangers et des grenadiers, marquaient les anciens bosquets. Ce fouillis de verdure était mélancolique et charmant sous le soleil.

Le palais surgit au bout de l’allée, très mystérieux avec ses moucharabiés ventrus et ses loggias à l’italienne. Depuis des années qu’on ne le badigeonnait plus à la chaux, il avait pris une couleur dorée comme celle des vieilles cathédrales espagnoles. Des lignes géométriques et des guirlandes couraient sur le marbre autour des fenêtres et de la porte.

Et je recommençai à heurter, à coups retentissants mais inutiles. Comme celle du jardin, cette porte n’était pas fermée. A bout de patience j’entrai dans un grand vestibule désert, puis j’enfilai au hasard plusieurs pièces également vides et revêtues de faïence. Le logis semblait abandonné, aucun bruit, aucun meuble ne trahissait la vie humaine. J’appelai, et ma voix se répercuta sonore à travers les salles. Au bout de quelques minutes apparut un très vieux petit bonhomme tout courbé, vêtu d’une gebba blanche assez usée. Mais à un certain air de dignité, à son accueil un peu hautain, je reconnus le maître du logis, Si Beji ben Abd er Rahmane.

Dès qu’il sut l’objet de ma visite, il devint plus aimable et m’assura que Lella Tejelmouk lui avait parlé de notre rencontre et serait enchantée de me revoir. Il me fit traverser encore plusieurs pièces vides, et m’introduisit dans un salon de proportions anormales dont le divan garni de coussins, quelques midas[23] incrustées de nacre et une table boiteuse formaient tout le mobilier. La décoration des murailles et du plafond était d’une richesse extrême et l’on apercevait par les fenêtres un très grand patio à double colonnade, tout inondé de soleil. Le vieillard s’éloigna pour prévenir sa femme.

[23] Petites tables très basses.

Lella Tejelmouk se fit attendre assez longtemps, et je supposai qu’elle retouchait sa toilette. Elle parut enfin, toujours belle. Mais le jour accusait plus cruellement que les bougies les atteintes du temps: les coins las de la bouche, la meurtrissure des tempes, les rides fines sillonnant la peau sous le fard. Et je m’aperçus aussi que ses longs cheveux si dorés ne gardaient leur couleur blonde que grâce à des artifices. Elle était plus simplement vêtue qu’aux noces de Lella Djenina: une fouta de soie blanche à rayures multicolores enserrait ses hanches un peu lourdes, et sa gebba de satin jaune s’ornait toujours de l’unique bijou, le triangle de diamants à franges parfumées, au bout desquelles se balançaient de petits croissants d’or incrustés de roses. Pourtant elle gardait son incomparable séduction, le charme de ses regards si bleus sous les cils très noirs, et la nonchalence gracieuse de tous ses gestes.

Une vieille négresse apporta le café, puis Lella Tejelmouk me proposa de visiter la maison.

Le patio était immense, comme toutes choses de cette demeure où l’on sentait le désir de faire luxueux et grand. Une triple vasque dominait un bassin desséché: les colonnes de marbre s’effritaient. Dans une cage, un oiseau s’égosillait, Lella Tejelmouk lui sourit, et me fit admirer aussi quelques pots d’œillets et un petit oranger dont elle me cueillit les fleurs.

--Tu as un beau jardin,--lui dis-je,--ne t’y promènes-tu pas?

--Oh! non. On pourrait me voir, surtout maintenant que les murs sont écroulés en plusieurs endroits.

La chambre de la Circassienne gardait encore ses grands lits de parade à frontons dorés; il n’y avait guère de meubles: quelques coffres, un sofa..., pas même les armoires à glace chères à toute musulmane. Et pourtant, c’était avec le salon et la cuisine, énorme, pleine de jarres à provisions, les seules pièces du logis attestant la vie humaine. Toutes les autres étaient absolument vides.

--Fatima te montrera les étages,--dit Lella Tejelmouk.--Excuse-moi, j’ai les jambes malades et ne puis monter.

Je suivis la négresse à toison grisonnante à travers les escaliers de marbre, les enfilades de salles nues et désertes où les araignées tissaient tranquillement leurs toiles. Çà et là, un carreau manquait aux murailles, une voûte s’effondrait, la pluie avait dégradé les peintures et les ors des plafonds. Et nous continuions à errer dans ce palais abandonné comme en un conte, soulevant la poussière, réveillant les échos des mille pièces mortes et splendides.

--O Miséricordieux!... O Puissant!... O Prophète!--soupira Fatima jusqu’alors silencieuse.--Quelle ruine!... Si tu avais vu cette maison il y a trente ans! Les tapis, les coffres et les lustres! Notre Tejelmouk n’avait rien à désirer, la chérie. Tous ses caprices étaient aussitôt satisfaits. Si Beji aurait été aux Indes pour lui rapporter un collier ou une étoffe, il ne lui refusait quoi que ce soit. Cinquante familles habitaient ce logis dont Lella Tejelmouk était la sultane. Et maintenant il ne lui reste plus que sa vieille Fatima pour la servir! O Puissant! O Miséricordieux! O mon Maître!

Elle ouvrit une porte, et m’engagea d’un signe à sortir, tandis qu’elle restait dans l’ombre de la chambre. Je poussai un cri de surprise: une immense terrasse s’avançait au-dessus de la mer, quelques mouettes s’enfuirent à mon approche, et je restai longtemps à contempler le golfe si bleu aux rives immuables, où le caprice d’un puissant avait élevé ce palais de marbres et de faïences... Œuvre éphémère comme les riches demeures carthaginoises, et les villas romaines qui l’avaient précédée, et dont les assises et les colonnes gisaient encore dans ce sol rouge plein de ruines et de souvenirs...

Fatima, impatiente, m’appela. Nous traversâmes encore cent pièces muettes aux charmantes loggias, donnant sur le jardin ou sur la mer; cent pièces autrefois animées, où circulaient les esclaves, où se nouaient et se dénouaient les intrigues de harem...

Et je retrouvai enfin dans le salon les maîtres du logis. Si Beji ben Abd er Rahmane, le tout-puissant vizir de Si Sadok bey, le fringant cavalier, le richissime seigneur, et son épouse Lella Tejelmouk l’incomparable!... Un petit vieux tremblant et courbé, une Circassienne fanée dont la beauté défaillante évoquait encore, comme les restes de son palais, les splendeurs enfuies.

--Tu as vu,--me dit Si Beji avec orgueil,--ma maison était superbe et grande, j’ai eu des enfants, des milliers de serviteurs, des jours glorieux... A présent il ne me reste plus qu’elle,--ajouta-t-il en jetant un pauvre vieux regard d’amour à sa femme,--et c’est assez! Dieu est puissant!

--Mektoub[24]!--ajouta Lella Tejelmouk.

[24] C’était écrit.

DEUXIÈME PARTIE

MŒURS MAROCAINES

Au Général Lyautey.

I

LA MORT DE MOULEY ABD ES SELEM

Le hasard seul m’a fait connaître Lella Kenza, arrière-petite-nièce du sultan Mouley Mohammed.

J’explorais les quartiers excentriques de Fez avec notre ami Si Omar ben Nouna, et nous nous étions égarés dans le labyrinthe des ruelles caillouteuses, lorsque nous aperçûmes un peu de ciel bleu au-dessus d’un carrefour. Un palmier s’élançait derrière une muraille jaunâtre et dégradée.

--Allah!--fit mon compagnon,--nous voici à la demeure d’un de mes parents, le Chérif Jilali; tu vas pouvoir t’y reposer.

Après avoir parlementé, à travers la porte, avec une femme invisible, il me dit:

--Mouley Abbas est absent. Entre chez lui; je vais aller à la mosquée voisine et reviendrai te prendre.

Une esclave entre-bâilla la porte pour me livrer passage, et me guida par la main à travers un vestibule obscur. Le patio était large et gai, car les bâtiments n’avaient qu’un étage, et le soleil y pénétrait librement. Une des salles, garnie de mosaïques et de peintures, s’ouvrait sur une grande arsa[25] aux vertes perspectives mystérieuses. Mais je ne songeai plus à regarder nulle chose lorsque parut Lella Kenza. Car elle est plus belle et charmante qu’aucune des «_vierges aux yeux noirs_» dont les bons Musulmans goûteront les délices dans les «_jardins élevés, pleins de sources vives, où les fruits seront à portée de la main_[26]».

[25] Verger.

[26] Koran.

Lella Kenza est presque une enfant, mais elle possède déjà les grâces troublantes de la femme. Ses yeux profonds, ombragés par de longs cils bruns, s’ouvrent, candidement étonnés, sous l’arc parfait des sourcils. Le nez est petit et droit, la bouche vermeille comme une fleur fraîche éclose, le teint doré, l’ovale exquis... Des nattes sombres, piquées d’agates et d’émeraudes brutes, encadrent son visage, et vont se perdre dans un volumineux turban d’étoffe dorée. Elle est mince, souple, et chacun de ses mouvements révèle l’harmonie du corps sous les brocarts aux plis lourds. On dirait une vivante petite idole égyptienne. C’est _la perle soigneusement cachée_[27] qui fut connue par un seul...: Mouley Abbas est son époux.

[27] Koran.

Lella Kenza sembla toute joyeuse de ma visite imprévue.

--Je ne vois jamais personne--me confia-t-elle,--ma famille habite Meknès[28]. Depuis mon mariage, nulle femme n’est entrée dans cette maison, et mon mari est souvent absent.

[28] Une partie de la famille impériale habite à Meknès, dans les Palais de l’Aguedal.

--As-tu des enfants?

--Non,--dit-elle, avec une moue petite de fillette prête aux larmes,--le Seigneur ne m’en a pas accordé.

--S’il plaît à Dieu, tu auras bientôt un fils.

--S’il plaît à Dieu, le Puissant, le Miséricordieux!--répondit avec ferveur Lella Kenza.

Elle voulut me faire visiter sa demeure qui était somptueuse, immense et mal entretenue. Dans une des chambres, une jeune négresse allaitait un nouveau-né.

--C’est une esclave,--me dit Lella Kenza,--et le fils qu’elle vient de donner à mon mari.

De nouveau, son joli visage s’attrista: ses lèvres se contractaient, ses paupières aux longs cils s’abaissèrent..., mais je n’osai l’interroger, de peur d’être indiscrète.

--Tu ne connais pas un remède pour avoir des enfants?--me demanda-t-elle tout à coup.--J’ai tout essayé,--et elle se mit à pleurer.

Le chagrin de cette petite fille qui se désolait de ne pas être mère à l’âge où l’on joue encore à la poupée, était touchant et drôle.

--Pourquoi te lamenter ainsi,--lui répondis-je,--tu n’as peut-être pas quinze ans.

--Je ne sais pas,--dit-elle,--mais j’ai déjà jeûné quatre fois au Ramadan depuis mes noces, et je suis toujours stérile... Alors, j’ai peur... Et puis, il y a cette Marzaka, fille du diable, que tu as vue tout à l’heure...

--Que crains-tu? Elle est affreuse et noire, et toi, tu es plus belle que la lune d’été.

--C’est juste, Mouley Abbas le sait bien, mais il veut des enfants, et elle lui en donne...

--Aimerais-tu mieux qu’il eût une seconde épouse?

--Allah m’en préserve!... C’est pour ne pas amener une autre femme dans la maison que le Chérif a pris Marzaka. Elle a eu tout de suite un fils, puis un autre, et celui qu’elle allaite est le troisième. Elle me nargue avec tous ses enfants, je ne puis les sentir...

--Connais-tu l’histoire de la hase et de la lionne? Je vais te la dire: «_Une hase, un jour, parlait à une lionne: «Je suis plus féconde que toi. Je mets au monde chaque année une quantité de rejetons, tandis que, tout au long de ta vie, tu n’en as guère plus d’un ou deux.--Cela est vrai, répondit la lionne, mais un seul de mes enfants dévore tous les tiens[29]._»

[29] De Lokman le sage. Poète arabe de la tribu d’Ad, à qui l’on attribue des fables rappelant celles d’Ésope.

Lella Kenza se mit à rire, toute consolée:

--Oh! ta tête est pleine!... Ils sont noirs et laids comme elle, les fils de Marzaka. Si j’en avais un, Mouley Abbas le préférerait à eux... Et ce jour-là, il n’irait plus chez la négresse, il me l’a promis.

--Tu vois bien qu’il ne l’aime pas.

--Sans doute, mais chaque fois qu’il entre dans sa chambre, mon cœur me fait mal et je pleure... Ensuite, elle se pavane devant moi avec les bijoux qu’il lui donne.

Lella Kenza portait des émeraudes, des rubis et des perles pour plusieurs milliers de douros, et j’avais remarqué les bracelets d’argent et les colliers de simple verroterie dont l’esclave ornait sa peau noire.

--Par Allah!--m’exclamai-je,--ses bijoux ne sauraient être comparés aux tiens!

--Et que m’importe?--répliqua-t-elle,--tout ce qu’il lui offre m’est cuisant.

Elle m’emmena prendre le thé dans l’arsa, où les esclaves avaient étendu des tapis sous les arbres en fleurs. Les bananiers, les bambous et les hautes herbes formaient un fouillis sauvage, au-dessus duquel le palmier, que j’avais aperçu de la rue, balançait sa tête flexible. Un invisible ruisseau gazouillait au milieu des joncs; des centaines d’oiseaux pépiaient dans les orangers, et des cigognes passaient, les pattes jointes, les ailes largement étendues, le bec pointant à l’avant, d’un vol japonais noir et blanc sur le bleu du ciel... On eût pu se croire très loin de la ville, dont on ne soupçonnait aucune muraille ni aucune demeure.

L’air était doux, les pétales tombaient sur nous en pluie silencieuse et parfumée, les branches s’inclinaient, trop lourdement fécondes; parfois, une orange mûre roulait sur le sol. Lella Kenza, accroupie devant les plateaux d’argent, préparait le thé avec des gestes harmonieux; des rayons de soleil faisaient luire les pierreries de sa coiffure et les ramages dorés de son caftan; les esclaves noires s’agitaient autour de nous. Quelques-unes d’entre elles, un peu à l’écart, chantaient d’étranges mélopées en s’accompagnant du gumbri.

Certes, Mouley Abbas ne devait pas être bien pressé d’aller au paradis!...

Je retournai souvent chez Lella Kenza. Elle s’était prise pour moi d’une vive affection, et m’eût voulue sans cesse auprès d’elle. Je rompais l’uniformité de sa vie en lui apportant quelques échos de ce monde extérieur qu’elle ne devait jamais connaître.

Le Chérif était un homme encore jeune, au visage accueillant et sympathique. Il semblait adorer sa femme, et insistait toujours pour que je vinsse la voir et la distraire. Mon départ fut un vrai chagrin pour Lella Kenza; elle me fit mille recommandations, comme si je dusse aller au bout du monde. Je l’assurai que le voyage de Meknès à Fez ne m’effrayait nullement, et que je ne tarderais pas à revenir.

Je la revis en effet à la fin de l’automne. Elle me parut moins jolie et moins souple sous l’ampleur des caftans; ses traits tirés, ses yeux trop noirs, révélaient une grande fatigue. Mais elle était fort joyeuse et ne tarda pas à m’annoncer la bonne nouvelle:

--Enfin!--me dit-elle,--je suis enceinte de ce printemps, juste à l’époque de ton départ. Mouley Abbas est bien heureux. Il ne va plus du tout chez Marzaka, maintenant que le Seigneur lui a montré que je puis avoir des enfants.

L’esclave traversait le patio, suivie de ses trois petits; le dernier né trottinait en trébuchant. Il avait une tête ronde et crépue et un teint à peine plus clair que celui de la négresse. Les aînés ressemblaient davantage à leur père, bien qu’ils fussent aussi fort noirs.

Marzaka vint s’accroupir avec nous, à une distance respectueuse de Lella Kenza; elle se faisait très humble et sa maîtresse lui témoignait une hautaine bienveillance depuis que son triomphe était assuré. Les négrillons s’ébattaient, comiques et mal élevés, poussant des cris aigus, dérangeant les coussins, se roulant sur les tapis comme de jeunes animaux. De temps à autre, Lella Kenza leur donnait une amicale petite claque. Même, elle prit le plus jeune sur ses genoux et le fit danser en chantant:

--Ah, Mouley Saïd! Tu auras bientôt un frère, s’il plaît à Dieu! Et son visage sera blanc, comme le haïk d’une femme riche. En te voyant auprès de lui, Les gens te prendront pour son esclave, Et te demanderont si tu viens de Marrakech. S’il plaît à Dieu, Mouley Saïd!...

L’enfant riait aux éclats, et la négresse, obséquieuse, battait des mains en répétant le refrain improvisé:

--S’il plaît à Dieu, Mouley Saïd!...

Je n’avais jamais vu tant de gaîté dans cette maison. Pourtant, Lella Kenza semblait fort éprouvée par sa grossesse; elle revint toute haletante d’une promenade dans l’_arsa_, où les peupliers roux semaient leurs feuilles mortes sous l’éternelle verdure des orangers.

--Je ne puis plus me traîner,--dit-elle,--c’est que demain j’entre dans mon mois... Tu seras là, pour le sba[30]. Nous aurons des cheikhat[31] et beaucoup de réjouissances.

[30] Septième jour. Fête des relevailles.

[31] Musiciennes et danseuses de profession.

Mais je m’inquiétais en la voyant si lasse et si frêle, à la pensée des souffrances que cette petite fille devrait bientôt supporter.

--Écoute,--lui dis-je.--Il y a ici une toubiba[32] qui est très savante. Elle a étudié toutes choses dans notre pays. S’il plaît à Dieu, ton accouchement sera heureux et facile; mais si, par malheur, toi ou ton enfant étiez malades, je t’en prie, fais-la venir, car elle saurait bien vous soigner.

[32] Doctoresse.

--J’aurais trop peur,--répondit Lella Kenza,--on dit que vos médecins ont des instruments en acier... Du reste, chez nous, les vieilles connaissent des remèdes excellents.

--Sans doute,--répliquai-je avec un manque de conviction qui ne put échapper à mon amie.

--Par notre Seigneur Mohammed, Envoyé d’Allah! elles sont plus malignes que tu ne le crois. Sais-tu ce qui est arrivé à Zohra Bent Othman Ez Zayani?

--Je ne connais même pas son nom.

--C’était une jeune fille d’une bonne famille de Fez, jolie comme le printemps, et pleine de pudeur. La seconde femme de son père en était fort jalouse. Or, voici que le ventre de Zohra se mit à enfler, à enfler, à s’arrondir... et elle souffrait comme celle dont le mois est échu... La femme disait à tous:

«--Voyez cette éhontée, cette chienne, fille de chienne, elle n’a pas attendu ses noces pour enfanter.»

»Zohra pleurait sans comprendre pourquoi le Seigneur lui infligeait cette honte, car elle sentait remuer dans son sein et se croyait elle-même enceinte, malgré son innocence. Mais une vieille femme à qui elle se confia lui dit:

«--Ce sont les fruits de la méchanceté que tu portes, et non ceux du péché. Celle qui te hait a dû te faire manger dans le couscous des œufs de serpent. Ils ont éclos par la chaleur de ton corps; les petits s’y trouvent bien et y grandissent.»

»Zohra disait:

«--O ma mère, qu’arrivera-t-il? Les serpents finiront par me tuer!...»

»Alors, la vieille, la démone, eut une idée,--ces vieilles connaissent toutes les ruses!--Elle fit manger à Zohra beaucoup de pois chiches et de poisson très salé, puis la suspendit par les pieds au-dessus d’un seau d’eau. Les serpents, que cette nourriture avait altérés, sentirent la fraîcheur de l’eau; ils se précipitèrent pour boire. Il en sortit sept et la jeune fille fut délivrée. A présent, elle est mariée à l’Amin El Mostafad. O ces vieilles! vois-tu, qui s’aviserait de dénombrer leurs secrets? Elles savent où le loup a caché ses petits...»

Je n’avais pas d’aussi extraordinaires récits à opposer aux siens. Pourtant, j’arrivai à la convaincre que nos médecins n’étaient pas non plus sans posséder quelque science. Mais Allah me préserve de médire des vieilles!

La semaine suivante, une esclave vint m’annoncer, de la part du Chérif, la naissance d’un garçon.

--L’impatience de Lella Kenza était si grande que le Seigneur ne lui a pas fait attendre la fin de son mois.

--Et comment va-t-elle?

--Allah soit loué! tout s’est bien passé. Mouley Abbas, est ravi d’avoir un fils. Il te prie de venir chez lui.

J’accourus anxieuse auprès de mon amie la Chérifa, et la trouvai, très pâle encore, accroupie au milieu des coussins. De lourds rideaux de brocart fermaient l’immense lit et l’on y voyait à peine à la clarté d’un cierge de cire dont la flamme jaunâtre menaçait constamment les étoffes. Quelques femmes étaient assemblées autour de Lella Kenza, dans l’atmosphère pesante de l’alcôve, et une de ces vieilles aux mille ruses, qui l’avait accouchée, tenait un informe paquet vagissant.

--Regarde mon fils,--me dit avec fierté Lella Kenza en soulevant les linges, parmi lesquels j’aperçus un pauvre petit être frêle et grimaçant.--Il ne recevra son nom que le jour du sba. Je l’appelle à présent «le béni». Oh! que fut grande la bénédiction d’Allah!... Reviens vendredi pour la fête, et surtout, n’arrive pas plus tard que le dohor[33].

[33] Chant du muezzin au milieu du jour.