Le grand-ouest des États-Unis

Part 9

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Les Corbeaux ne sont pas les seuls Indiens nomades que j'ai rencontrés à Laramie. Sur un petit îlot, au milieu de la rivière, sont campés deux chefs Arrapahoes, arrivés de la Porte (frontière du Colorado), et représentant les _tatoués_ du nord[5]. Ils sont venus à Laramie pour prendre part aux conférences en même temps que les Corbeaux, dont ces nouveaux Indiens se différencient nettement par leur type hagard et sombre.

[Note 5: Arrapahoes, en indien, signifie, dit-on, les tatoués.]

Les diverses tribus du nord, surtout celles qui composent par leur agrégation la grande nation des Sioux, étaient celles qui attendaient le plus impatiemment les commissaires; mais les Corbeaux seuls sont venus. M. Beauvais, agent principal de la commission, dépêché depuis plusieurs mois de Saint-Louis à Laramie, avait promis d'amener les Sioux, et les Sioux ne sont point venus. Ils sont en ce moment en chasse, loin, bien loin, et ne veulent pas se déranger. On leur a envoyé estafettes sur estafettes, à quoi quelques-uns ont répondu qu'il faisait trop froid pour entreprendre ce grand voyage, d'autres que les blancs les ont toujours trompés et qu'ils ne veulent plus se rendre à leur appel. Certains d'entre eux, se montrant insolents, ont envoyé à tous les diables la commission des États-Unis. «Que le Grand-Père (le président des États-Unis) rappelle ses jeunes hommes (ses soldats) de notre pays,--a répondu la Nuée-Rouge, chef de la bande des Vilaines-Faces, aux envoyés des commissaires,--et alors nous signerons un traité dont on ne verra pas la fin.» Tous les chefs présents, et entre tous le lieutenant Grosses-Côtes, ont applaudi hautement à ces paroles de la Nuée-Rouge.

Les Chayennes du Nord ne se sont montrés ni plus polis ni plus empressés que les Sioux. Le pauvre M. Beauvais, que les Indiens appellent Gros-Ventre à cause de sa corpulence, n'en peut mais, et il irait volontiers lui-même à pied chez les Sioux, fût-ce vers la bande de la Nuée-Rouge, pour les amener de vive force.

Lassée d'attendre, la commission a décidé qu'elle ouvrirait les conférences avec les Corbeaux demain 12 novembre, à dix heures du matin, et qu'elle entendrait également les chefs Arrapahoes, qui sont venus de la Porte. Dans l'intervalle, elle a reçu officiellement les dépositions de quelques traitants du territoire de Montana. Ceux-ci ont parlé des dévastations commises par les Indiens dans cette région, récemment colonisée par les Américains, qui en exploitent les mines d'or et d'argent. Les déposants n'ont pas d'ailleurs laissé ignorer à la commission les sujets de plainte que pouvaient avoir les Indiens contre les blancs.

Le gouverneur du Colorado, l'honorable M. Hunt, a été également entendu et a fait aux commissaires le récit des pillages récents des Chayennes et des Arrapahoes.

C'est par ces préliminaires que la commission des États-Unis, accomplissant sévèrement son mandat et ne laissant pencher la balance ni en faveur des blancs ni en faveur des Peaux-Rouges, prélude à la grande conférence ou _pow-wow_ qu'elle va ouvrir avec les sauvages.

XIV

MONTAGNARDS, TRAPPEURS ET TRAITANTS.

Fort Laramie (Dakota), 13 novembre.

A la nouvelle de notre arrivée, tous les coureurs du Grand-Ouest, les trappeurs qui chassent le bison et le castor, les traitants qui font le commerce avec les tribus, tous ces énergiques aventuriers des Montagnes-Rocheuses que les Américains désignent sous le nom de montagnards (_mountainers_), sont accourus à Laramie. Ils savaient que la commission devait venir, ils arrivaient au-devant d'elle. J'ai vu là le _père_ Bissonnette, un vieux traitant louisianais, d'origine française. Il vit aujourd'hui dans une ferme aux environs de Laramie. Il a du reste toujours fréquenté ces parages, car le fort Laramie, avant d'être une station militaire, était, je vous l'ai dit, un poste de traitants, appartenant à la célèbre maison Chouteau de Saint-Louis. Si vous avez lu le récit du voyage de Frémont dans l'Extrême-Ouest, vous aurez vu qu'il y est fait mention de Bissonnette, quand Frémont s'arrête à Laramie.

«Il a gagné de l'argent gros comme le bras, m'a dit Pallardie. Beauvais et moi, nous avons été ses agents, nous avons travaillé sous lui. Aujourd'hui c'est nous qui sommes riches et lui qui est pauvre. Que voulez-vous? dans le désert, pour passer le temps, on joue, on s'amuse. Les femmes, la bonne chère, ça mène loin! Bissonnette a tout perdu, mais il est resté bon garçon.»

Un autre traitant, un Français de pure origine, car il est arrivé du Havre, nous a invités aujourd'hui dans sa tente à un repas de chien; ceci soit dit sans jeu de mots. Nous avons mangé un jeune chien, engraissé et tué à notre intention. La chair du meilleur mouton ne peut se comparer à celle-là, et je conçois l'usage des Peaux-Rouges de réserver le chien pour les repas de fête, surtout ceux où ils veulent faire les honneurs aux blancs.

--Comment trouvez-vous cette viande? m'a demandé le général Harney, qui a vieilli au milieu des guerres indiennes, et qui, pour la centième fois peut-être, s'asseyait à un repas de ce genre.

--Excellente, général.

--Avez-vous mangé du cheval à Paris? car on dit que vous êtes devenus hippophages.

--Pas encore; mais, dès mon retour, je goûterai certainement du cheval, ne fût-ce que pour comparer avec le chien.

La vérité est que je n'ai jamais mangé de meilleur mouton que ce jeune chien de Laramie.

Notre hôte s'appelle Guérut. Il est parti du Havre, il y a quelque vingt ans, pour faire fortune aux États-Unis (c'est toujours pour faire fortune qu'on arrive dans ce pays), et il est venu se perdre, après maintes vicissitudes, au fond de l'Extrême-Ouest. Il est aujourd'hui interprète du fort auprès des Laramie-Loafers.

Parmi les traitants venus à Laramie est encore le père Richard, que je vous ai déjà présenté. Je vais de temps en temps fumer le calumet avec lui, le vrai calumet des Peaux-Rouges.

«J'ai gagné beaucoup d'argent avec les Sioux; me disait-il tout à l'heure; mais un jour les Chayennes, ces coquins de sauvages, en guerre avec mes amis les Sioux, m'ont tout pris. Ils m'ont volé tous mes chevaux, toutes mes belles robes de buffle, toutes les peaux de castors que j'avais préparées. Il me reste bien encore quelques piastres, et je ne suis pas tout à fait pauvre. Cet hiver, je veux aller dans les Montagnes-Noires couper des traverses pour le chemin de fer. Il y a là des dollars à gagner. Je sais des bois de cèdres et de sapins qui n'appartiennent à personne; j'en profiterai pour les exploiter.»

Le meilleur type, entre tous ces coureurs des grandes plaines, tous ces vieux trappeurs, qui me rappellent tous la France, soit l'ancienne, celle du Canada et de la Louisiane, soit la France contemporaine, le meilleur type est encore celui de notre guide et interprète Pallardie.

Et cependant que de choses il ignore encore sur les sauvages. J'ai essayé de le consulter sur les origines, les légendes, les traditions des Peaux-Rouges, au milieu desquels il a si longtemps vécu. Un soir, autour du feu du bivouac, quand nous allions ces jours derniers de Hill's-Dale à Laramie, pensant que le Canadien serait communicatif, je lui demandai si les Sioux, qu'il connaissait si bien, dont il parlait si bien la langue, n'avaient pas conservé quelque tradition sur leur première venue en Amérique.

«Je ne me suis jamais occupé de ça, m'a répondu Pallardie. Demandez-moi le prix des peaux de buffle ou des peaux de castor, là-dessus je puis vous répondre; mais les légendes, les origines, comme vous les appelez, ça ne m'intéresse pas.»

Et je n'ai rien pu tirer de lui.

Sur le Sioux, j'en ai su davantage. Grâce à lui, j'ai pu apprendre à compter dans cette langue, à la fois gutturale et harmonieuse, qui, à l'entendre parler, rappelle beaucoup l'espagnol. J'ai composé aussi un petit dictionnaire de mots usuels sioux que je vous montrerai à Paris.

Enfin Pallardie m'a initié au langage par signes, que parlent entre eux tous les Peaux-Rouges pour se comprendre d'une tribu à l'autre, et qui a beaucoup d'analogie avec celui de nos sourds-muets.

Quant au corbeau et à l'arrapahoe, personne n'a pu me donner de leçons de ces langues. Elles sont des plus gutturales et ne se prononcent, du moins l'arrapahoe, que du bout des lèvres. Aucun interprète n'est capable de les écrire et souvent, tout en les comprenant, ne peut les parler que par signes. L'arabe le plus renforcé n'est rien à côté de ces langues diaboliques.

Les linguistes, les anthropologistes, les ethnologistes devraient bien nous dire pourquoi toutes ces tribus, voisines les unes des autres, ont des langues si dissemblables et présentent des types si divers. Le problème se pose plein de difficultés devant les partisans de l'unité de l'espèce humaine, mais ce n'est pas ici le cas de le résoudre, il suffit de l'indiquer en passant.

J'aime mieux finir par un dernier mot sur ces vigoureux trappeurs, sur ces braves traitants, qui continuent si courageusement dans les prairies les habitudes de chasse, de commerce et d'excursion au milieu de tribus indiennes, habitudes que la première a introduites la France, et que ses enfants n'ont pas oubliées. Ces coureurs des grandes plaines sont des pionniers à leur façon, et je m'en voudrais si, après avoir vécu un moment au milieu d'eux, après avoir partagé leur tente, leurs repas, je ne leur avais pas consacré quelques lignes. Honneur donc à ces enfants lointains de la vieille France! je suis sûr que vous les aimez déjà comme moi.

XV

LE GRAND CONSEIL DES CORBEAUX.

Fort Laramie (Dakota), 14 novembre.

Voulez-vous que je vous raconte tout au long la conférence des Peaux-Rouges avec les commissaires de paix? Cela peut-être vous intéressera. Cela me fera passer le temps, car que faire de mieux en ce fort?

Vous savez que c'est avant-hier que les grands chefs des Corbeaux étaient convoqués à une solennelle entrevue par les commissaires de l'Union.

Ce jour-là, le soleil s'est levé radieux, le ciel était sans nuage, le temps d'une douceur exceptionnelle.

En comparant la température à celle des jours précédents, où ils avaient tant souffert pour venir à cheval du fond du Dakota, les vieux sachems ont dû penser que le Grand-Esprit se montrait enfin favorable. Si le soleil, une de leurs divinités, consentait à leur sourire, c'est qu'ils allaient sans doute avoir gain de cause dans le grand pow-wow avec les blancs.

L'heure indiquée pour l'ouverture du palabre était dix heures du matin. Les Indiens, qui ne sont jamais pressés et ne lisent l'heure qu'au soleil, se sont fait un peu attendre; peut-être terminaient-ils aussi leurs cérémonies de grande médecine. Enfin, ils ont paru, ornés de leurs plus beaux habits. Quelques-uns étaient à cheval; ils ont traversé à gué la rivière Laramie, pendant que les autres, suivis des femmes et des enfants, les squaws et les pappooses, qui venaient aussi assister à la conférence, arrivaient par le pont. La femme de Dent-d'Ours, un des principaux orateurs, était à cheval comme son mari, qu'elle ne quitte jamais. Les Indiennes enfourchent la bête comme les hommes.

Le grand chef Pied-Noir, ayant mis pied à terre, a fait signe aux braves ou guerriers de s'aligner. Chacun a un costume différent, celui-ci une peau de buffle sur une chemise de toile; cet autre une couverture de laine et une jaquette de peau de daim, rehaussée de franges, mais privée d'ornements en cheveux, dont les Indiens n'osent guère se parer devant les blancs. Les scalps, pour ce jour-là, sont restés à la maison. L'un porte un habit d'officier et un pantalon veuf de son siége; les basques de l'habit sont heureusement assez longues.

Plusieurs ont le chef couvert d'un chapeau de feutre noir, à forme calabraise, comme ceux des généraux américains. Le tour du chapeau est orné, sur toute la hauteur, d'une série de rubans multicolores. Quelques chefs sont chaussés de bas et de mocassins de cuir. Le cou, les oreilles de tous sont chargés de colliers, de pendants faits de coquillages ou de dents d'animaux. Non content de tous ces ornements, un Corbeau a ajouté à sa chevelure une chevelure postiche, de sorte qu'il a une queue allant de l'occiput à la plante des pieds. Cette queue n'est pas bariolée comme celle du grand chef des Brûlés, mais elle est semée de plaques d'argent, rondes, de peu d'épaisseur, obtenues par le battage patient de dollars américains ou d'autres pièces de peu de valeur. Les ronds vont en diminuant régulièrement de la tête aux pieds, et l'on devine, à l'orgueil que montre le sachem porteur de cette parure, qu'il ne la donnerait pas pour un empire. Il faut que les Indiens attachent un grand prix à cet ornement, très-cher d'ailleurs, puisqu'on le retrouve chez toutes les tribus.

Le chef à la longue chevelure n'est pas le seul qui attire les regards. Un Corbeau porte avec fierté une large médaille, reçue naguère à Washington des mains du président. Un autre, à défaut de médaille officielle, a pris une piastre mexicaine. A son tour, Cheval-Blanc n'a pas oublié de se parer du cheval d'argent qui lui a valu son nom, et qui pend comme une décoration sur sa poitrine. Il y a joint un sachet carré de toile grise et fort peu propre, dans lequel il a soigneusement enfermé son miroir. Comme la plupart des Peaux-Rouges, il est très-inquiet de sa toilette et de la figure qu'il fait.

A côté de lui, marchent Bout-de-piquet-de-hutte, l'Homme-qui-a-reçu-un-coup-de-fusil-à-la-face et l'Oiseau-dans-son-nid, trois chefs ou guerriers en grande réputation chez les Corbeaux. La plupart des visages sont tatoués de rouge vermillon, de jaune, de bleu. Au milieu de l'assemblée, on distingue le pauvre blessé que vous connaissez, la jambe roidie dans l'appareil qui la maintient. Le vieux chef a voulu venir à toute force: on l'a hissé à cheval et fait descendre de là à grand'peine, et il suit de son mieux clopin clopant.

Après s'être mis en ligne, les sachems ont entonné un chant de leur nation, grave, sombre, mêlé de cris discordants et parfois d'aboiements aigus. Les basses, les barytons et les ténors n'observent dans ce chœur aucune mesure, et cependant cette musique primitive, sauvage, va bien avec le type des chanteurs et avec le milieu qui encadre cette scène.

C'est de la sorte que les chefs se sont avancés sur une seule ligne, lentement, dans le plus grand ordre, sans s'inquiéter de la foule qui se presse autour d'eux. Jamais les Corbeaux, aux formes athlétiques, aux figures majestueuses, ne m'ont paru plus solennels. Puis ils se sont débandés et sont entrés un moment dans la chambre des interprètes.

Là on n'a pas tardé à les prévenir que la commission les attendait pour ouvrir la séance.

La salle où s'est tenu le pow-wow est de grande dimension. Elle est construite en bois, et peut facilement contenir 250 à 300 personnes; elle servait précédemment de magasin au quartier-maître du fort.

Les chefs des Corbeaux, assis ensemble sur des bancs, chacun à la place que lui assigne son rang, les commissaires, chacun sur un siége isolé, forment le cercle, de telle sorte que l'on peut dire que l'extrême civilisation est en face de l'extrême barbarie. C'est au centre de ce cercle que va se tenir l'orateur. Sur un des côtés, sont les interprètes et les agents des Indiens; sur l'autre, le sténographe, le secrétaire de la commission, les rapporteurs des journaux, etc. Les femmes et les enfants des sachems sont venus, et quelques femmes, entre autres les plus vieilles matrones, se sont assises sur les mêmes bancs que les chefs. On voit là l'Eau-qui-court, la Jument-Jaune, et la Femme-qui-a-tué-l'ours. Les pappooses, tout jeunes et même à la mamelle, troublent souvent par leurs cris ou leurs pleurs le calme de l'assemblée, mais personne n'y prend garde, surtout les Corbeaux.

Les Laramie-Loafers, les trois grands chefs Sioux, guidés par Pallardie, les officiers, les soldats et les employés du fort, tout ce monde est venu pour assister aux débats qui vont s'ouvrir. La commission, paternelle et libérale, n'a fermé la porte à personne.

Quand le silence s'est établi, le docteur Matthews, agent des États-Unis auprès des Corbeaux, se lève, et dit en anglais: «J'ai l'honneur de présenter à la commission de paix les chefs de la nation des Corbeaux;» et se tournant vers les chefs, il dit en corbeau:

«Voici les commissaires envoyés de Washington pour faire la paix avec vous. Écoutez bien ce qu'ils vous diront, et vous verrez si je vous ai dit des mensonges.»

L'interprète des Corbeaux, Pierre Chêne, un Canadien, de sang à la fois irlandais et français, traduit ces paroles en anglais à la commission. Il est aidé dans ses fonctions par John Richard, fils de ce Français, à moitié Sioux, qui est venu momentanément installer sa hutte avec toute sa famille au milieu des Laramie-Loafers, et que vous connaissez maintenant aussi bien que moi.

Pierre Chêne et Richard ne brillent pas comme interprètes. Ils traduisent en mauvais anglais, et sans avoir égard au génie de la langue des Corbeaux, les éloquents discours qu'on va entendre, et feront regretter à la commission les vaillants truchements qu'elle vient de quitter au conseil des cinq nations du Sud[6].

[Note 6: Ce conseil, tenu dans le Kansas, au mois d'octobre, sur le ruisseau de la Hutte à médecine (_Medicine Lodge Creek_), tributaire de l'Arkansas, s'est terminé par un solennel traité de paix signé par les Comanches, les Apaches, les Kayoways, les Chayennes et les Arrapahoes. Tous ont consenti à se rendre dans les cantonnements ou _réserves_ que leur ont indiqués les commissaires, sur les bords de la rivière Rouge, au sud du _Territoire indien_, où sont déjà cantonnés depuis de longues années les Cherokees, les Creeks, les Chactas, les Osages et autres tribus des États atlantiques.]

La présentation des Corbeaux à la commission, et de celle-ci aux Corbeaux, est dans les mœurs américaines, qui tiennent en cela de celles des Anglais. Aux États-Unis, avant de parler à quelqu'un, il faut lui avoir été présenté.

Pendant que cette double présentation a lieu, les Corbeaux font entendre le cri sourd: _A'hou!_ qui sert à la fois de salut chez l'Indien des prairies et de signe d'approbation. En même temps, le calumet circule de bouche en bouche, tandis que les sachems muets, immobiles, semblent en apparence indifférents.

A la fin, Dent-d'Ours se lève, tire trois bouffées du calumet, et le présentant au docteur Matthews: «Fume, et souviens-toi de moi aujourd'hui et accorde-moi ce que je te demanderai;» puis le passant au général Harney: «Fume, père, et aie pitié de moi;» au président Taylor: «Père, fume, et souviens-toi de moi et de mon peuple, parce que nous sommes pauvres;» et offrant aussi le calumet aux généraux Augur, Terry, Sanborn, au colonel Tappan: «Et toi de même, père,» dit-il à chacun d'eux, pendant que chacun des commissaires, approchant le tuyau de ses lèvres, tire une bouffée de la pipe, puis la rend à Dent-d'Ours, en inclinant la tête en manière d'assentiment, ou en poussant le cri guttural _A'hou!_ Cela fait, Dent-d'Ours s'assied, et dit qu'il est prêt, lui et sa nation, à entendre les discours des blancs. Alors, au milieu d'un silence profond, le président Taylor se lève et lit le _speech_ suivant, dont chaque phrase est traduite en corbeau par l'interprète Chêne, et que pour vous je reproduis ici textuellement en français:

«Mes amis, chefs, capitaines et guerriers de la nation des Corbeaux, le Grand-Esprit a fait tous les hommes, et c'est pourquoi nous sommes frères. Sur notre invitation, vous avez fait un long chemin au milieu des plus grandes difficultés pour venir nous voir. Nous avons aussi parcouru de longues distances pour vous voir et vous serrer la main. Votre Grand Père à Washington, bien qu'il soit si éloigné de vous, est informé de votre bon vouloir. Il connaît votre amitié pour ses enfants blancs. Il sait aussi combien de preuves de paix vous avez données au gouvernement. Il connaît les obstacles qui vous assiégent. Il nous a envoyés pour vous voir et apprendre de votre bouche votre situation. Nous pourrons aviser ainsi aux mesures nécessaires pour éloigner de vous toute difficulté, et faire bonne route ensemble. Nous apprenons que de riches mines ont été trouvées dans votre pays, et que dans certains cas les blancs en ont pris possession. Nous apprenons aussi que des routes ont été ouvertes à travers votre territoire, que des établissements y ont été créés, que le buffle que vous chassez est dispersé au loin et diminue même avec rapidité. Nous savons enfin que les blancs deviennent de plus en plus nombreux autour de vous, et s'emparent de vos meilleures terres pour les occuper définitivement.

«C'est parce que de telles choses ont lieu, que nous sommes envoyés vers vous par votre Grand Père de Washington. Nous sommes envoyés pour prendre les mesures qui adouciront le plus possible cette fâcheuse situation, et vous protégeront en même temps contre tout embarras à venir. Nous désirons séparer une partie de votre territoire pour votre nation, où vous puissiez vivre à jamais vous et vos enfants, et où votre Grand Père de Washington et la commission ne permettront à aucun blanc de s'établir. Nous désirons que vous nous indiquiez la section de votre territoire qui pour cela vous conviendrait le mieux. Et quand vous aurez ainsi marqué cette section, que nous ne pourrons jamais occuper, nous désirons acheter de vous le reste de vos terres pour en faire usage, en vous laissant toutefois le droit d'y chasser aussi longtemps que le buffle y subsistera. Dans la réserve que vous choisirez, nous entendons bâtir une maison pour votre agent, un moulin pour scier votre bois, un moulin pour broyer votre grain, une forge, une maison pour votre fermier, et toutes les autres maisons qui pourront être nécessaires. Nous voulons aussi vous fournir sur ces réserves les chevaux et le bétail qui vous permettront d'avoir des provisions assurées, et de soutenir vos familles quand le buffle aura disparu. Nous désirons aussi vous envoyer chaque année des habits chauds qui vous couvrent confortablement, et des instruments agricoles qui vous rendent capables de gagner votre vie en travaillant la terre. Pour que vos enfants deviennent aussi intelligents que les blancs, nous voulons vous envoyer des maîtres qui les élèvent. Vous avez rendu nos cœurs contents en venant ici nous voir, et vous ne vous en irez pas les mains vides. Nous avons pour vous des présents en route. Ils devraient être déjà arrivés. Nous vous serons toujours reconnaissants des sentiments pacifiques que vous n'avez cessé de témoigner envers notre peuple, et nous comptons bien à l'avenir vous montrer toute notre amitié par nos actes. Maintenant, nous désirons entendre de vous tout ce que vous avez à nous dire. Nous apporterons toute notre attention à vos paroles et nous vous répondrons animés du meilleur esprit. J'ai dit.»

La première partie de ce discours a été reçue de la part des Corbeaux avec des marques d'approbation générale, et entrecoupée de ces sons gutturaux qui sont pour les Indiens ce que sont les interjections: _Bien! très-bien! bravo!_ dans notre Corps législatif. La seconde partie a été écoutée au contraire avec défiance, au milieu d'un silence glacial.

Quand le président a eu fini, le calumet a continué à passer de bouche en bouche, et les Indiens ont semblé se concerter. Un des commissaires, le général Sanborn, pour dissiper ce nuage et ramener le calme dans l'esprit des Corbeaux, prie l'interprète de leur faire entendre que ce n'est pas tout leur territoire que veulent occuper les blancs, mais seulement la partie qui est déjà en voie de colonisation. Cela ne paraît point convaincre les sachems.