Le grand-ouest des États-Unis

Part 11

Chapter 113,898 wordsPublic domain

«Vous dites, continue le président, que vous préférez vivre comme vous avez toujours vécu, au lieu de vous enfermer dans des _réserves_. C'est pour votre bien que nous vous indiquons ces cantonnements: le buffle diminue avec rapidité, et avant peu d'années il aura tout à fait disparu... Les blancs sont maintenant dans les grandes plaines, et ont bâti des villes jusque sur les bords de la mer de l'Ouest... Nous voulons, quand il est encore temps, vous garantir un territoire qui soit à jamais à vous et à vos enfants. Vous n'avez pas besoin d'y aller tout de suite. Chassez maintenant où il vous plaira, mais sur ce territoire, qui vous aura été réservé, les blancs ne pourront mettre le pied; le Grand Père les en ferait sortir à coups de fusil.» Marques d'enthousiasme, approbation. Cheval-Blanc se lève, et va toucher la main aux commissaires. «... Le printemps prochain, nous prendrons une décision au sujet de l'abandon de la route de la rivière à la Poudre. La saison est maintenant trop avancée pour que nous quittions les forts que nous avons sur cette route... Si les Sioux cessent de nous faire la guerre, il est probable que nous vous rétrocéderons cette partie de votre territoire... Vous nous avez demandé Pierre Chêne et John Richard pour traitants, et le docteur J. Matthews pour agent: nous consentons à vous les donner... Retenez bien ce que je vous ai dit comme venant de la part de tous les commissaires. Faites-le savoir quand vous serez retournés chez vous, et gardez-en le souvenir. J'ai dit.»

Ce _speech_ terminé, le président demande si quelqu'un des chefs présents a des observations à faire. Pied-Noir se lève, et dit qu'un chef des Sioux du nord, son beau-frère, l'Homme-qui-est-effrayé-de-ses-chevaux, lui a dit un jour que les Sioux faisaient la guerre aux blancs à cause de la route de la rivière à la Poudre; il vaudrait donc mieux abandonner au plus vite cette route. «Vous parlez de la disparition du buffle et des autres animaux des prairies, ajoute Pied-Noir, mais dans mon pays nous avons encore abondance de buffles, de daims, d'élans, d'antilopes; beaucoup de castors sur les petits cours d'eau, beaucoup de poissons, de bons poissons, sur toutes nos rivières. Vous voudriez avoir notre pays pour rien, cela n'est pas loyal. Moi, je viens vous demander aujourd'hui le payement d'une partie de mes terres sur lesquelles vous vivez. Et vous parlez de faire des traités! Vous n'avez pas observé celui que vous avez signé à Horse-Creek. Payez d'abord ce que vous nous devez, et vous parlerez ensuite de conclure un autre traité!» Ici, le commissaire Taylor et les généraux Harney et Sanborn ne peuvent s'empêcher de déclarer que, pendant dix ans, les indemnités dues aux Indiens ont été envoyées régulièrement de Washington; si elles ne leur sont pas parvenues, c'est que les agents les ont volées[7]. «Nous sommes honteux de cela, disent les commissaires aux Indiens, mais justice sera faite.»

[Note 7: Non-seulement la plupart des agents volent les objets qu'on envoie aux tribus, mais encore les revendent aux Indiens au double et au triple de leur valeur. D'autres fois le gouvernement de Washington, trompé lui-même par ses commis, envoie des objets hors d'usage, comme des centaines de douzaines de jarretières élastiques à des gens qui ne portent pas de chaussettes, ou de fourchettes à des gens qui mangent avec leurs doigts; ou bien ce sont des caisses de guimbardes, de petits miroirs, de canifs ébréchés, en un mot tous les _rossignols_ des bazars de New-York, de Philadelphie ou de Baltimore, qu'on vend à prix d'or au gouvernement central et dont les Indiens n'ont que faire. Partout, du nord au sud des États-Unis, de pareilles indignités ont été signalées non-seulement par les chefs indiens qui s'en sont plaints amèrement à maintes reprises, mais dans les enquêtes même du gouvernement.]

Cependant le Loup succède à Pied-Noir, et dit qu'il serait d'autant plus facile d'abandonner la route de la rivière à la Poudre, que les colons qui passent par là pour aller chercher de l'or dans le territoire du Montana, pourraient prendre ou le Missouri ou la route qui est de l'autre côté, sur la rive gauche. «Ces deux routes, je vous les donne, dit le Loup, mais non les autres. Il y a beaucoup d'or dans mon pays, je sais où il est, mais je ne l'ai jamais dit à personne, de peur que les blancs n'envahissent l'endroit. Nous n'avons pas besoin d'or ni d'argent, nous ne les employons pas dans nos échanges. Ceux qui en ont besoin peuvent prendre une des deux routes que j'ai indiquées. Je vous les donne. J'ai faim et j'ai besoin d'aller chez moi manger du buffle... Donnez-moi les cadeaux que vous voulez m'offrir, peu ou beaucoup, pour que je puisse m'en retourner. J'aime mon pays, j'aime mon buffle. J'aime ma femme et mes enfants, et je veux aller les revoir... Vous dites que vous donnerez des chevaux aux parents de ce chef qui a disparu chez vous, j'espère bien que vous nous en donnerez à tous, pour que nous puissions tous nous en retourner à cheval. J'ai dit.»

A peine le Loup a-t-il fini, qu'un vieux sachem se lève, fait le tour de l'hémicycle occupé par les commissaires, et leur touchant à chacun la main, dit qu'il a une longue route à faire pour s'en retourner, et qu'il ne veut pas partir sans les bons souhaits de ses pères blancs. Les commissaires lui souhaitent le plus heureux voyage.

Le traité de paix est alors déroulé et présenté aux Corbeaux pour qu'ils y apposent leur signature[8], mais aucun d'eux ne veut le signer. Les uns disent qu'ils ne peuvent le faire sans l'assentiment des Sioux, qui ne sont pas là; les autres, qu'ils ne signeront que si l'on abandonne auparavant la route et les forts de la rivière à la Poudre, objet de toutes les discussions. Le Loup ajoute que tous les chefs des Corbeaux ne sont pas présents, et qu'ils n'ont pas fait connaître leur intention. Bref, l'insuccès est complet, alors que les résultats ont été si décisifs avec les cinq grandes nations du Sud, et la commission se voit forcée d'ajourner à un moment plus propice et à une saison plus favorable, la reprise de ses travaux. On se donne rendez-vous à _sept lunes, quand le gazon sera vert_, ce qui, dans le calendrier des peuples civilisés, signifie vers le 5 juin 1868. Le lieu de rendez-vous est cette fois le fort Phil.-Kearney, et non plus le fort Laramie. Cela satisfait les Corbeaux, qui gagnent sur la route à faire plusieurs centaines de milles. Enfin, on annonce aux sachems, impatients de recevoir leurs cadeaux et de repartir, que les cadeaux vont arriver, et qu'il y en a beaucoup et de beaux, ce à quoi les Corbeaux répondent par des grognements de joie; et la séance est levée.

[Note 8: Les Indiens signent en faisant une croix, un trait à la plume, ou en essayant d'imiter l'animal dont ils portent le nom: l'ours, le loup, l'élan, la tortue, etc.]

Hier soir, les commissaires ont tenu aussi un _pow-wow_ avec les deux chefs des Arrapahoes, Cheval-Alezan et Charbon-Noir. L'interprète était Vendredi, un Arrapahoe, qui a été trouvé tout enfant dans les prairies par le major Fitz-Patrick, un des plus célèbres traitants de l'Ouest. C'était un vendredi que cette rencontre eut lieu; de là le nom donné à l'enfant, comme au fidèle serviteur de Robinson. Le major a fait élever Vendredi, puis, quand son fils adoptif a eu vingt ans, il l'a rendu à sa tribu. Vendredi parle couramment l'anglais, mais ne l'écrit point, car il n'a guère profité de l'éducation que lui a fait donner le major. Il est aujourd'hui auprès des Arrapahoes, dont il est l'interprète et l'agent. Il a le type de sa nation, le regard faux, l'air traître, et l'on ne saurait établir aucune comparaison entre la physionomie large, ouverte et majestueuse des Corbeaux, et celle des Arrapahoes. Ceux-ci ont été, dans ces derniers temps, avec les Chayennes, les plus sanguinaires des Indiens des prairies, et leur type, à en juger par les trois que j'ai vus, et qui se ressemblent singulièrement, justifie leur terrible renom. Ce sont hommes qu'il ne ferait pas bon de rencontrer tout seul au coin d'un bois. Il n'est pas jusqu'à la langue arrapahoe, sourde, toute gutturale, et dont il est absolument impossible de reproduire les sons dans notre langue, qui ne devienne pour le blanc un objet d'éloignement, je dirai même de répulsion vis-à-vis de cette affreuse bande de Peaux-Rouges.

Cheval-Alezan a parlé aux commissaires au nom de toute sa tribu, qui est campée entre la Plate du nord et celle du sud. Petit-Bouclier, le grand chef, lui a donné sa procuration. L'air de l'orateur semble annoncer un discours semé d'invectives, rempli de fiel, comme celui que Pied-Noir, se plaignant du reste avec tant de raison, a adressé la veille aux commissaires. Il n'en est rien. Le _speech_ a été des plus calmes. Cheval-Alezan a parlé assis, et traité avec la commission des besoins de sa tribu comme on parle tranquillement de ses affaires en famille, après dîner: «J'ai fait aujourd'hui, a-t-il dit, ce que je désirais depuis longtemps; j'aime mes pères blancs, et je leur ai touché la main... Dès que j'ai su que vous me demandiez, je suis accouru. Nos vieux sachems m'ont envoyé vers vous, et attendent avec impatience les nouvelles que je leur rapporterai... Au sud de la Plate, il y a d'excellents terrains, bien arrosés; c'est là que nous voudrions nous établir et commencer à cultiver le sol. C'est pour cela que je suis venu. Bâtissez-moi une maison où je puisse passer ma vie. Apprenez-moi à planter le blé et le maïs... Ce que vous avez fait avec les Arrapahoes du sud est bien, et je pense que vous ferez la même chose avec ceux du nord... Petit-Loup et Vieux-Ours, chef des Chayennes du nord, et l'Homme-effrayé-de-ses-chevaux, qui commande une bande de Sioux, sont venus me voir, et m'ont félicité sur le voyage que j'allais faire, disant qu'eux aussi voulaient venir vous visiter... A la prochaine lune, avec quelques-uns de mes hommes, je veux aller planter ma tente au sud de la Plate, près du fort Sanders. Peu m'importe si la neige est épaisse. Ma tribu viendra me rejoindre au printemps... Je voudrais m'en retourner le plus tôt possible pour préparer là-bas quelques robes de buffle... J'ai besoin que vous me donniez quelques provisions, quand je changerai de camp... Il me faut chasser pour vivre. Je n'ai plus que très-peu de poudre, et vous me feriez plaisir de m'en donner... Nos vieux sachems me demanderont aussi du tabac quand je retournerai. J'ai fini.»

La commission a répondu aux paroles de Cheval-Alezan en lui accordant tout ce qu'il demandait. Les Arrapahoes sont partis satisfaits, et les commissaires ne le sont pas moins d'avoir trouvé des Indiens aussi conciliants.

Les Sioux et les Chayennes du nord, que l'on attend toujours, ne paraissant pas, la commission va se débander. Une partie restera à Laramie pour recevoir les cadeaux qui arrivent et les distribuer aux Indiens, l'autre retournera à Chayennes et de là à North-Plate, où les commissaires demeurés à Laramie ne tarderont pas à revenir de leur côté.

XVI

MONÉKA, LA PERLE DES PRAIRIES.

Fort Laramie, 15 novembre.

Dans les moments de loisir que m'ont laissés les conférences, je suis allé me promener autour du fort. J'aime le calme solennel de ce désert. Partout, dans la campagne, courent ces lignes de coteaux peu élevés, formés de grès tendres, de cailloux roulés, et que je vous ai si souvent dépeints. Au pied d'un de ces coteaux, sont des cotonniers ou peupliers du Canada qui jalonnent le cours d'un petit ruisseau. Là est le cimetière des Peaux-Rouges, car dans les branchages de ces arbres sont ensevelis des Indiens. Le corps est enveloppé de toile ou d'une peau de buffle cousue, quelquefois d'une couverture de laine. Le mort est là avec ses plus beaux ornements, ses mocassins ornés de perles, ses colliers de coquillages ou de verroteries. Les loups et les rapaces affamés sont venus violer ces sépultures, comme l'on peut s'en assurer aisément en montant sur ces arbres. Le linceul qui recouvre le mort a souvent été mis en lambeaux par les bêtes, et les os du squelette n'occupent plus leur place ordinaire. Cependant quelques corps, protégés par leur enveloppe extérieure, sont restés bien conservés, et j'ai vu celui d'une jeune fille dont la peau est intacte, et même encore colorée. L'air pur des prairies a momifié ce corps délicat. On dirait que la vie vient à peine de le quitter ou que la jeune Indienne dort.

J'ai demandé à l'Ours-Agile pourquoi les Peaux-Rouges ensevelissent ainsi les leurs en plein air, au lieu de les mettre en terre: «Les esprits aiment à voyager, m'a-t-il répondu, surtout de nuit; il ne faut pas y mettre d'obstacle, et la terre que vous jetez sur eux les gêne pour sortir.»

C'est sans doute pour faciliter de tels voyages que l'on dépose souvent sur le cercueil du mort la selle de son cheval. Au milieu de la prairie on a ainsi enterré, à Laramie, un chef sioux, la Vieille-Fumée, ou, comme l'appellent les traitants de l'endroit, le _père Laboucane_. La selle est sur le cercueil, et tant est grand le respect que les Indiens ont pour les tombes, que personne ne l'a encore volée.

Les morts dont je viens de vous parler, hôtes silencieux des grandes plaines, ne sont pas les seuls qui ont été ensevelis auprès du fort Laramie. D'autres morts dorment dans ces campagnes, et le cimetière du fort a offert un dernier asile à plus d'un émigrant, à plus d'un soldat qui a fait sa dernière étape dans les lointaines prairies. Les pierres parlent et racontent ici plus d'une lamentable histoire. La mort aussi a rapproché les rangs et les races elles-mêmes, car quelques Indiens ont été ensevelis, avec leur mode de sépulture, dans le cimetière des blancs. Les cercueils, portés sur quatre piquets, sont recouverts d'une couverture de laine rouge. Un d'entre eux attire surtout l'attention. Une tête de cheval est clouée sur chacun des supports; sur les montants opposés sont attachées les queues. Devant les têtes, on voit éparses par terre les douves d'un petit tonneau défoncé. Que signifient ces emblèmes? Est-ce là le tombeau d'un grand chef, et a-t-on immolé sur son cercueil, comme autrefois pour les guerriers germains, les deux poneys qu'il affectionnait le plus?

Je me suis informé auprès d'un des résidents du fort de l'histoire qui se rattache à cette tombe.

--Ce n'est pas la tombe d'un chef, m'a-t-il dit, c'est celle de Monéka, la fille de la Queue-Bariolée.

--Je connais bien de réputation la Queue-Bariolée, ai-je répondu. Qui peut ignorer ici le nom de Sintegeleshka, l'illustre chef des Brûlés? Cependant je ne l'ai jamais vu.

--Comment! vous n'avez pas encore vu la Queue-Bariolée, et vous êtes venu dans les prairies!

--Je n'ai pas encore vu Sintegeleshka. La première fois que je parcourais le chemin de fer du Pacifique, il y a quelques semaines, le grand guerrier était dans les environs du fort Sedgwick, près la station de Julesburg. On nous avait annoncé qu'il venait de se brouiller de nouveau avec les blancs, et qu'il arrêterait le train, comme ses _braves_ (ses lieutenants) l'avaient fait déjà récemment.

--Et il vous fit dérailler?

--Il n'en a rien été. La Queue-Bariolée échangea même alors à North-Plate un _speech_ amical avec les commissaires, et leur promit de se rendre, accompagné de ses guerriers, aux conférences de Laramie.

--Vous voyez bien qu'il n'est pas venu.

--Je ne m'en aperçois que trop. Aussi, ne pouvant entendre de sa bouche l'histoire de Monéka, je vous prie de me la raconter.

Mon interlocuteur s'est prêté de bonne grâce à ma demande, et m'a conté l'histoire de Monéka.

La voici fidèlement, telle que je l'ai recueillie de sa bouche.

Monéka (en sioux, la Perle des prairies) était l'unique fille de la Queue-Bariolée. Il y a trois ans, son père était en guerre avec les blancs. Monéka avait suivi son père, et campé avec lui dans les environs du fort Laramie. Elle devint amoureuse d'un officier du fort, et comme elle avait toujours désiré épouser un Visage-Pâle, elle demanda à son père la permission d'être la femme de l'officier. Le sachem, irrité, refusa son consentement, et s'en alla avec ses braves et tous ses guerriers à l'extrémité des prairies, à 400 milles à l'Est. Sur sa route il sema partout la désolation et la mort, attaquant les caravanes, pillant, incendiant les fermes, et tuant sans pitié les blancs, dont il portait aussitôt les chevelures ou scalps comme autant de trophées. Cela dura pendant toute une année, et le nom de la Queue-Bariolée, ou _Spotted-Tail_, comme l'appellent les Américains, devint la terreur des prairies.

Cependant Monéka, qui n'avait pas voulu désobéir à son père, était devenue triste, taciturne. Elle qui d'habitude apportait tant de gaieté dans le camp des Indiens, elle qui commençait toujours la première les danses et les chants, était depuis plus d'un an mélancolique, et n'adressait plus la parole à personne, même à la Queue-Bariolée. Une maladie de langueur la minait peu à peu. Un jour, sentant ses forces à bout, elle fit appeler le grand chef.

«Mon père, lui dit-elle, je vais mourir; vous savez que j'ai toujours aimé les blancs: je demande à reposer dans leur cimetière. Faites la paix avec les Visages-Pâles; ils sont plus forts que nous. Déjà ils sont maîtres de la moitié des prairies, et l'Indien disparaîtra devant eux. Promettez-moi de faire la paix, et d'aller ensevelir mon corps dans le cimetière des blancs à Laramie.»

Ce furent les dernières paroles de Monéka, qui rendit l'âme entre les bras de son père désolé.

Toute la tribu pleura sa mort, car chacun l'aimait, et le vieux traitant Pallardie, qui a connu la jeune princesse, me disait tout à l'heure dans son langage original: «C'était une brave fille, sensée, et qui raisonnait bien; quel dommage qu'elle ne vive plus!»

Le lendemain de la mort de Monéka, la Queue-Bariolée réunissait tous ses guerriers, et, dans un de ces discours que les Indiens savent si bien improviser, il racontait avec une éloquence émue les derniers moments de sa fille.

«Je veux remplir ses dernières volontés, dit-il, nous allons partir pour le fort Laramie et y porter le cadavre de Monéka.»

Et alors tous ces hommes, sans dire un mot, montèrent à cheval et suivirent leur chef. La Queue-Bariolée portait lui-même le corps de sa fille. Cinq jours on marcha de la sorte. Le sixième jour on arriva enfin à Laramie.

Comme les Peaux-Rouges étaient en guerre avec les blancs, la Queue-Bariolée fit arrêter sa bande à quelque distance du fort, puis il demanda une entrevue au commandant, le colonel Maynadier, qui la lui accorda.

«Père, lui dit-il, je viens remplir un devoir près de toi. Je t'apporte le corps de ma fille, qui m'a demandé en mourant d'être enterrée au fort Laramie.»

Le commandant, ému, promit à Spotted-Tail de recevoir le corps de Monéka et de le faire ensevelir avec toutes les cérémonies que pratiquent les blancs en pareille occasion. Le chapelain du fort fut immédiatement prévenu, et, le lendemain, au moment où le grand chef de la bande des Brûlés venait, suivi de tous ses guerriers, remettre le corps de Monéka entre les mains du commandant, il fut reçu à la porte du cimetière par le colonel Maynadier lui-même et les officiers en grand uniforme. A côté étaient le chapelain et les desservants, puis les divers employés et résidents du fort. Un piquet de soldats formait la haie.

Les Indiens étaient venus à cheval, vêtus de leurs plus beaux costumes.

On entonna le chant des morts d'après les rites des chrétiens, et l'interprète du fort traduisit chaque verset aux Peaux-Rouges. Ces enfants du désert, qui jamais dans leur langue n'avaient entendu des chants d'une poésie si austère et si sombre, étaient profondément émus; pour la première fois ils versèrent des larmes.

Puis vint le moment des offrandes. Il est d'usage chez les Indiens, quand on va ensevelir un mort, de lui dire le dernier adieu et de lui faire un présent. Le commandant ôta ses gants:

«Je donne ces gants à la belle Monéka, dit-il, pour qu'elle en recouvre ses mains et les protége contre le froid dans le grand voyage qu'elle va faire vers les heureuses plaines.»

Les Indiens arrivèrent ensuite et offrirent chacun à la Perle des prairies ce qu'ils avaient de plus précieux.

Enfin, Monéka fut mise dans un cercueil de bois de cèdre, qu'on éleva sur quatre poteaux à un angle du cimetière du fort. Au-dessus on jeta une couverture de laine rouge, la couleur préférée des Indiens. On immola sur le tombeau de la jeune princesse les deux poneys qu'elle montait de préférence, et on cloua leur tête sur les poteaux qui soutenaient la sienne, et leur queue où elle avait ses pieds. Devant les têtes, on mit un tonnelet rempli d'eau, afin que les chevaux pussent se désaltérer dans leur longue course vers les heureuses plaines, vers les prairies où il fait toujours beau, et où l'on chasse le buffle sans jamais être fatigué.

Et voilà comment, si vous passez jamais à Laramie, on vous racontera l'histoire de Monéka, la Perle des prairies, la fille de la Queue-Bariolée.

XVII

LES SAUVAGES.

Campement de Chug-Creek, dans les prairies de Dakota, 16 novembre.

Nous sommes de retour vers Chayennes, à mi-chemin de cette ville et du fort Laramie.

Nous revenons par une voie différente, et cela me remet en mémoire l'adage d'un vieux voyageur, qui me disait qu'il ne faut jamais passer deux fois par la même route, si l'on veut voir toujours du nouveau.

Du nouveau! nous en avons assez vu ces jours-ci, et nous en voyons encore à souhait.

J'ai pris Pallardie dans mon fourgon, et il a consenti à quitter un instant les trois sachems qu'il accompagne pour me donner encore quelques détails sur les sauvages, les _diables rouges_ des prairies. Il aime surtout les Sioux, et parmi eux l'Ours-Agile, le plus sage, le plus respecté des grands chefs. L'Ours-Agile est l'ami des blancs, et ne manque aucune occasion de conseiller à sa bande de vivre en paix avec les Visages-Pâles. «Pour un homme qui n'a pas reçu d'éducation, il leur fait encore de _bonnes prêches_, m'a dit Pallardie. C'est le plus savant des Sioux, et comme il parle bien!»

J'ai continué, avec l'aide de ce brave interprète, à remplir mon vocabulaire français-sioux. Comme bien vous pensez, il y a nombre de mots qui n'ont pas leur équivalent direct dans les langues des Indiens; alors ceux-ci usent d'une périphrase. Et comme ces mots généralement se rapportent à des choses que les sauvages ont de tout temps regardées comme merveilleuses, dans le principe surtout, où ils ne les avaient jamais vues, par exemple l'eau-de-vie, le bateau à vapeur, les armes à feu, etc., les Indiens disent respectivement pour désigner ces choses: l'eau, le canot, le fer mystérieux. Or savez-vous comment les traitants ont toujours traduit le mot de mystère? Par celui de _médecine_. Les premiers coureurs des prairies, des Français du Canada, avaient imaginé d'appeler _médecins_ les sorciers, les devins, les docteurs des tribus. Le mot est resté. Il est passé aussi dans l'anglais, et aujourd'hui, dans les prairies, quand on est au milieu des sauvages, on n'entend plus parler que de _médecins_ et de _médecine_. Le Manitou, le Grand-Esprit lui-même, est devenu l'_Homme de médecine_ par excellence. Le cheval, c'est le chien mystérieux, le _chien de médecine_, pour parler comme les traitants. Vous pouvez continuer vous-mêmes ces exemples.

Les Indiens, qui ne se doutent pas de la façon baroque dont les blancs ont traduit leurs périphrases, en ont d'autres fort jolies. C'est ainsi qu'ils appellent la lune, le soleil de la nuit; les feuilles, les cheveux des arbres; les doigts, les enfants de la main, etc.