Part 10
Cependant Dent-d'Ours se lève: «Ce que vous m'avez dit, je l'ai parfaitement compris. Je suis venu pour vous voir, et je vais vous dire ce que je pense.» Alors, serrant la main au président Taylor: «Père, je suis venu de loin pour te voir, fais-moi justice;» puis au général Harney: «Père, tu m'as envoyé chercher, écoute-moi bien;» puis au général Augur: «Père, je suis heureux de te rencontrer et de te serrer la main; fais quelque chose pour moi;» et au général Terry: «Père, je suis bien fatigué; je suis un homme pauvre; je suis venu de bien loin pour te voir;» et au général Sanborn: «Père, fais quelque chose pour moi; j'ai campé, en venant ici, dans des endroits où le bois et l'herbe manquaient, et où il faisait bien froid; mes chevaux sont fatigués;» enfin, s'adressant au colonel Tappan: «Père, regarde-moi, je suis pauvre; aime-moi comme je t'aime et accorde-moi ce que je te demanderai.»
Quatre fois Dent-d'Ours fait le tour de l'hémicycle occupé par la commission, en répétant les mêmes formules, qu'il varie à peine, et serrant chaque fois la main aux commissaires. On se demande quand finira cet exorde préparatoire, mais le docteur Matthews a soin d'avertir l'assemblée que c'est une coutume chez les Corbeaux de répéter jusqu'à quatre fois la cérémonie du _shake-hands_ (serrement de mains) avec les gens qu'on veut honorer le plus. A la fin Dent-d'Ours, prenant une robe de buffle des mains de sa femme qui est là, la présente au général Harney: «Père, tu as les cheveux blancs, protége-toi de cette peau, elle garantira ta vieillesse contre le froid.» Puis l'orateur se rend au centre du cercle occupé d'une part par les Indiens, de l'autre par les commissaires, et demande la permission de parler assis. L'interprète traduit phrase par phrase le discours en anglais, le voici tel qu'il a été prononcé, tel que je l'ai écrit moi-même et pour ainsi dire sténographié en anglais sous la dictée de l'interprète:
«Pères, au printemps dernier, j'étais au pied de la montagne du Mouflon, et l'un de vos jeunes hommes me dit que vous viendriez nous visiter. Mon père blanc me demandait de faire une partie du chemin. J'hésitai, car j'étais loin, bien loin; mais à la fin je me décidai à me mettre en route. Cet automne, quand les feuilles des arbres tombaient, les Corbeaux étaient sur les bords du ruisseau de Pierre Jaune. Votre messager m'apporta dix caisses de tabac, et nous fit connaître votre désir que nous vinssions à Laramie. En réponse je dis oui, oui! J'aurais préféré que mon père blanc vînt au fort Philippe-Kearney, et non à Laramie, et je dis que s'il avait poussé jusque-là, j'aurais répondu affirmativement à tout ce qu'il m'aurait demandé; mais dans l'intervalle les mauvais jours sont arrivés, et j'ai dû venir à Laramie. Il fait froid, et mes chevaux ont piteuse mine. C'est donc mon père blanc qui va répondre oui, oui, à toutes les demandes que je vais lui adresser.
«Pères, j'ai fait une longue route pour venir vous voir. Je suis parti du fort Smith, je suis très-pauvre; j'ai faim, j'ai froid. Nous n'avons trouvé en route ni buffle, ni bois, ni eau. Regardez-moi, vous tous qui m'écoutez. Je suis un homme comme vous. J'ai une tête et un visage comme vous. Nous sommes tous un seul et même peuple. Je veux que mes enfants et ma nation prospèrent et vivent de longues années.»
Et alors se levant, Dent-d'Ours se dirige vers les commissaires Taylor et Harney, et leur serre convulsivement les mains:
«Pères, pères, pères, s'écrie-t-il par trois fois, écoutez-moi bien. Rappelez vos jeunes hommes de la montagne du Mouflon. Ils ont couru par le pays, ils ont détruit le bois qui poussait et le gazon vert; ils ont incendié nos terres. Pères, vos jeunes hommes ont dévasté la contrée et tué mes animaux, l'élan, le daim, l'antilope, mon buffle. Ils ne les tuent pas pour les manger; ils les laissent pourrir où ils tombent. Pères, si j'allais dans votre pays tuer votre bétail, que diriez-vous? N'aurais-je pas tort, et ne me feriez-vous pas la guerre? Eh bien, les Sioux m'ont offert des centaines de mules et de chevaux pour aller en guerre avec eux, et je n'y suis pas allé.
«Il y a de cela longtemps, vous avez fait un traité avec la nation des Corbeaux; puis vous avez emmené un de nos chefs avec vous dans les États. Vous entendez bien ce que je veux dire, je le suppose. Ce chef n'est jamais retourné. Où est-il? Nous ne l'avons plus revu, et nous sommes fatigués d'attendre. Donnez-nous ce qu'il a laissé. Nous, ses amis, ses parents, nous sommes venus pour connaître ses dernières volontés.
«J'ai appris que vous aviez aussi envoyé des courriers aux Sioux. Vous avez fait à ceux-ci, comme à nous, des présents de tabac; mais les Sioux m'ont dit qu'ils ne viendraient pas; car vous les aviez toujours trompés. Les Sioux nous ont dit: «Ah! les pères blancs vous ont appelés et vous allez les voir. Ils vous traiteront comme ils nous ont traités. Allez et voyez, et revenez nous dire ce que vous avez entendu. Les pères blancs séduiront vos oreilles par d'agréables paroles et de douces promesses qu'ils ne tiendront jamais. Allez, et voyez-les, et ils se moqueront de vous.»
«J'ai laissé dire les Sioux et je suis venu vous visiter. Quand je retournerai, je m'attends à perdre en route la moitié de mes chevaux.
«Pères, pères, je ne suis point honteux de parler devant vous. Le Grand-Esprit nous a faits tous, mais il a mis l'homme rouge au centre, et les blancs tout autour. Faites de moi un Indien intelligent. Ah! mon cœur déborde, il est plein d'amertume. Tous les Corbeaux, les vieux chefs des anciens jours, nos aïeux, nos grands-pères, nos grand'mères, nous ont dit souvent: «Soyez amis des Visages-Pâles, parce qu'ils sont puissants.»
«Nous, leurs enfants, nous avons obéi et voici ce qui est arrivé.
«Il y a longtemps, il y a plus de quarante ans, les Corbeaux campaient sur le Missouri.
«Notre chef reçut à la tête un coup de pistolet d'un chef blanc. (Ici le général Harney interrompt l'orateur et dit: Le chef blanc était fou, j'étais là, j'ai vu la chose.)
«Un jour, sur le ruisseau de Pierre Jaune, il y avait trois fourgons campés. Il y avait là trois hommes blancs et avec eux une femme blanche. Quatre Corbeaux vinrent à eux et leur demandèrent un morceau de pain. Un des hommes blancs prit son fusil et tira. Cheval-Alezan, un chef, fut atteint et mourut. Nous, nous oubliâmes ce méfait. Et ces choses, je vous les dis pour vous montrer que les Visages-Pâles ont eu des torts aussi bien que les Indiens.
«Il y a quelque temps, j'allai au fort Benton, car nous avions, nous aussi, eu des torts. Mes jeunes hommes avaient tiré par erreur sur des blancs. J'en demandai pardon au chef blanc. Je lui donnai neuf mules et soixante robes de buffle en expiation du mal que nous avions fait. C'est ainsi que je payai pour nos torts.
«De là, j'allai au fort Smith, sur le ruisseau du Mouflon, et j'y trouvai les blancs. Je me présentai pour toucher la main aux officiers, mais ils me répondirent en me mettant les poings sur la figure et en me jetant à terre. C'est ainsi que nous sommes traités par vos jeunes hommes.
«Pères, vous m'avez parlé de bêcher la terre et d'élever du bétail. Je ne veux pas qu'on me tienne de tels discours. J'ai été élevé avec le buffle et je l'aime. Depuis ma naissance, j'ai appris comme vos chefs à être fort, à lever ma tente quand il en est besoin et à courir à travers la prairie selon mon bon plaisir. Ayez pitié de nous, je suis fatigué de parler.
«Et toi, père,--s'adressant au président Taylor et lui donnant ses sandales,--prends ces mocassins, et tiens-toi les pieds chauds.»
Le discours de Dent-d'Ours a été interrompu du côté des Indiens par de fréquentes marques d'assentiment, et les commissaires eux-mêmes ont fait entendre, à certains passages, des accents non équivoques d'approbation.
L'orateur, qu'aucun signe d'applaudissement n'a influencé, a continué son discours lentement, s'arrêtant à chaque phrase, pour laisser l'interprète traduire; puis, reprenant sans peine le fil de son discours, comme s'il l'eût prononcé tout d'une haleine. Et cependant il improvisait.
La langue harmonieuse, bien qu'un peu gutturale, des Corbeaux, langue musicale, semée de voyelles et d'aspirations comme l'espagnol, qu'elle rappelle, ainsi que le sioux, cette langue prêtait un charme de plus au discours de Dent-d'Ours. Il accompagnait ses paroles d'un geste cadencé et doux, noble et élégant, et qui avait l'avantage d'être en relation avec l'idée qu'il voulait exprimer. Les gestes composent chez les Peaux-Rouges une langue universelle, comme les signes des sourds-muets.
«J'ai compris tout ce qu'ont dit les Corbeaux, dit à Pallardie l'Ours-Agile, l'un des chefs sioux présents, en sortant de la conférence, rien qu'aux gestes qu'ils faisaient.»
Quand Dent-d'Ours a eu fini de parler, Pied-Noir, un autre grand orateur des Corbeaux, s'est levé et est venu serrer la main à chacun des commissaires, remerciant ses pères blancs qui sont venus pour voir les Peaux-Rouges, et confirmant ce qu'a dit Dent-d'Ours, que les Corbeaux sont pauvres et fatigués; qu'ils ont souffert en route du froid, de la faim, du manque d'eau, que leurs chevaux font peine à voir. Pied-Noir supplie chacun des commissaires individuellement de l'écouter avec patience, d'une oreille attentive, et de faire droit à ses demandes.
Enfin, se dépouillant de sa robe de buffle, il en entoure les épaules du président Taylor, en lui disant: «Garde cette robe, car, en l'acceptant, tu reconnaîtras que tu es mon frère.»
Et alors, se rendant au milieu du conseil et rejetant avec ses mains ses longs cheveux noirs, qui lui tombent jusqu'au milieu du dos:
«Quand les Corbeaux manquent de flèches, dit-il, ils en font avec des morceaux de fer; quand ils manquent de feu, ils frottent deux cailloux l'un contre l'autre et allument ainsi du bois pour se chauffer; quand ils veulent dépecer les animaux, ils font des couteaux de pierre, et c'est ainsi qu'ils en usent avec les bêtes qu'ils tuent à la chasse. Tout cela, les Corbeaux savent bien le faire; mais s'ils allaient sur les réserves que leur indiquent les blancs, ils ne sauraient conduire les bœufs ni labourer la terre avec la charrue. C'est pourquoi ils n'aiment point qu'on leur parle de ces choses. Que leurs pères blancs leur donnent plutôt des chevaux pour chasser le buffle, et des fusils pour le tuer, et tout ira bien. Le Grand-Esprit a fait l'homme et la femme pour vivre ensemble; l'homme pour chasser et la femme pour travailler. Nous ne voulons rien changer à cette situation.
«Pères, j'ai toujours été ami des blancs, et je veux continuer à l'être. J'ai été élevé comme un sauvage, mais je n'ai jamais fait de tort à personne. Il y a plusieurs années, les blancs vinrent acheter aux Corbeaux la route de Californie, qui passe au fort Laramie. Pour cette route, ils devaient payer cinquante années d'indemnités. Les Corbeaux n'ont reçu ces indemnités que deux ou trois ans. C'est après avoir signé ce traité qu'un de nos grands chefs est allé dans votre pays. Nous ne l'avons jamais plus revu. Nous voudrions savoir ce qu'il est devenu, s'il est monté dans les nuages ou s'il est descendu sous terre...»
Pied-Noir fait ensuite l'histoire de sa nation dans le passé. Elle était alors puissante, aujourd'hui elle est pauvre; on dirait que le Grand-Esprit s'est retiré d'elle. Revenant à ce propos sur les traités conclus, et toujours violés par les blancs: «A quoi bon faire des traités, si c'est de la sorte que les blancs les observent?...
«Ne nous parlez pas de nous confiner dans un coin de notre territoire; abandonnez plutôt la route de la rivière à la Poudre. Rappelez vos jeunes hommes qui sont campés le long de cette route et tous ceux qui cherchent de l'or. Ce sont ceux qui sont cause de toutes nos guerres et de tous nos malheurs.» Ici, la voix de l'orateur s'émeut, son corps tremble, la sueur perle en larges gouttes sur sa face, ses yeux brillent d'un éclat inusité. Tels devaient paraître devant les rois de l'Asie les vieux prophètes d'Israël, quand ils venaient leur faire entendre les plaintes du peuple juif.
S'arrêtant un instant, Pied-Noir ramène de nouveau ses longs cheveux en arrière; puis, passant la main sur son front, comme pour rassembler ses souvenirs, il rappelle, comme Dent-d'Ours, et au milieu des sourds murmures des Indiens qui l'approuvent, tous les mauvais traitements des blancs envers les Corbeaux, qui n'ont eu aucun tort. Il signale les indignes malversations des agents qui leur vendent des farines avariées, ce dont une fois cinq ou six Indiens sont morts, et leur donnent des marchandises hors d'emploi pour de bonnes robes de buffle. Se dressant alors de toute sa hauteur, et élevant fièrement le bras: «Mais sur tout cela, s'écrie-t-il, mon cœur est de roche; je ne veux pas me plaindre.» Et rappelant enfin comment on les a frauduleusement dépouillés de leurs terres: «Bien que je sois pauvre, je ne mourrai point, dit-il, mon bras est solide, et je puis encore chasser le buffle comme mes pères l'ont chassé... Vos jeunes hommes sont fous, rappelez-les. Ils sont comme les enfants; ils ne connaissent pas ce dont ils ont besoin; ils tuent le buffle pour le seul plaisir de se distraire, pendant que nous souffrons de la faim et que nous devenons pauvres. Si vous voulez la paix, renvoyez vos soldats vers l'est, qu'ils y vivent; mais non chez nous, où ils portent le trouble et la guerre.» Et alors, frappant de ses deux mains sa large poitrine toute nue: «Mes grands-pères ont recommandé à la nation des Corbeaux d'être bonne. Comment pourrions-nous être bons, quand vous prenez nos terres, en nous promettant en retour tant de choses que vous ne donnez jamais? Nous ne sommes pas des esclaves, et nous ne sommes pas des chiens. Un jour, au fort Smith, comme je demandais des provisions aux soldats, ils m'ont frappé à la tête d'un coup de bâton. Quand je me le rappelle, je deviens méchant et féroce. Il n'y a donc pas d'hommes dans votre pays, pour que vous envoyiez ici ces enfants si bien habillés qui nous imposent ces vexations?» Et sa lèvre est plissée par le mépris, et il tend vers l'un des commissaires sa main saisie d'un tremblement convulsif.
«... Nous voulons vivre comme nous avons été élevés, en chassant les animaux des prairies. Ne nous parlez donc plus de nous cantonner sur des réserves et de nous faire cultiver la terre. Laissez-nous aller où va le buffle. Envoyez vos fermiers, mais que ce ne soit pas pour nous. Le Corbeau promène son camp à travers la plaine et chasse l'antilope et le buffle. C'est là ce qu'il aime. Pères, regardez-moi et regardez tous les Corbeaux: ils sont de la même opinion que moi. Si vous nous donnez un homme blanc pour agent et pour traitant, je voudrais que ce fût John Richard, Pierre Chêne, et le docteur Matthews. Ceux-là sont francs et ne mentent pas (assentiment de tous les Corbeaux). Regardez-moi, et regardez mon peuple. Je ne suis pas honteux de vous parler.» Et alors, allant de nouveau serrer la main aux commissaires: «Père, leur dit-il à chacun d'une voix radoucie, fais quelque chose pour moi; je suis fatigué d'avoir parlé si longtemps.» Et il va s'asseoir en silence, et prend le calumet qu'on lui passe, la tête inclinée et le regard pensif.
Quand Pied-Noir a repris sa place, un vieux Corbeau qui, depuis le commencement du conseil, tient à la main une longue verge, avec laquelle il est arrivé le matin, se lève. Le Loup (c'est le nom de ce troisième orateur), est en même temps le lettré de la bande, ami des apologues et en racontant au besoin. Après avoir procédé comme d'usage à la cérémonie du _shake-hands_, il prend sa place au centre de l'hémicycle, tenant toujours sa longue tige à la main. Elle est en bois de noyer dur (_hickory_), à dix nœuds. Le Loup appelle chacun de ces nœuds une génération d'hommes, et montre comment chaque génération naît, se développe et meurt, faisant place à une autre. Chacune de ces générations est ensuite assimilée par le Loup à une génération de Corbeaux. Sa nation a été amie des blancs pendant tout cet espace de temps. «Pour que la génération actuelle continue de même, s'écrie alors l'orateur, dont la fin de l'apologue est impatiemment attendue par les commissaires, n'envoyez plus de fourgons sur la route de la rivière à la Poudre, surtout n'y envoyez plus de soldats. Rappelez vos jeunes hommes de notre pays, et alors nous serons heureux et vivrons en bonne harmonie avec vous, comme nous avons vécu pendant les générations précédentes.»
Ce _speech_, aussi humoristique que les premiers ont été sérieux, prouve aux commissaires que le principe de mêler l'agréable à l'utile est en faveur même auprès des Indiens. L'heure est d'ailleurs avancée. Il est une heure d'après midi: depuis plus de trois heures on est en conférence. Le sténographe, les _reporters_, les commissaires n'en peuvent plus. Quant aux Indiens, fumant toujours le calumet, ils restent impassibles sur leur banc, et certainement demeureraient là jusqu'au soir, si on ne les congédiait. Néanmoins, il est temps de lever la séance, ce que fait le président Taylor, en ajournant le conseil au lendemain matin.
Les chefs s'en sont allés lentement, un à un, suivis de leurs _squaws._ Ils sont venus toucher la main aux commissaires. Les vieillards et les matrones ont même embrassé le président et le général Harney, en frottant leurs joues et leur nez contre les leurs, non sans laisser un peu de vermillon sur la peau des hommes blancs. L'Américain ne s'inquiète pas pour si peu, et tous les commissaires se sont livrés d'aussi bonne grâce aux embrassades des Peaux-Rouges, qu'ils se sont prêtés à la cérémonie du _shake-hands_ et à celle du calumet.
Les orateurs et leur bande ne sont pas retournés chez eux sans dîner. Ils se sont rendus, en sortant du conseil, dans l'appartement des interprètes, et là ont pris part à un repas que leur ont offert les commissaires; mais ceux-ci ont dîné ailleurs. Sans couteaux et sans fourchettes, assis par terre ou sur des lits, les Indiens se sont emparés de gros quartiers de bœuf ou de mouton rôti. Quand ils y ont mordu à belles dents, ils les ont passés fraternellement à leur voisin. La boisson est du café noir, qui circule dans d'énormes tasses en faïence. On emplit celles-ci à plusieurs reprises dans un vaste chaudron où fume l'infusion aromatique au milieu de l'appartement. Les Corbeaux ont fait largement honneur à tous les plats, mais le festin a été calme, silencieux, et nul n'a disputé à son voisin une place ou un morceau de choix. Pendant le dîner, quelques femmes sioux, du village de _Laramie-Loafers_, sont venues en curieuses, et se sont assises sur le devant de la porte de la salle du festin. Elles se sont rendu entre elles, pour passer le temps, le même service que se rendent les femmes du peuple à Naples en fouillant dans leurs cheveux; mais les convives n'y ont pris garde et ont continué de manger.
Le soir, des danses ont eu lieu, en plein air, devant la tente du _père_ Richard. Là encore le café a circulé abondamment. Le feu était allumé au milieu du rond formé par les danseurs, et ceux-ci en chantant, et suivis de leurs femmes, ont commencé leur danse de guerre. Les mouvements sont d'abord très-lents, puis, à la fin, précipités. Les jambes surtout sont en jeu et l'on pousse des hurlements en cadence. Tout cela est terrible, quand on prélude ainsi à quelque combat, ou que l'on danse autour d'un prisonnier que l'on va mettre à mort et qu'auparavant l'on torture. Devant la tente du vieux Richard, la danse des Corbeaux n'a pas présenté ces caractères sinistres: elle a fatigué bien vite les spectateurs, ennuyés de ces mouvements et de ces chants monotones, qui marquent une ressemblance de plus entre les Peaux-Rouges et les races asiatiques, dont on les prétend sortis. La race rouge n'a pas, comme la race noire, le don de la danse et du chant. Les Corbeaux eux-mêmes ont fini par se lasser de leur musique et de leur pas cadencé. De bonne heure ils sont allés se coucher et se préparer au conseil du lendemain.
Hier, à l'heure indiquée (dix heures du matin), les Corbeaux ne paraissaient pas. La délibération de la veille n'a pas été tout à fait amicale, et l'on se demande si les Indiens retourneront au conseil. Ils ont enfin paru, mais isolément et non plus en une masse compacte comme la première fois. Dent-d'Ours est absent; il fait dire qu'il est malade et qu'il éprouve le besoin de retourner chez lui et de manger du buffle frais. La vérité, c'est qu'il y a eu la veille une dispute entre les Arrapahoes et les Corbeaux. Ceux-ci ont dû partager avec leurs frères rouges un bœuf que leur a donné la commission, et s'y sont prêtés de mauvaise grâce. Cependant, Dent-d'Ours se montre bientôt, et vient, toujours accompagné de sa femme, prendre sa place dans le conseil, tandis que la conférence est déjà ouverte.
Tout a lieu cette fois sans le cérémonial de la veille: les présentations, la connaissance sont faites, et c'est en quelque sorte comme la continuation du conseil précédent.
Le président Taylor ouvre la séance en répliquant aux discours des Corbeaux. Suivant son habitude, il lit son _speech_, et il le lit froidement, avec une grande lenteur. Les discours officiels lus, préparés, sont les mêmes partout, sans animation, sans vie. M. Taylor ferait mieux d'improviser quelques chaudes paroles devant ces grands chefs dont les discours de la veille sont de si beaux modèles d'éloquence, et qui ont en quelque sorte indiqué aux orateurs blancs la marche qu'ils devraient toujours suivre dans les _pow-wow_ avec les Indiens.
Le président remercie les Corbeaux de ne s'être pas vengés de ceux qui les avaient maltraités, et dit qu'il informera leur Grand Père et de leur bonne conduite et des méfaits des blancs, qui seront punis. «A l'avenir, ajoute-t-il, prévenez immédiatement votre agent, qui vous fera rendre justice... Vous ne vous en irez pas cette fois les mains vides, et nous remplacerons les chevaux que vous avez perdus... Le chef que vous aviez envoyé aux États fut bien traité, reçut des présents, et nous l'avons suivi dans son retour jusque sur le Missouri. Là il a disparu soudainement, soit qu'il ait été assassiné ou qu'il se soit noyé dans la rivière, en tombant d'un _steamer._ Nous sommes fort peinés de cet accident, et nous nous proposons de donner deux chevaux aux parents de ce chef, comme compensation.» Ici l'interprète fait remarquer que deux des parents sont présents: c'est Cheval-Blanc et un autre vieux sachem, qui témoignent d'une grande joie à ce cadeau inespéré qui leur arrive.