Part 13
Les légendes, les traditions que les Peaux-Rouges ont conservées sur leur venue ou leur apparition en Amérique ne sont guère plus précises que celles de leur théogonie. Ils disent qu'ils sont venus du Nord ou de l'Ouest, par mer, mais souvent ils ne le disent pas d'eux-mêmes, on le leur fait dire. Vous savez que les linguistes et les anthropologistes, guidés, ceux-ci, par quelques caractères du crâne, et ceux-là, par quelques termes des langues des Peaux-Rouges, rattachent volontiers les races de l'Amérique du Nord à celles de l'Asie. Quelques-uns même, qui ne jurent que par la Bible, livre que l'on devrait tenir fermé en pareille circonstance, prétendent que les Peaux-Rouges descendent directement des Juifs et croient le prouver. Les Juifs, dans un de leurs exodes, auraient parcouru toute l'Asie centrale, et franchi le détroit de Behring.
Tandis que certains ethnologistes rattachent les Peaux-Rouges aux races asiatiques, d'autres les ramènent, au moins pour quelques tribus, aux races européennes. Cette fois les Peaux-Rouges seraient venus de l'Est, et toujours par mer. D'aucuns prétendent ainsi que les Mandanes, dont on suit les traces depuis l'embouchure du Mississipi jusqu'à un point du haut Missouri où commence leur extinction, ne sont que des Gallois dégénérés. Ceux-ci auraient émigré du pays de Galles au huitième siècle de notre ère; d'autres disent quelques siècles plus tard, sous la conduite de Madoc, un de leurs chefs. Quelques racines communes aux langues mandane et galloise suffisent-elles pour avancer ce fait? Je ne m'arrête pas au voyage par mer. Il est prouvé, non-seulement par des chants et des légendes, mais encore par des inscriptions authentiques, que les Scandinaves ont découvert l'Amérique du Nord au neuvième ou au dixième siècle de notre ère: un siècle ici ne fait rien à l'affaire.
Quoi qu'il en soit de tous ces desiderata, que ni la linguistique ni l'ethnologie ou l'anthropologie n'ont encore suffisamment débrouillés, il est certain que tous les Peaux-Rouges ont entre eux des caractères communs, même dans le type. On ne saurait oublier toutefois qu'il y a sur nombre de points des différences fort notables. Ainsi l'Indien des prairies est certainement plus guerroyeur que l'Indien de Californie, et le type de l'Arrapahoe n'est pas le même que celui du Sioux ou du Corbeau. En outre, tous les Indiens ne bâtissent pas de même façon leur hutte, et la forme de celle-ci sert souvent à faire reconnaître une tribu.
Je vous ai dit que les traditions des Peaux-Rouges, relativement à leur venue en Amérique, s'étaient effacées, et qu'ils ne disaient souvent là-dessus que ce que les savants leur faisaient dire. En voici une preuve des plus convaincantes: Il y a quelques jours, tandis que notre caravane était campée à Lone-Tree-Creek, sur la route de Laramie, qu'on avait allumé les feux, et que, sous la voûte étoilée du ciel, on laissait aller librement la causerie du bivouac, je surpris le commissaire Taylor en conférence avec l'Ours-Agile. Ce chef est certainement un des Indiens les plus intelligents des prairies; en outre il est bon, humain, et un jour que sa tribu était en guerre avec les blancs, il a porté lui-même sur ses épaules, jusqu'au fort Laramie, un soldat blessé, et lui a sauvé la vie. Ce trait de générosité, qui eût ému les moralistes de la Grèce et de Rome, mérite d'être rappelé, et complète le portrait de l'Ours-Agile. C'est cet homme, le premier à tous égards d'entre les Sioux, dont j'ai cherché à sonder les opinions sur les origines de sa tribu. Je pris part à la causerie du président Taylor, et je demandai à l'interprète Pallardie d'interroger l'Ours-Agile sur ce que je désirais connaître. L'Ours répondit qu'il ne savait rien sur les commencements des Sioux, et que ses anciens ne lui avaient rien appris, ni rien transmis à ce sujet. La même réponse m'a été faite par d'autres chefs de tribus, et tous les traitants et les trappeurs,--dont, il est vrai, il ne faut citer ici l'opinion que sous toutes réserves, car les traitants s'inquiètent peu des origines des tribus,--m'ont avancé que les Indiens n'avaient conservé aucune légende, aucune tradition sur leur histoire primitive.
Il faut aborder avec non moins de défiance l'étude des prétendues cosmogonies des Peaux-Rouges, et tout ce qu'on a avancé sur leur croyance à un déluge universel. Tout au plus quelques tribus ont-elles conservé quelques vagues légendes se rapportant à des déluges partiels, du genre de ceux qu'avait consacrés la mythologie grecque. Ici encore les auteurs ne semblent avoir écrit le plus souvent que sur des données empruntées à leur seule imagination. En voulez-vous un exemple entre mille? Le commissaire Taylor, en sa qualité de méthodiste, ne perd aucune occasion de catéchiser les Indiens, de leur parler de la création du monde, de la chute d'Adam, de la rédemption de l'homme par le Christ, et de tant d'autres mystères que la Bible et l'Évangile enseignent, mais auxquels les Indiens ne comprennent goutte. L'autre jour, le révérend, parlant de la création du monde, disait aux Sioux que ce grand fait eut lieu il y a six mille ans. L'Ours-Agile, le plus savant parmi les Sioux, se recueille un moment et répond du ton le plus innocent du monde: «D'après mes calculs, il y a six mille quatre-vingt-dix ans.» Cet homme évidemment voulait rire. Comment, lui qui ne comptait que par lunes, avait-il fait ses calculs, et que signifiaient les quatre-vingt-dix ans ajoutés aux six mille du révérend? Si un savant de cabinet eût par hasard passé par là, il eût certainement enregistré le fait sur ses tablettes, et écrit à quelque académie que la chronologie des Sioux n'était pas sans présenter une remarquable analogie avec celle de la Bible. Vous devinez les conséquences.
C'est à peu près de telle sorte que l'histoire des Indiens des prairies a été jusqu'ici présentée. Et cependant on ne connaît pas, ou l'on connaît très-mal leurs langues; il est presque impossible d'en écrire la plupart avec nos caractères et les sons auxquels nous sommes habitués.
Il n'y a souvent pour la même langue qu'un seul interprète, parfois assez mauvais, et comprenant seulement la langue qu'il traduit, ne la parlant pas. Beaucoup, à plus forte raison, ne savent pas écrire la langue qu'ils interprètent. Ni le docteur Matthews, ni John Richard ou Pierre Chêne, n'ont pu m'écrire en caractères anglais les noms des chefs des Corbeaux. Que serait-ce s'il se fût agi d'Arrapahoes ou d'Apaches, dont la langue, déjà si gutturale, ne s'accentue que du bout des lèvres? En tout cela, bien entendu, je ne parle que des tribus des prairies, et non de celles qui vivaient jadis sur les versants des montagnes qui regardent l'Atlantique, ou le long du Mississipi. Vous savez que la plupart de ces dernières tribus sont éteintes, les Algonquins, les Hurons, les Iroquois, les Natchez, les Mohicans, et que la France, il faut bien le reconnaître, a contribué pour une large part à cette disparition. Le restant de ces tribus, que j'appellerai Atlantiques, les Delawares, les Cherokees, les Seminoles, les Osages, les Creeks, les Chactas, est aujourd'hui cantonné dans des réserves, notamment dans l'_Indian Territory_, où les Peaux-Rouges perdent peu à peu leurs caractères distinctifs[9]. Mais sur toutes ces tribus on a des histoires, des documents authentiques, tandis que l'on ne sait encore que fort peu de chose sur celles des prairies. La plupart des légendes et des traditions qu'on leur prête ont été inventées par les voyageurs.
[Note 9: Repoussées de la Floride, des Carolines, de l'Alabama, de la Géorgie et d'autres États voisins de l'Atlantique et du Mississipi, ces tribus ont fini par accepter d'être confinées dans ces limites. Elles y pratiquent aujourd'hui l'agriculture, tandis que les tribus errantes, restées dans leur état primitif, n'exercent encore que la chasse; elles ont des maîtres d'école, des prêtres, des médecins, des meuniers et des forgerons, envoyés d'abord par les États-Unis, et habitent des maisons couvertes, tandis que les tribus nomades manquent de tout et campent çà et là sous la hutte. Les Cherokees, les Creeks, ont même une Chambre haute et une Chambre basse (la Chambre des Rois et la Chambre des Guerriers chez les Creeks). Ils ont aussi des journaux et des livres écrits dans leur langue et avec des caractères particuliers, au moins pour les Cherokees. C'est ainsi que la vie stable arrive peu à peu à civiliser le Peau-Rouge, si bien que, dans une seconde génération, on ne désespère pas de faire un État de ce qui n'est encore que le Territoire indien. Ce jour-là, le drapeau constellé de l'Union, qui compte déjà tant d'étoiles, comptera une étoile de plus, et assurément l'une de celles qui feront le plus d'honneur aux politiques américains. Parmi les Peaux-Rouges du Territoire indien, beaucoup aujourd'hui savent lire et écrire; quelques-uns ont reçu une éducation complète à Saint-Louis, à New-York, et sont, pour employer le terme consacré, de véritables _gentlemen_. Plusieurs sont en outre de riches propriétaires fonciers, et possèdent un nombre d'hectares cultivés ou de têtes de bétail qui feraient envie à la plupart de nos agriculteurs. Avant la guerre de sécession, les Cherokees avaient aussi des esclaves noirs, comme les blancs. Ce trait indique encore mieux que tout autre l'état de civilisation auquel sont arrivés les Peaux-Rouges du Territoire indien.
Les divers délégués de ce territoire, qu'on rencontre chaque hiver à Washington, et les principaux chefs qui commandent les _nations_ cantonnées parlent et écrivent très-couramment l'anglais, et ont tous d'excellentes manières.]
Vous avez vu que c'était vers un nouveau territoire, analogue au précédent et limitrophe de celui-ci, que les commissaires de l'Union ont récemment refoulé les cinq grandes nations du Sud. C'est le même genre de réserve qu'elles indiqueront dans le nord du Dakota aux Corbeaux et aux Sioux, si elles les trouvent bien disposés, comme il est probable, au mois de juin de cette année.
Et après, allez-vous me dire, qu'arrivera-t-il des Indiens? Car c'est la question que chacun adresse, quand il entend parler des Peaux-Rouges. Si les Indiens des prairies vont dans les réserves, il leur arrivera ce qui est arrivé à ceux des bords atlantiques: ils perdront peu à peu leurs coutumes, leurs mœurs sauvages, se plieront insensiblement à la vie sédentaire agricole, et peu à peu, dernière phase dont il reste à voir le premier exemple, leur pays passera du rang de territoire à celui d'État. Arrivé à ce dernier degré, l'Indien sera tout à fait fondu avec le blanc; il ne s'en distinguera pas plus peut-être, après quelques générations, que le Franc chez nous ne se distingue du Gaulois, et le Normand du Saxon, en Angleterre.
Mais si l'Indien ne se soumet pas, s'il ne consent pas à être cantonné dans des réserves? Alors, c'est une guerre à mort, entre deux races de couleur et de mœurs différentes, une guerre impitoyable comme on en a vu malheureusement tant d'exemples sur le sol même de l'Amérique. Où sont maintenant les Hurons, les Iroquois, les Natchez, qui ont étonné nos pères? Les Algonquins qui ne connaissaient pas les limites de leur empire, où et combien sont-ils aujourd'hui? Tous ont peu à peu disparu par les maladies, par la guerre. La guerre qui se livrera cette fois sera courte, et ce sera la dernière, car l'Indien y succombera fatalement. Il n'a pour lui ni la science ni le nombre. Sans doute, par ses embûches, par sa fuite, par ses attaques isolées, et tout à fait imprévues, il déroute la guerre savante, et les plus habiles stratégistes des États-Unis, le général Sherman en tête, ont été battus par les Indiens; ceux-ci s'en sont fait assez de gloire auprès des blancs. Mais cette fois ce sera une guerre de volontaires et non plus de réguliers. Les pionniers des territoires s'armeront, et si l'Indien demande dent pour dent, œil pour œil, les blancs à leur tour lui imposeront l'inflexible loi du talion. Les tribus sont des clans, et comme chez les Sardes ou les Corses, et autrefois chez les Écossais, on se venge sur un individu quelconque d'un clan de l'insulte faite à un membre d'un autre clan. C'est pour cela que l'Indien attaque un blanc, quel qu'il soit, quand il a à se plaindre des blancs. De même feront les volontaires. Comme naguère à Sand-Creek, dans le Colorado, ils poursuivront, ils traqueront l'Indien, ils feront la chasse au Peau-Rouge, et celui-ci sera anéanti par le nombre, si auparavant il ne s'est pas soumis.
Telle se présente la question. On peut dire, quelle qu'en soit l'issue, qu'elle est arrivée à sa dernière phase, et que, historiquement parlant, l'Indien a cessé de vivre. Ce que la petite vérole et d'autres maladies, ce que le _whisky_, l'_eau de feu_, je ne parle pas des barbaries des blancs, ont mis deux siècles à faire, c'est-à-dire diminuer de moitié le chiffre de la population indienne, qui est passé d'un million à moins de cinq cent mille âmes du dix-septième au dix-neuvième siècle, la civilisation, la colonisation va le faire en quelques années. Avant une génération il n'y aura plus d'Indiens. Le buffle disparaît et l'Indien avec lui, l'homme primitif avec l'animal primitif[10].
[Note 10: Le bison représente, dans l'Amérique du Nord, l'urus ou l'aurochs qui vivait jadis en Europe, comme l'Indien représente, pour la première de ces contrées, nos ancêtres de l'âge de pierre et des cavernes.]
Le chemin de fer du Pacifique s'avance victorieux à travers les prairies. Dans deux ans il joindra les deux mers; dans deux ans tous les États, tous les territoires du Grand-Ouest seront entièrement colonisés. Les scènes que les voyageurs et les romanciers auront décrites n'existeront plus que dans les livres. L'Indien lui-même se sera fondu avec le blanc, ou aura été détruit.
Curieuse destinée que celle de cet enfant des prairies qui, n'ayant pas voulu se plier à la loi imposée à tous par la nature, celle du travail, surtout du travail du sol, aura disparu sans laisser de trace dans l'histoire de l'humanité; curieuse destinée que celle de ce barbare qui aura été anéanti par l'homme civilisé, alors que dans tant d'autres pays c'est l'homme civilisé qui a été anéanti, ou, si on veut, absorbé par le barbare!
XIX
L'ÉMANCIPATION DES FEMMES.
Pittsburg, _alias_ Fort-Duquesne (État de Pensylvanie), 24 novembre.
Je vous écris de l'État de Pensylvanie, et non de chez les Mormons. Les ouragans que nous avons essuyés dans les Montagnes-Rocheuses m'ont donné à réfléchir. Je sais combien sont rudes les hivers de l'Utah et de la Nevada.
J'aurais trouvé sous la neige et les Mormons et les mines d'argent, et j'aurais presque perdu mon temps à continuer ma route vers la Californie, où m'attendaient à leur tour les grandes pluies de l'hiver. Notez qu'à Chayennes, le colonel Heine, resté mon seul compagnon, m'a annoncé que pour sa part il n'allait pas plus loin, et retournait décidément vers l'Est.
J'ai pris conseil un moment de moi-même, et j'ai fait comme lui, en présence des raisons que je viens de vous donner. Il ne faut pas vouloir tout accomplir en une fois. Nous retournerons l'été prochain pour rendre visite aux _Saints du dernier jour_, et aux mineurs de Nevada et de Californie. De San Francisco, nous aurons vue sur l'extrême Orient, et nous pourrons revenir, lors de cette seconde tournée, voire même dans une troisième, par le Japon, la Chine, l'Inde, l'Arabie, l'Égypte. Il n'y aura pas grand mérite à cela. Il est plus facile de faire aujourd'hui le tour du monde que le tour de son parc. C'est la vapeur qui a tué la poésie et le danger des voyages, et je comprends que les poëtes en veuillent tant à l'industrie.
Nous nous contenterons donc, pour ce premier voyage, d'avoir parcouru, sur toute la longueur construite de 825 kilomètres, le grand chemin de fer du Pacifique; d'avoir visité le jeune territoire de Colorado et exploré les mines d'or et d'argent des Montagnes-Rocheuses, enfin, d'avoir traversé les immenses prairies du Dakota et fait connaissance avec les Peaux-Rouges. C'est déjà suffisant pour un voyage de moins de trois mois, et l'excursion des Montagnes-Rocheuses, à 2,500 lieues de Paris, vaut bien autant qu'un voyage en Suisse.
Ainsi, me voilà revenu vers des États tout à fait civilisés.
Pittsburg, que les Français ont fondé, au siècle dernier, sous le nom de Fort-Duquesne, et que les Anglais nous prirent, est le pays du fer et du charbon.
Les faubourgs de cette ville industrielle portent les noms de Manchester et de Birmingham, et n'ont rien à envier à ces deux villes anglaises pour la fumée et le brouillard. Mais je ne vous adresse pas ces lettres pour vous décrire l'industrie américaine; je préfère vous dire encore un mot de cette jeune société si virile, si audacieuse, au milieu de laquelle je vis depuis deux mois.
J'ai rencontré à Chayennes un curieux _yankee_. C'est le grand agitateur, M. George Francis Train, orateur populaire et fénian, financier et voyageur[11]. Il est mêlé aux opérations du chemin de fer du Pacifique.
[Note 11: Le même dont l'arrestation en Irlande, au mois de janvier 1868, allait causer tant de bruit.]
Nous sommes allés ensemble de Chayennes à Omaha et à Chicago. A Omaha, descendant de wagon, longtemps avant que le train n'eût _stoppé_, l'infatigable excursionniste a couru à l'_office_ des journaux, puis est revenu à l'hôtel. Ses affiches étaient faites, sa conférence partout annoncée, que nous arrivions à peine.
A déjeuner, je le rencontrai en compagnie de plusieurs dames, dont l'une, déjà âgée, les cheveux tout blancs, avait les traits d'une rare distinction. M. Train me présenta à elle: «Madame Élisabeth Cady Stanton,» me dit-il.
Je m'inclinai. Je connaissais déjà de nom madame Stanton comme l'une des grandes promotrices de l'émancipation des femmes aux États-Unis, et j'étais heureux de connaître aussi sa personne.
Quand je dis émancipation des femmes, vous devinez que je prends le mot dans le sens le plus moral, le plus élevé. Madame Stanton demande que les femmes jouissent des mêmes droits que les hommes, et elle a fondé une association pour arriver à ce but: l'_Equal Rights Association_, dont il a été tant parlé.
Madame Stanton n'a rien négligé pour parvenir à ses fins; son temps, sa fortune, elle a tout donné, et elle soutient aujourd'hui de ses deniers, de ses fatigues, toutes les démarches, toutes les publications, toutes les mesures de la grande association.
Elle parle même de fonder à New-York un journal qui sera destiné à la défense de la sainte cause, j'entends l'émancipation des femmes[12].
[Note 12: Elle a mis depuis son projet à exécution, en fondant une feuille hebdomadaire qu'elle a bravement intitulée _la Révolution_.]
Madame Stanton, quand j'ai eu l'honneur de la rencontrer à Omaha, revenait d'une longue campagne dans le Kansas avec sa digne et infatigable lieutenante, miss Susann Anthony, qui est en même temps son secrétaire. Dans le Kansas, elles avaient converti bon nombre de dames à la théorie nouvelle, et pas mal de messieurs. Entre ces derniers, madame Stanton m'a cité avec plaisir le nom du gouverneur actuel du Kansas.
M. Francis Train s'est, depuis quelque temps, fait l'avocat de la cause féminine. C'est un des grands conférenciers des États-Unis, et il revenait, quand je l'ai rencontré à Chayennes, d'une tournée dans le Colorado et les Montagnes-Rocheuses, où il avait à la fois fait des conférences, improvisé des vers en public, décrété un grand hôtel à Chayennes, un embranchement de chemin de fer vers Denver, et chassé le buffle avec sa jeune fille, qui avait, pour sa part, tué quelques-uns de ces sauvages animaux. C'est ainsi que les choses se passent en Amérique, et l'on ne s'en trouve pas plus mal.
L'association pour l'égalité des droits ne pouvait laisser aller M. Train, l'homme le plus rapide, le plus prompt des États-Unis, _the fastest man in America_, comme on le nomme, sans s'assurer cette puissante recrue. Le grand agitateur a consenti bien vite à ajouter cette nouvelle corde à son arc, et bientôt on ne l'a plus appelé que l'_Avocat des femmes_. Tous ses autres surnoms, même celui de _l'Homme du peuple_, _the people's man_, ont pâli devant celui-là.
«Voulez-vous parler à Omaha le 19 novembre, à Des-Moines le 21, à Chicago le 22, à Milwaukee le 23, à Saint-Louis le 26, à Louisville le 27, à Cincinnati le 28, à Cleveland le 29, à Buffalo le 30, à Rochester le 2 décembre, à Syracuse le 3, à Albany le 4, à Springfield le 6, à Worcester le 7, à Boston le 9, à Hartford le 10, à Philadelphie le 12, à New-York le 14? Dites oui, et les femmes seront avec vous! Vive le droit!»
Telle était la dépêche que lui avaient envoyée, ces jours passés, les principaux membres féminins de l'Association pour l'égalité des droits, qui avaient signé: Mesdames ou mesdemoiselles Stenny, W. A. Starret, A. Robinson, Sarah Brown, Lucy Stone, Olympia Brown, E. C. Stanton, S. Anthony.
A quoi G.-F. Train avait immédiatement riposté par ce télégramme:
«Aux dames composant le comité pour le vote des femmes:
«Oui! et que Dieu protége le droit, et qu'il ait pitié de l'âme de ceux qui refusent de donner leur vote aux femmes.
«Signé: G.-F. TRAIN.»
Après tout, de quoi s'agissait-il pour cet intrépide combattant? De faire dix-huit conférences en 25 jours, et je ne sais combien de centaines de milles sur les railroads américains; de parcourir un pays vaste comme la moitié de l'Europe et de s'arrêter et parler dans dix-huit grandes villes. Ne dort-on pas la nuit en chemin de fer aux États-Unis? ne se repose-t-on pas le dimanche?--«J'ai fait mieux une fois, me disait l'autre jour M. Train, j'ai fait trente lectures en douze jours.»
Le jour où nous étions à Omaha, il a fait deux lectures, lisez deux conférences de deux heures chacune, dans la même journée, une dans l'après-midi, l'autre le soir.
A Chayennes, une nuit, à neuf heures, au clair de lune, sur la place publique, je l'ai également entendu parler pendant près de deux heures devant les rudes pionniers du _Far-West_. Il était monté sur une caisse, sans plus de façon, et à ses pieds se tenait accroupi M. le maire de Chayennes, qui l'avait présenté au public. L'orateur aurait pu se passer, à la rigueur, de cette présentation, car tout le monde le connaît aux États-Unis.
Dans ses lectures, M. Train parle de tout, de lui d'abord, de la politique et de ceux qui en font (les _politiciens_), du chemin de fer du Pacifique, des sociétés de tempérance, de la prochaine élection présidentielle, pour laquelle il se propose volontiers candidat, enfin du droit de suffrage des femmes. C'est par là qu'il aurait dû commencer sa conférence d'Omaha. Au reste, le public ne partageait pas là-dessus ses idées.
Comme il est d'usage aux États-Unis, M. Train a interpellé l'assemblée: «Voulez-vous que vos femmes, vos filles, vos sœurs, politiquement, aient moins de droits que les nègres?» Et un grognement significatif, indiquant que l'assemblée, d'ailleurs presque entièrement composée d'hommes, ne se souciait point d'accorder aux femmes le droit de suffrage. M. Train a recommencé deux fois l'épreuve, même insuccès. Déjà, à Chayennes, il n'avait pas mieux réussi, et partout l'assemblée avait paru lui dire qu'on tenait la femme pour parfaite,
Si la capacité de son esprit se hausse A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.
Madame Stanton a succédé à M. Train. J'ai rarement vu une femme plus noble et plus digne.
Madame Stanton a soixante ans passés; ses traits, comme je vous l'ai dit, sont d'une rare distinction. Les cheveux blancs, fournis, frisés naturellement, sont peignés avec le plus grand soin. Elle portait ce jour-là une robe de soie noire montante, retenue au cou par un magnifique camée. Mademoiselle S. Anthony était également en noir. Elle a passé la quarantaine, porte des lunettes, et rappelle trait pour trait le type de ces voyageuses anglaises, grandes, maigres, que nous voyons passer si souvent à Paris.