Part 12
La façon de compter des sauvages est la plus logique qu'il y ait, et elle ferait la joie de nos professeurs d'arithmétique. Les Sioux et la plupart des Indiens comptent d'abord jusqu'à dix. Onze, c'est dix et un; douze, dix et deux, et ainsi de suite jusqu'à vingt, qui s'appelle deux-dix. Alors on recommence deux-dix et un, deux-dix et deux, etc., jusqu'à trois-dix, qui est trente, jusqu'à dix-dix, qui est cent. Et cela continue ainsi indéfiniment. En une minute, le temps d'écrire les dix premiers chiffres, vous recevez votre leçon de numération parlée, et tout est dit. Quant à la numération écrite, elle n'existe pas. Les barbares n'écrivent point; tout au plus tracent-ils quelques dessins sur des peaux. Ce sont des figures d'hommes, d'animaux, quelques grossières représentations de batailles. C'est ce que les savants appellent l'écriture _pictographique_. Comme cette écriture a toujours un sens, on peut dire que ce sont des espèces d'hiéroglyphes; mais n'essayez pas de les comparer à ceux des Égyptiens: les caricatures, les informes croquis que les plus jeunes collégiens tracent sur leurs cahiers, peuvent seuls donner une idée de la pictographie des Peaux-Rouges.
Comme tous les peuples primitifs, les Indiens comptent leurs mois par lunes. Quant aux années, ils s'en inquiètent peu.
Ils donnent aux mois des noms qui sont en rapport avec les phénomènes de la végétation ou du climat, ou encore avec les divers états du bison, avec lequel ils vivent.
Janvier, c'est le mois de la lune froide.
Février, le mois où la femelle du bison est grosse.
Mars, le mois où la neige fond et où le gazon pousse.
Avril, la lune du gazon vert.
Mai, le mois où la femelle du bison met bas.
Juin, le mois où le petit bison commence à courir.
Juillet, les baies deviennent rouges. (Nous dirions, dans nos campagnes, c'est le mois des cerises).
Août, c'est le mois des fruits.
Septembre, le bison a toute sa toison.
Octobre, les jeunes bisons (les veaux sauvages) sont bons à manger.
Novembre, la toison du bison noircit.
Décembre, c'est le moment de préparer les peaux de bison. La lune froide commence.
J'ai écrit, sous la dictée de Pallardie, les noms de ces mois; ils varient très-peu suivant les tribus, et sont, comme vous voyez, assez longs. Mais il n'y a pas ici de calendrier écrit, et l'on n'a pas à économiser les mots pour des mois d'ailleurs toujours trop courts, comme le sont les mois lunaires.
J'ai demandé encore à Pallardie de me donner quelques leçons dans la mimique des Indiens.
--Mais c'est la même, à peu près, que celle de vos sourds-muets.
--Fort bien. Toutefois, je ne connais pas cette dernière, n'étant moi-même ni sourd ni muet.
--Eh bien, apprenez que les Indiens en parlant font tous des gestes qui accompagnent les paroles, et qui se rapportent à l'idée exprimée. Vous savez que l'Ours-Agile me disait l'autre jour, en sortant de la conférence de Laramie, qu'il avait compris tout ce qu'avaient dit les Corbeaux, rien qu'aux gestes dont ils accompagnaient leurs discours.
--Mais ces gestes, Pallardie, quels sont-ils?
--Ça, ce serait trop long à vous dire.
--Enfin prenez quelques exemples, des plus familiers.
--Vous le voulez, soit. Pour désigner les Sioux, toutes les tribus font avec la main le signe de couper le cou; les Chayennes, le signe de couper plusieurs fois le bras. Pour les Arrapahoes, on se serre le nez avec les doigts (le pouce et l'index), comme si Les Arrapahoes sentaient mauvais. Pour les Comanches (dont les Serpents font partie), on remue l'index horizontalement en imitant la marche du serpent. Pour les Corbeaux, on agite les mains en imitant le vol de l'oiseau; et pour les Paunies, qui comprennent la bande des Loups, on porte ses mains aux oreilles en les arrondissant et les dressant comme les oreilles d'un loup. Vous comprenez que de la sorte, quand des Indiens se rencontrent dans la prairie, ils savent tout de suite à qui ils ont affaire et quelle contenance ils doivent garder.
--Cela est fort bien imaginé. Y a-t-il encore en ce cas quelques autres signes?
--Sans doute. Si vous rencontrez, vous, homme blanc, des Indiens qui viennent à vous, dans la prairie, levez votre main droite, comme si vous alliez prêter serment. Les Indiens comprendront que vous voulez leur dire de faire halte.
--Et ensuite?
--Ensuite agitez votre main ainsi tendue de droite à gauche et de gauche à droite. Cela veut dire: Qui êtes-vous? je ne vous connais pas.
--Je comprends. C'est alors que les Indiens me feront un des signes que vous m'avez indiqués plus haut.
--Si vous n'entendez pas leur réponse, vous pouvez lever les deux mains en l'air, en les tenant ensemble et les secouant comme quand on se touche la main. Cela veut dire: Êtes-vous des amis? Vous pouvez aussi lever séparément les deux mains en l'air en les fermant et tenant les deux index tendus. Ce signe a la même signification. Si les Indiens sont amis, ils répondront par les mêmes signes que les vôtres.
--Et s'ils sont ennemis?
--Alors ils marcheront droit à vous sans faire halte, mettant leur cheval au galop; ou bien, tenant leur main fermée, ils l'appuieront sur le front en la tournant successivement du côté de la paume et du côté du dessus, ce qui veut dire: Garde à vous, nous sommes ennemis et en guerre.
--Merci, Pallardie; je ferai à l'occasion usage de ce dictionnaire.
--Nous, les vieux traitants, nous connaissons tout ça comme notre _Pater_, de père en fils; il n'y a pas de danger que nous nous trompions.
--Maintenant dites-moi, Pallardie, s'il est vrai que les Indiens ont aussi une langue télégraphique. On m'a raconté qu'ils allumaient des feux sur les montagnes, quand ils voulaient correspondre entre eux de loin, comme nos anciens Gaulois.
--Pour les Gaulois, je ne vous dirai pas, je ne les ai jamais fréquentés; mais pour les Peaux-Rouges, je sais qu'ils ont un télégraphe et qu'ils en jouent à l'occasion.
--Et comment en jouent-ils?
--Voici: vous savez que l'air est si pur, si transparent dans les prairies, que l'on voit quelquefois les objets à cent milles de distance. Sur les éminences, les Indiens allument des feux la nuit, et se servent de fumées le jour. Le nombre et la disposition des feux, des fumées, l'intervalle, le temps qu'on laisse entre eux, ont des significations connues d'avance. Des ennemis, des étrangers ont été vus dans le pays; les bisons sont arrivés; ou bien c'est une bande qui revient d'une guerre ou d'une chasse lointaine et qui annonce son retour, etc., etc.
--Donnez-moi un exemple.
--Eh bien, si l'on vient de découvrir l'approche de l'ennemi, supposons que ce soit de jour, une fumée obtenue deux fois, à quinze minutes d'intervalle, indiquera que l'ennemi n'est pas en nombre, et trois fois, avec le même intervalle de temps, que l'ennemi s'avance en force.
--Et comment obtient-on ces fumées?
--En allumant du bois sec sur lequel on jette des rameaux verts de sapins et autres arbres ou plantes résineuses.
C'est un peu à votre intention que j'ai fait causer Pallardie. J'ai appris du nouveau avec lui, vous le voyez et je vous envoie mes notes de notre campement, sans tarder, pour ne pas laisser perdre mes souvenirs. J'aurais pu vous raconter des Peaux-Rouges ce que tant d'autres ont dit avant moi, ce que tout le monde sait; j'ai mieux aimé laisser parler le vieux traitant, le naïf trappeur, et vous écrire en quelque sorte sous sa dictée.
Le peu que je sais sur les Peaux-Rouges, c'est Pallardie qui me l'a presque tout appris. Lui qui a pendant plus de trente ans fréquenté les sauvages, les barbares, comme il les nomme encore, que ne sait-il pas sur eux et que n'a-t-il pas appris d'eux? Il a même appris à scalper, il a même scalpé sur le vif, et vient de me donner à ce sujet une leçon, bien entendu, théorique.
--Comment! Pallardie, vous aussi vous avez tonsuré votre prochain?
--Eh! monsieur, il faut bien hurler avec les loups! J'étais avec les Sioux, en guerre avec les Chayennes, qui nous avaient tout volé. Je me suis bien battu. Après le combat, j'ai fait comme les autres, j'ai scalpé. Oh! c'est bien simple. Vous prenez un bouquet de cheveux au-dessus de la tête. Vous tenez bien avec votre couteau, vous faites tout le tour du sinciput, comme vous appelez ça; vous tirez, et ça vient tout seul. Ce n'est pas plus difficile.
--Et pourquoi prend-on le scalp de son ennemi?
--C'est leur décoration à eux, aux sauvages. Quand on a pris beaucoup de scalps, on a des chances pour être nommé chef de sa tribu, comme on dirait maire de sa commune. C'est une preuve de courage, car il faut avoir tué son ennemi avant de le scalper. Dans quelques tribus, on se rase la tête, mais on a soin de laisser sur le sommet du crâne un bouquet de cheveux, pour le cas échéant où l'on tomberait à la guerre. Il ne faut pas là-dessus _flouer_ son vainqueur: c'est une des lois de la chevalerie des sauvages.
C'est ainsi que le Canadien m'a mis au courant des mœurs et coutumes des prairies.
Faites de toute cette longue dissertation ce que vous voudrez. Pour moi, je borne là les confessions de Pallardie. J'en frémis encore: «Ça vient tout seul!...»
XVIII
LA QUESTION INDIENNE.
Chayennes, 18 novembre.
Parlons encore des Peaux-Rouges, si vous le voulez bien.
Le grand _pow-wow_ du fort Laramie définit d'une façon nette et claire leur situation actuelle vis-à-vis des blancs. Ceux-ci ont reconnu de tout temps le droit de la race indienne à la possession du sol; mais de tout temps aussi, pour obéir à cette loi fatale qui pousse les colons vers l'Ouest, ils ont dû déposséder les Indiens de ces prairies que le sauvage aime tant. Sans doute des traités ont consacré, légitimé cette dépossession, et le prix de la terre a été payé à l'Indien en cadeaux et en argent. Mais on pourrait dire de quelle façon les agents des États-Unis volent ces cadeaux au passage. Au besoin il serait facile de citer des noms, et de calculer les fortunes que certains agents, confinés dans le _Far-West_, ont faites en très-peu d'années. Et cependant ils sont à peine rétribués, puisqu'ils reçoivent seulement mille à quinze cents piastres par an, soit de cinq à huit mille francs au plus, dans ces pays où tout fait défaut, où le vivre est si cher. Au lieu de réclamer au gouvernement central une paye mieux établie, ils préfèrent voler l'État et voler en même temps l'Indien. Quand les cadeaux arrivent jusqu'au Peau-Rouge, c'est qu'ils ont été la plupart du temps choisis de telle sorte qu'ils sont à peu près sans emploi, ou composés de marchandises tout à fait avariées. Le Peau-Rouge a-t-il raison de se plaindre et souvent de se venger de pareilles indignités?
Mais ce n'est là qu'une première cause de lutte sourde entre le sauvage indigène et le blanc immigrant.
On dit au Peau-Rouge: «La colonisation nous pousse vers l'extrême Ouest, où nous nous avançons chaque jour davantage; il nous faut une partie de vos terres et vous resterez dans l'autre, dont les limites seront rigoureusement tracées. Là vous pourrez cultiver le sol.» A quoi le sauvage, vous l'avez vu, répond avec colère, que les prairies sont à lui, qu'il est né pour chasser le buffle, et que le travail de la terre qu'on lui conseille n'est point son fait. C'est une tradition qui a cours parmi les Indiens que leur race disparaîtra le jour où il n'y aura plus de buffles. Aussi, quand on veut les confiner dans des réserves, en les menaçant de les y contraindre par force, quelques-uns répondent-ils: «Nous aimons mieux mourir d'une balle que de mourir de faim.» Toutefois vous auriez tort de croire que tous les Indiens sont aussi rebelles au confinement.
L'Ours-Agile, le chef sioux, va cet hiver mener la charrue avec ses hommes, et vous avez entendu Cheval-Alezan, l'Arrapahoe, demander aux commissaires de l'Union, dans son dernier discours, de lui bâtir une ferme près de la Plate. Vous savez aussi que les cinq grandes nations du Sud ont accepté les réserves qu'on leur a récemment indiquées; mais en retour vous vous rappelez avec quel dédain les Corbeaux ont répondu à la proposition des commissaires de se confiner dans une partie de leur territoire, et d'y cultiver le sol. La plupart des bandes dans lesquelles se subdivise la grande nation des Sioux partagent l'horreur des Corbeaux pour les travaux paisibles de l'agriculture. Les jeunes Peaux-Rouges, les guerriers adolescents, se font surtout remarquer par cette opposition aux vues des blancs.
«Nous voulons bien, disent souvent les vieux chefs, les anciens des tribus, dans les conseils tenus avec les commissaires de l'Union, nous voulons bien aller dans des réserves et vivre en paix avec vous; mais nous ne pouvons répondre de nos jeunes hommes.»
C'est une singulière race que celle des Peaux-Rouges à laquelle la nature a si généreusement départi le plus beau sol qui existe au monde, sol de riches alluvions, épais et plat, bien arrosé; et cependant cette race n'est pas encore sortie de l'étape primitive qu'a dû partout parcourir l'humanité au début de son évolution, celle de peuple chasseur, nomade, celle de l'âge de pierre! Les Indiens, si les blancs ne leur avaient pas apporté le fer, auraient encore des armes de silex, comme l'homme antédiluvien qui peuplait l'Europe il y a cent mille ans, et s'abritait dans des cavernes. Les Indiens fuient le travail, hors la chasse et la guerre; chez eux la femme fait toute la besogne. Quel contraste avec la race qui les entoure, si travailleuse, si occupée, et où l'on a pour la femme un si profond respect! Cette race les enserre, les enveloppe entièrement aujourd'hui, et c'en est fait des Peaux-Rouges s'ils ne consentent à rentrer dans les réserves.
Et même dans ces réserves, l'industrie et les arts naîtront-ils? La race rouge est des plus mal douées pour la musique et pour le chant. Chez elle, les beaux-arts sont restés dans l'enfance. L'écriture, si ce n'est une grossière représentation pictographique, est complétement inconnue. On sait à peine, avec des perles, tracer quelques dessins sur des peaux. Sans doute, ces dessins sont souvent heureusement groupés, et les couleurs s'y marient dans une certaine harmonie; mais c'est tout. L'industrie, à part une rudimentaire préparation des viandes, et le tannage des peaux et des fourrures, est également nulle. L'Indien est moins avancé que le nègre africain, qui sait au moins tisser et teindre les étoffes. Les Navajoes du Nouveau-Mexique sont les seuls Peaux-Rouges qui fabriquent quelques couvertures avec la laine.
On peut estimer à cent mille environ les Indiens libres des prairies, disséminés entre le Missouri et les Montagnes-Rocheuses. Le nombre de tous les Indiens de l'Amérique du Nord, de l'Atlantique au Pacifique, est estimé à quatre cent mille. Peut-être ces nombres sont-ils un peu plus faibles. Les statistiques, les renseignements exacts, manquent complétement. Les Indiens eux-mêmes ne donnent jamais que leur nombre de tentes ou loges, mais une loge contient un nombre d'individus différent, suivant les tribus et parfois dans la même tribu: de là l'impossibilité de calculs exacts.
Dans le nord des prairies, se fait surtout remarquer la grande nation des Sioux, qui sont au nombre de trente-cinq mille. Les Corbeaux, les Gros-Ventres, les Pieds-Noirs, etc., qui occupent surtout les territoires d'Idaho et de Montana, offrent ensemble un chiffre de population inférieur à celui des Sioux, peut-être vingt mille. Dans le Centre et le Sud, les Paunies, les Arrapahoes, les Chayennes, les Yutes, les Kayoways, les Comanches, les Apaches, etc., dépassent tous ensemble le chiffre de quarante mille. Les territoires de Nebraska, Kansas, Colorado, Texas, Nouveau-Mexique, sont ceux que ces bandes parcourent. Les Paunies sont cantonnés dans le Nebraska, au voisinage du chemin de fer du Pacifique, et les Yutes dans les parcs du Colorado. Toutes ces races ont entre elles des caractères communs, elles sont nomades, c'est-à-dire qu'elles n'occupent aucune place fixe, vivent de pêche, surtout de chasse, et suivent le buffle dans toutes ses migrations.
Un régime absolument démocratique, et une sorte de communauté règlent toutes les relations des membres d'une même tribu vis-à-vis les uns des autres. Les chefs sont nommés à l'élection, et pour un temps. Ils sont cependant quelquefois héréditaires. Le plus courageux, celui qui a pris le plus de scalps à la guerre, ou qui a tué le plus de buffles, celui qui a fait quelque action d'éclat, celui qui parle avec une grande éloquence, tous ceux-là ont des droits pour être chefs. Tant qu'un chef se conduit bien, il reste en place; pour peu qu'il démérite, un autre chef est nommé. Les chefs mènent les bandes à la guerre, et sont consultés dans les occasions difficiles; les vieillards le sont également. Les lieutenants des chefs, les _braves_, commandent en second à la guerre. Il n'y a aucun juge dans les tribus; chacun se fait justice à lui-même et applique la loi à sa guise.
Toutes les tribus chassent et font la guerre de même façon, à cheval, avec la lance, l'arc et les flèches, à défaut de revolvers et de carabines. Pour se défendre des coups de l'ennemi, elles ont le bouclier. Elles vivent uniquement de buffle et se recouvrent de la peau de l'animal, qu'elles tannent avec la cervelle.
Elles scalpent leur ennemi mort et se parent de sa chevelure. Elles pillent et dévastent ses propriétés, elles emmènent captifs les femmes et les enfants, et souvent elles soumettent à d'affreuses tortures, avant de le faire mourir, le vaincu qui tombe vivant entre leurs mains.
Les _squaws_, auxquelles on abandonne le prisonnier, se montrent vis-à-vis de lui d'une cruauté révoltante. Je vous ai dit qu'elles arrachent les yeux, la langue, les ongles au patient; lui brûlent, lui coupent un jour une main, l'autre jour un pied. Quand on a bien tourmenté le captif, on allume un feu de charbon sur son ventre, et l'on danse en rond en hurlant. Presque tous les Peaux-Rouges commettent froidement ces atrocités envers les blancs, dès qu'ils sont en lutte avec eux.
Les tribus se font souvent la guerre sous le moindre prétexte, pour un troupeau de buffles qu'elles poursuivent, pour une prairie où elles veulent camper seules. Elles n'ont aucune place réservée, c'est vrai, mais quelquefois elles veulent en garder une à l'exclusion de tout autre occupant. Enfin, il n'est pas rare que la même tribu se débande en deux clans ennemis. Il y a quelques années, les Ogalalas, pris de whisky, se sont battus entre eux à coups de fusil, et, depuis lors, se sont séparés en deux bandes, dont celle des Vilaines-Faces est commandée par la Nuée-Rouge, et l'autre par Grosse-Bouche et Tueur-de-Paunies.
Les langues de toutes ces tribus sont différentes; mais peut-être qu'un linguiste exercé y reconnaîtrait des racines communes, comme on en a trouvé de nos jours entre les langues européennes et celles de l'Inde. Ces langues obéissent toutes au même mécanisme grammatical: elles sont _agglutinatives_ ou _polysynthétiques_, et non _analytiques_ ou à _flexion_ (veuillez m'excuser d'employer ces termes, que je souligne), c'est-à-dire, par exemple, que les mots peuvent s'y combiner entre eux pour former un seul mot exprimant une idée complète dont participe chacun des mots composants; mais, que les circonstances de relation, de genre, de nombre, ne sont indiquées par aucune modification, notamment sur le substantif. Ces langues n'ont ou ne paraissent avoir aucune affinité dans les différents termes de leur vocabulaire; celui-ci, du reste, est souvent très-restreint.
Pour se comprendre entre elles, les tribus ont adopté, d'un commun accord, le langage par signes et gestes, dont je vous ai déjà parlé. Par ce moyen tous les Indiens s'entendent, et un Yute, par exemple, peut causer sans peine pendant plusieurs heures avec un Arrapahoe, celui-ci avec un Sioux, etc.
Outre ce langage par signes, les Indiens ont encore une langue télégraphique à eux, que vous connaissez également.
D'autres usages sont communs à tous les Peaux-Rouges. Ils pratiquent la polygamie et battent volontiers leurs femmes, et cependant ils ont tous le plus grand amour pour leurs enfants. Un jour, un mineur de Colorado demandait à un Yute de lui vendre sa fille, une jeune enfant à l'œil vif, et pleine d'intelligence, qui parlait très-bien l'espagnol.
--Est-ce que l'on vend ses enfants chez toi? répondit le Yute avec orgueil.
--Non, dit le blanc, quelque peu surpris.
--Eh bien, chez moi non plus; garde ton argent.
Un certain esprit chevaleresque est, comme l'amour des enfants, un des traits distinctifs du Peau-Rouge. Non pas que le sauvage soit rigide observateur de sa parole, et ne vous vole pas, ne vous tue pas au besoin pour s'emparer de ce que vous avez. Mais l'Indien fait preuve d'un grand courage à la guerre, il aime le combat, il n'a besoin d'y être excité ni par l'odeur de la poudre, ni par la musique, ni par les liqueurs fortes. Partout il brave le danger. En outre, les intérêts matériels ne le préoccupent jamais, il n'a du tien et du mien aucun souci, et vous avez vu le peu de cas qu'il fait de l'or, dont il n'a, il est vrai, nul besoin.
Oublierai-je, parmi les traits communs à tous les Indiens, cette pratique continuelle de l'art oratoire, qui en fait de si remarquables et de si éloquents improvisateurs? Oublierai-je encore cette haine invétérée pour le blanc, qui caractérise la race rouge, au point que cette haine est partagée par les femmes mêmes, dans toutes les occasions. Les premières tribus que les blancs rencontrèrent le long de l'Atlantique ne durent guère les aimer davantage, et vous allez en juger par le fait suivant: Je rencontrai un jour à New-York une princesse delaware, mi-partie vêtue à l'européenne, mi-partie à l'indienne, ce qui ne lui allait point mal. Ses traits étaient indiens, mais elle parlait si bien l'anglais, que je me permis de lui demander si elle était de sang mêlé. Elle me regarda avec fierté: «Je suis Delaware, dit-elle, et je m'en fais gloire. Pas une goutte de sang étranger ne s'est mêlée au sang des miens. Les blancs ont pris mes terres et ne m'ont pas payé pour cela le centième de leur valeur. Je hais les blancs qui m'ont volé mon pays.» Et, découvrant son shall qui cachait un corset de fourrures, sur lequel était brodé un loup: «Le loup, c'est l'emblème des Delawares, dit-elle, et je ne l'oublierai jamais. Le Grand-Esprit nous a punis en amenant les blancs chez nous; mais moi, je ne perdrai point le souvenir de mon pays et de mes aïeux.»
Tous les Peaux-Rouges croient à un être supérieur, le Manitou ou le Grand-Esprit, qui a fait et commande toutes choses. Ils croient aussi à l'immortalité de l'âme, à la récompense des bons et à la punition des méchants après cette vie. «Là-bas, vers le soleil levant, s'étendent les prairies heureuses, me disait l'autre jour un Sioux. Le chemin qui y mène est long et difficile. Quand on a été juste et bon dans cette vie, c'est ce chemin qu'on prend. Les mauvais en prennent un autre. Le point de départ est le même, mais les deux chemins vont de plus en plus en s'écartant.»
Suivant la théogonie indienne, fort embrouillée comme vous le pensez, le Grand-Esprit se manifeste de diverses manières et peut se dédoubler. Il y a même plusieurs esprits différents, celui du Tonnerre, du Vent, etc.; enfin, quelques bêtes elles-mêmes, comme le buffle tant aimé, servent de résidence à des esprits, et ont une âme comme les hommes.