Part 6
Instantanément Chedlïa se met à gémir avec une facilité et un naturel merveilleux. Et je me sens gênée, au milieu de cette foule en pleurs, de ne savoir, moi aussi, verser quelques larmes...
Le cadavre repose dans la pièce voisine, rigide entre deux draps, les gros orteils liés ensemble par une tacrita de soie.
Je reste peu. Déjà les laveuses funèbres apprêtent «l’équipement de la morte»: vases, aiguières, flacons d’essences, pour la dernière toilette. Elles doivent nettoyer soigneusement le corps, et lui faire subir une sorte d’embaumement avec du henné, de la canelle et des tampons de ouate parfumée que l’on dispose aux aisselles, sur la bouche, autour de la tête, et dans toutes les parties susceptibles d’une prompte corruption. Puis la vieille Latifa, vêtue d’un costume neuf et enveloppée d’un suaire, attendra, allongée sur le tapis, tandis que les récitateurs de Coran, par groupes de quatre, se relayeront en psalmodiant les sourates sacrées.
Et enfin le cadavre sera déposé dans une bière provisoire pour traverser la ville, car les femmes sont recluses jusqu’après la mort; tandis que les hommes s’en vont au cimetière simplement voilés d’un linceul.
Le lendemain, la vieille Latifa partit au milieu d’un imposant cortège mâle. Ses filles et parentes redoublèrent leurs cris, et trois jours encore elles doivent rester dans la douleur, sans cuire les aliments, ni coudre, ni s’occuper d’aucune chose. Puis la vie reprendra son cours normal.
Lorsque le corps franchit la porte, Edïa et Cherifa eurent d’admirables crises nerveuses. Dans le fond du cœur elles étaient fières parce qu’il y avait dix «chanteurs de Coran» derrière le cercueil, et une suite nombreuse de parents et d’amis. Cela seul dénonce la situation de la famille, les musulmans, riches et pauvres, faisant leur dernier trajet dans le même équipage.
Tous les dix pas, et sans que la marche du cortège en fût interrompue, les passants se relayaient pour porter la civière funèbre. Car c’est une action méritoire devant Allah, qu’aider au transport d’un défunt.
La bière était couverte d’un drap d’or et de vieilles broderies aux couleurs gaies. Quelques fleurs s’éparpillaient sur les étoffes. Les chants à plusieurs voix scandaient la marche, attirant les femmes curieuses, qui se penchaient, invisibles, aux moucharabiés, tout le long du parcours.
On atteignit enfin le cimetière un peu hors de la ville.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La besogne funèbre achevée, une simple pierre sans inscription marqua la tombe, au hasard dans la verdure. Et la vieille Latifa, qui ne savait pas ce que c’était que la campagne, repose sous l’herbe folle criblée de soucis orange, au milieu d’un bois d’eucalyptus et d’aloès aux feuilles bleues et acérées.
Le grand ciel libre, vibrant de lumière, s’étend au-dessus d’elle, et les oiseaux gazouillent alentour du matin au soir, maintenant que ses yeux sont fermés et que ses oreilles n’entendent plus...
XI
JEUNES-TUNISIENNES
Une automobile s’est arrêtée devant ma maison, révolutionnant la rue calme, plus habituée aux bourricots et aux charrettes qu’aux trépidantes «carh’aba». Un Arabe saute du siège où il était assis à côté du chauffeur, heurte à la porte, déploie son burnous devant ses yeux, et en protège le passage rapide de deux formes voilées qui s’engouffrent dans le vestibule. Ce sont mes amies les dames El Karoui dont j’attendais la visite.
Douja et Nejima sont de charmantes musulmanes nouveau jeu, instruites, distinguées parlant français sans le moindre accent.
Nejima est veuve de Si Azous El Karoui, l’avocat. Elle n’a point envie de se remarier, craignant de tomber dans une famille d’esprit moins large que celle du défunt. Elle en souffrirait trop, ayant été élevée par une institutrice française et des parents aux idées très modernes. Son frère aîné Si Jilani est interne des hôpitaux de Paris.
Douja, sa jeune belle-sœur, est la femme de Si Slimane El Karoui, directeur du journal arabe la _Zorah_. Elles s’entendent admirablement ensemble et ne se quittent jamais.
Douja est née aussi dans un des rares milieux musulmans très libéraux de Tunis. Elle a fait toutes ses études à l’école secondaire Jules-Ferry.
Ces dames voyagent chaque année avec Si Slimane. Elles vont à Vichy, à Paris, en Italie... Elles s’embarquent soigneusement voilées, mais une heure après le départ, elles sortent de leurs cabines, transformées en Européennes élégantes. Aussitôt rentrées à Tunis elles savent se conformer aux mœurs de leur pays, sans pourtant s’astreindre à la réclusion absolue.
Elles, qui évoluent fort à leur aise dans un salon parisien plein de messieurs, n’ont jamais été aperçues par un seul coreligionnaire... Leur automobile est hermétiquement close par des volets en bois; mais elles vont souvent voir des Françaises, leurs seules amies. Car, malgré la situation de leur famille et l’extrême régularité de leur vie, elles sont assez mal considérées dans les milieux musulmans aux idées étroites.
Dès l’entrée, elles ont vite rejeté leurs voiles de soie, et apparaissent joliment vêtues à l’arabe, de costumes brodés, en satin gris, où l’on ne devine l’influence parisienne qu’au goût discret et aux teintes atténuées.
--Comment allez-vous? Il y a un temps infini que nous ne vous avons vue.
--Et vous-mêmes? Avez-vous fait un bon voyage? Donnez-moi des nouvelles de Paris.
--Toujours charmant! Mais il commence à y faire froid, et nous avons retrouvé sans déplaisir le soleil de Tunis.
Nous causons de mille choses actuelles. Ces dames sont au courant de tout: art, littérature, politique. Elles m’apportent un livre sur les harems turcs, récemment paru.
--Vous verrez, c’est intéressant, pour nous surtout, puisqu’il est question de la vie féminine à Constantinople.
--Ce ne doit pas être très exact du reste,--ajoute Nejima.--A en croire l’auteur, toutes les femmes de Stamboul seraient jolies, instruites, heureuses, mères et épouses idéales. Et je doute que la perfection existe là-bas plus qu’ailleurs.
--Et puis,--remarque Douja,--puisque l’auteur, une femme grecque, trouve si délicieuse la vie au harem, que n’y est-elle donc restée, épousant un Turc, au lieu de se marier avec un Américain, pour partir à San Francisco?...
Un coup de sonnette interrompt notre conversation, et Habiba introduit deux visiteuses inopportunes, mesdames B... et G..., perruches bavardes et prétentieuses. Elles doivent être nées aux environs de Carpentras ou de Guéret, mais, parce qu’elles portent des robes drapées et des aigrettes de trente centimètres, elles s’imaginent passer pour des Parisiennes.
Je fais les présentations.
--Ah!--s’exclame madame B...,--que je suis heureuse de rencontrer des musulmanes! c’est la première fois que cela m’arrive.
--Et vous parlez français,--minaude madame G...,--c’est exquis! Vous allez nous raconter tant de choses dont nous n’avons pas la moindre idée.
--Vous êtes trop aimable, madame,--proteste Douja,--mais c’est vous plutôt qui pourrez nous intéresser. Nous sortons peu, ici, vous le savez.
--C’est vrai! Vous avez des mœurs très curieuses. Dites-moi, que faites-vous dans vos harems? Que vous y apprend-on?
--L’instruction y est généralement négligée,--riposte en souriant Nejima,--mais on ne manque jamais de nous enseigner le savoir-vivre et la discrétion.
Les deux perruches ne saisissent pas la leçon que cette jeune musulmane vient de leur infliger. Elles continuent à questionner et à babiller étourdiment. Et comme je devine la nervosité de mes amies, devant un tel manque de tact et une curiosité si indécente, je fais dévier l’entretien sur un autre sujet.
--Nous avons été hier au Palmarium voir la _Belle Hélène_,--dit madame B...--C’est bien pour la quatrième fois, mais on s’y amuse toujours. Évidemment, mesdames, vous ne connaissez pas cela.
--Je vous demande pardon,--répond Douja.--Nous avons même assisté dernièrement à une parodie de Shakespeare analogue, et bien supérieure à mon avis: _Troïlus et Cressida_!
--Comment dites-vous? Où donne-t-on cette pièce? Je ne l’ai pas vue affichée.
--C’est à l’Odéon qu’on la joue, madame, depuis très peu de temps.
--Ah!--fait madame B... un peu dépitée.--Vous connaissez donc Paris?
--Nous y passons tous les ans deux mois.
Les perruches abandonnent vite ce sujet. Il leur en coûterait sans doute d’avouer à ces musulmanes qu’elles ignorent la capitale dont elles singent les modes.
Précisément la question chiffon est plus passionnante que jamais cet automne. Reviendra-t-on aux paniers?... Madame G... a besoin d’un costume, et se demande avec anxiété si elle doit en faire draper la jupe.
--La plupart des tailleurs gardent leur ligne sobre,--dit Nejima.--Nous en avons vu de simples et charmants chez Montaillé et différents couturiers.
Les perruches se regardent interloquées... Elles se décident enfin à s’envoler: frous-frous, caquetages, bruits d’ailes... Dans le vestibule, madame G... me dit d’un air entendu:
--Vos amies sont délicieuses, mais nous ne tombons pas dans le piège. Ce sont des Françaises déguisées en musulmanes. De grâce, dites-nous leurs noms?
Je souris, énigmatique. Et j’amuse bien les dames El Karoui en leur rapportant ensuite ce propos.
--Il va falloir vous quitter, car nous avons promis à notre cousine Menena Zoubhir, d’aller la voir aujourd’hui. Elle est fort préoccupée: son vieux turban de mari s’est mis en tête de marier leur fille Neïla avec Si Tayeb ben Mokhtar.
--Vous figurez-vous la pauvre petite qui a fait toutes ses études à Jules-Ferry, dans ce milieu ancien style!
--Il est vrai que sa grand’mère lui en donne déjà l’avant-goût.
--Oui, mais Neïla n’en a pas moins une vie intellectuelle et plus civilisée auprès de sa mère.
--Pourquoi ne viendriez-vous pas avec nous?--dit Nejima.--Elles sont toujours si contentes de vous voir.
--Avec plaisir, je suis libre toute la journée.
Mes amies se voilent, et leur auto nous dépose vite au Dar Zouhir.
Lella Menena et sa fille nous reçoivent en vraies femmes du monde.
Elles savent dissimuler leurs tourments et ma présence les empêchera d’en dire un seul mot à leurs cousines. Elles ont un grand souci de dignité devant une Européenne, et paraissent toujours pleinement satisfaites de leur sort.
--Sans doute,--m’a dit un jour Lella Menena,--l’existence des musulmanes est assez sévère ici. Mais elle a bien ses bons côtés. Nous avons le temps de réfléchir, une vie calme et saine. Je n’envie pas le sort des Françaises toujours affairées, absorbées par mille soins dont nous sommes déchargées. Il y a aussi une certaine satisfaction à suivre les règles observées par toutes nos aïeules. Un changement se fera peut-être dans notre condition, mais très lentement. Pour l’instant nous sommes heureuses...
Est-ce l’exacte vérité? Du moins il y a du mérite et une grande fierté à le proclamer.
Lella Menena fut élevée par une institutrice française, sans quitter la maison paternelle, mais Neïla est allée au lycée jusqu’à treize ans, mêlant sa vie et sa pensée à celles de ses petites camarades. Puis un jour, son enfance libre s’est terminée, elle est rentrée au logis pour n’en plus sortir jamais...
Regrette-t-elle parfois l’existence entr’aperçue?...
Ces dames lisent, reçoivent des journaux et des revues, s’intéressent aux choses intellectuelles; Lella Menena est une mère intelligente, très occupée de ses jeunes enfants, la toute petite Jemila, et les deux garçons qui vont au lycée, et font en même temps leurs études arabes. Sa demeure a des fenêtres largement ouvertes à la lumière, donnant sur les terrasses des souks. Si Omar, son mari, n’est point un «vieux turban», comme le prétend Douja. C’est au contraire un homme instruit, d’idées assez modernes, qui tolère pour sa femme et sa fille bien des habitudes quasi européennes, à la condition qu’elles ne sortent pas de la maison et se conforment aux mœurs. Je m’étonne qu’il veuille imposer à Neïla un époux retardataire. Peut-être y est-il poussé par sa mère, musulmane de la vieille école, que révoltent toutes ces coutumes françaises introduites dans sa demeure.
Elle paraît quelquefois lorsque je viens, et je devine une sourde hostilité sous sa politesse.
Neïla s’est assise auprès de moi. Elle me reproche la rareté de mes visites.
--Songez que j’ai eu le temps de terminer, depuis que vous êtes venue, ce chemin de table à peine commencé.
Elle me l’apporte: il est charmant, tout incrusté de filet, et brodé dans la perfection.
--Maman vient de m’abonner à la _Corbeille à ouvrage_ qui envoie chaque mois des travaux échantillonnés.
--Ainsi, Neïla, vous continuez toujours votre trousseau?
Elle rougit, et ses yeux se remplissent de larmes.
--Excusez-moi,--dit-elle tout bas,--j’ai bien des tristesses en ce moment. Mes cousines ont dû vous le dire, mon père va me marier à Si Tayeb ben Mokhtar.
--Mais, Neïla, si cette union vous répugne, ne pouvez-vous, très respectueusement, résister à Si Omar?
--Je n’ose pas,--dit-elle.--Vous savez le respect que nous avons pour nos pères. Et puis, ce serait mal...
--Alors, vous acceptez ainsi l’époux qu’il vous impose?
--Oui,--répond-elle simplement...--Je tâcherai de prendre mon parti de cette nouvelle existence. Ma cousine Amina, qui a été élevée comme moi, a bien épousé Si Slim Cherif, et elle vit suivant les vieilles mœurs. Elle n’est pas malheureuse, elle a un bébé...
Une mulâtresse apporte le thé, très correctement servi à l’européenne, sur de petits napperons brodés. Puis elle disparaît. Dans cette maison les servantes font leur service comme chez nous, avec silence et discrétion.
Après quelques moments, je me lève, Neïla me reconduit jusqu’en haut de l’escalier.
--Vous ne tarderez pas à être invitée à mes noces,--dit-elle.--Ce matin on en a fixé l’époque après notre nouvelle année.
--Alors, c’est tout à fait décidé?
--Oui,--répond la jeune fille,--maintenant il n’y a plus qu’à savoir me soumettre et me dominer... l’un et l’autre sont difficiles, mais je m’y efforce.
XII
LA DAME DE LA RUE SIDI BEN NAÏM
Je me promenais, en quête d’un modèle, aux environs de la rue Sidi ben Naïm, dans cet étrange quartier de courtisanes, où les portes ouvertes de chaque maison laissent apercevoir des femmes parées et nonchalantes, étendues sur leurs divans. Des femmes aux visages nus et aux mœurs impudiques.
Il y avait des Tunisiennes en pantalons bouffants et gebbas brodées, des bédouines chargées de bijoux sauvages, et drapées dans leurs meleh’fas de soie, des négresses aux oripeaux éclatants, des Juives grasses et blanches.
Quelques-unes causaient et riaient avec des tirailleurs indigènes: mais la plupart se reposaient, indolentes, en buvant du café à petites gorgées, et en croquant de gros radis mauves.
A cette heure, les rues tranquilles prennent sous le soleil un aspect honnête, la clientèle en étant essentiellement noctambule.
Une de ces femmes marchait devant moi, petite, boulotte, mais bien moulée dans une superbe fouta jaune rayée d’argent. Et, s’étant retournée, elle me sourit. A mon grand étonnement je reconnaissais sa face ronde au nez trop court et aux lèvres sensuelles... et pourtant je ne me savais point d’amie parmi les dames de la rue Sidi ben Naïm.
--Par mon Maître!--s’exclama-t-elle,--je ne m’attendais guère à te rencontrer ici, la dernière fois que je te vis au Dar el Joued, où cette chienne de Salouh’a m’avait fait enfermer!
Alors seulement, je réalisai que cette courtisane était autrefois Lella Zeïna, la petite bourgeoise bien recluse chez son époux Si Salah Boubaker. Et je ne sus pas lui cacher ma surprise.
--Toi ici!
--Mais oui,--répondit-elle sans embarras.--J’ai moisi presque un an au Dar el Joued, et puis mon mari s’est lassé de mes résistances lorsqu’il venait la nuit partager ma couche, et il m’a répudiée. Je n’ai pas de famille à Tunis, je suis libre. Sans doute j’aurais pu me remarier, mais j’en avais assez... A la prison, il y avait des femmes d’ici. Elles disaient que la vie n’y était point désagréable et qu’on gagnait beaucoup d’argent. Ça m’a tentée.
--Et tu ne regrettes rien?
--Par Allah! je n’ai jamais été si contente.
--Mais ces hommes que tu dois accepter ne te répugnent pas?
--Eux ou un époux, n’est-ce pas toujours la même chose? Sans doute quelques-uns sont très brutaux, surtout les soldats, mais une fois partis, on est tranquille. Vois-tu, il vaut mieux avoir affaire à beaucoup qu’à un seul, on est plus libre, et l’argent acquis est bien à soi... Veux-tu voir ma maison?
J’hésitai une seconde, puis la curiosité l’emporta et je suivis Zeïna la courtisane.
Au delà du vestibule, meublé du seul divan indicateur, je traversai un gai petit patio tout fleuri, jardinet en miniature qu’ombrageait un bananier aux feuilles longues, molles et déchiquetées.
La chambre de la jeune femme était presque semblable à celle d’autrefois, chez son ex-époux Si Salah Boubaker: deux lits, des étagères chargées de bibelots au-dessus du divan, des armoires à glace Louis XV flanquant la porte, et à la place du piano muet, un mystérieux objet enveloppé d’une étoffe de soie.
Zeïna me prépara une tasse de café, me fit un bouquet avec les trois roses du patio mêlées à quelques brins de jasmin, puis nous nous mîmes à bavarder comme de bonnes amies.
--Tu devrais me raconter tout ce qui t’est arrivé depuis la dernière fois où nous nous sommes vues.
--Volontiers, puisque tu daignes t’intéresser à moi. Donc, au bout de huit mois, Si Salah m’a répudiée et je suis sortie de prison. Ma famille habite Gafsa, et encore n’y ai-je plus que des oncles assez indifférents. J’étais nue[18], je me serais trouvée sans asile si la vieille Aouicha n’avait guetté ma sortie. Elle m’engageait à venir ici, dans sa maison, m’assurant que je m’y plairais et y gagnerais beaucoup d’argent.
[18] Dénuée de tout.
--Et tu n’as pas hésité?
--Qu’aurais-je fait autrement?... Dieu est puissant!... Et puis je savais que la vieille ne mentait pas. En effet, elle m’a prêté trois cents francs pour acheter des vêtements et des bijoux et m’a emmenée chez elle. J’y suis restée six mois.
--Pourquoi l’as-tu quittée?
--Parce que c’est mieux d’être chez soi, on y a bien plus de bénéfice, et on peut se reposer à volonté. Tu comprends:--chez Aouicha nous étions six pensionnaires, et il n’y avait que cinq chambres; l’une de nous devait forcément rester dans le vestibule. Et puis la vieille faisait la cuisine, la lessive, tout l’ouvrage enfin, avec une petite servante, mais pour cela nous lui cédions la moitié de notre gain. C’est bien plus avantageux de s’arranger soi-même. Je l’ai donc remboursée le plus vite possible et je me suis installée dans cette maison.
--Les autres femmes font-elles toujours ainsi au bout d’un certain temps?
--Cela dépend. En général elles sont prodigues et n’arrivent pas à se libérer vis-à-vis de leurs tenancières. Et puis, beaucoup préfèrent la vie en commun. Mais seules, les «mamoussa» installées comme moi se font une belle situation.
--Alors, tu es contente de ton sort?
--Qu’Il soit exalté!... Je t’assure que ma vie est charmante. Je n’ai plus de maître. Je gagne assez d’argent pour emplir mes armoires, et je n’ai pas le temps de m’ennuyer. Plusieurs fois par semaine, toutes les femmes de la corporation sortent ensemble. Nous allons au Bardo, à la Manouba, à Sidi bou Saïd, à la Marsa... enfin, dans tous les environs--pour nous montrer et exciter les hommes à venir chez nous. On cause, on rit avec eux, quelques-uns nous offrent des cacaouettes et des gazouz[19], c’est très amusant!
[19] Limonades.
Elle parlait de tout cela simplement, sans fausse honte, incapable de se sentir déshonorée par un métier où l’on gagne tant d’argent.
--Mais, Zeïna, je ne puis croire cependant que tout soit agréable dans ta nouvelle existence...
--C’est juste. Le bey lui-même a ses puces... Certaines choses sont ennuyeuses: d’abord la visite des médecins français... puis les clients brutaux qui nous battent parfois, et les hommes qui se disputent à coups de couteau dans la rue, pour l’une de nous, en poussant de grands cris; alors on a si peur... Mais sais-tu ce qui m’a été le plus pénible? C’est de paraître nue[20] devant tous. Au début je ne pouvais m’y habituer, et je me cachais instinctivement la tête dans mes mains.
[20] Le visage nu.
Elle ouvrit ses armoires où s’entassaient les corsages de satin à manches ballons, froufroutés de rubans et de dentelles, les foutas de soie, les tacritas aux teintes éclatantes, les boléros brodés, les costumes brillants de paillettes.
--O Allah!--dit-elle avec orgueil,--j’ai payé tout cela sur mes économies. Je n’en avais pas autant autrefois chez Si Salah.
Puis elle sortit de ses coffres des parures de fausses perles et de strass, des colliers d’ambre, de longues boucles d’oreille, des croissants dorés, des mains de Fathma...
--Mais tu n’as pas vu le plus beau.--ajouta-t-elle en désignant l’objet mystérieux et voilé.--Lorsque j’ai su que Si Salah avait donné mon piano à Salouh’a, cette chienne fille de chienne, j’en suis tombée malade, et puis je me suis promis sur la tête de ma mère que j’aurais mieux un jour. Et regarde ce que j’ai acheté de mon premier argent,--ajouta-t-elle rayonnante en découvrant... un énorme phonographe.
Je restai ébahie, réprimant à grand’peine une envie de rire qui l’eût peinée. Elle prit mon silence pour de l’admiration.
--Oui, elle peut bien le garder son sale piano cassé! Moi j’ai une machine qui parle, qui chante, qui sait plus de choses que le «serviteur[21]». Écoute!
[21] L’homme.
Le phonographe nasillard se mit à scander une chanson arabe plus ou moins obscène. On ne s’entendait plus dans la chambre... Je pris congé de Zeïna malgré ses instances.
--Tous les soirs à partir de cinq heures, je le fais marcher,--me dit-elle en me reconduisant.--C’est de l’argent bien placé, les hommes aiment beaucoup cela.
Et j’étais loin que j’entendais encore, à travers les rues blanches, la voix insolite appelant les clients chez Zeïna la courtisane.
XIII
DÉCADENCE
Certes il y avait bien des musulmanes parées, jeunes et jolies, aux noces de Lella Djenina bent Daoud! Mais une femme, dont les rides légères se devinaient sous le fard, les éclipsait toutes de son extraordinaire beauté agonisante. Ses cheveux ondulés et soyeux lui descendaient presque aux chevilles, toison d’or surprenante parmi tant de chevelures noires, à reflets bleus, et ses yeux immenses, allongés de kohol, semblaient avoir ravi leur couleur au golfe de Carthage. Elle était grande, bien faite, un peu grasse, très blanche, d’un charme particulièrement nonchalant et séducteur, à côté de toutes ces femmes alanguies, gracieuses et coquettes à l’envi. Et l’on pressentait une créature à part, d’une autre race, bien que ses manières et son costume fussent tout à fait tunisiens.
--Oui,--me répondit la princesse Bederen’nour,--Lella Tejelmouk est encore très belle. Mais si tu l’avais vue il y a une vingtaine d’années! J’étais toute petite fille lorsque je l’ai rencontrée à un mariage, et je ne m’occupais guère de beauté. Par la tête de Sidi Mahrez! j’en suis restée éblouie. On eût dit la sultane Shéhérazade! Plus rien n’existait auprès d’elle...
--De quel pays est-elle donc?--demandai-je,--elle n’a pas du tout le type tunisien.
--Mais de Circassie..., c’est une alégia;[22] ne l’avais-tu pas deviné? Il n’y a que ces femmes-là pour posséder des cheveux aussi longs et dorés et des yeux aussi bleus. Son mari, le vieux Si Beji ben Abd er Rahmane l’a achetée au temps de son opulence quand il était vizir de Si Sadok.
[22] Les alégias sont des Circassiennes élevées spécialement pour les harems des souverains et des riches personnages musulmans.
--Je croyais que les beys seuls avaient le droit d’entretenir des alégias.
--Maintenant, oui, ouvertement du moins. Avant l’occupation française, avec beaucoup d’argent chacun pouvait s’en payer.
--Combien valaient-elles?